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  • Anne

L’Épicéa



Étymologie :

  • ÉPICÉA, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1765 (Encyclop. t. 14, p. 367, s.v. sapin). Altération du lat. imp. picea, fém. « épicéa, pesse ».


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Picea abies ; Épicéa à poix ; Épicéa commun ; Épicéa élevé ; Épicéa du nord ; Épinette de Norvège ; Faux sapin ; Gentil sapin ; Pesse ; Pin pleureur ; Sapin du Nord ; Sapin rouge ; Sapinette ;




Botanique :


Dans "Souvenirs d’un apprenti sélectionneur." (In : Revue forestière française, AgroParisTech, 1997, 49 (3), pp. 247-252.) Pierre Bouvarel tente de mettre au point es critères de sélection, notamment des épicéas :


J’essayai de caractériser plusieurs “types” d’Épicéa, d’après la couleur des jeunes cônes (rouges ou verts) et la forme des écailles, sans grand succès, parce que ces caractères, faciles à observer, étaient neutres et multifactoriels. Les forestiers allemands, à la fin du siècle dernier, avaient vu plus juste en s’attachant à la forme des ramules, “en peigne” pour les épicéas de basse altitude, “en brosse” pour ceux de l’étage subalpin. J’avançais, en me basant sur la longueur et l’angle d’insertion des branches, une hypothèse faisant intervenir la résistance au vent et à la neige comme facteur sélectif. La fréquence des arbres “columnaires”, à cime étroite, dans les forêts du Haut Jura, exposées à la neige et au vent, paraissait la conforter. Dans la forêt du Massacre, en situation intermédiaire, où coexistaient les types à branches longues et ceux à branches courtes, les cimes des premiers étaient plus fréquemment cassées : on parlait de “la sélection naturelle en action”. Ce n’était pas totalement absurde : l’arrivée de l’Épicéa dans le Jura est récente (5000 BP), les acteurs du scénario, facteurs sélectifs drastiques, polymorphisme, échange de gènes limités, étaient encore en pleine jeunesse.

Dans la plus pure tradition darwinienne : les Épicéas des Alpes du Sud devaient leur bonne résistance à la sécheresse à un rapport racine/tige élevé, à une date d’aoûtement précoce. Les populations d’altitude adaptées à un printemps tardif mais définitif, transférées à basse altitude, débourraient plus tôt et souffraient de gelées pendant les printemps infidèles.

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Vertus médicinales :


Pierre Labrude, dans un article intitulé "Les "remèdes de Valdajou" : des médicaments sans doute inventés par les rebouteux vosgiens du Val d'Ajol et des "praticiens" apparentés..." (Préprint, 2018) nous apprend que le baume de Valdajou contenait de :


l'"esprit de térébenthine", c'est-à-dire ce que l'on obtient par distillation de l'oléorésine jaune ou brune issue de certains résineux, l'épicéa dans les Vosges, et qu'on nomme aujourd'hui "essence de térébenthine" (ici utilisée comme antiseptique et révulsif).

 



Usages traditionnels :


Dans son article intitulé "L’utilisation du bois dans la tradition paysanne et artisanale comtoise". (In : Revue forestière française, AgroParisTech, 1980, 32 (S), pp.281-300), Jean-Claude Delwaulle présente certains usages liés à l'épicéa :


[...] Le sanglier : le leveur d'écorce d'épicéa : Le goût si original du fromage comtois, le Mont-d'Or, vient à la fois de sa pâte crémeuse et de la sangle d'épicéa qui entoure aussitôt, au sortir de la cuve, le caillé égoutté . L'écorce du résineux ne quittera plus le fromage qui s'affinera en sa compagnie.

Ils sont encore une dizaine de spécialistes, aux Fourgs, à Mouthe, aux Hôpitaux ou à Roche-Jean qui « lèvent » tout au long de l'année, les sangles d'épicéa.

Le « sanglier » suit le bûcheron, lorsque les « guves » tombent en coups ; il choisit alors parmi les plus beaux épicéas, les plus droits aussi, ceux qui n'ont pas de nœuds . Il y a plusieurs opérations.

  • Nettoyage : Il consiste à enlever le « noir », une sorte d'écaille recouvrant l'écorce et qu'on appelle aussi le « ya », à la serpe ou à la plane (couteau à deux manches). Cette opération est délicate, car il faut éviter d'égratigner l'écorce. Après ce nettoyage, le sanglier trace des mesures qui correspondent à des sangles données : 65 cm, 80 cm, 90 cm et 1,20 m selon la grosseur différente des fromages. La plus longue sangle (1,20 m) permet de ceinturer un « pain » de trois kilogrammes et la plus petite un pain de huit cents grammes.

  • Levage : Puis vient le « levage » de l'écorce, en bandes étroites, trois mètres de largeur au maximum, à l'aide d'un outil spécial d'acier dur bien affûté : la « cuillère » ou la « poussette ». La difficulté est de « lever » jusqu'à six cents mètres de sangles.

  • Séchage : De retour à la maison, le sanglier devra procéder au séchage des sangles. Cela se fera dans le grenier ou sous les avant-couverts, mais jamais au soleil ; auparavant, les écorces levées ont été roulées en paquets de dix . Il faut éviter que les rouleaux soient trop serrés, car il y a le risque de moisissure. La sangle ainsi séchée peut durer très longtemps . Mais avant de l'utiliser, le fromager fait tremper les rouleaux dans de l'eau douce pour assouplir la sangle et lui faire prendre la forme désirée . Et ainsi la saveur d'écorce et de résineux viendra parfumer ce grand fromage comtois.

La récolte de la poix : La poix est une matière visqueuse à base de résine ou de goudron de bois. La poix de Bourgogne récoltée dans le Haut-Doubs au Moyen Age, était obtenue par dessiccation du suc résineux de l'épicéa . La poix blanche était obtenue en émulsionnant du galipot (matière résineuse) dans l'eau avec de la térébenthine. La poix noire ou simplement poix était de la résine impure obtenue par la distillation de menus bois résineux.

Il n'est pas impossible que la poix ait été extraite à l'époque romaine . La découverte à Mandeure d'un fond de vase, contenant un fort dépôt de résine fondue, semble le témoigner. Mais au Moyen Age, la renommée de la poix de Bourgogne est bien établie . Un manuscrit bisontin du début du XI e siècle met en scène un marchand champenois qui passait fréquemment par Besançon pour s'approvisionner en poix de Bourgogne . Des fours à poix existaient en 1128 dans les terres que l'abbaye de Romainmotier possédait près du lac de Saint-Point, en 1169 à Montbenoît, au XVIIIe siècle sur la terre de Morteau et de Levier. A cette époque, les habitants payaient pour la recueillir une redevance spéciale.

Jean de Joux, sire de la Cluse, vend à Jean de Chalon, seigneur d'Arlay en 1299, la poix qui se recueillait chaque année pour la somme de cinq sols par cent « psants » de poix blanche et six sols pour la poix noire. En 1228, Hugues de Joux donne l'usage d'une forêt pour le four à poix de l'abbaye de Montbenoît. Jean Ier de Montfaucon, administrateur des biens du prieuré de Morteau, passe un traité en 1301 avec Jean de Chalon pour lui concéder toute la poix récoltée dans les forêts de Morteau . Plus tard, un certain nombre d'artisans obtiennent des lettres de « franchises », moyennant une dîme à raison de douze livres l'une, de toute la poix recueillie dans la forêt.

Cette poix devait être conduite au Locle . Ces quelques précisions prouvent l'importance de l'artisanat et du commerce de la poix en Comté.

La poix avait de multiples usages ; elle était d'abord utilisée par les bourreliers et cordonniers pour empêcher leurs fils de pourrir ; on l'utilisait aussi pour les peignes à tisser et enfin dans le Haut-Doubs pour épiler les porcs. [....]

Quoi qu'il en soit, la tradition de la poix reste vivante en Franche-Comté puisque la dernière fabrique de la province et de France ferme ses portes en 1968 à Champlitte. C'est la disparition du cheval et par suite de la bourrellerie qui a porté le coup fatal à cette industrie à la fois si ancienne et si originale.

[...] La fabrication des bardeaux d'épicéa : La ferme de la haute montagne du Doubs et du Jura comme celle des Vosges saônoises est caractérisée par l'utilisation de tuiles originales : les bardeaux d'épicéa qui furent à l'origine d'un petit artisanat.

Les anciennes habitations, en effet, possédaient un toit curieux fait de l'assemblage de planchettes d'épicéa, longues d'environ 27 cm, larges de 12, épaisses de quelques millimètres seulement et appelées bardeaux ou « prins » (Mouthe) ou « aiss'tots » (Les Fourgs), « ésols » (La Grand'Combe) et dans les Vosges saônoises « atssins » . Les bardeaux n'apparaissent seulement que sur le cinquième de leur longueur, si bien que le toit tout entier est composé de cinq couches. Quelquefois, les prins » sont remplacés par des planchettes de plus grandes dimensions appelées « anselles » (Mouthe) et faites de sapin ; comme on ne les cloue pas, il est indispensable pour les protéger contre les coups de vent, de les charger de quelques grosses pierres.

Les bardeaux servent aussi à recouvrir les murs exposés à la bise. Dans ce cas, on leur donne une plus grande épaisseur et ils prennent le nom de « tavaillons ». L'ensemble des « tavaillons » qui recouvrent un mur constitue une « talvane » (Mouthe) ou « tanvane (La Grand'Combe) qui, enduite d'une couche de peinture à l'huile, peut durer plusieurs dizaines d'années.

Comme les anciens toits, les « talvanes » se rencontrent de plus en plus rarement. La fabrication des bardeaux fut très importante à certaines époques en Franche-Comté. Ils faisaient même l'objet de redevance. Aujourd'hui, cet artisanat rustique vient de reprendre à Chapelle-des-Bois, dans le Doubs.

[...]

La boissellerie : La boissellerie est l'art de transformer l'épicéa en toutes sortes de « seilles » . C'est donc d'abord un travail de la Haute-Montagne du Jura, du Doubs et des Vosges saônoises . La période la plus favorable pour ce travail est bien sûr l'hiver.

L'artisan s'appelle « grelier » à Mouthe, seli » (fabricant de seilles) ou « bizot » et « bakouti » (faiseur de baquets ou seau à traire) dans le Saujet . On scie le sapin en tranches qu'on refend en quatre, qu'on détaille en douves, qu'on chapise ou rabote sur la grande varlope. On assemble ces douelles avec des cercles de sapin cueillis soigneusement à une hauteur déterminée ; une rainure est faite au fond avec le jable pour y adapter le fond et on perce les anses avec la « grive ». Ces productions étaient livrées par milliers et conduites dans le pays bas par les voituriers de montagne, surtout dans les régions vinicoles et pour les besoins des fruitières.

[...]

La fabrication des boîtes de fromage : Les boîtes de fromage en bois d'épicéa sont encore fabriquées en grande série par les ateliers spécialisés du bois d'Amont (Jura) qui travaillent aussi pour le camembert et le munster. Mais certains fromagers de Mont-d'Or s'approvisionnent encore auprès d'artisans locaux (Malbuisson, Rochejean) qui confectionnent à la main des boîtes de fromage.

Le bois est acheté en forêt Coupé et transporté, il est utilisé assez vert : il se travaille mieux et les pliures ne cassent pas . Il faut choisir un épicéa sans nœuds et de fil bien droit, qui ne vrille pas. Le bois à faire les pliures est coupé en suivant la veine . Il se roule sous le rabot à la manière d'un copeau.

Les fonds sont découpés en mars à la scie à chantourner sur un plateau de bois de la dimension désirée. A Malbuisson, le diamètre des boîtes par exemple, va de 13 à 26 cm et croît par demi centimètre, soit vingt-six dimensions différentes.

Pour le montage des boîtes, le fond est posé verticalement sur la pliure ; on enroule la pliure autour du fond et on la maintient jointe avec la main . Si elle se trouve trop longue, on la retaille au couteau . Puis on y met deux agrafes. On pousse le fond dans la pliure, en ayant soin qu'il soit bien à niveau. On fixe alors le premier clou, puis cinq ou six autres. Le fond est brut non raboté . Le couvercle est raboté au-dessus.

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Jean-Pierre Enderlin, grâce à son article intitulé "Un petit métier forestier : le « sanglier » du Jura. (In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°2-3/1981. pp. 63-68) nous présente un usage très spécifique de l'épicéa :


La sangle d'épicéa est une lanière d'écorce destinée à ceinturer, à leur sortie du moule, les vacherins dits « du Mont d'Or ». Ceux-ci sont fabriqués dès l'automne et pendant une grande partie de l'hiver - période de basse lactation qui oblige les petites fromageries à renoncer, faute de lait en quantité suffisante, à la fabrication des « comtés » - dans une région du Haut-Jura, centré autour du Mont d'Or, de Pontarlier à Morez, et à cheval sur la frontière franco-suisse.

Répondant aux exigences de mise en œuvre finale, la sangle se présente sous la forme d'une lanière d'écorce débarrassée de ses parties dures. Son épaisseur est de deux à quatre millimètres, sa largeur de trois à quatre centimètres - ce qui correspond à la hauteur moyenne des fromages -, et sa longueur est fonction de la circonférence des boîtes (soit 50, 60, 80 et 100 centimètres environ).

La sangle doit, en outre, être exempte de défauts tels que trous, irrégularités de largeur, lames de bois ou restes encore adhérents de la partie dure de l'écorce. (1)

Ce matériau bien particulier est fourni à l'industrie fromagère par le « sanglier », qui est généralement un petit éleveur ou un retraité à qui ce petit métier assure un complément de ressources.


Note : 1) Les vastes forêts du Jura, à cheval sur la frontière franco-suisse, sont soumise à un climat rude qui ne connaît que quatre mois de croissance pour les conifères. Le bois est de texture serrée, aux anneaux concentriques annuels fins et fournit de ce fait de longues fibres élastiques. (R.-C. S.)

Le « sanglier » du Jura
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Laurence Mikander et Ariella Rothberg nous font découvrir "La « colombe » de la vallée d'Abondance et du pays de Gavot (Haute-Savoie) : entre tradition et renouveau." (In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d'ethnologie, n°3-4/1993. pp. 41-56) :


En Haute-Savoie, c'est principalement dans la vallée d'Abondance - et aussi sur les hauteurs qui dominent Évian, la pays de Gavot -, que l'on fabrique toujours des oiseaux de bois au plumage déployé. Deux morceaux d'épicéa assemblés à mi-bois suffisent pour former d'une part, la tête, le corps et la queue, d'autre part les ailes. En fait c'est surtout par les plumes des ailes et de la queue, fines lamelles de bois clivées puis développées en éventail que ces oiseaux se font remarquer. Cet objet d'art populaire se retrouve, depuis le nord de la Savoie, jusque dans les pays nordiques et slaves.

L'oiseau en bois, souvent nommé « colombe » est considéré dans les vallées de ces régions comme un objet de tradition locale. (1) Avant l'avènement du tourisme, dans les années 1960, cet objet était fabriqué en alpage l'été, lors de la garde du troupeau, ou bien lors des veillées en hiver. Il était alors suspendu près de la cheminée, dans la cuisine ou dans la pièce commune (pèle), et considéré comme porte-bonheur. Il conserve encore aujourd'hui cette place et cette fonction. Fabriqué par des « anciens », mais aussi par des jeunes de la région, il n'est pas a priori un objet à vocation touristique. Bien que sa fabrication actuelle soit à mettre en relation avec le tourisme, comme jadis elle l'était avec la vie pastorale, elle reste toujours épisodique. Elle est le fait de quelques-uns, chaque oiseau étant un spécimen unique, et n'est que rarement source de revenus.

[...]

« C'est le bois qui fait l'oiseau » : Le choix du bois est primordial et mobilise toute l'attention du sculpteur : « C'est le bois qui fait l'oiseau » (T. David, Châtel). Le bois est choisi sur pied, ou dans des restes de coupe ou encore dans une scierie. L'épicéa, bois fin et tendre, d'excellente qualité, particulièrement bien adapté à la fabrication de l'oiseau, est un bois très courant particulièrement en vallée d'Abondance. Pour l'exécution de plumes, parfois aussi fines que du papier, il convient de choisir des arbres ayant poussé lentement, à haute altitude, droits et sans nœuds, aux cernes rapprochés. L'espacement des cernes du bois détermine l'épaisseur des plumes. Certains préfèrent travailler un bois vert, en pleine sève. Pour conserver au bois son humidité, l'un d'entre eux n'hésitera pas à placer les morceaux d'épicéa au congélateur. D'autres prendront du bois sec. Il sera traité pour le rendre plus malléable : mis à tremper pendant des heures dans de l'eau froide, ou encore bouilli. Ce bois sera alors dit « mort » car ainsi traité, il ne « travaille » plus.


L'OUTIL ET LE SAVOIR-FAIRE : L'outillage utilisé est simple : quelquefois une petite scie, un gabarit éventuel en carton pour la forme du corps, parfois un peu de papier de verre ou une plane pour la finition. Mais l'outil principal, c'est l'opinel (à virole, n° 7 ou 8). Jadis, ce type de couteau de poche accompagnait tous les jeunes garçons de ces régions dès l'âge de cinq-six ans. Il était l'outil indispensable du jeune berger, qui lui permettait, entre autres, de « chapoter », de menuiser n'importe quel morceau de bois pour meubler son temps libre (en alpage l'été et au cours des veillées l'hiver). Mais l'outil n'est pas le facteur essentiel : il y a l'habileté, « la main ». Les fabricants reconnaissent entre eux qui est capable, qui « sait y faire ». Il faut avoir le sens du travail du bois, la force dans le bras pour trancher les lamelles et le savoir-faire pour réaliser « un bel oiseau ». (Aujourd'hui, « faire un bel oiseau », c'est se rapprocher du modèle vivant.) Sans compter que la finesse des ailes de l'oiseau est une qualité très prisée.

[...]

Cet oiseau, l'un des rares objets d'art populaire produit dans la région, est lié non seulement à un rythme de vie, mais aussi à une connaissance particulière du bois, elle-même profondément dépendante d'une vie rurale. A la différence des soi-disant objets traditionnels fabriqués en série et détournés de leur usage l'oiseau de bois révèle par sa permanence, mais aussi au travers de ceux qui le fabriquent, la survivance d'un mode de vie dont les caractéristiques, liées au tourisme, prolongent ainsi celles issues d'un passé pastoral : astreintes climatiques, irrégularités saisonnières, pluri-activité, temps fragmenté. Et si certains gardent encore la pleine maîtrise de ce savoir-faire, ce dernier est malgré tout menacé par la disparition progressive des conditions de vie qui le fondent.

[...]

Plusieurs hypothèses ont été avancées par la famille David sur l'origine de l'oiseau en bois. D'après Pépé Théo, la « colombe » a pris la place d'une pelote en tissu, bourrée de sciure, portant ce même nom. Cette pelote de forme allongée était confectionnée dans la famille par les femmes, pour y piquer les épingles, lors des travaux de couture et suspendue au-dessus de la table de la cuisine. Nous n'avons retrouvé nulle part ailleurs trace ou même souvenir de cet objet. De son côté, dès l'ouverture du magasin, Line découvre que l'oiseau existe dans d'autres parties du monde. Plusieurs témoignages semblent le lier à une origine étrangère : « Des Français ont dit qu'au stalag, en Allemagne, des prisonniers russes en faisaient en 1945. » ; « Les Russes, prisonniers en Alsace occupée en 1914, faisaient des colombes. Une dame alsacienne qui n'en n'avait pas vu depuis 1916 nous l'a dit quand elle les a vues dans le magasin.. Les prisonniers russes crevaient de faim, les gamines leur portaient des pommes. En échange, ils leurs donnaient des colombes. » (Line David). Pour expliquer sa présence chez les David, il existe en filigrane dans la mémoire familiale, une origine russe (C'est « un vieux modèle proche du modèle russe », « Il paraît que les David viendraient des pays de l'Est »), une origine liée à la guerre (« On a toujourss trouvé le fait de guerre , mais ça s'est arrêté là. On n'a jamais pu savoir comment. »

[...]

L'OISEAU DE BOIS, TÉMOIN D'UNE IDENTITÉ FAMILIALE ET RÉGIONALE : L'oiseau en bois, « suspendu parce que, lorsqu'il tourne, il apporte du bonheur dans tous les coins de la maison » (T. David), a peut-être perdu la signification qu'il avait encore dans un passé récent, ici ou là, comme protecteur de la famille, du foyer, de l'enfant. Mais pour la famille David, comme pour d'autres, la tradition reste vivante : l'objet subsiste, le mode de vie lié à sa fabrication originelle perdure. Il s'intègre dans l'évolution de ce mode de vie et n'est pas relégué à un rôle banal d'objet décoratif. Il est aussi l'oiseau du souvenir, témoin d'une période charnière, expression d'un attachement affectif à tout un système de valeurs, de relations sociales, auxquels il fait appel ou qu'il rappelle. Face au tourisme de masse, à l'uniformisation générée par cette évolution touristique, l'oiseau de bois est l'un des rares objets qui permette au montagnard qui le fabrique d'affirmer et de valoriser son identité, son patrimoine familial, son appartenance à une vallée, participant ainsi à la conscience régionale.


La colombe de la vallée d'Abondance....
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Note : 1) [...] Notons que selon la tradition locale que nous avons rencontrée, l'origine de ces « colombes » pourrait être liée à la guerre de 1914-18.


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Symbolisme :


Roberte Hamayon, auteure de La chasse à l'âme : esquisse d'une théorie du chamanisme sibérien. (Vol. 1. SEMS, 1990) décrit précisément l'usage de l'épicéa en Sibérie :


Les Exirit-Bulagat appellent « chamane à épicéa », zodootoj höö, le chamane pleinement investi, par référence au fragment d'écorce de cet arbre emmanché sur une branche de bouleau que le chamane embrase en la plongeant dans le feu pour, ensuite, fumiger objets, lieux, et êtres à purifier, en la tournant autour, au-dessus ou devant eux. La fumigation à l'écorce d'épicéa, réservée au chamane investi, est indispensable dans tous les types de rituel demandant à « introduire les ongon » ; les fumigations au serpolet ou au genévrier, accessibles à quiconque sait « verser » (faire une libation) et « chanter », suffisent aux rituels mineurs. Outil réservé de fumigation, et par là de branchement rituel (mais non d'action rituelle), l'écorce d'épicéa est un emblème de fonction. Il est le seul des objets rituels dont se sert le chamane à n'avoir pas de « maître » surnaturel ; il n'a pas être « animé », il n'est même pas un accessoire au sens où il pourrait contenir un esprit auxiliaire. Arbre, l'épicéa ne semble pas avoir d'autre valeur symbolique dans le chamanisme - ce sont des bouleaux qui marquent l'espace rituel loirs de l'investiture, c'est à des bouleaux que le chamane grimpe ou que sont accrochés, à sa mort, ses accessoires - ; deux propriétés comptent dans son usage : il pousse rare et haut, difficile d'accès comme il convient à un objet réservé ; son écorce brûle bien, avec la force de la résine en odeur et en fumée. Par contraste, le chamane qui n'a pas été pleinement investi est appelé « chamane à peau de lièvre » ou « chamane à pied, chamane-piéton »

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En Suisse, on confond dans un même symbolise le Sapin et l'Épicéa, qu'on nomme d'ailleurs Sapin rouge comme nous le rappellent Stefan Bogdanov, et al. ans un article intitulé "Le miel de sapin–le plaisir corsé des forêts de conifères." (Centre suisse de recherches apicoles, 2007) :


Le miel de sapin est le miel le plus récolté et le plus apprécié parmi les miels de miellat suisses. Il peut être récolté dans toute la Suisse, à l’exception du Tessin. Dans le commerce, on appelle miel de sapin le miel provenant d’épicéas et/ou de sapins blancs. Au contraire du miel de fleurs, on peut faire des pronostics de récoltes de miellat au printemps sur la base des populations de pucerons.

Chez les Celtes déjà, le sapin était l’arbre de la naissance. Sa taille, évoquant l’entêtement, forçait l’admiration. Le sapin s’implante dans les lieux les moins hospitaliers sur les versants ombragés des Alpes. Les arbres les plus hauts d’Europe sont les sapins. En haute montagne, ils enserrent les rochers de leurs vigoureuses racines et contribuent ainsi à notre sécurité en formant une forêt protectrice. De même, les majestueux sapins isolés, taillés par le climat qui, dans la solitude des hauteurs, bravent les tempêtes glaciales, ont souvent offert à de nombreux randonneurs un abri contre l’orage et un peu de bois pour faire un bon feu. Puissant conifère, le sapin, dont les aiguilles restent toujours vertes, est un symbole de protection et de force vitale. La tradition chrétienne a fait revivre ce symbolisme dans le « sapin de Noël », signe de la naissance de Jésus-Christ.

 

Selon Annie Pazzogna, auteure de Totem, Animaux, arbres et pierres, mes frères, Enseignement des Indiens des Plaines, (Le Mercure Dauphinois, 2008, 2012, 2015),


"Le simple "embrassement" de l'épicéa ouvre notre cœur. Sa force protectrice et revitalisante s'écoule et attise le feu, un moment assoupi, qui doit nous animer. Cet arbre doux et maternel offre les perches qui deviendront tipi, l'habitation des Indiens des Plaines : d'une dizaine à une vingtaine, selon la dimension. Écorcées, liées en cône, les perches recouvertes de peau ou de toile, diffusent une énergie groupée, reçue et réfléchie par le foyer central qui ne s'éteint pas, lueur du Grand Mystère. Les Lakota peuvent être à même de toucher toutes les perches de leur tipi pour demander aide et protection en certaines circonstances."

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Mythes et légendes :


Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des fées (Éditions Plume de carotte, 2014), dans leur article sur le sapin pectiné (abies alba) nous avons tendance à confondre sapin et épicéa :


"Illusion et confusion : C'est en Scandinavie, au cœur de la nature sauvage, que vivent les trolls, une race de géants primitifs. L'illustrateur norvégien Theodor Kittelsen a souvent représenté ces personnages de légende auxquels il était attaché. Celui qui nous intéresse plus particulièrement ici est le troll des montagnes dont le corps est recouvert d'une forêt d'épicéas, donnant l'illusion d'une colline boisée. On associe communément l'épicéa au sapin alors qu'il s'agit d'une espèce différente."

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Littérature :


Dans La Peau de bison (Éditions Flammarion, 1971) de Frison-Roche, dès le début du roman, Max et Jack sillonnent le grand nord canadien, l'un comme pilote d'avion, l'autre afin de recenser la faune arctique :


- Les premières épinettes ! lança Max.

Ils se sentirent tout à coup soulagés d'un grand poids, ils venaient d'atteindre la tree-line, la fameuse ligne des arbres, sinueuse et irrégulière, qui sépare en deux les territoires du Nord. Partant de l'embouchure du Mackenzie, elle coupe en diagonale le Grand Nord canadien, en deux régions bien distinctes. La toundra au nord-est où le sol ne dégèle jamais en profondeur, les Barren Lands, vides et inhabités, sinon sporadiquement aux époques de chasse par quelques Eskimos et, au nord-ouest, la taïga forestière couverte de forêts de spruces que les Canadiens français nomment l'épinette et qui n'est qu'une variété d'épicéa.

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Peter Handke, dans son essai qui s'intitule : Essai sur le fou de champignons, Une histoire en soi (Gallimard, 2017), évoque l'obscurité d'une forêt d'épicéas :


S’il quitta les lisières pour pénétrer à l’intérieur puis au tréfonds des forêts, ce fut d’abord pour les raisons d’argent évoquées plus haut. Les forêts de la région de son enfance étaient surtout des forêts de résineux et, à l’exception des îlots clairsemés de mélèzes sur les hauteurs, presque exclusivement des épicéas au manteau d’aiguilles particulièrement épais ; ces arbres poussaient toujours très près les uns des autres, branches et ramures imbriquées et enchevêtrées, et plus on s’enfonçait dans ce labyrinthe, plus il faisait sombre, si bien qu’au fur et à mesure qu’on progressait on ne distinguait ni les arbres séparément ni la forêt dans son ensemble, et l’endroit le plus sombre et le plus perdu se trouvait à l’intérieur de la forêt qui souvent ne tardait pas, parfois juste après quelques pas loin de ses bordures, à se refermer comme une gangue : le regard ne passait plus entre les troncs dont les branches basses étaient généralement sèches, et ne parvenait plus jusqu’à l’espace libre qui l’environnait encore quelques instants plus tôt, jusqu’à la lumière du jour qui éclairait encore la vaste campagne quelques instants plus tôt ; la seule lumière était un crépuscule constant et profond qui nulle part ne devenait vraiment lumière, et dans les cimes (invisibles) pas même « à peine un souffle », rien, ni même le chant des oiseaux entendu quelques pas auparavant.

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