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Le Milan

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 10 mars 2017
  • 15 min de lecture

Dernière mise à jour : 29 juil.



Étymologie :


  • MILAN, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1500 ornith. millan (Anc. poésies fr., éd. A. de Montaiglon, t. 9, p. 339) ; 2. 1546 ichtyol. (Opuscules de Plutarque, trad. E. Pasquier, p. 170 ds Hug., s.v. chrysot). Empr. de l'a. prov. milan ornith. (xiiie s. ds Rayn.), lat. pop. *milanus (cf. esp. milano), altération de *milvanus, lui-même issu du lat. class. milvinus «relatif au milan», dér. de milvus/miluus «milan» (oiseau de proie et poisson marin). L'a. fr. disait escoufle (1re moitié xiie s., escufle, Psautier Cambridge, 103, 17 ds T.-L.), empr. d'une forme de b. bret. *skouvl que l'on peut restituer d'apr. le bret. mod. skoul (Bl.-W.5).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Milvus aegyptius parasitus - Milan à bec jaune - Milan d'Afrique - Milan d'Egypte -

Milvus migrans - Milan noir -

Milvus milvus - Milan royal -

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Croyances populaires :


Adolphe de Chesnel, auteur d'un Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés, et traditions populaires... (J.-P. Migne Éditeur, 1856) propose la notice suivante :


"MILAN. Albert le Grand nous apprend, avec son sérieux ordinaire, que si l'on porte sur son estomac la tête de cet oiseau, on se fera forcément aimer de tout le monde. Si, d'un autre côté, on attache cette tête au cou d'une poule, celle-ci couvera sans relâche jusqu'à ce qu'elle ait pu s'en débarrasser. Enfin, si on frotte de son sang la crête d'un coq, il ne chantera plus. Il existe aussi dans les rognons du milan une certaine pierre qui, placée dans le vase qui contient la viande que doivent manger deux ennemis, les remet aussitôt en bonne intelligence."




Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"On trouve, dans la littérature chinoise, des allusions au milan comme à un oiseau vulgaire et bavard, ce qu'est pour nous la pie.

Au Japon, tout au contraire, le milan est un oiseau divin : selon le Nibongi, c'est un milan d'or qui, se perchant sur l'arc du premier empereur Jimmu, lui indiqua le chemin de la victoire. Aussi l'image du milan figure-t-elle toujours auprès de l'empereur lors de certaines cérémonies. Il peut avoir été, comme en Égypte, un emblème de clan.

Le milan figurait parmi les oiseaux, consacrés à Apollon, dont le vol était riche en présages. Lors de l'attaque de l'Olympe par Typhon, c'est en milan qu'Apollon se transforma. Le milan, volant haut dans le ciel et d'une vue perçante, observé par les augures dans ses évolutions significatives, est normalement rattaché à Apollon et symbolise la clairvoyance."

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


"Cet oiseau rapace, « volant haut dans le ciel et d'une vue perçante », par conséquent symbole de clairvoyance, était consacré à Apollon qui prit sa forme lors de l'attaque de l'Olympe et vainquit le monstre Typhon. Au Japon, le milan est un oiseau divin et, dans certaines cérémonies, il est représenté aux côtés de l'empereur.

Le milan est vole au-dessus de la tête d'un individu ou croise son chemin lui promet une bonne journée ; perché au haut du mât d'un bateau, il est également de bon augure. Dans la Mayenne, à Fougerolles, on soutient que le voir avant cinq heures du matin annonce la mort ; de cinq heures à midi, il devient un présage d'ennui, et enfin le milan qui « tourne en rond indéfiniment dans le ciel » l'après-midi prédit une bonne nouvelle. Dans les pays arabes, on attrape l'oiseau pour lui faire faire le tour de la tête d'un enfant, puis on lui rend sa liberté ; cette opération effectuée un mardi ou un samedi attire la prospérité. En revanche, en Inde, son cri porte malheur tandis que, pour les Anglo-Saxons, ses fientes font mourir celui qui les reçoit.

D'un point de vue magique, la tête de milan portée sur l'estomac permet d'être aimé de tout le monde et surtout de la gent féminine. De plis, si deux ennemis mangent un plat renfermant une certaine pierre qui se trouve dans les reins ou « génitoires » de l'oiseau, « ils deviendront aussitôt bons amis et vivront dans une parfaite paix et union ». Son sang frotté sur la crête d'un coq empêchera celui-ci de chanter mais sa tête pendue au cou d'une poule la fait couver sans arrêt. La tête de l'oiseau réduite en poudre et prise dans un peu d'eau à encore le pouvoir de guérir la goutte.

Comme tous ses congénères, le milan annonce la pluie « quand il crie plus bassement et mollement en faisant : huie ! huie ! huie ! » et un orage s'il vole en bande et assez haut, en tournant sans cesse.

La formule de conjuration de la buse, recueillie par Eugène Rolland dans le pays messin, est valable pour le milan qu'on veut éloigner des volailles. Il faut dire dès qu'on en aperçoit un : « Milan, milan fais trois fois le tour de la maison, tu auras le plus beau de mes oisons »."

Selon G. J. M. Bartelink, auteur d'un article intitulé "Les dénominations du diable et des démons chez Grégoire le Grand." (In : Hvmanitas -Vol. L 1998, pp. 337-346) :


"Puisque les démons volent dans l'air (Ephésiens 6,12), ils peuvent être symbolisés par les oiseaux. Le Christ lui-même nous a expliqué que les oiseaux qui, dans la parabole du semeur, piquent les semences (Matthieu 13,4), symbolisent le diable (Mor. 26,30-31 ; Hom. in ev. 15,1-2). De même, ce sont les oiseaux que Abraham avait chassés, quand il voulait offrir une offrande vespérale (Genèse 15,11), qui pour Grégoire symbolisent les esprits mauvais : Sic nos cum in ara cordis holocaustum Deo offerimus, ab immundis hoc volucribus custodimus, ne maligni spiritus et perversae cogitationes rapiant quod mens nostra offerre se Deo utiliter sperat (Mor. 16,53). Spécialement le milvus (milan), oiseau de proie, est un symbole du diable qui attaque les hommes par ses tentations (Mor. 14,64)."

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Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :


"Le milan noir est un oiseau rapace de la même famille que le faucon, l'autour, le vautour, l'aigle ou la buse, par exemple. On le trouve dans toute l'Europe, en Scandinavie, au sud de l'Asie, en Afrique et en Australie. Chasseur de petits vertébrés, il se nourrit surtout de charognes, oiseaux ou poissons morts. La femelle ne pond que 2 ou 3 œufs en avril ou en mai, mais il arrive fréquemment que le dernier oisillon à naître soit jeté au bas du nid par ses aînés, à peine sorti de l’œuf. Le milan noir aime à vivre près des rivières et des grands étangs, en se mêlant aux colonies de hérons. D'une taille pouvant atteindre entre 50 et 60 centimètres, son vol tournoyant et son cri strident sont impressionnants.

C'était l'un des oiseaux consacrés à Apollon, le dieu solaire grec, qui symbolisait ses dons de clairvoyance. Ainsi, selon la légende mythique attribuée à Typhon, le fils monstrueux, issu de l’œuf engendré par Gaïa et la semence de Cronos, lorsqu'il attaqua le Ciel, les dieux se réfugièrent dans le désert d’Égypte. Alors, Arès se transforma en poisson. Hermès en Ibis, Dionysos en bouc, Héphaïstos en bœuf et Apollon en milan, tandis que Zeus et Athéna luttèrent contre l'être surnaturel dont la tête touchait les étoiles, et qui était pourvu de cent têtes de dragons à la place de doigts..."

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Symbolisme celte :


Pour Sabine Heinz, auteure de Les Symboles des Celtes, (édition originale 1997, traduction française Guy Trédaniel Éditeur, 1998),


"Comme beaucoup d'autres merveilles de la nature, les rapaces sont aujourd'hui en voie de disparition. Bien qu'ils soient encore nombreux dans les pays celtiques, on se rend compte de la destruction progressive de la nature et l'on prend des mesures. C'est ainsi qu'aujourd'hui, dans le centre du Pays de Galles, le milan rouge, un oiseau de proie aussi majestueux qu'élégant, célèbre par sa queue d'hirondelle, est protégé par l'armée lors de la pariade et de la couvaison. Etant donné la pollution croissante de l'environnement et le manque de proies qui en résulte, il apprécie certainement que les habitants du pays le nourrissent."

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Mythologie :


Jonathan Maître, auteur de "Comme un oiseau sur la branche…." (In : ENiM, 2017, vol. 10, pp. 89-101) relie le milan à la mythologie égyptienne antique :


"Dans une communication récente, Linda Evans (université Macquarry, Sydney) a attiré l’attention sur la présence d’un couple d’oiseaux figuré dans le mastaba de N(y)-ʿnḫ-H̱nm et H̱nm-ḥtp(w), à Saqqarah. Le travail qu’elle y expose a permis de les identifier au milan (Milvus) sur la base d’arguments éthologiques très convaincants, ouvrant de nouvelles perspectives de recherches sur l’avifaune antique.

Au regard de l’état actuel de la documentation, il nous semble possible d’ajouter une pierre supplémentaire à cet édifice, sous la forme d’un ostracon figuratif conservé au musée du Louvre, où l’on reconnaîtrait un tel rapace.

L’objet provient des fouilles du site de Deir el-Médineh ; sa datation, d’après le contexte archéologique de la découverte, est attribuée à l’époque ramesside. On peut donc en déduire que ce serait l’œuvre d’un maître-dessinateur de la communauté des artisans de la tombe royale, ayant vécu entre 1295 et 1069 av. J.-C. 3 Il s’agit d’un éclat de calcaire blanc, de forme pentagonale, qui mesure 12.5 cm de haut sur 9.2 cm de large. Une seule face a servi de support à la réalisation d’un dessin monochrome de couleur noire, sans doute à base de suie. Le tracé des figures est sûr et rapide, bien que succinct : on constate que les détails superfétatoires sont élidés au profit d’une lecture d’ensemble, fondée sur la qualité évocatrice du rendu. Son motif s’inspire vraisemblablement de la saisie sur le vif d’une scène de genre qui suscita l’intérêt de l’artiste par son originalité.

[...]

L’oiseau rapace : L’oiseau s’est perché plus haut : au sommet du stipe, où il repose sur une longue tige qui s’arque vers le sol. On remarque que ses doigts ne sont pas figurés, comme s’ils l’enserrent ou s’y agrippent pour l’y maintenir en équilibre. Le motif en chevron qui la compose suggère qu’il s’agit d’un spadice du palmier ; sa floraison ayant lieu entre avril et novembre, elle coïncide, à peu près, avec la crue annuelle du Nil. Sa posture évoque le repos dans l’attente : les ailes sont repliées tandis que la tête se retourne sous l’effet de la surprise.

Sa silhouette est de plus grande taille. Elle se caractérise surtout par son élancement, lequel est souligné par la longueur du bec, puis du cou et de la queue qui l’étirent à ses extrémités, et l’affinent. C’est vrai, notamment, dans la courbure qui retranscrit le mouvement de la tête se tournant pour voir ce qui se passe dans son dos. Jeanne Vandier d’Abbadie, dans son Catalogue des ostraca figurés de Deir el-Médineh, proposa d’en rapprocher la forme des corvidés, sans doute en raison de cet allongement marqué. Cette impression s’avère ici trompeuse puisque l’examen attentif de la silhouette suggère une conclusion différente. On objectera tout d’abord que la taille du spécimen est démesurée, même à côté d’un Grand Corbeau (Corvus corax). Ensuite la présence d’un certains nombre de détails singuliers dans la topographie de l’oiseau invite davantage à y reconnaître un rapace diurne, en particulier la présence de plumes lâches et longues, appelées « culottes », qui garnissent ses tibias (les corvidés n’en ont pas), et la longueur inhabituelle de la queue dont l’extrémité se surimprime au tracé du spadice. On remarquera également qu’il s’agit des deux seuls caractères dont le rendu est aussi détaillé. L’étroitesse de la queue, par exemple, s’éloigne du rabattage conventionnel à l’art égyptien pour une vision plus naturaliste, individuelle. Ces éléments, ajoutés à la posture redressée, au galbe du dos, à la forme allongée du bec et du cou, suggèrent fortement de le rapprocher des Accipitriformes, et plus particulièrement les Milvinés.

Le Milan d’Afrique (Milvus aegyptius parasitus) est sûrement l’oiseau de proie le plus abondant et le plus facile à observer en Égypte. Il s’agit d’un rapace de taille moyenne, d’un brun plus ou moins clair sur le dos, roux cannelle sur le ventre, au bec jaune, allongé avec un crochet à son bout. Cet excellent voilier, volontiers charognard, affectionne la proximité de l’eau. L’opportunisme qui caractérise son régime alimentaire en fait le commensal des activités humaines productrices de déchets organiques, susceptibles d’être consommés. On connaît, par exemple, en plus des textes comme la satire du P. Lansing, plusieurs images qui le représentent à l’affût des rejets de boucherie ou de poissonnerie. C’est ce trait, observé dès l’Antiquité, qui justifie en grande partie sa place au sein du bestiaire pharaonique. Le parallélisme avec la quête entreprise par Isis pour repêcher les morceaux du cadavre d’Osiris qui dérivent au gré du courant paraît évident.

De nos jours, on l’observe encore volontiers dans les villes d’Afrique en train de tournoyer au dessus des décharges, ou somnolant à l’abri d’un dortoir, pourvu qu’il soit haut. C’est d’ailleurs très souvent un arbre élevé, pouvant regrouper jusqu’à des dizaines d’individus. Avec sa quinzaine de mètres en moyenne, le palmier doum offre une aire idéale, surtout s’il croît à proximité du fleuve. L’oiseau, hors d’atteinte, peut s’y reposer tout en surveillant les alentours, à l’affut de la moindre occasion pour se nourrir sans effort. La décrue du Nil représentait sûrement une aubaine très attendue par de nombreux charognards, plus ou moins occasionnels. Entre autres prodiges, la stèle Kawa V rapporte le récit d’une inondation exceptionnelle, survenue en l’an 6 du règne de Taharqa (l. 12) :


Il (= Hâpy) me procura de belles campagnes dans tout le pays, éliminant la vermine du sol et les serpents dans leur trou, les préservant de la déprédation des criquets.

On peut facilement imaginer le recul des eaux dévoilant les cadavre d’animaux n’ayant pu s’en abriter à temps lors des fortes crues : têtes de bétail, macrofaune des champs...


Le contexte de création de l’œuvre : On peut maintenant s’interroger à juste titre sur la finalité de ce dessin, par delà son caractère anecdotique, ou le plaisir que procure la réalisation d’un beau rendu. L’intérêt du modèle dépend de la valeur qu’en perçoit l’artiste, et donc de la lecture qu’il a de son environnement. Le thème des animaux perchés est courant dans l’art égyptien ; il est donc probable qu’elle réponde en partie à un impératif d’ordre culturel.


La fable « Des corbeaux et du singe » : Si l’on poursuit l’enquête un peu plus loin, on s’aperçoit que la scène n’a de sens que si l’on tient compte de la mise en relation de ces deux animaux que tout oppose, si ce n’est leur intérêt commun pour le palmier. Ce dernier, on l’a vu, est une aire biotopique disputée à l’oiseau par le singe qui en convoite les noix. On sait par ailleurs que les milans s’en nourrissent également à l’occasion ; certains rapaces, comme le Palmiste africain (Gypohierax angolensis), en sont même très friands.

Or, il existe en fait toute une série de représentations qui s’inspirent de cette compétition inter-espèce, au point qu’E. Brunner-Traut émit l’hypothèse qu’il s’agît de la mise en image de « récits fabuleux », assez analogues à ceux d’Ésope.

[...]

Le motif développerait les déboires d’un jeune dresseur (nubien ?) en butte avec son singe, incapable, malgré son entraînement, de rivaliser pour les fruits avec l’aptitude naturelle de l’avifaune qui saccage impunément la récolte. La structure de l’intrigue s’appuie sur une série de contrastes où s’opposent l’anthroposphère et la nature, bouleversant les valeurs fondamentales de la société pharaonique :

avifaune

Homme

célicole

terrestre

sauvage

civilisé

déprédateur

producteur

capacité innée

savoir appris

inorganisé

organisé

Le singe joue un rôle ambivalent puisqu’il se situe à mi-chemin entre ces deux antipodes : la terre où vivent les hommes, et les cieux où évoluent les oiseaux. L’arbre, dès lors, n’est plus le simple cadre de l’action, mais le support de son élévation vers un statut supérieur, auparavant inaccessible :

  1. Le babouin est un animal terrestre, mais son agilité lui permet de grimper dans les arbres pour y chercher de la nourriture.

  2. C’est un animal sauvage captif de l’Homme dont il sert les intérêts à son détriment, de la même façon que les prisonniers étrangers. (1)

  3. Comme eux, il devient le domestique de son maître grâce l’apprentissage, gage d’intégration.

  4. Ce faisant, il représente un outil au service de la société, ce qui le différencie de l’animal sauvage, improductif et perturbateur de l’ordre établi par les dieux pour « l’humanité égyptienne ». (2)

[...]

Par contre, il est intéressant de remarquer la proximité entre les corvidés et certains rapaces diurnes, comme le faucon.

Les éléments d’un cadre mythologique ? Or, ce rapprochement a été signalé par D. Meeks dans un article consacré à l’étude d’une stèle se référant aux oiseaux cavernicoles. La substitution du corbeau au faucon s’observe par exemple sur le pectoral de Riqqeh. L’auteur rappelle également le lien qui les unit aux croyances qui existent autour du repos d’Osiris. Faucons ou corbeaux en sont ici les gardiens, dans l’attente de son retour triomphal sur le trône d’Égypte. Ces deux oiseaux garantissent donc la permanence de l’institution monarchique, patronnée par Horus, le champion de Rê. De là découle l’abondance du pays.

Ce rôle est d’habitude dévolu aux sœurs d’Osiris : Isis et Nephthys, dont la quête s’apparente métaphoriquement à celle du milan en maraude (3). L’histoire de leur recherche des morceaux du cadavre dérivant sur le Nil et la veillée du corps régénérant trouvent leur équivalent dans l’équarrissage des carcasses à l’abandon, notamment les poissons crevés. Si bien qu’on retrouve la même idée dans la représentation des déesses ailées, debout sur l’hiéroglyphe S 12, le collier d’orfèvrerie, renvoyant au troisième élément de la titulature royale : « l’Horus d’or ». On peut également penser au mythe de La Lointaine : le palmier doum et le babouin sont en rapport à Min, un autre dieu génésique, et à la provenance méridionale de la crue. Dans ces deux cas, il s’agit d’évoquer la relation féconde d’un dieu indolent et d’une déesse active.

Une première explication est liée au biotope exceptionnel qu’offre l’écosystème nilotique au développement de l’avifaune. Les travaux des champs attirent également une faune facile à observer, au point que certaines espèces qui la composent se voient valorisées par le symbolisme des sociétés paysannes. En général, rapaces et corbeaux y jouent le rôle du voleur. De fait, l’on constate que les corbeaux présentent des caractères morphologiques et comportementaux communs aux milans : bec fort, rémiges primaires éployées en vol, marche, nécrophagie opportune, grégarité, commensalité à l’homme, etc. On les observe fréquemment ensemble, par exemple lorsqu’il s’agit d’exploiter la découverte d’une source de nourriture : carcasse, dépôt d’ordures, labours, etc. Les anciens nids de corbeaux sont également très prisés de nombreux rapaces, comme les faucons, qui n’en construisent pas.

[...]

Plantons le décor. La scène aurait pu avoir lieu à Thèbes, peut-être dans une palmeraie située au bord du fleuve, lors de la décrue. Un babouin en quête de fruits saute d’un tronc, éveillant la curiosité d’un milan posté à l’affût d’une proie charriée par le courant. Une allusion au retour de La Lointaine ?"


Notes : 1) Son dressage l’amène à renoncer à l’instinct qui le pousserait naturellement à disputer les fruits pour son seul régal. On peut penser à la main d’œuvre étrangère qui concoure, par son travail, à l’entretien de la Création, au lieu de la menacer, notamment au sein des temples. C’est le sens de la cérémonie du tribut, où les produits précieux sont déposés au pied du roi qui reçoit l’hommage des délégations étrangères ; dernier point sur la question : St. T. SMITH, « Hekanefer and the Lower Nubian Princes. Entanglement, Double Identity or Topos and Mimesis ? », dans H. Amstutz et al. (éd.), Fuzzy Boundaries. Festschrift für Antonio Loprieno II, Hambourg, 2015, p. 767-779. Le Dictionnaire de l’Académie française (8e édition informatisée) précise le sens de l’adjectif qui se dit « de Certains animaux qui vivent en liberté », « de Tous les animaux qui ne sont point domestiques », et « des Peuples qui vivent en dehors des sociétés civilisées ».

2) Le milan, par sa nonchalance et son opportunisme, est un perturbateur de l’ordre social, voir J. ASSMANN, Maât. L’Égypte pharaonique et l’idée de justice sociale, Paris, 1999, 51-53 ; B. Van De Walle, L’humour dans la littérature et dans l’Art de l’Ancienne Égypte, Leyde, 1969, p. 18-22. Comparer, par exemple, avec Neferti Xg : tm jr mḥ n⸗f jr šw « l’oisif est rassasié pour sa part, alors que le laborieux est démuni » (W. HELCK, Die Prophezeiung des Nfr.tj, Wiesbaden, 1970, p. 41. Sur le couple enfant-signe et les momies animales humanisées, voir C. SPEISER, « Animalité de l’homme, humanité de l’animal en Égypte ancienne », dans M. Massiera, B. Mathieu, Fr. Rouffet (éd.), Apprivoiser le sauvage / Taming the Wild, CENiM 11, Montpellier, 2015, p. 307- 320 ; Fl. MARUÉJOL, « Dans l’intimité des hommes », dans H. Guichard (éd.), Des animaux et des pharaons. Le règne animal dans l’Égypte ancienne, Paris, 2014, p. 160-165. Sur l’humanité égyptienne, voir D. MEEKS, « Zoomorphie et image des dieux dans l’Égypte ancienne », dans J.-P. Vernant, Ch. Malamoud (éd.), Corps des dieux, Le temps de la réflexion 7, Paris, 1986, pp. 174-175.

3) P. HOULIHAN, op. cit., p. 36-38. La momification a lieu dans un pavillon qui offre à l’embaumeur un espace de travail à l’abri des regards indiscrets… et de l’appétit des nécrophages qui patientent à l’extérieur. Isis et Nephthys prennent justement l’aspect du rapace lors de la veillée du corps d’Osiris. Il existe d’ailleurs une homophonie entre ḏr(y).t, la milane, et ḏr.t, la pleureuse rituelle.

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Littérature :


Le Milan et le Serpent


Un milan ayant enlevé un serpent s’envola dans les airs. Le serpent se retourna et le mordit ; tous les deux furent alors précipités du haut des airs, et le milan périt. « Pourquoi, lui dit le serpent, as-tu été si fou que de faire du mal à qui ne t’en faisait pas : tu es justement puni de m’avoir enlevé. » Un homme qui se livre à sa convoitise et fait du mal à de plus faibles que lui peut tomber sur un plus fort : il expiera alors, contre son attente, tous les maux qu’il a faits auparavant.

Le Milan qui hennit


Le milan eut jadis une autre voix, qui était perçante. Mais un jour il entendit un cheval qui hennissait admirablement, et il voulut l’imiter. Mais il eut beau répéter ses essais : il ne réussit pas à prendre exactement la voix du cheval et il perdit en outre sa propre voix. De cette manière il n’eut ni la voix du cheval ni sa voix de jadis.

Les gens vulgaires et jaloux envient les qualités contraires à leur nature et perdent celles qui y sont conformes.


Ésope, (fin VIIè siècle - début VIe siècle av. J. C.) ; traduction par Émile Chambry, Fables

Société d’édition « Les Belles Lettres », 1927.

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