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  • Anne

Le Jade

Éloge du jade




Étymologie :

  • JADE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1633 fém. éjade « pierre très dure de couleur verte » (Voiture, Lettre à Mlle Paulet ds Œuvres, éd. A. Ubicini, t. 1, p. 98) ; 2. 1661 masc. jadde « id. » (Invent. de Mazarin, f°49 ds Gay). Empr. à l'esp. (piedra de la) ijada, proprement « pierre des flancs », attesté dep. 1569 (Monardes d'apr. Cor., s.v. jade ; v. texte cité par W. Meyer-Lübke ds Z. rom. Philol. t. 29, p. 408) : les conquistadores espagnols avaient donné ce nom au jade parce que les Indiens croyaient que cette pierre les préservait des coliques néphrétiques ; l'esp. ijada « flancs » est issu du lat. īlia « id., ventre ». 2 est issu de 1 par confusion de l'é- avec l'art. masc. le. Voir Thomas (A.) Mél. Étymol. 1, p. 94.


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Selon Mircea Eliade, auteur de Images et symboles (Éditions Gallimard 1952, renouvelé en 1980) :


"Le yin représente entre autres, l'énergie cosmique féminine, lunaire, "humide". Aussi l'excès du yin actif en une région déterminée exaspère-t-il l'instinct sexuel féminin et fait-il que "les femmes lascives pervertissent les hommes". Il existe, en effet, une correspondance mystique entre les deux principes, yin et yang, et la société humaine. Le char du roi était orné de jade (riche en yang), celui de la reine, de plumes de paon et de coquillages, emblèmes du yin. Les rythmes de la vie cosmique suivent leur cours normal tant que la circulation des deux principes opposés et complémentaires se poursuit sans entrave. Sûn-tsï écrit : "Si le jade est dans la montagne, les arbres de la montagne porteront fruit ; si les eaux profondes produisent des perles, la végétation du rivage ne se desséchera point". On verra plus bas la même polarité symbolique jade-perle reparaître dans les coutumes funéraires chinoises.

[...]

De là aussi la mission des coquillages et des perles dans les usages funéraires ; le défunt ne se sépare pas de la force cosmique qui a alimenté et régi sa vie. Aussi, dans les tombeaux chinois, trouve-t-on du jade ; imprégné de yang - le principe masculin, solaire, "sec" - le jade, par sa nature même s'oppose à la décomposition. "Si l'on bouche avec de l'or et du jade les neuf orifices du cadavre, il sera préservé de la putréfaction", écrit l'alchimiste Ko Hung. Et dans le traité T"ao Hung-Ching (Ve siècle) on trouve les précisions suivantes : " Si à l'ouverture d'un ancien tombeau le cadavre semble vivant à l'intérieur, sachez qu'il y a à l'intérieure t en dehors du coprs une grande quantité d'or et de jade. Selon les règles de la dynastie Han, les princes et les seigneurs étaient enterrés avec leurs vêtements ornés de perles et avec des étuis de jade destinés à préserver le corps de la décomposition". Les fouilles récentes ont confirmé l'affirmation de Ko Hung sur le jade qui "bouche les neuf orifices du cadavre", affirmation qui avait paru suspect à plus d'un auteur.

Le jade et les coquilles concourent à créer une destinée excellente dans l'au-delà, si le premier préserve le cadavre de la décomposition, les perles et les coquillages préparent au trépassé une nouvelle naissance. D'après Li Ki, le cercueil était orné de "cinq rangées de coquillages précieux" et de "tablettes de jade".

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D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; Édition revue et corrigée, Robert Laffont : 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"De même que l'or, le jade est chargé de Yang, et donc d'énergie cosmique.. Symbole même du Yang, il est doué de qualités solaires, impériales, indestructibles. D'où son rôle important dans la Chine archaïque : Dans l'ordre social, il incarne la souveraineté et la puissance ; en médecine il est une panacée et s'absorbe pour procurer la régénération du corps ; considéré comme la nourriture des esprits et pouvant, selon les croyances taoïstes, assurer l'immortalité, il joue un rôle important dans les pratiques funéraires : si l'on met de l'or et du jade dans les neuf ouvertures du cadavre, il sera préservé de la putréfaction (texte de l'alchimiste Ko-Hung). Des fouilles récentes ont confirmé cette idée : selon les règles de la dynastie Han, les princes et les seigneurs étaient enterrés avec leurs vêtements ornés de perles et avec des étuis de jade destinés à préserver leur corps de la décomposition. (traité T'ao Hung-CHing, Ve s).

Si le jade, en tant que matérialisation du principe Yang, préservait le corps de la décomposition, les perles détentrices du Yin, assuraient au trépassé une nouvelle naissance.


Le mot nous viendrait d'Espagne. Il rappellerait l'usage du minéral dans les civilisations précolombiennes. Si l'on distingue généralement entre jadéites et néphrites (ces dernières ainsi nommées en raison de leur usage thérapeutique occidental dans les maladies des reins), la nuance est imprécise dans le terme chinois yu dont les définitions anciennes ne se réfèrent qu'à la beauté de la pierre. En fait, les jadéites n'ont supplanté les néphrites en Chine qu'au XVIIIe s., alors que s'affirmait la dynastie illégitime de Ts'ing, ce qui ne peut manquer d'être significatif, lorsqu'on sait que le jade est lié à l'exercice du mandat céleste.

Par sa beauté, le jade est l'emblème de la perfection. Celui des cinq vertus transcendantes : bienveillance, transparence, sonorité, immutabilité, pureté ; et selon le Li-ki, de la plupart des qualités morales : bonté, prudence, justice, urbanité, harmonie sincérité, bonne foi, ainsi que du ciel, de la terre, de la vertu, et de la voie de la vertu. Ainsi, dit Segalen, l'éloge du jade est l'éloge même de la vertu. Le jade est la douceur, la chaleur et la préciosité. Ce ne sont pas seulement la vue ou le toucher du jade, qui inclinent à la vertu ; peut-être faudrait-il dire que ce fut successivement la vue-contemplation, puis le toucher-perception sensible ; mais aussi sa sonorité. Les officiers admis à la cour portaient à la ceinture des jades, dont la sonorité était exactement fixée ; leur son, lorsqu'ils allaient sur leur char, les maintenait dans la voie droite et dans la loyauté. Cette sonorité, en effet, c'est l'écho de celle qu règle l'harmonie entre le Ciel et la Terre. Sous forme de disque, Pi, avec un trou central, le jade symbolise le ciel.

C'est pourquoi le sceau impérial est un jade depuis la plus haute Antiquité, la transmission du sceau équivalant pratiquement à celle du Mandat. Le jade est donc le symbole de la fonction royale. Le caractère yu est d'ailleurs, à un détail près, semblable au caractère wang, qui désigne le Roi dans sa fonction suprême. En fait, c'est même le yu qui est la racine du wang, et l'on peut ainsi dire que le jade fait le roi. Ce caractère, formé de trois traits horizontaux parallèles reliés par une tige verticale, est unanimement considéré comme l'image de la Triade suprême, le Ciel, l'Homme et la Terre étant unis par l'Axe du Monde, ou par la Voie : Voie centrale (tchong-tao), à laquelle s'identifie la Voie royale (wang-tao) : Un - qui réunit les trois - est le Roi (Tong Tchong-chou).


Si donc le wang s'affirme graphiquement comme le fils du Ciel et de la Terre, il est est de même du yu. Et l'on dit du jade qu'il se forme dans la terre sous l'effet de la foudre, c'est-à-dire de l'activité céleste. Cette fécondation cosmique est encore l'image de la formation de l'Embryon de l'Immortel par l'alchimie interne. Le jade de Pien Ho, qi servit à fabriquer le palladium des Tcheou, de lui fut-il pas révélé par un phénix ? Les alchimistes disent encore que le jade se forme dans la matrice terrestre par maturation lente d'un embryon de pierre ; ce qui, à leurs yeux, l'identifie à l'or. Si l'on sait en outre que le jade des descriptions fabuleuses est toujours un jade blanc, et que le blanc est la couleur de l'or alchimique, on voit que le jade ne se distingue pas de la Pierre philosophale et qu'il est un symbole d'immortalité. On ajoutera qu'il existe un autre caractère yu, composé de kin (or) et de yu (jade), qui possède le sens de l'or pur.


Le jade se trouve en abondance dans les séjours des Immortels. En tant qu'élixir de longue vie, il se consomme en poudre, ou liquéfie ou mêlé à la rosée, recueillie dans une coupe de jade. Certains objets, placés dans la tombe et revêtus de caractères de jade, permettent au mort de renaître. Du jade (ou de l'or), inséré dans les statues votives, leur donne vie. Le jade, au même titre que l'or, est le yang essentiel : il contribue à la restauration de l'être, à son retour à l'état primordial.

On notera encore que, selon plusieurs exégètes, le caractère yu primitif était composé de trois pièces de jade perforées, réunies par un fil, ou par une tige. S'il en est bien ainsi, nous avons une image exacte de l'autel védique primitif, dont les trois pièces correspondaient aux trois mondes (Terre, monde intermédiaire, Ciel), la tige figurant l'Axe cosmique.

En Amérique centrale, cette pierre symbolise l'âme, l'esprit , le cœur ou le noyau d'un être, et, par analogie, est assimilée à l'os. On retrouve au Mexique la coutume de placer une pierre de jade dans la bouche des défunts.

Selon Krickeberg, le jade, dans l'ancien Mexique, était un symbole de l'eau et de la végétation jaillissante, en raison de sa couleur vert-bleuté et de sa clarté translucide. Des objets de jade forment l'essentiel du mobilier funéraire dans la civilisation de La Venta. A l'époque classique mezzo-américaine, les prêtres faisaient aux dieux des pluies et de la nourriture des offrandes d'eau précieuse contenant des parcelles ou des poussières de jade. Le jade, symbole de la pluie fécondante, chez les Maya, devient par extension le symbole du sang et celui de l'année nouvelle.

Sous le nom de Chalchiuatl, l'eau précieuse, le jade vert symbolise le sang jaillissant des sacrifices humains offerts pour leur régénérescence au Soleil et au dieu des Pluies.

Le même sens symbolique est accordé aux pierres vertes dans les traditions des peuples africains. Ainsi, dans un mythe Dogon, un génie des eaux apparaît, sortant d'un ruisseau gonflé par l'orage, la tête ceinte d'un serpent pluie-vert qui, lorsque le génie sort de l'eau, sous l'apparence d'une femme, se transforme en une pierre verte qu'elle s'attache au cou. [Note personnelle : voir les ressemblances avec la légende e la vouivre en Europe] De telles pierres, dotées d'une valeur sacrée, liée à la fertilité, sont conservées dans les sanctuaires soudanais.


Le symbolisme fort important du jade-objet est traité dans la notice Anneau :

[...] Nous insisterons surtout sur l'anneau de jade , dont le symbolisme revêt une très grande importance. Leest un disque plat de faible épaisseur, le diamètre de l'ouverture étant égal à la largeur de l'anneau, ou plus souvent à la moitié de cette largeur. Nous indiquons la notice jade les éléments du symbole royal de ce minéral. Les jades royaux sont des ; le caractère se compose d'ailleurs significativement, de(prince) et de yu (jade). Le pî, parce qu'il est rond, est le symbole du Ciel : en quoi il s'oppose au jade ts'ong, carré, symbole de la Terre. L'offrande rituelle du au Ciel et du ts'ong à la Terre s'effectuait aux solstices.

Le trou central de l'anneau est le réceptacle, ou le lieu de passage, de l'influence céleste. Il est à la verticale de la Grande Ourse et de la Polaire, comme l'empereur dans le Ming-T'ang. Il est donc l'emblème du roi comme Fils du Ciel. En outre, le Ming-T'ang est entouré d'un fossé annulaire nommé Pî-yong, car il a l a forme d'un. [...]

Il existe des dentelés dont on a montré qu'ils sont un gabarit précis de la zone circumpolaire et qu'ils permettent la détermination du pôle, ainsi que celle de la date du solstice. C'est qu'observer le ciel est le moyen de l'honorer comme il convient, de se conformer à l'harmonie qu'il enseigne et d'en recevoir la bénéfique influence.

On notera, après Coomaraswamy, que le correspond à la brique perforée supérieure de l'autel védique, laquelle représente effectivement le Ciel, les deux briques inférieures correspondant au ts'ong.

Les anneaux de jade sont parfois ornés. Ce qui peut constituer une altération du symbole primitif, lequel exige l'hiératisme, le dépouillement : ornés de deux dragons, c'est le yin et le yang, mutant autour de l'Essence immuable du centre ; dans les anneaux ornés des huit trigrammes, le vide central est de toute évidence le yin-yang ou (T'ai-kî), l'indistinction de l'Unité première. Altération ? Ou plutôt manifestation, explicitation d'un symbole, qui n'est plus perçu par intuition directe."

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D'après Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes (Larousse Livre, 2000) :


Aux yeux des Chinois de l'Antiquité, le jade était une pierre plus précieuse que l'or. Toutefois, ce n'est qu'au XVIIe siècle que l'on découvrit son existence en Europe. Ce sont les conquistadores espagnols qui en ramenèrent du Mexique - et non de Chine où l'on en trouve une espèce différente. Ils la surnommèrent la piedra de la ijada, littéralement "pierre du flanc"; En effet, les Mayas croyaient aux pouvoirs de cette pierre pour guérir les coliques néphrétiques et soulager les maux de reins. C'est ainsi que les Allemands, quant à eux, nommèrent ce même jade miereinstein, c'est-à-dire "pierre des reins".

Mais les Chinois attribuaient de bien plus grandes vertus au jade, symbole de la plus intense et éclatante beauté, mais aussi de la fermeté, de l'endurance, de la force intérieure. Selon eux, il avait un goût d'éternité. Ils le réduisaient donc en poudre précieuse qu'ils diluaient dans de l'eau et le considéraient non seulement comme un remède miracle, mais aussi comme un breuvage d'éternité. Les fiancés avaient aussi coutume de boire dans des coupes de jade pour sceller leur union à tout jamais. Enfin, citons des extraits du sixième trait de l'hexagramme 50 du Yi-king, qui est composé symboliquement à un chaudron et dont le sixième trait représente des anneaux grâce auxquels on le suspend au-dessus du feu et qui sont en jade : "Le jade se distingue en ce qui'il joint la dureté à un doux éclat. [...] [Le sage,] lorsqu'il conseille, est doux et pur comme un jade précieux." (Yi-king, Le Livre des Transformations, traduit du chinois à l'allemand par Richard Wilhelm, et de l'allemand au français par Etienne Perrot, Librairie de Médicis, 1973).

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Symbolisme celte :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition 1969 ; édition revue et augmentée Robert Laffont, 1982),


à la rubrique "anneau" : "Il est important de noter que les Celtes utilisaient eux-mêmes de très beaux anneaux de jade et que l'un d'eux a été retrouvé en Bretagne, associé à une hache dont la pointe marquait le centre de l'anneau. Or la hache est associée à la foudre, qui est une manifestation de l'activité céleste. Le trou central de l'anneau, c'est encore l'Essence unique, et c'est aussi le vide du moyeu qui fait tourner la roue : il symbolise et contribue à réaliser la vacuité au centre de l'être, où doit descendre l'influx céleste."

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Littérature

Éloge du jade


Si le Sage, faisant peu de cas de l’albâtre, vénère le pur Jade onctueux, ce n’est point que l’albâtre soit commun et l’autre rare : Sachez plutôt que le Jade est bon,


Parce qu’il est doux au toucher — mais inflexible. Qu’il est prudent : ses veines sont fines, compactes et solides.


Qu’il est juste puisqu’il a des angles et ne blesse pas. Qu’il est plein d’urbanité quand, pendu de la ceinture, il se penche et touche terre.


Qu’il est musical : sa voix s’élève, prolongée jusqu’à la chute brève. Qu’il est sincère, car son éclat n’est pas voilé par ses défauts ni ses défauts par son éclat.


Comme la vertu, dans le Sage, n’a besoin d’aucune parure, le Jade seul peut décemment se présenter seul.


Son éloge est donc l’éloge même de la vertu.


Victor Segalen, "Éloge du jade" in Stèles, 1912.

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