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  • Anne

Le Brochet




Étymologie :

  • BROCHET, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1268-71 (E. Boileau, Métiers, éd. G.-B. Depping, 262 dans T.-L.). Dér. de broche*, à cause de la forme pointue du museau de ce poisson ; suff. -et*.

  • BROCHE, subst. fém.

ÉTYMOL. ET HIST. − 1. 1121 « tige de métal pointue » (St Brandan, éd. E.G.R. Waters, Oxford, 1371) ; d'où 1172-75 cuis. (Chr. de Troyes, Chevalier Lion, 3465 dans T.-L. : Et met an une broche an rost) ; 2. d'où p. ext. « verge de fer ou de bois qu'on emploie dans divers métiers » 1268-71 terme de tonnelier (E. Boileau, Métiers, 29, ibid.) ; 1680 serr. (Rich.) ; 1690 « aiguilles à tricoter » (Fur.) ; id. « baguette pour enfiler les harengs » (Ibid.) ; 1694 « verge de fer sur laquelle on met les bobines d'un métier à filer » (Corneille) ; 1792 mar. (Romme dans Jal2). 3. 1332 « épingle ouvragée » (Inventaire du Comte de Hereford, ap. Laborde dans Gdf. Compl.). Du lat. vulg. *brocca, fém. pris substantivement de l'adj. brocchus, broccus « proéminent, saillant (en parlant des dents) » (Plaute, Sitell. frg. 2 dans TLL s.v., 2202, 63).


Lire également la définition du nom pour trouver les premières pistes symboliques.

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Symbolisme :


Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


On a attribué au brochet une longévité exceptionnelle : il vivrait plusieurs siècles. Les Allemands en trouvèrent la preuve dans un vieil ouvrage, rapportant que l'empereur Frédéric II jeta dans un étang du palais de Kaiserslautern un brochet auquel il avait attaché un collier en or et l’inscription suivante : "Je suis le poisson qui, le premier, a été mis dans cet étang, des mains de l'empereur Frédéric II, le 5 octobre 1230". Le brochet, péché en 1497, acheva une existence longue de deux cent soixante-sept ans dans l'assiette de l'électeur Philippe. Il mesurait alors dix-neuf pieds, soit un peu plus de six mètres, et pesait quelque cent cinquante kilos !

Le brochet, dans la tête duquel les Wallons croient voir les instruments de la Passion (la couronne d'épines et les clous) fut utilisé en médecine populaire : son fiel pour la fièvre et les maux d'yeux, les "osselets de son oreille" pour les accouchements et l'épilepsie, ses dents broyées dans du vin rouge pour le "flux de ventre". On croyait en outre ses œufs laxatifs.

Dans l'étang de Ligouyer-en-Saint-Pern (Ille-et-Vilaine), les jeunes filles jetaient du pain qui, s'il était avalé par un brochet, leur donnait la certitude de se marier dans l'année.

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Symbolisme celte :


D'après Gilles Wurtz, auteur du Chamanisme celtique, Animaux de pouvoir sauvages et mythiques de nos terres (Éditions Véga 2014), le mot-clef associé au brochet est : l'anticipation.


"La taille normale d'un brochet adulte varie de 30 centimètres à 1 mètre, pour un poids compris entre 2 et 10 kilos. De rares spécimens pèsent plus de 30 kilos. La longévité du brochet peut dépasser les vingt ans.

Le brochet a plus de 700 dents : sur les mâchoires, la langue et le palais. En une saison, une femelle peut pondre jusqu'à 600 000 œufs, selon son poids.

Le brochet a une technique de chasse bien à lui, parfaitement adaptée à sa morphologie qui supporte mal les longues poursuites : l'embuscade. Il se tapit dans les végétaux aquatiques, et y demeure camouflé jusqu'au passage d'une proie. Il s'approche alors discrètement de celle-ci, faisant à peine bouger ses nageoires pectorales. A quelques dizaines de centimètres de sa cible, il fond sur elle à une vitesse fulgurante pouvant atteindre les 50 km/h. Sa technique est infaillible.


Applications chamaniques celtiques de jadis :

Le brochet était doté d'une qualité très prisée des Celtes : l'anticipation, illustrée par sa technique de chasse à l'affût. Le brochet est toujours prêt à se précipiter sur sa proie et à l'attraper.

Nombreux étaient les domaines de la vie quotidienne qui requéraient cette précieuse qualité. Les guerriers travaillaient, affinaient beaucoup l'anticipation avec l'esprit du brochet, car elle était un avantage décisif sur le champ de bataille. Permettant de devancer un coup porté par un adversaire, elle pouvait aussi sauver la vie d'un guerrier. Aux champs et dans les fermes, les semailles et les moissons étaient rythmées par les prévisions. Celles-ci devaient être les plus fiables possible, il fallait être à l'affût de tous les signes marquant le changement normal - ou un bouleversement - des cycles saisonniers, afin de travailler en communion profonde avec la nature. Sur le plan personnel, l'esprit du brochet était un allié très proche de chaque individu soucieux de mener à bien en temps voulu toutes les tâches nécessaires : entretenir les réserves vitales de bois et d'eau, réparer sans délai toutes choses dès les premiers signes de détérioration. L'esprit du brochet montrait à nos ancêtres, dans un cadre individuel ou collectif, comment s'adapter, s'organiser de manière efficace afin de ne pas créer de complications, d'embûches et d'aplanir les obstacles existants.


Applications chamaniques celtiques de nos jours :

A notre époque, l'anticipation reste une qualité qui fait la différence dans beaucoup de domaines. Il est clair que consulter l'esprit du brochet est bénéfique dans les métiers à hauts risques, lors d'interventions d'urgence, comme celles que mènent les pompiers et les secouristes. Il est également désormais indispensable de savoir anticiper dans tous les milieux professionnels. Il en est de même dans le quotidien de chacun d'entre nous, en couple, en famille, dans notre milieu professionnel, en vacances : l'esprit du brochet peut nous montrer comment anticiper chaque événement, réunion, voyage, séparation, retrouvailles, naissance, décès, etc., pour nous y préparer au mieux. Qu'il s'agisse du futur proche ou de l'avenir lointain, l'esprit du brochet est à notre disposition pour nous guider, pour nous aider à rendre notre organisation efficace et bénéfique."

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Littérature :


Dans ses Histoires naturelles (1894), Jules renard propose une galerie de portraits animaliers saisissants, au format très variable :

Le brochet

Immobile à l’ombre d’un saule, c’est le poignard dissimulé au flanc du vieux bandit.

Le brochet


Le brochet Fait des projets. J’irai voir, dit-il, Le Gange et le Nil Le Tage et le Tibre Et le Yang-Tsé-Kiang. J’irai, je suis libre D’user de mon temps. Et la lune ? Iras-tu voir la lune ? Brochet voyageur, Brochet mauvais cœur, Brochet de fortune.


Robert Desnos, "Le brochet" in Chantefables, 1970 (posthume)

Nicolas Bouvier dans son récit de voyage intitulé Le Poisson-Scorpion (Co-Éditions Bertil Galland et Gallimard, 1982 ; Éditions Gallimard, 1996) nous rappelle que la littérature a toujours une dimension de palimpseste :


Le grincement du rocking-chair m'empêchait de trouver le sommeil. Le curry m'avait mis le ventre en feu et la petite femme ne m'avait pas rejoint, comme un pied osseux et brûlant qui m'avait martelé la jambe tout au long du repas le laissait espérer. Je me répétais la comptine de "Chantefable"

Le brochet

fait des projets

j'irai voir dit-il

le Gange et le Nil

et le Yang-tse-kiang...

et juste avant de m'endormir cet autre vers de Desnos me revint : Le château se ferme et devient prison.

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