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  • Anne

Le Brochet



Étymologie :

  • BROCHET, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1268-71 (E. Boileau, Métiers, éd. G.-B. Depping, 262 dans T.-L.). Dér. de broche*, à cause de la forme pointue du museau de ce poisson ; suff. -et*.

  • BROCHE, subst. fém.

ÉTYMOL. ET HIST. − 1. 1121 « tige de métal pointue » (St Brandan, éd. E.G.R. Waters, Oxford, 1371) ; d'où 1172-75 cuis. (Chr. de Troyes, Chevalier Lion, 3465 dans T.-L. : Et met an une broche an rost) ; 2. d'où p. ext. « verge de fer ou de bois qu'on emploie dans divers métiers » 1268-71 terme de tonnelier (E. Boileau, Métiers, 29, ibid.) ; 1680 serr. (Rich.) ; 1690 « aiguilles à tricoter » (Fur.) ; id. « baguette pour enfiler les harengs » (Ibid.) ; 1694 « verge de fer sur laquelle on met les bobines d'un métier à filer » (Corneille) ; 1792 mar. (Romme dans Jal2). 3. 1332 « épingle ouvragée » (Inventaire du Comte de Hereford, ap. Laborde dans Gdf. Compl.). Du lat. vulg. *brocca, fém. pris substantivement de l'adj. brocchus, broccus « proéminent, saillant (en parlant des dents) » (Plaute, Sitell. frg. 2 dans TLL s.v., 2202, 63).


Lire également la définition du nom pour trouver les premières pistes symboliques.

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Zoologie :


P. Chimits, dans une conférence sur "Le brochet" parue dans le Bulletin Français de Pisciculture, 180, 1956, pp. 81-96 présente ce poisson de manière précise :


RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DU BROCHET SA LIMITE PYRÉNÉENNE

Le Brochet (Esox lucius L.) est la seule espèce française et européenne du genre Esox. Il en existe quatre autres espèces aux États-Unis et au Canada (notamment, Esox masquinongy). Le Brochet se trouve dans toutes les eaux fluviales d'Europe, sauf dans les eaux saumâtres, ou torrentueuses. On ne le trouve pas, toutefois, à l'état indigène en Espagne, en Afrique du Nord, non plus que dans les petits fleuves méditerranéens, notamment ceux des Pyrénées orientales. Les Pyrénées semblent avoir constitué un obstacle à l'extension géographique du Brochet et de divers autres poissons d'eau douce, alors que les Alpes ne l'ont pas été, puisqu'ils sont présents dans les eaux de la plaine du Pô en Italie. Il faut voir l'explication de ce phénomène dans la géologie. En effet, les diverses espèces de Cyprinidés, les Percidés et les Brochets, n'ont apparu que vers la fin du tertiaire et au miocène. A cette époque, les Pyrénées s'étaient déjà soulevées, mais les Alpes n'existaient pas encore et, de ce fait, tous les poissons apparus dans les eaux douces ont pu gagner les divers emplacements qu'ils occupent actuellement, sans pouvoir toutefois s'étendre au Sud des Pyrénées en raison de la barrière montagneuse qui existait déjà. Et, de fait, l'Espagne a une faune piscicole d'eau douce qui n'est pas européenne. Nous n'y trouvons, à l'état naturel, ni Perche, ni Brochet, ni Carpe ni Gardon, ni Tanche, ni Vandoise, ni Brème. Dans la zone à Truite, si la Truite elle-même est présente dans de nombreuses rivières espagnoles, c'est que son origine est plus ancienne que celle des poissons blancs et que, d'autre part, elle a pu circuler par la mer ; mais, dans cette zone à Truite, le Chabot, présent en Europe, est absent en Espagne, où sa seule station connue est la Garonne au val d'Aran, c'est-à-dire sur le versant français. La Carpe existe bien aujourd'hui en Espagne, mais elle y a été introduite au Moyen âge par les moines. Quant au Brochet, son introduction dans les eaux espagnoles date de 1949 et, dans les eaux marocaines, de 1938.


ANATOMIE ET BIOLOGIE DU BROCHET

Le Brochet n'existe pas, en principe, dans les zones à Truites. Il aime les rivières à courant lent, les lacs, les étangs où il aime se cacher dans les roseaux et les masses d'herbes aquatiques, tendant une embuscade perpétuelle aux petits poissons. Le calme des eaux lui est donc essentiel car c'est un paresseux. En revanche, la température lui est plus indifférente ; il tolère bien les eaux froides et il prospère en certains lacs des Alpes jusqu'à 1.500 mètres d'altitude ; c'est la raison pour laquelle il est dangereux de l'introduire dans les rivières à Truites à courant lent car, les années chaudes comme celle de 1949 , il peut faire de graves dégâts en remontant dans la zone à Truites. Le Black-bass, au contraire, beaucoup moins sensible à la vitesse de l'eau, l'est beaucoup plus à la température et, de ce fait, ne présente point ce danger.

C'est un physostome, tout comme les cyprinidés. Ces deux familles ont une vessie natatoire reliée par un canal à l'œsophage, et des nageoires munies de rayons flexibles. Cependant, ces deux familles ont une différence : les cyprinidés ont une bouche sans dents, les ésocidés ont des mâchoires formidables pavées de dents qui garnissent le maxillaire, Tinter-maxillaire, le palatin, le vomer et même la langue. Cette différence se traduit, pour les aménagistes d'eau douce, par le fait que l'ésocidé est un mangeur, le cyprinidé un mangé. Pour les pêcheurs, le Brochet est un poisson de sport justiciable du lancer léger, le cyprinidé est un poisson de pêche au coup que l'on appâtera avec des vers, des asticots et des pâtes.

L'anatomie et la biologie du Brochet sont commandées par sa mâchoire, son corps allongé taillé en rectangle, terminé d'un côté brusquement par le pédoncule caudal et, de l'autre, par une tête oblongue, fendue par une énorme gueule en bec de canard, aux dents à demi recourbées vers l'arrière pour mieux retenir ses proies.

J'ai déjà dit que le Brochet était un paresseux restant pendant des heures immobile et qui se détend brusquement au passage d'un petit poisson trop confiant. C'est là encore une caractéristique essentielle du Brochet : c'est un sédentaire qui ne s'éloigne jamais des eaux où il est né, comme le prouve l'expérience du suédois HESSLI :

Au cours de deux années, HESSLI marqua deux séries de 100 Brochets. Les Brochets de la première série furent pris en moins d'un an, à moins de 3 kilomètres du lieu de déversement. Les poissons pris l'année suivante , le furent à une distance de moins de 1 kilomètre du lieu de déversement et 50 pour 100 des Brochets furent repris à proximité immédiate. Sur les 100 Brochets, un seul fut retrouvé à 13 kilomètres du point de déversement.

[...]

Le record de taille de Brochet a été signalé par SURBECK qui péchait au lac de Zurich, en 1930 , un Brochet de 12 ans mesurant 135 centimètres et pesant 21 kilogrammes, record battu depuis par un Brochet d'un lac écossais pesant 24 kilogrammes. Les Brochets, même de grande taille, dépassent rarement 12 ans. Les mâles dépassent rarement 5 kilogrammes et les Brochets de grande taille sont toujours des femelles. Quant aux Brochets, signalés par la littérature, comme âgés de plus de 100 ans, ce sont des mythes: telle l'anecdote du Brochet capturé en Souabe en 1747, qui mesurait près de 19 pieds soit 6 mètres, et qui portait un anneau indiquant qu'il avait été immergé dans le lac par les mains de Frédéric II, le 5 Octobre 1530 ; péché en 1747, il aurait eu 217 ans ; rien ne nous interdit de penser que s'il n'avait pas été capturé à cette époque, il vivrait encore !

[...]

Des expériences faites, il résulte que le Brochet n'avale qu'un poids de nourriture compris entre 1/12 et 1/20 de son poids, qu'il jeûne plusieurs jours à la suite et qu'il attend, le plus souvent, d'avoir digéré sa proie avant d'en chercher une autre. Cette lenteur de la digestion du Brochet explique les longs jeûnes de ce poisson.

[...]

Le Brochet n'est pas un dévastateur ; il ne tuera pas pour le plaisir de tue r ; c'est, au contraire, un remarquable utilisateur du fretin de nos eaux douces. Il a un coefficient alimentaire excellent, atteint par aucun autre poisson et qui est moins de la moitié de celui de la Truite. Il contribue, comme tous les voraces, à éliminer les poissons blancs les plus chétifs et les plus susceptibles d'entraîner des épidémies dans le cheptel des cyprins.

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Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque les différents modes de communication chez les animaux et chez les plantes :


Dans la plupart des groupes d'animaux formant cette lignée [celle des vertébrés], on observe des espèces à odorat très fin, et d'autres chez qui l'odorat est plus ou moins atrophié (macrosmates et microsmates). Les brochets qui se dirigent sur leur proie, guidés par la vue et non par l'odeur, appartiennent à cette dernière catégorie.




Héraldique :


Le site Au blason des armoiries nous propose l'analyse suivante concernant le brochet :


BROCHET. – Meuble de l'écu représentant ce poisson qui généralement est posé en fasce.

d'après l'Alphabet et figures de tous les termes du blason (L.-A. Duhoux d'Argicourt — Paris, 1899)

Essai symbolique : Un BROCHET de gueules en champ de sable symboliserait la cruauté continuelle.

d'après le Manuel héraldique ou Clef de l'art du blason » par L. Foulques-Delanos, Limoges, oct. 1816.




Symbolisme :


Comme le rappelle P. Chimits, dans l'article sur "Le brochet" paru dans le Bulletin Français de Pisciculture, (180, 1956, pp. 81-96), ce poisson a longtemps eu mauvaise réputation :


Il est presque de rigueur de commencer une conférence sur le Brochet en citant LACEPÈDE , son calomniateur.

« Le Brochet, écrit LACEPÈDE , est le Requin des eaux douces, il y règne en tyran dévastateur, comme le Requin au milieu des mers. S'il a moins de puissance, il ne rencontre pas de rivaux aussi redoutables ; si son empire est moins étendu, il a moins d'espace à parcourir pour assouvir sa voracité ; si sa proie est moins variée, elle est souvent plus abondante, et il n'est point obligé, comme le Requin, de traverser d'immenses profondeurs pour l'arracher à ses asiles. Insatiable dans ses appétits, il ravage avec une promptitude effrayante les rivières et les étangs. Féroce sans discernement, il n'épargne pas son espèce, il dévore ses propres petits. Goulu sans choix, il déchire et avale, avec une sorte de fureur, les restes mêmes des cadavres putréfiés... Le Brochet, cependant, n'est pas seulement dangereux par la grandeur de ses dimensions, la force de ses muscles, le nombre de ses armes; il l'est encore par les finesses de la ruse et les ressources de l'instinct. Lorsqu'il s'est élancé sur de gros poissons, sur des serpents, des grenouilles, des oiseaux d'eau, des rats, de jeunes chats ou même de jeunes chiens tombés ou jetés à l'eau, et que l'animal qu'il veut dévorer lui oppose un trop grand volume, il le saisit par la tête, le retient avec ses dents nombreuses et recourbées jusqu'à ce que la portion antérieure de sa proie soit ramollie dans son large gosier et aspire ensuite le reste et l'engloutit. S'il prend une Perche ou un tout autre poisson hérissé de piquants mobiles, il le serre dans sa gueule, le tient dans une position qui lui interdit tout mouvement, et l'écrase ou attend qu'il meure de ses blessures ».

Encore plus fort que LACEPÈDE , citons GESNER : « Il arriva un jour qu'un homme menait boire un mulet, lorsqu'un Brochet mordit l'animal à la lèvre inférieure, de sorte que le mulet effrayé sortit de l'eau et s'enfuit ayant le Brochet suspendu après lui ; l'homme put ainsi prendre le poisson vivant et l'emporter chez lui ».

Il était donc admis, naguère, que le Brochet, Requin des eaux douces, mangeait, par jour, son poids de poisson et ravageait les lots de pêche. Grâce aux efforts de savants et de pêcheurs de divers pays et, en France, grâce à KREITMANN , nous n'en sommes heureusement plus là.

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Jean-Jacques Cleyet-Merle dans un article intitulé "Les figurations de poissons dans l'art paléolithique." (In : Bulletin de la Société préhistorique française, tome 84, n°10-12, 1987. Études et Travaux / Hommage de la SPF à André Leroi-Gourhan. pp. 394-402) fait le point sur les représentations u brochet à la préhistoire :


[...] L'identification du brochet ne pose pas de problème majeur : des détails comme le corps fusiforme, la tête aplatie en bec de canard, le positionnement de la dorsale très en arrière, jouxtant presque la caudale, ne trompent pas. Quelquefois au demeurant, la figuration est tellement réaliste (dent perforée de Duruthy, gravure de Gourdan) qu'il ne subsiste aucun doute. Dans d'autres, l'application restrictive de ces quelques critères devrait nous mettre à l'abri des déterminations abusives. [...]

Enfin, parallèlement, saumon, brochet mais aussi indéterminables apparaissent sur des objets exceptionnels, tels que le spectre de la Vache, bâton en bois de renne gravé et sculpté dont la fonction nous échappe, et sur quelques pendeloques, notamment des dents d'ours perforées de Duruthy (Landes).

[...] : l'artiste préhistorique montre une volonté expresse de ne jamais dessiner de façon identifiable certaines espèces consommées à grande échelle comme les cyprins et surtout les chevesnes. En revanche, il est un désir manifeste de représenter certains poissons « nobles », ou du moins haut placés dans la hiérarchie culturelle ; les gros prédateurs sont illustrés soit avec une très grande fidélité anatomique, soit encore de façon plus schématique ; mais toujours en fonction de certaines normes artistiques qui ne laissent planer aucun doute sur leur identification. On pourrait voir dans cette tendance à la stylisation une évolution chronologique allant à contre sens de celle enregistrée pour les mammifères. En fait il n'en est rien, du moins au regard des incertitudes des datations qui entourent la majorité des pièces.

Dans la catégorie « carnassiers réalistes », le saumon exerce sur le brochet une prépondérance, peut-être moins quantitative qu'intellectuelle. Son image est souvent liée aux rites de la reproduction (vieux mâles becquarts, rappelant la scène de Frai de Niaux). Une domination encore plus accentuée, moins numérique que culturelle s'établit pour le couple brochet-salmonidés à l'égard de la « blanchaille » que représentent vraisemblablement les indéterminables.

Grâce à l'étude du domaine de l'art, notre vision de la pêche magdalénienne en sort nettement plus nuancée. Nous l'avions déjà pressenti en détaillant l'ichtyofaune conservée, qui mettait en relief une activité vivrière étendue à une gamme d'espèces remarquablement diversifiée, mais offrant entre elles une distribution somme toute équilibrée. L'art au contraire accentue le déséquilibre des connotations intellectuelles, magiques ou religieuses, en faveur du saumon et du brochet. Si le premier fait davantage l'objet d'une quête spécialisée, l'un et l'autre jouissent d'un prestige, au moins d'une attention particulière et exercent une domination intellectuelle incontestable. Peut-être est-il bon de se souvenir alors que les seules vertèbres perforées, manifestement portées comme éléments de colliers, appartiennent à ces deux seules espèces. Cette habitude, nous n'osons dire ce rite, née au paléolithique supérieur, semble se perpétuer jusqu'à l'époque historique...

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


On a attribué au brochet une longévité exceptionnelle : il vivrait plusieurs siècles. Les Allemands en trouvèrent la preuve dans un vieil ouvrage, rapportant que l'empereur Frédéric II jeta dans un étang du palais de Kaiserslautern un brochet auquel il avait attaché un collier en or et l’inscription suivante : "Je suis le poisson qui, le premier, a été mis dans cet étang, des mains de l'empereur Frédéric II, le 5 octobre 1230". Le brochet, péché en 1497, acheva une existence longue de deux cent soixante-sept ans dans l'assiette de l'électeur Philippe. Il mesurait alors dix-neuf pieds, soit un peu plus de six mètres, et pesait quelque cent cinquante kilos !

Le brochet, dans la tête duquel les Wallons croient voir les instruments de la Passion (la couronne d'épines et les clous) fut utilisé en médecine populaire : son fiel pour la fièvre et les maux d'yeux, les "osselets de son oreille" pour les accouchements et l'épilepsie, ses dents broyées dans du vin rouge pour le "flux de ventre". On croyait en outre ses œufs laxatifs.

Dans l'étang de Ligouyer-en-Saint-Pern (Ille-et-Vilaine), les jeunes filles jetaient du pain qui, s'il était avalé par un brochet, leur donnait la certitude de se marier dans l'année.

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Michel Pastoureau dans Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental (Éditions Le Seuil, 2015) prend des précautions vis-à-vis de l'interprétation symbolique du brochet :


Plusieurs romans de chevalerie français des XIIe et XIIIe siècles ont ainsi dérouté de nombreux érudits en mettant en scène un brochet, étrange prix remis au vainqueur d'un tournoi. Ni la symbolique générique des poissons ni celle du brochet en particulier ne sont pour rien dans le choix d'une telle récompense ; pas plus que ne sont en cause l'obscur thème jungien des "eaux primordiales", ni celui de l'animal sauvage "image archétypale du guerrier prédateur", comme on l'a écrit. Non, ce qui explique le choix d'un brochet pour récompenser le chevalier vainqueur d'un tournoi, c'est simplement son nom : en ancien français ce poisson est nommé lus (du latin lucius), et ce nom est proche du terme qui désigne une récompense : los (du latin laus). De los à lus, la relation est "naturelle" pour la pensée médiévale et, bien loin de constituer ce que nous appellerions aujourd'hui un à-peu-près ou un calembour, elle constitue une articulation remarquable autour de laquelle peut se mettre en place le rituel symbolique de la récompense chevaleresque.

[…]

Dès la fin du XIIe siècle la grande famille anglaise des Lucy porte dans ses armes trois brochets : la relation parlante entre le nom de la famille et le nom de la figure n'est aujourd'hui intelligible que si l'on sait que "brochet" (qui en anglais moderne se dit pike) se dit en latin lucius et en anglo-nomand lus.

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Selon Julien d'Huy auteur d'un article intitulé "La sonate du mammouth", paru dans la revue Préhistoire du Sud-Ouest, (Association Préhistoire quercinoise et du Sud-Ouest, 2016, 24 (2), pp. 191-195) :


E. Lot-Falck remarque, à la suite d’A.F Anisimov, que le chaman toungouse possède parmi ses esprits deux êtres mythiques : le serpent Diabdar et une créature joignant au corps du renne sauvage mâle les bois de l’élan et la queue d’un poisson – ce dernier faisant écho à l’ancien partenaire du serpent – le mammouth - dans l’organisation de l’univers.

La place du mammouth dans le système de pensée chamanique sibérien corrobore cette hypothèse. « Après leur mort, ou parvenus à une extrême vieillesse (ayant dépassé l’âge de cent ans), certains représentants, parmi les plus puissants, de la faune terrestre et aquatique, l’élan, l’ours, le brochet échangent leur forme contre celle d’un kozar surp (‘‘mammouth bête sauvage’’) ou kozar khvoli (‘‘mammouth-poisson’’) (Selkup) ou d’un muv-khor (Ostiak). » (Lot-Falk 1963 : 115). Il s’agit d’auxiliaires précieux pour le chaman, le mammouth, comme animal souterrain par excellence, remplissant à merveille les fonctions de guide, lors des séances dites « kamlenie » qui s’adressent au monde inférieur.

Or l’auxiliaire du chaman toungouse se rapproche également du gigantesque poisson-renne kalir, qui vit sur les falaises escarpées de l’Endekit, la rivière des morts, maître des animaux dirigeant les esprits auxiliaires et menant sous terre une existence réelle (Lot-Falk 1963 : 114). C’est d’autant plus vraisemblable que certains peuples sibériens conçoivent le mammouth comme une chimère unissant les caractéristiques d’animaux terrestres et aquatiques (voir plus haut). Le rituel chamanique semble donc redoubler le récit fondateur.

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D'après Jacques Leroux, auteur de "Structure sociale et ordres juridiques originels dans l’Outaouais supérieur et les régions voisines : I – L’organisation sociale des peuples algonquiens du Québec dans la perspective de la « longue durée »" paru en 2016 dans Recherches amérindiennes au Québec, vol. 46 (2-3), pp. 105–116 :

[…]

Cet épisode [récit algonquin intitulé "Ayacawé"] est d’ailleurs conforme à tous les autres épisodes du récit en ceci que les antagonismes entre Ayacawe et son fils évoquent l’acquisition par ce dernier de pratiques chamaniques qui lui permettront de triompher de son père. Celles-ci sont donc présentées sous un angle négatif, comme elles le sont dans un récit similaire où c’est un gendre qui s’oppose à son beau-père à travers une série de luttes et de duels chamaniques où le gendre triomphera lui aussi de son aîné. Le beau-père s’appelle Kinongé, nom qui signifie « brochet », et il a fait mourir tous ses gendres précédents du fait d’une jalousie effrénée qui l’empêche de céder sa fille en la donnant en mariage. Lévi-strauss a commenté dans L’Homme nu (1971 : 307-308) de nombreuses variantes de ces mythes en montrant qu’ils appartiennent au cycle des mythes dit du « dénicheur d’oiseaux » qui ouvrait dans Le Cru et le cuit, premier ouvrage des Mythologiques, la longue étude que Lévi-strauss a menée sur les continents sud et nord-américains.

[…]

En analysant ce mythe, je m’étais d’abord interrogé sur l’usage des noms de poissons qui étaient donnés aux personnages, car si le beau-père est, comme on l’a vu, porteur d’un nom équivalent à celui de Brochet, son gendre est par ailleurs nommé Esturgeon. on notera aussi qu’une conteuse du lac Barrière, de qui j’ai entendu une version de ce mythe, disait que Kinongé avait tué six autres gendres avant d’être vaincu par Esturgeon et elle ajoutait qu’ils portaient tous des noms de poissons (Leroux 2003 : 171). Pour interpréter le développement de ce champ sémantique, il parut idoine d’étudier le comportement des poissons durant la saison de fraie puisque le mythe pose, par référence à leur comportement locomoteur, des problèmes qui concernent la reproduction humaine sur le plan des relations matrimoniales. Il en est ressorti que le brochet réel (dit Grand Brochet [Esox lucius]) présente un comportement plutôt « sédentaire » selon Scott et Crossman (1978), ce qui l’opposerait à l’esturgeon de lac (Acipenser fulvescens) qui peut parcourir durant cette période des distances de « 80 à 250 milles » (ibid. : 91) [soit de 128 à 400 km], mais la distance de 80 milles serait la plus usuelle. Considérant qu’Esturgeon est le seul des sept gendres qui parvient à triompher de Brochet, la pensée mythique lui donne un certain ascendant et il faudrait aussi tenir compte du fait que le personnage de Brochet serait en outre disqualifié comme « modèle » parce que l’espèce qu’il représente se comporte en « cannibale », ce poisson mangeant la progéniture de sa propre espèce (ibid. : 391).

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Lors du cercle de tambour du lundi 8 juin 2020, je contacte le brochet. Je le vois apparaître furtivement dans les remous d'un rocher qui affleure d'un torrent tumultueux. Je vois les remous et l'écume qui dansent à la surface dans une grande effervescence et des remous dangereux. Lorsque mon regard se focalise sur le brochet, je le vois plonger lentement vers le fond du torrent et commencer à nager dans le sens du courant mais très près des cailloux du fond, presque comme s'il s'appuyait sur eux.

Étant donné que la demande initiale posée dans le cercle concernait la manière de rester efficace et sereine dans une époque où tout s'accélère et s'emballe, je comprends que les remous de la surface renvoient à l'agitation frénétique et irrationnelle des mondes politique, médiatique, économique et que, pour ne pas risquer la noyade et pour éviter de m'épuiser à lutter contre le courant, je dois descendre profondément en moi-même, au plus près de l'ancrage minéral, pour parvenir à avancer dans le flux global en toute sécurité.

De plus, je vois que le brochet est rejoint par un banc de congénères et je comprends qu'en ce moment, il est important pour moi de trier les gens que je côtoie afin de ne pas perdre mon énergie en discussions stériles avec des personnes dont les préoccupations sont trop éloignées des miennes. Il s'agit plutôt de m'entourer de connaissances et d'amis avec qui je suis sur la même longueur d'onde.

Enfin, je vois le brochet nager en ouvrant la bouche et je peux suivre le circuit de l'eau à travers les ouïes : là encore, je comprends qu'il s'agit de filtrer, de trier et donc de prendre garde à ce que j'ingère et ce que je respire.

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