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Saint Hubert

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • il y a 4 heures
  • 22 min de lecture



Dictons :


A la saint Hubert, qui quitte sa place, la perd. [le 3 novembre]


A la saint Hubert, les oies sauvages fuient l'hiver.




Croyances populaires :


Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Croyances populaires, superstitions, sorcellerie, rites magiques (Editions Omnibus, 2016) Marie-Charlotte Delmas consacre un article à saint Hubert :


"Saint Hubert et la rage : Saint Hubert, patron des chasseurs, sera longtemps doté d’une grande efficacité contre la rage (voir CHASSE). La dépouille de cet évêque du VIIIe siècle fut transférée en 825 à l’abbaye de Saint-Hubert (Ardennes belges) où fut aussi conservée son étole. Celle-ci avait le pouvoir de guérir la rage chez les personnes et les chiens, et nombre de malades venaient de loin en pèlerinage pour bénéficier de ce miracle. On leur faisait une entaille sur le front pour y glisser un fragment d’étoffe, prétendument tiré de l’étole, pratique déjà mentionnée dans un texte de la fin du XIe siècle. Devait suivre une neuvaine (neuf jours) de prières et quelques autres rites, variables selon les époques. Les bestiaux étaient marqués au front à l’aide d’une sorte de clou, préalablement rougi au feu, dit « clé » ou « cornet » de saint Hubert.

Selon la légende, saint Pierre serait apparu à saint Hubert pendant qu’il célébrait une messe à Rome, et lui aurait remis une clé d’or propre à repousser les démons et la rage, liant ainsi enragés et possédés. Au XVIIe siècle, l’abbé Thiers s’insurge contre cette pratique superstitieuse. Il cite le cas d’un homme de Champrond, qu’il connaissait, lequel fit le pèlerinage à saint Hubert, fut taillé au front, respecta l’ensemble du rituel et n’en mourut pas moins de la rage. A la fin du XIXe siècle, avant les travaux de Pasteur et la diffusion du vaccin contre la rage, le rituel de la cautérisation par la clé, notamment sur les animaux, se poursuit. Cependant, il s’est démocratisé et des « clés » de saint Hubert sont détenues par certaines églises et familles. En 1875, Laisnel de La Salle cite le cas de personnes du Berry qui en possèdent une et l’appliquent sur les morsures suspectes. Il précise néanmoins que ce remède est surtout destiné au bétail.

Beaucoup de lieux sont protégés de la rage et des chiens enragés par saint Hubert. C’est le cas à La Galonnais (Gaël, Ille-et-Vilaine), où personne dans le village et ses environs n’a jamais été mordu ; les chiens malades sont mystérieusement poussés à rejoindre une chapelle en ruine pour y mourir ; on voit partout, dit-on, les traces de leurs pattes sur les murs qu’ils ont cherché à grimper pour atteindre la niche dans laquelle se trouve la statue du saint (1892). Les chiens qui demeurent ou viennent sur l’île Saint-Gildas, à Penvénan (Côtes-d’Armor), meurent aussi par le pouvoir du saint. Par ailleurs, le jour du pardon de Saint-Gildas, cérémonie religieuse locale qui se déroule à la Pentecôte, les habitants du coin portent du pain à la chapelle Saint-Hubert. Ils le frottent contre la statue du saint après avoir fait semblant de le donner à manger à celle du chien, qui est à ses pieds. Ce pain est ensuite distribué au bétail, notamment aux chevaux et aux vaches. Chaque pèlerin en garde aussi un morceau pour sa propre consommation.

Grâce à ce rituel, personne, ni bête, ni gens, ne sera mordu dans l’année (1892). Dans ce même département, les chiens se rendent également à Plévenon, près de la statue de saint Hubert qui se trouve dans l’une des cours du Fort-la-Latte. Les malades qui embrassent cette statue guérissent de la rage (1882).

Saint Hubert protège aussi de la rage les habitants de Beauvau (Maine-et-Loire). La procession qui parcourait (« naguère », dit le folkloriste en 1905) une grande partie de cette paroisse, chaque année au mois de mai, attirait de nombreux pèlerins. Lors de cette déambulation, on promenait un chien en laisse ; de retour à l’église, tous les assistants s’approchaient de la statue de saint Hubert, lequel se tenait debout, le pied posé sur le corps d’un chien couché ; de la même façon, le prêtre allongeait sur le sol le chien qui avait participé au cortège et lui mettait son pied sur la tête.

Dans les Vosges, les pèlerins se rendent à la chapelle Saint-Hubert de Ban-sur-Meurthe et offrent au saint sa clé, « petite clé de plomb traditionnelle que l’on rencontre partout ». Grâce à cette chapelle et à son patron, les habitants du village sont convaincus qu’aucun chien enragé ne peut y séjourner plus de vingt-quatre heures (L. F. Sauvé, 1889).

Si l’on ne dispose pas d’un sanctuaire à proximité, il est toujours possible d’avoir recours à une oraison protectrice, du type de celles qui suivent : « Grand saint Hubert qu’étez glorieux / Du fils de Guieu [Dieu] qu’étez amoureux / Que Guieu nous garde en ce moument / Et de l’aspic et d’ la sarpent [serpent] / Du ch’ti chin [chien enragé] et du loup maufait [mauvais], etc., etc. » (Berry, 1875.) « Saint Hubert, patron des Ardennes, qui avez eu l’avantage de voir l’image d’un Dieu crucifié entre les bois d’un cerf, qui avez reçu la sainte idole miraculeuse par le ministère d’un ange, nous vous supplions de nous appliquer charitablement la vertu de ce présent divin, de nous préserver par vos mérites de tous dangers, de la rage, du malin esprit, de la fièvre, du tonnerre et autres malheurs. Priez pour nous. » (Vosges, 1889.)

Parmi les images populaires vendues par les colporteurs, les « feuilles de saint » sont souvent clouées sur les murs, avec ou sans cadre. Celles qui représentent saint Hubert portent parfois une prière. Par exemple : « O bienheureux Saint-Hubert, ami de Dieu, nous vous prions que, par votre intercession, nous soyons préservés d’être mordus des animaux atteints de rage, afin qu’étant sains de corps et d’âme, nous parvenions à la Couronne

de la Gloire éternelle. Ainsi soit-il. » (Témoignage de Louis Schély dont la mère possédait une de ces images, Bas-Rhin, 1938.)

Dans les foires du XIXe siècle, on peut acheter des bagues de Saint-Hubert (Normandie) ; dans le Berry, un folkloriste évoque la présence de marchands de « Saint Hubert ». Ils sont munis d’une petite boîte dans laquelle se trouve une image du saint qu’ils font toucher par les bagues ou les bracelets de leurs clients, après quoi ces objets, comme il se doit, deviennent de parfaites amulettes protectrices.

Pour en terminer avec saint Hubert, il faut ajouter à la longue liste de ses bienfaits ceux de ses descendants. De fait, certaines familles font remonter jusqu’à lui leur arbre généalogique. C’est le cas des Attel de Luttange, en Moselle, dont le chef de famille détient « le don », qui lui permet de guérir la rage par des attouchements et des prières ou de donner aux malades un répit de quatre-vingt-dix jours. Dans les années 1870, selon un témoin, ce « guérisseur » touchait encore beaucoup de bestiaux. Autre famille à l’illustre ancêtre, les Landernot, dans la Somme. Cet honneur leur aurait été transmis par alliance par une demoiselle Lecourtois, à Nibas, dont une rue (la rue Mademoiselle) porte le nom. Le pouvoir de cette famille ne va pas jusqu’à guérir la rage ; il permet seulement d’éviter que les personnes enragées ne soient un danger pour leurs proches, lors de leurs terribles accès. Il assure en outre aux malades une mort calme et douce. Marius Touron, qui rapporte ce fait en 1901, ajoute : « La famille Lavernot n’est pas éteinte. Il en existe à Nibas plusieurs membres qui ont conservé et qui légueront à leurs enfants la tradition de leurs ancêtres. Il ne se passe pas d’années sans qu’ils reçoivent la visite de personnes, venant quelquefois de très loin pour se faire toucher, elles, ou leurs animaux. L’opération du touchage est assez simple. Elle consiste en prières et invocations spéciales pour les personnes. Pour les animaux l’affaire est un peu plus compliquée. Le toucheur doit leur passer sur le front un fer rouge. Cependant je dois à la vérité de dire que presque tous les bergers du Vimeu ont une confiance absolue dans le pouvoir de la famille Lavernot. L’un d’eux m’affirmait dernièrement qu’il n’hésiterait pas à venir se faire toucher à Nibas, plutôt que d’aller se faire soigner à l’Institut Pasteur. […] Jadis, les ancêtres des Lavernot, à l’époque de l’année où la rage fait sa funeste apparition, partaient pour plusieurs mois faire une tournée en Picardie et en Normandie et l’on assure que les innombrables personnes qui ont eu recours à eux n’ont jamais ressenti les atteintes du terrible mal que Pasteur a vaincu après saint Hubert. »

[...]

Pour faire une bonne chasse : Saint Hubert, évêque du VIIIe siècle, qui se convertit au christianisme après avoir croisé un cerf qui portait une croix entre ses bois, apporte son aide aux chasseurs et les protège, ainsi que leurs chiens, y compris de la rage. Aussi les chasseurs comptent-ils souvent sur leur saint patron pour obtenir un gibier abondant. Ils lui adressent des prières et participent aux messes qui sont célébrées le jour de sa fête, le 3 novembre. Les paysans de Lozère récitent plusieurs fois la formule « Saint Hubert, soyez-moi propice » dès qu’ils pénètrent sur le territoire de chasse."

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Hagiographie :


Henri Gaidoz, dans La Rage & St Hubert (Alphonse Picard Éditeur, 1887)


"Parmi les saints sous l'invocation desquels on traite la rage, paraît au premier rang saint Hubert « le grand thaumaturge de l'Ardenne, » comme on l'a souvent appelé, « le patron des chasseurs » comme on l'appellera longtemps encore.


 LA LÉGENDE : La vie de saint Hubert est différente suivant qu'on la raconte d'après la légende, ou d'après les documents anciens. Nous allons la raconter d'abord d'après la légende, car ici, c'est la légende qui est vraiment la réalité. C'est en effet la légende qui a vécu, qui a traversé les âges, qui a exercé et qui exerce encore un empire accepté par les âmes : le saint Hubert prosaïque de l'histoire lui a prêté un nom et un corps, mais il n'a guère fait davantage.

Nous prendrons la légende dans les petits livres pieux qui ont fixéles traits du saint, popularisé son culte et sa spécialité antirabique. De petits livres de ce genre s'impriment encore pour le colportage, par exemple à Épinal ; mais remontons plus haut et prenons l'Abrégé de la vie et miracles de SAINT HUBERT patron des Ardennes, par un religieux de l'Abbaye dudit Saint-Hubert. A Luxembourg, chez G.-B. Ferry, imprimeur et marchand-libraire, 1734, avec permission des Supérieurs. 55 p. in-18 (avec quelques pages non numérotées). Une gravure représente la scène traditionnelle : saint Hubert, descendu de cheval et agenouillé devant le cerf miraculeux qui porte un crucifix entre ses bois. Au-dessus on lit l'inscription S. HUBERT. MAGN' THAVMATVRG., c'est-à-dire Sanctus Hubertus, Magnus Thaumaturgus.

Hubert était fils de Bertrand, duc d'Aquitaine ; il descendait en droite ligne « du célèbre Pharamond premier roy des François, et parut au monde l'an 656 ; » il fut envoyé par son père à la cour du roi Thierry I ; mais à la suite de désaccords avec le maire du palais Ebroïn, il se retira en Austrasie chez le duc Pépin d'Héristal son parent et là il épousa Floribane, fille de Dagobert, comte de Louvain. Alors arriva le miracle célèbre, tant de fois reproduit par l'art religieux, vulgarisé par l'art populaire - c'est encore un des sujets favoris de l'imagerie d'Épinal, de Metz et de Wissembourg, pour ne parler que de la France qu'il serait aujourd'hui difficile de représenter saint Hubert autrement que dans cette scène traditionnelle.

Tandis que Pépin travailloit à s'attacher plus étroitement son cher Hubert, Notre Seigneur en voulant faire une des plus brillantes lumières de son Église, le retira des embarras du siècle d'une manière fort extraordinaire, lui apparoissant crucifié entre les bois d'un cerf, lorsqu'il se divertissoit à la chasse dans les forêts d'Ardenne, et lui adressant ces paroles : Hubert, Hubert, jusqu'à quand poursuivrez-vous les bêtes des forêts, et vous amuserez-vous aux vanitez du monde ? A qui il répondit comme un autre Apôtre : Seigneur, que vous plaît-il que je fasse ? - Allez, dit le Sauveur, chez mon serviteur Lambert à Mastreich, il vous dira ce que vous devez faire ... »

La scène, comme on peut le penser, a été enjolivée par la légende, et l'apparition expliquée par ce fait qu'Hubert, sans souci des devoirs de la religion, et poussé par la passion de la chasse, aurait osé chasser un vendredi saint, à l'heure où les fidèles priaient. - D'après un autre récit encore, toujours inspiré par le besoin de motiver le miracle, c'était le jour de Noël. Un cerf d'une grandeur extraordinaire se leva dans la forêt, et Hubert se jeta sur sa trace. « Arrivé à un site qui est maintenant le lieu des guérisons, l'animal poursuivi s'arrêta, les chiens n'osèrent avancer, et le Crucifié dont Hubert désertait le souvenir lui apparut rayonnant entre les bois du cerf¹. »

Hubert, suivant cet ordre du Sauveur, se rend chez « le grand saint Lambert » ; celui-ci le catéchise, l'engage « à se retirer des amusements et vanitez du monde. » Juste à ce moment son épouse Floribane meurt en couches, en mettant au jour un fils, Floribert. Hubert, après avoir pourvu à l'éducation de ce fils, se retire à l'abbaye de Stavelot « sous la discipline de saint Remacle ; » d'après d'autres Vies , Hubert « se retira dans la grande solitude des Ardennes, et, pour être plus familier aux Anges, il abandonna la pratique des hommes. »

 Quoi qu'il en soit, et qu'il ait été moine ou ermite, au bout d'un certain nombre d'années, un ange lui apparut et lui enjoignit d'aller à Rome. Pendant qu'il faisait ce pèlerinage, l'évêque saint Lambert fut assassiné. que Dieu révéla au saint pape Serge par un ange qui lui ordonna de sacrer Évêque son disciple nommé Hubert pour remplir sa place, lequel il trouveroit le matin au pied du tombeau de saint Pierre ; et pour lui ôter tout sujet de douter de la volonté de Dieu, l'Ange mit à son chevet le Bâton pastoral de l'Évêque martyrisé. Le pape s'éveillant en sursaut, et voyant une Crosse d'ivoire qui se garde encore aujourd'hui au Monastère de Saint-Hubert, ne tarda pas à se rendre dans l'église de Saint-Pierre, où il trouva Hubert en prière... »

Hubert, avec une modestie et une humilité qui caractérisent les saints, refuse énergiquement cet honneur, mais il est forcé de céder. En ce temps-là, en effet, on ne devenait évêque que malgré soi, et parce que Dieu le voulait, et qu'il montrait sa volonté par des miracles. C'est ainsi qu'on va voir apporter du ciel l'étole miraculeuse qui depuis de longs siècles guérit de la rage ceux qui ont foi en saint Hubert.

Ce fut ici que son humilité plaida sa cause d'une manière capable d'attirer les Anges du Ciel, puisque pendant son discours ils parurent en l'air au milieu de l'église, avec les habits pontificaux de saint Lambert pour convaincre l'assemblée de l'ordre du Ciel et en persuader saint Hubert, lequel ne pouvant plus s'opposer à des marques si visibles, se soumit en tremblant à cette élection si miraculeuse, et le saint Pape se mit en devoir de lui conférer les Ordres sacrez avec les cérémonies accoûtumées, pendant lesquelles un Ange aporta du Ciel une très belle Etole, disant au saint Evêque : Hubert, la Vierge vous envoie cette Étole, elle vous sera un signe que vôtre prière a été exaucée, et un signe perpétuel de ce qu'elle ne défaudra jamais ; vous aurez une parfaite science de tout ce qui regarde la fonction devôtre Ministère. Cela dit, l'Ange disparut. Le Prince des Apôtres saint Pierre, voulut aussi donner une marque singulière de la part des autres Citoyens célestes que tous les Bien-heureux se réjouissoient de l'élévation du nouvel Évêque, comme d'une brillante lumière sur le chandelier, lui apportant une Clef d'or pendant qu'il célébroit la Messe de son Sacre, l'assûrant que Dieu le favoriseroit d'un pouvoir spécial contre les esprits malins et les effets de leur haine irréconciliable contre les hommes et les autres créatures. Voilà l'origine des merveilles que cet admirable Taumaturge a continué d'opérer jusqu'à présent, non seulement en préservant, mais aussi en guérissant du mal de rage, tant les hommes que toute sorte d'animaux.


Voilà les trois miracles qui forment le fond de la légende de saint Hubert :

  • l'apparition du cerf au crucifix,

  • l'étole apportée par un ange de la part de la Vierge

  • la clef d'or donnée par saint Pierre lui- même.

[...]

Hubert revient de Rome et rentre dans son diocèse sans encombre malgré les embûches des meurtriers de son prédécesseur. Il transporte de Maestricht à Liège le corps de saint Lambert : il y transporte en même temps le siège épiscopal et devient premier évêque de Liège. Il mourut au retour d'un voyage en 727, à l'âge de soixante et onze ans. Enseveli à Liège, son corps fut transporté en 825 à l'abbaye d'Andage ou Andain, aujourd'hui Saint-Hubert d'Ardenne.

[...]

L'HISTOIRE : [...] « Cette œuvre, dit M. Demarteau il s'agit de la vie du IXe siècle, que M. Demarteau considère comme émanant d'un contemporain de saint Hubert, ne nous apprend absolument rien de la patrie, des ancêtres, de la naissance, de la jeunesse du saint ; nous y voyons seulement qu'il fut le disciple de son prédécesseur saint Lambert. Elle débute par nous raconter l'avènement d'Hubert au pontificat, puis par un éloge général de ses vertus, de sa charité ; elle nous peint les regrets qu'il éprouvait de n'avoir pu partager le glorieux trépas de son prédécesseur, puis les préliminaires de l'élévation des reliques de celui-ci, le zèle apostolique de l'évêque, les conversions qu'il opère... » Ensuite, après le récit de divers miracles, viennent les événements de sa maladie, de sa mort, de ses funérailles, et, seize ans après sa mort, la translation de ses reliques. Or les miracles dont il est question ici ne sont aucunement les trois miracles caractéristiques que nous avons rapportés : ce sont des miracles d'ordre banal, comme on en rencontre si souvent dans les vies des saints : une femme qui a les mains paralysées pour avoir travaillé le dimanche est guérie par saint Hubert ; le saint fait pleuvoir par un temps de sécheresse ; il chasse le démon du corps d'une possédée ; il arrête un incendie par le signe de la croix , etc. La plupart de ces miracles sont ce qu'on peut appeler des miracles « de style », car on en raconte autant de la plupart des saints. Et quand le populaire ne réunissait pas autour d'un nom vénéré tous les miracles qu'il connaissait ou qui se présentaient à son esprit, l'hagiographe qui voulait faire honneur au saint dont il écrivait l'histoire, ne manquait pas de dépouiller à l'occasion les autres saints de leur merveilleux : la « fin » de l'édification justifiait les moyens.

[...]

le résultat de la découverte de cette vie du 1x siècle n'en est pas moins ceci : l'histoire authentique de saint Hubert se réduit à ces simples faits qu'il a été disciple de saint Lambert, qu'il lui a succédé comme évêque, qu'il a transporté le siège épiscopal de Maestricht à Liège et qu'il est mort de maladie. Le reste est fioriture et produit de la légende.

La légende des saints sort de deux sources, l'imagination du peuple et l'amplification des biographes. Nous allons voir, par l'exemple de saint Hubert, comment d'un modeste embryon naît une création grandiose. Au IXe siècle, on ne parle ni de son origine ni de sa famille. Au XIIe siècle, les biographes racontent le petit roman que nous avons résumé. Il faut remarquer que pour les saints des époques sans histoire et dont la vie n'est transmise que par la légende, les saints ont généralement une origine ou très illustre, ou très humble, pour ne pas dire coupable (et coupable souvent jusqu'à l'inceste). Il faut à l'imagination populaire quelque chose qui la frappe, l'éblouisse et mette le saint en lumière, dès sa naissance, par un excès d'honneur ou par un excès d'indignité. Voilà donc saint Hubert anobli ; on en fait le fils d'un duc d'Aquitaine². Plus tard on ajoute descendant de Pharamond, par cette tendance instinctive à l'exagération qu'on rencontre si souvent chez les gens qui écrivent, autrefois les hagiographes, aujourd'hui les journalistes . On en fait un parent de sainte Ode ; on le fait comte du palais des rois mérovingiens ; le nom d'Hubert étant fréquent à cette époque, une confusion de nom servit sans doute de fondation à ces récits. C'était la critique historique de l'époque, et depuis que l'histoire a la prétention d'être devenue une science, des historiens accrédités ne raisonnent souvent pas autrement quand ils reconstruisent la vie des personnages anciens ou la migration des races : on met en rapport des témoignages isolés dont on ignore les tenants et les aboutissants ; le reste , le mirage , est fourni par une imagination dont l'auteur est le premier la dupe. On marie Hubert, et on lui donne pour épouse une Floribane dont le nom paraît pour la première fois « sept cents ans après le temps où elle aurait vécu » ; et on la fait fille d'un comte de Louvain, « deux siècles avant qu'un comte de Louvain apparut dans l'histoire ».

Ce nom de Floribane paraît formé sur celui de Floribert : La mère imaginaire est nommée d'après son fils. En effet, la Vie du IXe siècle parle, en passant, de Floribert, fils d'Hubert ; mais rien de plus. Or, dans la langue de cette époque filius a également, outre le sens de « fils » celui de filleul, et, quand il s'agit d'ecclésiastiques, de disciple. Or Floribert ayant succédé à saint Hubert, comme évêque de Liège, n'était vraisemblablement que son disciple et élève, son fils spirituel.

[...]

LE MYTHE : Mais la Vie du IXe siècle contient des indices importants pour l'histoire et le mythe ; c'est quand elle parle du zèle apostolique de saint Hubert, des conversions qu'il opère, des superstitions qu'il détruit dans l'Ardenne, la Toxandrie et le Brabant, surtout dans l'Ardenne. Cette région forestière, dont le nom, d'origine probablement celtique, paraît signifier « le haut pays » était, par la nature même, peu accessible ; les relations avec le dehors étaient plus difficiles et plus rares que dans les pays voisins de plaines. Les forêts ont toujours été des lieux consacrés par la piété des époques primitives. « L'effroi qu'inspire l'ombre de ces vieilles futaies, écrivait Sénèque, fait naître la foi à la divinité. » Les forêts furent peut-être les premiers temples ; en tout cas, le culte des arbres et des génies des forêts fut un des plus vivaces et des plus tenaces : les prescriptions des conciles et les croyances populaires de notre temps le montrent assez. L'Ardenne païenne apparaît divinisée à l'époque romaine, de même aussi que la montagne des Vosges ; des inscriptions témoignent de cette personnification de Diane dans l'Ardenne. Plus tard et malgré de nombreux défrichements, les solitudes de la forêt d'Ardenne restèrent en dehors du mouvement d'idées que créait la vie urbaine, et, à l'époque tardive où paraît saint Hubert, une grande partie de la région était encore païenne, ou peu s'en faut. Le mérite du saint dans l'histoire est du reste de l'avoir convertie. Et pendant tout le moyen âge, l'Ardenne resta, dans les récits de nos trouvères, un pays étrange et d'accès redoutable.

[...]

Quel était le dieu indigène de l'Ardenne au temps de saint Hubert ? Était-ce Diane ou Dianus ? quel était son culte ? quels étaient les rites et les usages de ce culte ? Il est difficile de le dire d'une façon précise, car le biographe de saint Hubert se borne à une phrase banale sur les idoles détruites par le saint. Mais comme cette région était depuis longtemps germanisée, et que le culte local a été transporté à un saint et non à une sainte, on peut présumer que ce dernier était masculin, probablement le Wodan (Odin) de la mythologie germanique. La mythologie préhistorique est un monde si vaporeux que nous n'osons guère nous laisser attirer par ses fantômes ; pourtant on ne peut s'empêcher de trouver un fonds semblable dans de nombreuses légendes allemandes qui expliquent l'origine de la « chasse sauvage » ou « fantastique. » La « chasse sauvage, » c'est le tourbillon qui passe à l'horizon ou au-dessus de nos têtes avec des bruits étranges : on l'attribue à un être surnaturel qui chasse avec sa meute dans les nuées. Ce « chasseur noir » est maudit : et il doit chasser de toute éternité en punition de quelque crime ; suivant certaines légendes, c'est pour avoir chassé un jour de grande fête, ou le dimanche à l'heure de l'office ; suivant d'autres, c'est pour s'être obstiné à chasser un cerf qui portait un crucifix entre ses bois et qui était le Christ. « Et le Christ dit au comte : Maintenant tu chasseras jusqu'au jugement dernier. C'est ce qui est arrivé, et voilà l'origine du chasseur sauvage. »


p. 39 ou 52


Notes : 1) Le Pèlerin, 1er nov 1879, p. 702. On montre, à Saint-Hubert d'Ardenne, dans une ferme dite de la Converserie, le lieu de l'apparition miraculeuse du cerf.

2) « On aura remarqué que notre biographe primitif ne rapporte rien de l'origine ni des ancêtres de notre saint ; en voyant avec quel soin les auteurs du temps, d'avant et d'après encore, s'attachent à relever l'illustration de la naissance de leurs héros, à noter ou qu'ils appartiennent à de nobles familles, ou tout au moins que la distinction de leurs vertus l'emportait encore sur celle de leur sang, il est permis de croire que si rien de pareil n'est dit de saint Hubert, c'est qu'il était sorti plutôt des rangs populaires que de l'aristocratie. » (Demarteau, Saint Hubert d'après son plus ancien biographe, p. 26.)"

Humberto Gaspar, auteur de "Le Zodiaque Celte Leuque de Nancy : Mythologie de Cernunnos." (posté le 16 avril 2007, partagé sur Academia Edu en 2014) raconte comment le 3 novembre est devenu le jour de la fête du saint :


"Connaissez -vous l’origine de la Saint-Hubert ? Hubert, le Saint Patron des chasseurs était chasseur, lui-même ; Il savait que, pour les chrétiens, le cerf devait à sa noblesse d'être l'animal privilégié de Notre Seigneur Jésus-Christ ; pourtant il se réjouissait d'entendre le cerf gémir, lorsque les chiens le tiennent rendu, et, en lui trouant le flanc avec l'épieu, sa main ne tremblait pas le moins du monde. Hubert attendait même, avec grande impatience, qu'il lui fut donné de rencontrer le fameux et presque introuvable cerf blanc, mais pour le seul fait de sa grande rareté, et non parce que sa mort octroyait au chasseur, comme chacun le savait de père en fils en Ardenne, le droit de baiser à son choix les lèvres de la plus douce et mignonne pucelle.

Un jour d'hiver, Hubert partit a cheval pour la chasse, et comme il commençait à chasser, un cerf dix-cors, entièrement blanc, d'une taille extraordinaire, bondit d'un fourre et s'élança devant lui. Après plusieurs heures de poursuite, le cerf blanc s'arrêta net. Dans une vision de lumière, Hubert vit entre les bois du cerf l'image du Crucifié et il entendit une voix qui lui disait :

- Hubert ! Hubert ! Jusqu'à quand poursuivras-tu les bêtes dans les forêts ? Jusqu'à quand cette vaine passion te fera-t -elle oublier le salut de ton âme ?

Hubert, saisi d'effroi, se jeta à terre et, comme Saint Paul, il interrogea la vision :

- Seigneur ! Que faut-il que je fasse ?

Abandonnant palais et richesses, renonçant à toutes les vanités de ce monde, Hubert se retira à Andage, au cœur des Ardennes belges, dans les bois de Chamlon, ou Notre Seigneur s'était montré à lui dans les ramures d'un cerf blanc, sous la forme d'une croix étincelante. C’est alors qu’il consacra sa vie entière à l’église et cessa de chasser.

Or, un jour, le troisième du mois de novembre, longtemps après la mort de Saint-Hubert, deux seigneurs ardennais chassaient dans la partie de la forêt voisine de Andage. Ils firent le vœu d'offrir au saint le premier animal qu'ils tueraient. Immédiatement leurs chiens lancèrent un sanglier énorme, qui entraina meute et chasseurs jusque sous les murs même du monastère de saint Hubert. Là, le sanglier s'arrêta, sans tenir tête, comme s'il s'offrait volontairement aux coups des chasseurs, qui en effet, ne le manquèrent pas. Mais oubliant la promesse qu'ils avaient faite, les seigneurs donnèrent l'ordre d'emporter le sanglier. Celui-ci, aussitôt, se dressa, puis bondit, passa entre les chiens et disparut aux yeux des chasseurs remplis d'épouvante et de remords.

Et, depuis cette époque, le trois novembre est réservé à la fête de Saint-Hubert."

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Culte de Saint-Hubert :


Adrien Joron, auteur de "Saint-Hubert contre la rage." (In : Revue d'histoire de la pharmacie, 47ᵉ année, n°160, 1959. pp. 23-24) nous en apprend davantage sur les clefs de saint Hubert :


"Notre distingué collègue Adrien Joron, d'Abbeville, nous fait part d'une de ses trouvailles. Il s'agit d'un objet de fer dit « Clef » ou « Cornet de Saint-Hubert », qui constituait un préservatif contre la rage et dont il nous envoie la photographie en l'accompagnant du texte d'une notice trouvée dans son coffret. Voici ce texte :


« Instruction sur l'usage des cornets de fer, nommés ordinairement « Clefs de saint Hubert », qui sont bénits par des prières particulières et ensuite touchés à l'étole de ce grand saint.

Dès qu'on aperçoit qu'un animal a été mordu par une bête atteinte de la rage ou qu'il a été infecté n'importe comment de cette maladie, il faut rougir le cornet ou clef au feu, et l'imprimer sur la plaie même, si cela se peut commodément, sinon sur le front jusqu'à la chair vive, et tenir ledit animal enfermé pendant neuf jours, afin que le venin ne puisse se répandre dans le sang par quelques agitations immodérées. 

Il convient aussi de marquer au front les animaux sains, mais il ne sera pas nécessaire de les tenir enfermés.

Cela fait, quelqu'un de la famille, soit pour un ou plusieurs bestiaux, commencera le même jour à réciter, pendant cinq ou neuf jours consécutifs, cinq Pater et Ave, à l'honneur de Dieu, de sa glorieuse Mère et de saint Hubert. Pendant tout ce temps on donnera tous les jours audit animal, avant toute autre nourriture, un morceau de pain ou un peu d'avoine bénits par un prêtre à l'honneur de saint Hubert.

La vertu merveilleuse de ces cornets pour les bestiaux est suffisamment constatée par l'expérience journalière, et quand même malgré cette précaution, la rage se communiquerait à un animal qui aurait reçu l'empreinte, on constate qu'il meurt sans nuire aux autres.

Ce serait un abus et ces Clefs perdraient la bénédiction qui y est attachée, si on s'en servait pour marquer des hommes, ou si on les imprimait sur du bois ou autre chose, lorsqu'elles sont rougies au feu, puisqu'elles ne sont bénites que pour marquer les animaux.

Ce serait une erreur de croire qu'elles sont profanées lorsqu'on les laisse tomber à terre, ou lorsqu'on les touche avec la main.

C'est un abus criminel de se servir des Cornets ou Clefs de Saint-Hubert pour gagner de l'argent, ou tout autre présent. La seule intention d'en recevoir rend ces cornets inutiles, pour obtenir l'effet qu'on en espère ; ils perdent la bénédiction qui y est attachée ; en d'autres termes, ils sont profanes.

F.-A. Saudmon, Aumônier de l'église du grand Saint-Hubert.

 

Il est curieux que cet instrument n'ait la forme ni d'une clef, ni d'un cornet... Le nom de « Clef « rappellerait la Clef du Paradis donnée par saint Pierre à saint Hubert (on utilisait d'ailleurs également des clefs d'église ou de tabernacle).

Quant au terme de « Cornet », il fait peut-être allusion au célèbre épisode du cerf sauvé miraculeusement de la poursuite de saint Hubert. L'extrémité aplatie serait ciselée en forme de cor ? Mais cela n'est pas très évident sur notre pièce... »

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Robert Ambelain (1981) décrit ainsi le culte de saint Hubert :


"Dès le Moyen Age il sera pris comme patron par les chasseurs ["] Il sera également prié en faveur des lunatiques, ancien vocable désignant les malades atteints de cyclothymie, forme d'aliénation plus ou moins grave, caractérisée par l'alternance d'excitation mentale succédant à des périodes de dépression frisant la neurasthénie. Il deviendra ensuite le patron des forestiers, des bouchers, marchands de gibier, et on l'invoquera contre la rage."

D'après Caroline Gauthier, autrice de Les saints protecteurs et guérisseurs (Collection Spiritualité, Les Editions Quebecor, 2005) :


"Patron des chasseurs, des gardes forestiers, des bouchers, des machinistes et des fondeurs de métaux.

Invoqué contre la rage et les morsures de chien ; contre la peur de l'eau."

Charles Stépanoff, auteur d'un article intitulé "La forêt est en guerre. Enquête sur le conflit autour de la chasse à courre." (In : Terrain. Anthropologie & sciences humaines, 2020) relie la légende de saint Hubert à une propagande contre la chasse :


"L’hostilité à l’égard de la chasse, et en particulier de la chasse à courre, fait partie depuis longtemps de ce processus historique de « civilisation ». Le frein à donner aux passions du chasseur qui le rendent semblable aux bêtes qu’il pourchasse est un thème universel et les légendes françaises sur la malédiction frappant les chasseurs ensauvagés poursuivant les cerfs jusque dans les églises en donneraient maints exemples (Hell 1997 ; Le Quellec 1998). Les légendes de saint Eustache et de saint Hubert sont des avatars d’une volonté de l’Église d’endiguer une passion cynégétique païenne à défaut de pouvoir l’interdire."

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Symbolisme celte :


Selon Jean-Luc Duvivier de Fortemps, auteur de Le cerf et le serf (1985) :


"Le cerf a résisté à cet asservissement total et son insoumission lui vaut encore aujourd'hui le qualificatif de noble. Il ne fait pas de doute selon nous que le culte du trophée dont il fait parfois encore l'objet (et pas seulement de la part des chasseurs) est une survivance du culte que nos ancêtres Gaulois rendaient à Cernunnos, le dieu à tête de cerf. L'Eglise a avalisé une forme indirecte de sanctification du cerf à travers le culte encore vivant de saint Hubert. Elle fait parfois du cerf un médiateur entre le ciel et la terre, comme le Christ. Cernunnos était déjà pour les Celtes, le dieu qui parvient à faire remonter des enfers, Esus, le dieu bénéfique."

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