Rhodanos, le Violent
- Anne

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Sources antiques :
Strabon, Géographie IV 1.2 :
« Or donc, dans sa totalité, ce pays est abondamment arrosé par des fleuves, dont les uns descendent des Alpeis, les autres du Kemménon et de la Pyrènè ; les uns se jettent dans l’Océan, les autres dans notre mer. Parmi les contrées qu’ils traversent, on trouve essentiellement des plaines et des zones de colline, qui se prêtent à la navigation. Et la nature a si heureusement organisé leurs cours les uns par rapport aux autres que le trafic peut passer d’une mer à l’autre, les cargaisons ne subissant que de brefs transferts en pays de plaine – donc faciles - et les fleuves constituant l’essentiel du trajet, les uns se remontant et les autres se descendant. De ce point de vue, le Rhodanos a une supériorité. En effet, il reçoit des affluents venus de plusieurs directions (comme il a été dit), il les draine vers notre mer (qui est plus intéressante que la mer extérieure !) et il traverse le territoire le plus prospère du pays. »
IV 1.14 : De fait, le Rhodanos – en premier - se prête à une remontée importante même pour de gros tonnages et permet d’atteindre de nombreux endroits du pays parce que les fleuves qui sont ses affluents sont eux-mêmes navigables et acceptent l’essentiel du trafic. Ensuite l’Arar, puis le Doubis – qui se jette dans celui-ci- prennent le relais, puis un transport terrestre mène au fleuve Sèkoanas [la Seine], puis, de là, on descend vers l’Océan chez les Léxoouoi [Léxoviens] comme chez les Kalètoi [Calètes], et, de chez eux, la traversée vers la Prettanikè [Bretagne] se fait en moins d’une journée. Comme le Rhodanos est rapide et que sa remontée est délicate, pour certaines des cargaisons qui viennent de là on préfère un transport terrestre par chariots, notamment à destination des Arouernoi [Arvernes] et du fleuve Leiger. Sans doute, le Rhodanos, dans une part de son cours, avoisine ces régions, mais comme la route emprunte des plaines et qu’elle n’est pas longue (environ 800 stades), il est logique de ne pas remonter le fleuve puisque le transport terrestre est plus facile. A partir de là, le Leiger offre toutes facilités : il coule des Kemména vers l’Océan. »
(traduction d’après Thollard, 2009, p. 18-21 et 36sq.)
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Toponymie :
Xavier Gouvert, auteur d'une thèse de doctorat intitulée Problèmes et méthodes en toponymie française. Essais de linguistique historique sur les noms de lieux du Roannais (Université Paris-Sorbonne, 2008) reconnaît le travail novateur de d'Arbois de Jubainville :
"En dépit de conceptions parfois périmées, les résultats obtenus par Jubainville sont étayés par des analyses rigoureuses et une information scientifique très sûre. On sous-estime d’ailleurs généralement l’influence qu’a exercé cet ouvrage magistral sur les recherches postérieures : sur bien des points, et peut-être sur l’essentiel – l’origine de l’hydronymie européenne, les rapports entre Ibères et Basques, l’appartenance linguistique des « Ligures », l’origine ethnique du peuplement étrusque, les vagues d’« invasions » indo-européennes et celtiques etc. –, la doxa française du XXe siècle prend directement sa source dans Les Premiers Habitants de l’Europe (au moins jusqu’à Leroux/Guyonvarc’h 1979 chez les historiens ; chez les toponymistes, jusqu’aujourd’hui).
Le paragraphe consacré au nom du Rhône, au chapitre « Les Ligures », offre un parfait exemple de la méthode jubainvillienne :
Rhodanos est un mot antérieur aux Gaulois, Rhodanos est ligure. On pourrait supposer que ce mot appartient à une langue plus ancienne dont le nom nous est inconnu et de laquelle il est passé aux Ligures. Mais Rhodanos dérive d’une racine ROT ou ROD par mutation du t en d, qui se trouve aussi dans Rodumna, nom antique de la ville de Roanne, département de la Loire, et Rodumna est un mot certainement ligure et indo-européen, comme nous le montrerons au § 16 ; Rhodanus ne diffère de Rodumna que par le suffixe, or, le suffixe -ano- de Rhodanus est indo-européen et ligure comme on va le voir dans notre étude sur le mot Sequ-ana, p. 130-133.
Non seulement le nom du Rhodanos de Gaule était connu dans le monde grec au siècle qui a précédé l’arrivée des Gaulois dans le bassin méridional de ce fleuve, probablement même deux siècles avant cette arrivée, mais ce nom existe dans une partie de l’Europe, où jamais les Gaulois n’ont pénétré. Il y a en Corse un fleuve Rhotanos, aujourd’hui le Tavignano. La dentale, sourde dans Rhotanos, est sonore dans Rhodanos. Cette différence s’explique par une étymologie populaire grecque. Le peuple aurait considéré le nom du grand fleuve comme un dérivé du nom grec de la rose, ρόδον ; en tout cas, le changement de la sourde en sonore entre deux voyelles, est un phénomène des plus fréquents.
Le nom du fleuve de Corse est ligure. Nous avons relevé en Corse vingt noms de lieu terminés par le suffixe ligure -asco- -asca-, dont douze au nord du Tavignano, c’est-à-dire du Rhotanos antique, et huit au sud de la même rivière, or jamais les Gaulois ne se sont établis en Corse.
Chose curieuse, le Rhône n’est pas en Gaule le seul cours d’eau qui ait porté le nom de Rhodanos, ou, avec une orthographe latine qui a échappé à l’influence grecque, Rodanus. Outre le grand fleuve qui se jette dans la Méditerranée, il y a sur le continent européen au moins quatre Rhodanos ou Rodanus, trois en Gaule et un dans l’Italie du nord. […]
Rhotanos, plus tard Rhodanus, pourrait venir de la forme secondaire ROT, d’une racine indoeuropéenne RET d’où le verbe irlandais rethim ‘je cours’, en gallois redaf, en breton redann, et le sanscrit rătha-s ‘char de guerre’ = rĕto-s ; la forme ROT de cette racine se reconnaît dans le latin rŏta ‘roue’, littéralement ‘celle qui court’. Rhŏtănos, nom de fleuve, signifierait ‘celui qui court’. On dit en français ‘un cours d’eau’, et dans ce composé syntactique le mot ‘cours’ provient de la même racine que le verbe ‘courir’. Le breton red = rĕto-s s’emploie aussi en parlant de ‘cours’ d’eau.
Quant au suffixe qui termine le mot Rhotanos, il est la forme masculine du suffixe neutre qui termine le grec τύμπ-ανο-ν, ‘tambour’. L’adjectif ά̓γανος ‘cassant’ d’ά̓γ-νυ-μι ‘je brise’, offre aussi le même suffixe que Rhot-ano-s et son féminin ἀγ-άνη nous met sous les yeux le suffixe caractéristique du nom de rivière auquel nous arrivons [Sequana].
On mesure ici la distance franchie depuis les celtomanes des années 1850, ou même depuis Quicherat. Pour la première fois, un nom propre est soumis à une véritable analyse linguistique, utilisant les concepts (indo-européen, racine trilittère, phonème, mutation, suffixe, étymologie populaire, composé syntactique), la formulation exacte (« La dentale, sourde dans Rhotanos, est sonore dans Rhodanos ») et le système de notation précis (« sanscrit rătha-s ‘char de guerre’ = *rĕto-s ») de la grammaire comparée de type brugmannien. L’analyse du nom se fonde sur la comparaison minutieuse des formes anciennes, permise par un relevé exhaustif de la série typologique étudiée, la reconstruction du prototype, la délimitation des éléments signifiants (racine, suffixe) par permutation paradigmatique et comparaison avec le témoignage des autres langues de la famille. Le tout est replacé dans une perspective géohistoriquement cohérente (chronologie et répartition supposées du peuplement ligure et celtique). Le résultat obtenu, s’il peut encore être discuté, est du moins fondé sur une documentation solide et un authentique raisonnement. Certes, les failles de ce raisonnement sont facilement décelables : l’auteur ne donne pas d’explication satisfaisante du « changement de la sourde en sonore », il décompose arbitrairement Rhodanos en Rhod- + -ano-, sur la base d’un rapprochement peu sûr avec Rodumna, qui luimême aggrave l’anomalie de la présence de /d/ (1) … Il n’en reste pas moins que son analyse sera invariablement reprise dans tous les manuels de toponymie française – non sans subir des appauvrissements et des distorsions terminologiques –, y compris les plus récents.
Note : 1) Dans ce cas précis, d’Arbois de Jubainville écarte en fait, sciemment ou non, l’autre solution possible pour expliquer Rhodanos par l’indo-européen. En décomposant en Rhodano-, on peut identifier le premier élément avec le préverbe ide. pro- > gaul. ro-, ici à valeur augmentative, et le second avec le radical ide. *danu- “fleuve, cours d’eau”. Le présupposé de l’origine « ligure », i.e. non celtique, de l’hydronyme contraint l’auteur à ignorer l’étymologie la plus plausible."
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Mythologie :
Madeleine Piot, autrice de "Le Rhône et l'Éridan dans les Argonautiques, ou les aventures de la géographie et de la légende." (In : L’Espace et ses représentations. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 2000. pp. 133-138. (Travaux de la Maison de l'Orient méditerranéen, 32))
"[...] Grâce à Timée, les connaissances encore vagues que l'on avait acquises sur l'Europe septentrionale et occidentale transformaient de façon décisive ce qu'É. Delage appelle « la géographie de la légende ». Après lui, les auteurs qui ne faisaient pas passer les héros [les Argonautes] par le Bosphore à leur retour ne les ramenèrent plus à Iolcos par la route du sud, par la mer Rouge. Ils n'adoptèrent cependant pas toujours l'hypothèse de Timée et lui préférèrent souvent, en y introduisant des variantes, celle de Timagétos, auteur d'un ouvrage Sur les Ports ; pour ce dernier, les Argonautes auraient remonté non le Tanaïs mais l'Istros, immense fleuve venant de Celtique et divisé, pensait-il, en deux branches dont l'une débouchait dans le Pont-Euxin et l'autre - il s'agissait en fait du Rhodanos - dans la mer « Celtique », nom donné à la Méditerranée à l'ouest de l'Italie.
Que savait-on, en réalité, de l'Istros à ce moment-là ? Pour les Ioniens, il descendait des monts Rhipées, au nord de l'Europe, mais Hérodote assurait en un passage célèbre (II, 33-34) qu'il prenait sa source en Celtique, près de la ville Pyréné ; si l'erreur de l'historien nous paraît manifeste, il n'en avait pas moins compris que le fleuve coulait d'ouest en est et qu'un itinéraire empruntant au début le cours de l'Istros pouvait conduire vers l'Atlantique ; dans le monde antique en effet, comme le montre R. Dion 22, « quand un fleuve ou une rivière aboutissant à la mer familière offrait une voie de pénétration commode vers l'intérieur du continent, voyageurs et marchands usaient volontiers du nom de ce cours d'eau pour désigner la totalité de la route terrestre dont il formait seulement, dans sa partie inférieure, le tronçon initial », et l'on ne peut s'étonner de voir Hérodote « appliquer le nom d'Istros à toute la longueur d'un itinéraire transcontinental est-ouest qui n'était vraiment danubien, c'est-à-dire tracé par le fleuve Istros-Danube, qu'aux approches de son extrémité orientale, marquée par la colonie grecque d'Istria ».
Quant à l'hypothèse de Timagétos, faisant communiquer l'Istros et le Rhodanos, nous la comprendrons mieux en relisant ces phrases d'A. Grenier : « Les Grecs ne pouvaient imaginer des bassins fluviaux fermés et étroitement circonscrits de montagnes. Un grand fleuve pour eux était une sorte de bras de mer. De même que la plupart des mers communiquent entre elles, les grands cours d'eau du continent devaient s'unir les uns aux autres. Tels ils imaginaient les fleuves de l'Occident. Ce ne devaient être que les ramifications à travers les terres du fleuve Océan qui entourait le monde. »
L'itinéraire imaginé par Timagétos fut en partie repris par Apollonios de Rhodes, lui dont l'œuvre allait recueillir l'héritage de toute la tradition argonautique, et qui s'efforcerait, souvent avec succès, de surmonter en les dépassant les contradictions que comportait cette tradition. C'est ainsi qu'il combinait plusieurs données en principe inconciliables pour ramener les héros à Iolcos : par l'Istros, il les conduisait dans l'Adriatique, leur faisait ensuite remonter l'Éridanos, descendre le Rhodanos et longer les côtes de la Tyrrhénienne, d'où le navire gagnait, par les Planètes, Charybde et Scylla, la mer Ionienne, avant d'être jeté par la tempête sur le rivage de Libye.
Faire déboucher la nef dans l'Adriatique permettait au poète alexandrin d'inclure dans son circuit les stations argonautiques de cette mer qui avaient la caution d'auteurs antérieurs, mais l'obligeait à donner du fleuve, de son tracé, une autre image.
L'Istros a, chez lui, une origine à demi fabuleuse ; présenté d'abord comme un « bras nordique de l'Océan », il aurait pourtant, comme le croyaient les Ioniens, ses sources au loin dans les monts Rhipées, et il faudrait admettre, pour résoudre cette contradiction, que le fleuve était alimenté souterrainement par les eaux de l'Océan. La suite du parcours est beaucoup plus claire ; écoutons Argos s'adressant aux Minyens : « Une fois arrivé aux frontières des Thraces et des Scythes, il (l'Istros) se divise en deux bras : d'une part, il se jette par ici dans la mer Orientale ; du côté opposé, il coule à travers le golfe profond qui prolonge la mer de Trinacrie située en bordure de votre pays. »
La conception selon laquelle l'Istros se séparait en deux branches était couramment admise. Hipparque, Ératosthène ne l'écartaient pas et on ne la trouve critiquée qu'à partir de Diodore et de Strabon. Ce dernier écrit pourtant : « Ceux qui supposent qu'un second fleuve Istros sortirait du grand Istros pour aller se jeter dans l'Adriatique avancent quelque chose qui n'a rien d'absurde ni d'invraisemblable » et Pomponius Mêla (2, 63) se rangera encore à cet avis. Reconnaissons-le avec R. Dion : « Ce que les Anciens ont perçu d'abord de plus clair dans la signification du mot Istros, est l'utilité des communications qui s'établissaient, du monde grec à l'Occident, par ce que nous appellerions, nous modernes, la ligne Save-Danube », et l'existence, au fond de l'Adriatique, des Istriens, habitants de l'Istrie, semblait confirmer cette tradition.
Quel que fût l'intérêt de la navigation dans l'Adriatique, le poète devait conduire ses héros du « golfe profond qui prolonge la mer de Trinacrie » à la mer « Celtique » ; « Ô déesses », nous dit-il, « d'où vient qu'au delà de cette mer, dans la région de la terre ausonienne et des îles liguriennes qu'on appelle Stoichades, des traces nombreuses de la nef Argô soient visibles d'une façon certaine ? Quelle nécessité, quel besoin a entraîné les héros si loin ? Quels vents les ont conduits ? »
Quel besoin ? Après le meurtre d'Apsyrtos lancé à leur poursuite, les Argonautes étaient contraints de se rendre chez Circé, qui seule avait le pouvoir de les purifier. Après une assez longue errance, le navire pénétrera donc « dans l'Éridan en direction de son cours supérieur » ; les héros passeront ensuite de l'Éridan dans le Rhône : « Ce fleuve vient des confins de la terre », lisons-nous, « où sont les portes et les demeures de la Nuit. C'est de là qu'il s'élance ; puis, d'un côté, il se déverse en grondant sur les côtes de l'Océan ; d'un autre, il se jette dans la mer Ionienne, d'un autre enfin dans la mer de Sardaigne et dans son golfe immense où il envoie ses eaux par sept bouches. Du fleuve, ils s'avancèrent dans les lacs tempétueux qui s'étendent à l'infini sur le territoire des Celtes. »
Ainsi, le Rhône n'est plus un bras de l'Istros, il a maintenant trois bras par lesquels il se déverse dans l'Océan - et c'est le Rhin, dans la Méditerranée à l'ouest de la Sardaigne, c'est le Rhône lui-même, et, en rejoignant l'Éridan, le Pô actuel, dans l'Adriatique, au nord de la mer Ionienne.
« L'existence en Celtique d'un réseau fluvial évoquant un immense delta » ne parut pas invraisemblable ; la proximité des sources du Rhin et du Rhône n'était sans doute pas exactement connue, mais on pouvait imaginer « de réunir en un seul les grands lacs alpestres qui alimentent le Pô, le Rhône et le Rhin. »
D'ailleurs des liaisons existaient dès cette époque entre les bassins fluviaux du Rhodanos et de l'Eridanos : il y avait, à partir de Marseille, une route commerciale en direction du nord, où les marchands de la cité phocéenne rencontraient ceux qui venaient d'Italie ou d'Étrurie. Ainsi, dans une communication faite à une séance du groupe romand de la Société des Études Latines 31, P. Chessex évoquait-il le passage des Argonautes en vue de Petinesca, près de Bienne, sur la grande voie des échanges entre nord et sud : étain, ambre du Nord, céramique, armes, bijoux, vins, parfums du Sud.
À propos de l'ambre que nous venons de citer, il faut souligner la grande importance que revêtait son commerce sur les rives du Pô ; il arrivait en effet de Frise ou des bords de la Baltique en empruntant la vallée de ce fleuve et les Grecs croyaient qu'il était produit en ces lieux où l'on ne faisait que le vendre 32. Cela expliquerait la localisation, non loin du fleuve, du lac où fut précipité Phaéthon foudroyé par Zeus et où les Héliades laissent tomber des larmes d'ambre.
C'est après avoir dépassé ce lac, situé par Apollonios dans le bassin supérieur du Pô-Éridan, que les Argonautes pénétrèrent dans le cours du Rhône profond ; le Rhône les conduisit, nous l'avons dit, jusqu'à la Méditerranée, d'où ils gagnèrent l'Afrique.
Ainsi Apollonios, qui se voulait « antique comme Homère et moderne comme Callimaque », avait rivalisé avec l'aède, mais aussi avec les géographes, les ethnographes et les mythographes ; il avait pris soin d'enregistrer les légendes locales, noté les coutumes les plus étranges des peuples rencontrés, entraînant successivement son lecteur dans les trois continents de l'oikoumène, donné du périple une « somme » qu'il s'était efforcé de rendre cohérente. Son épopée allait demeurer le livre fondamental pour tous ceux qui voudraient évoquer un protagoniste ou un épisode de la fabuleuse légende.
Deux siècles après l'Alexandrin cependant, le développement, l'extension de {'Imperium Romanum devait permettre de prendre une connaissance beaucoup plus exacte de l'Europe centrale et occidentale. Dès le IIe siècle avant notre ère, les légions avaient occupé définitivement les rives du Pô, et après la guerre des Gaules le cours du Rhône sera évoqué avec justesse. Dès les débuts du 1er siècle ap. J.-C, on sait que le cours du Danube-Istros était entièrement découvert ; c 'est en 15 environ av. J.-C. que, selon Strabon (VII, 1, 5), Tibère s'était rendu en personne aux sources de l'Istros.
De ces progrès, des esprits aussi soucieux d'exactitude que Strabon ou Pline portent témoignage : Strabon (IV, 1, 2 et 1, 14) parle de façon satisfaisante des régions traversées par le Rhône et du rôle qu'y joue la navigation fluviale ; Pline (XXXVII, 31-32) s'indigne des erreurs commises par les Grecs concernant les cours du Pô et du Rhône.
Pouvons-nous donc affirmer que la légende avait cédé la place à la géographie ?
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En dépit des découvertes, le monde de la fable existait encore, une fable présente dans les esprits, mêlée à la vie et à la réflexion de chaque jour, monde parallèle au monde visible mais tout aussi vrai que lui, monde d'exempla auquel on se référait constamment et sans effort.
Cette présence de la légende, nous en trouvons une illustration chez Pline lui-même (III, 127) : réfutant l'erreur de ceux pour qui les eaux du Danube et celles du Pô se mélangeraient dans l'Adriatique, il ne met pas en doute le fait « historique » que constituerait le passage des Argonautes dans la région !"
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