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Les Sylphes




Étymologie :

Étymol. et Hist. 1605 sylfe (Palma Cayet, Chronologie Septenaire, éd. Michaut et Poujoulat, p. 281 cité par G. Colon ds Z. rom. Philol. t. 78, pp. 88-90) ; 1670 sylphe (Montfaucon de Villars, Comte de Cabalis, 16 d'apr. FEW t. 23, p. 149). Étymol. inconnue. L'hyp. de Bl.-W., d'un empr. au lat. sylphus, qui se trouve pour la 1re fois chez Paracelse dans le titre d'un ouvrage composé entre 1529-32 : Liber de nymphis, sylphis, pygmaeis et salamandris et de caeteris spiritibus doit être rejetée ; en effet, malgré son titre lat., l'ouvrage fut écrit en all., et on trouve dans le texte les formes sylphen et sylphes à côté de wintleut et luftleut (v. G. Colon, loc. cit. et FEW, loc. cit.) ; l'hyp. d'un étymon. all. ne peut pas être retenue, le terme sylphe s'étant répandu à partir d'ouvrages du XVIIe s. écrits en lat. (v. FEW, loc. cit., note 4).

Étymol. et Hist. 1670 (Montfaucon de Villars, Comte de Cabalis, 27 d'apr. FEW t. 23, p. 149). Dér. de sylphe* ; suff. -ide*.


Lire également les définitions des noms sylphe et sylphide afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Symbolisme :


Nicolas Etienne Framery, auteur de Les trois nations, contes nationaux... (Paris, chez la veuve Duchesne, 1768) propose une définition traditionnelle des Sylphes :


La quatrième espèce des Esprits est celle des Sylphes. Ils ont la turbulence des Salamandres, sans en avoir l'ardeur. Effleurant tout avec autant de rapidité que les autres en mettent à sentir, ils cherchent moins le plaisir que la variété, & cette variété, plutôt que le dégoût, cause leur inconstance. Brillants en saillies, trompeurs, donnant tout à la jouissance , & sacrifiant la jouissance au désir, ce sont de vrais modèles de Petits-Maitres ; aussi passent-ils pour être fort aimables. Ils habitent la région de l'Ai , supérieure à l'Atmosphère.

Tous ces Esprits ne reconnaissent de puissance supérieure que celle de Brama. Il en est, parmi les Sylphes surtout, qui se plaisent à s'unir aux Mortels par les liens du plaisir. Les enfants qui naissent de cette union, ont par l'âme tous les avantages des Esprits élémentaires dont ils tiennent l'être, c'est-à-dire, toutes les facultés possibles, sans le secours des corps. Mais cette âme est assujettie, comme les autres, aux lois de la Nature ; le corps qu'elle habite est mortel, & elle est contrainte de l'occuper jusqu'à ce qu'elle ait rempli l’épreuve imposée par Brama.

Jusqu'à ce temps, cette âme a la liberté d'abandonner & de reprendre son corps, tant que l'hémisphère n'est pas éclairé par le Soleil. Le premier éclat de cet Astre, est l'ordre de sa réunion. Il faut encore à cette âme, pour qu'elle puisse être réunie, que le corps endommagé par aucune blessure ; si cela arrivait, elle serait obligée de recommencer une carrière nouvelle, jusqu'à ce que l'ordre de Brama soit accompli. Il est inflexible sur cet article, mais il n'est point injuste ; ce n'est que quand l'âme est criminelle que le corps peut être blessé.

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Jean-Marie Roulin dans "La Sylphide, rêve romantique. (In : Romantisme, 1987, n°58. Figures et modèles. pp. 23-38) nous montre comment la sylphide est devenue le symbole de la femme idéale pour les écrivains romantiques :


Dans son refus de la mythologie classique et sa recherche de nouvelles sources d'inspiration, la littérature romantique a développé des mythes mineurs d'origines fort diverses, tel celui de la sylphide. Bien que le nombre de textes où elle apparaît soit restreint — on citera avant tout La Sylphide de Nourrit, Les Mémoires d'Outre-Tombe et Spirite de Gautier — cette figure féminine occupe une place importante au sein de la sensibilité romantique. J'aimerais dégager ici, à travers l'analyse du contenu et de l'évolution de ce mythe depuis son origine jusqu'à la fin du xixe siècle, les éléments qui ont fait de la sylphide la figure de la femme idéale, porteuse des espoirs et des illusions de son temps.

La sylphide, rêve romantique
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Pour nous donner envie de découvrir des textes littéraires associés aux sylphes, Catriona Seth nous rend compte de sa lecteur de l'anthologie intitulée "Sylphes et Sylphides". Anthologie présentée par Michel Delon, 1999. (Coll. « Dix-huitième siècle ».). In : Dix-huitième Siècle, n°32, 2000. Le rire. p. 572)


Sylphes et Sylphides. Anthologie présentée par MICHEL DELON. Paris, Desjonquères, 1999, 172p. (Coll. «Dix-huitième siècle».) Versant païen et désirable de ces succubes et incubes dont les théologiens se sont longtemps servis pour mettre en garde leurs ouailles contre les tentations nocturnes, les sylphes et sylphides surgissent de la nuit des temps et assurent une transition entre le monde rationnel et celui du rêve, entre l'âme et le corps, entre l'esprit et les sens. L'introduction vivante et érudite de ce recueil original retrace l'histoire de ces créatures imaginaires en rappelant l'importance du Comte de Gabalis (le second entretien tiré de l'ouvrage de Montfaucon de Villars est d'ailleurs le premier extrait choisi ici) et en fournissant un contexte développé qui permet de suivre l'évolution d'une esthétique des rapports amoureux de l'Ancien Régime (1670) à la Restauration (1830). Si certains des textes présentés sont connus (comme celui de Crébillon), d'autres sont des révélations. Qui, à part quelques érudits, lit encore les œuvres complètes du polygraphe Nougaret ? connaît encore le nom de Dusaulchoy de Bergemont ? a pour livre de chevet le recueil posthume de Dovalle ? Combien d'entre nous se souviennent que Le Sylphe est l'un des épisodes de l'Histoire de Juliette de Sade ou peuvent citer de mémoire le poème du même titre de Victor Hugo ? Les onze auteurs égrènent des variations sur un thème dans lequel la passion est souvent une ligne de fuite à l'horizon. Le sujet, léger en apparence, révèle ses profondeurs sous-jacentes, exprime les malaises, les espérances, les contradictions des hommes d'autrefois. Au-delà de la créature fantomatique aimée par le jeune Chateaubriand, des corps de ballets romantiques incarnant ce qui, par essence, est insaisissable, le lecteur se retrouve face à ses propres créatures fantasmatiques comme si sylphes et sylphides en chacun illustraient d'entre nous la part de liberté d'aimer presque hors du monde qui reste.

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Alain Mothu, dans "Gabalis équivoque. (Dialogue avec Didier Kahn)." (Les Dossiers du Grihl, 2009) nous rappelle le projet du Comte de Gabalis :


Dans Le Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les Sciences secrètes (Paris, Claude Barbin, 1670), le comte de Gabalis, cabaliste distingué, s’efforce de convertir le narrateur à sa philosophie. Celle-ci consiste à abandonner tout commerce avec les femmes pour se mettre au service charnel exclusif des esprits élémentaires, gnomes, ondins, sylphes, ou salamandres, esprits sympathiques mais jaloux qui n’accèdent à l’immortalité qu’en s’accouplant (sans finalité reproductrice) avec des humains. Gabalis vante ainsi à son interlocuteur le charme des êtres élémentaires et notamment celui des sylphides. Nous parlons bien, pour le moment, des sylphes femelles ou de leurs équivalents élémentaires du même sexe. Mais comment s’immortalisent donc leurs congénères mâles ? De même qu’il existe des cabalistes masculins, dévoués à cette noble fonction, nous pouvons supposer qu’il en existe des féminins ; cependant Gabalis demeure discret sur ce point : la cabale est une sodalité virile avant tout, formée d’hommes « faisant figure dans la robe et dans l’épée ». Il sait en revanche que la chasteté des femmes résiste difficilement aux « pierreries » et que les mâles élémentaires (nommés Élohims, Faunes, Satyres ou autrement) en tirent parti depuis longtemps ; et aussi que ces derniers, sous le nom d’« incubes », sont habiles à les séduire pendant leur sommeil, voire même en plein jour, pour peu qu’ils se transforment en princes charmants ou en animaux. À défaut de les conquérir en employant ces expédients, ils peuvent toujours les enlever, comme firent plus d’une fois les Sylphes dans leurs « navires aëriens » et comme font toujours, paraît-il, nos modernes extra-terrestres, du moins aux États-Unis.

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Selon Suzy Cater, autrice d'un article intitulé « Regard, spectacle et séduction dans trois récits merveilleux (Gueullette, Bibiena, Marmontel) », (Dix-huitième siècle, vol. 45, no. 1, 2013, pp. 481-493) :


[...] Les Philosophes qui combattaient les « superstitions » et allaient chercher dans l’élucidation rationnelle les solutions des maux humains ont aussi prêté la plus grande attention aux questions de sensibilité et d’affectivité, ainsi qu’aux vertus des rêves et des illusions. Trois petits textes assez obscurs de ce siècle « éclairé » s’éloignent encore plus du stéréotype d’un rationalisme conquérant. Dans Les sultanes de Guzarate ou les songes des hommes éveillés (1732) de Thomas-Simon Gueullette, La poupée (1747) de Jean Galli de Bibiena et Le mari sylphe (1765) de Jean-François Marmontel, le cœur féminin, dont les secrets sont convoités par les protagonistes masculins, résiste aux efforts pour le pénétrer par des moyens directs ou rationnels, et la quête de la vérité nécessite un recours aux songes et à la dissimulation. La même tendance dirige chaque intrigue : les personnages masculins qui veulent mieux comprendre les femmes – afin de mieux les séduire – ne réussissent dans leur but qu’en mobilisant le surnaturel ou, du moins, l’idée du surnaturel, un surnaturel très particulier relevant d’esprits (élémentaires) aériens et invisibles.

Les trois auteurs puisent dans la légende des sylphes et des sylphides, qui est entrée dans l’imaginaire français avec la parution du Comte de Gabalis de Montfaucon de Villars en 1670, et que Le sylphe ou songe de Mme de R*** de Crébillon fils, publié en 1730, a rendue très à la mode comme thème littéraire. Les sylphes et leurs homologues féminines, les sylphides, sont faits à l’image des humains mais d’une chair différente, ce qui leur permet d’être invisibles et de passer par les murs, et même s’ils sont privés d’âme immortelle, ils sont doués d’une capacité de pénétration grâce à laquelle ils peuvent lire dans le cœur des mortels. Leur pouvoir d’accéder aux espaces intimes, comme la chambre, sans être détectés, et leur habileté à entendre les pensées et les émotions les plus secrètes, ont incité de nombreux auteurs à se servir de ces traits pour glisser dans leurs fictions sylphiques une thématique libertine. [...]

C’est Isabella Mattazzi qui a poussé le plus loin l’analyse de l’importance du récit sylphique dans la mise en scène des rapports entre les sexes11. En parlant de « romans de magie », elle montre les liens étroits qui se tissent (dans les trois cas exemplaires de Crébillon, Bibiena et Cazotte) entre l’érotisme et la mise en scène d’un surnaturel qui donne lieu à une représentation très singulière des rapports entre corps et esprits ainsi qu’à un régime d’imagination tendu entre incrédulité et aspiration désirante.

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Bernard Porcheret, dans un article intitulé « Consentir à la solitude », (La Cause du Désir, vol. 91, no. 3, 2015, pp. 148-150) utilise la figure du Sylphe pour s'interroger sur les mécanismes amoureux :


[...] Et l’amour, quand on ne croit plus aux sylphes et aux ondins ?

Croire aux Sylphes et aux ondins, c’est croire que le symptôme est capable de dire quelque chose, et qu’il faut seulement le déchiffrer. Il en va de même d’une femme, ajoute Lacan1 , à ceci près qu’il arrive que l’on croie qu’elle dit effectivement quelque chose. Pour y croire, on la croit. C’est un bouchon. On croit ce qu’elle dit. C’est ce qui s’appelle l’amour. Lacan ajoute : la croire, une femme, est un état fort heureusement répandu, cela fait de la compagnie, on n’est plus tout seul, et en cela l’amour est précieux.

D’où la question : que devient la dimension de l’amour lorsque le sujet analysé ne s’oriente plus à partir du fantasme, c’est-à-dire de l’être et du symptôme comme question, mais à partir du sinthome, qui, comme tel, n’est plus une question, mais une réponse de l’existence ?

Au sortir de ma première analyse, enthousiaste et croquant la vie, je me tourne vers celle qui est aujourd’hui ma femme. Si cette rencontre n’est pas sans l’aveuglement de l’élan passionnel, sa geste écrit la complicité éprouvée lors des moments de jouissance des mots et des corps. Ce tissu de satisfactions et le soin qui fut apporté à la recomposition d’une famille, permettront aux amants, désormais mariés, de traverser les lourdes contingences de l’existence, non sans symptômes pour l’un, non sans ravage pour l’autre.

L’éclairage du lien amoureux par l’analyse montre que l’amour se définit par la rencontre, chez le partenaire, des symptômes, des affects, de tout ce qui marque chez lui, et pour chacun, la trace de l’exil du rapport sexuel. Il m’a permis surtout de consentir à la solitude de la jouissance. Chacun reste en effet partenaire de cette solitude singulière, même dans la jouissance sexuelle, où il y a un chacun pour soi pulsionnel.

Pour avoir saisi quel est son véritable partenaire, le sujet peut-il alléger l’autre d’avoir à le surincarner sur le mode du symptôme, voire du ravage ? « De quoi es-tu en train de se jouir lorsque tu m’aimes ? » Voilà la question, car il n’y a pas d’autre réel.

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Didier Kahn dans "La question des êtres élémentaires chez Paracelse" (in Roberto Poma, Maria Sorokina, Nicolas Weill-Parot. Les Confins incertains de la nature, Vrin, pp. 213-237, 2021) fait le point sur la conception paracelsienne des Sylphes :


[...] Ce qu’on appelle « esprits élémentaires » chez Paracelse, ce sont des êtres qui peuplent les quatre éléments. Ce ne sont pas des démons ; et ce ne sont ni vraiment des hommes, ni vraiment des esprits : cette indécision, manifeste dans les œuvres de Paracelse (il les appelle parfois Geistmenschen, « hommes-esprits ») , n’a d’égale que le statut de la réflexion de Paracelse sur cette sorte de créatures, qui oscille entre cosmologie, anthropologie et pneumatologie. On se trouve bien ici dans des confins incertains de la nature, aux bornes – quoique toujours dans le cadre – du domaine naturel.

[...] Pour procéder avec clarté, je vais d’abord décrire les esprits élémentaires tels que les présente Paracelse dans le Liber de nymphis. Puis cette description pourra être comparée avec ce qui se trouve dans ses autres traités.

Il faut savoir – pour rassembler ici tous les éléments d’information dont on dispose – que le Liber de nymphis, édité par Johann Huser en 1591 d’après le manuscrit autographe (aujourd’hui disparu), faisait partie d’une liste de vingt-trois traités, écrite de la main de Paracelse lui-même, regroupés sous ce titre : Premier volume de sa philosophie sur les œuvres et accomplissements divins et sur les secrets de la nature. Dans cette liste, le Liber de nymphis figure sous le n° 7 (à la suite de traités sur les sorciers et sorcières ; sur les hommes possédés du démon ; sur les lunatiques ; sur la génération et la vie des fous ; sur les songes et les êtres qui apparaissent en songe ; sur le sang qui coule des cadavres). Le Liber de nymphis y est intitulé Des quatre sortes d’hommes dépourvus d’âme (De quatuor hominibus non animatis), titre qui rend ce traité (comme on va le voir) clairement identifiable. Il est suivi, dans la même liste, de traités sur le fondement des prophètes, sibylles et augures ; sur la mauvaise et la bonne fortune ; sur l’influence des choses ; sur la découverte des arts et des facultés ; sur les vœux immortels ; puis on revient à des sujets plus proches des premiers traités : l’apparition des morts, les secrets de la mumie, la vertu de l’imagination, les caractères magiques, l’homuncule et le monstre. Ce mélange donne plutôt une impression de disparate, difficile à interpréter ; il semble néanmoins que ce soit là le cadre choisi par Paracelse pour présenter le Liber de nymphis.

Ce traité divisé en six tractatus (certains d’entre eux subdivisés en chapitres) nous explique que chacun des quatre éléments est habité par une différente sorte d’êtres : créatures (Geschöff) non issues d’Adam, créées par Dieu pour que rien ne reste vide dans sa Création. Elles ne peuvent être appréhendées par le biais de la lumière naturelle, mais seulement par une lumière supérieure : celle de l’homme, qui surpasse celle de la nature et lui donne accès aux choses supernaturelles (ubernatürlich).

Dans l’eau vivent les nymphes (Nymphen) ; dans l’air, les sylphes (Sylphen) ; dans la terre, les pygmées (Pygmaei) ; dans le feu, les salamandres (Salamandrae). Ces êtres possèdent aussi d’autres noms : les habitants de l’eau (Wasserleuten) s’appellent aussi « ondines » (Undinae) ; ceux de l’air (Lufftleuten), « sylvestres » (Sylvestres) ; ceux des montagnes (Bergleuten), « gnomes » (Gnomi) ; ceux du feu, « vulcains » (Vulcani).

Ce ne sont ni des démons (ils peuvent être eux-mêmes possédés par des démons), ni proprement des esprits, ni des êtres humains. Pour le comprendre, il faut savoir tout d’abord qu’il existe deux sortes de chair (Fleisch) : celle qui est issue d’Adam, et celle qui ne l’est pas. La chair issue d’Adam est celle dont nous sommes faits ; elle est grossière et compacte comme la terre dont Adam est issu, si bien que l’homme ne peut passer à travers un mur, si ce n’est en y perçant un trou. Mais la chair non issue d’Adam « est une chair subtile que l’on ne peut lier ni saisir, car elle n’est pas faite de terre ». Cette chair subtile peut passer à travers une muraille, car elle est semblable à un esprit, tout en étant très réellement chair, sang et os.

Ainsi les êtres qui peuplent les éléments sont comme des esprits, « mais avec cette différence […] qu’ils ont sang, chair et os : [par là même] ils mettent au monde enfants et rejetons, parlent et mangent, boivent et marchent, choses que ne font pas les esprits ». Ces êtres sont donc à la fois esprit et homme, et ne sont pourtant ni l’un ni l’autre ; ce sont des créatures qui se situent hors de l’espèce des esprits et hors de l’espèce humaine tout en étant cependant en elles, car elles sont un mélange de ces deux espèces. Toutefois ces créatures qui, tout comme les esprits, n’ont pas d’âme, sont néanmoins mortelles — et cela contrairement aux esprits. Elles sont comme les bêtes, puisqu’elles n’ont pas d’âme, mais supérieures aux bêtes, étant très proches des hommes, et supérieures aux hommes, ressemblant aux esprits auxquels nul ne peut faire obstacle, et pourtant inférieures aux hommes, étant dépourvues d’âme, et par là exclues du Salut par le Christ. Et cependant, ces êtres non issus d’Adam, « l’Écriture parle tellement d’eux qu’il faut admettre qu’ils doivent être des hommes », bien qu’ils n’aient pas d’âme. — On voit combien Paracelse se complaît à décrire leur ambivalence et se garde de trancher, se délectant visiblement de ces paradoxes successifs.

Leur existence, poursuit-il, ne doit pas nous surprendre : elle doit être comprise comme une marque des prodiges et des choses admirables par lesquelles se laisse reconnaître le Créateur, et telle est la raison pour laquelle Dieu nous les laisse voir. Mais ces êtres ne nous sont que très rarement visibles : lorsqu’ils le sont, ce n’est que pour nous convaincre de leur réalité, et nous les voyons alors comme s’ils nous apparaissaient dans notre sommeil.

Car certes, l’homme lui-même vit dans l’élément de l’air, qui nous entoure tout comme l’eau entoure les poissons ; mais les sylphes, qui vivent aussi dans l’élément de l’air, sont de nature plus subtile : nous ne pouvons pas les voir. – Ces sylphes, ou sylvestres, sont donc des esprits de l’élément air : ils partagent notre monde, mais restent invisibles. Ils se nourrissent des plantes de la forêt, sont parfois appelés « peuples de la forêt » (Waldleuten) et désignés comme les gardiens des roches qui gisent au sol. Ce sont, en somme, des esprits des forêts, ce qui justifie leur nom (du latin sylva : forêt), et leur élément attitré est l’air. [...]

Ces êtres n’ont pas d’âme ; mais s’ils s’unissent à l’homme, ils en reçoivent une, ainsi que les enfants qui naissent de cette union. Leur condition lorsqu’ils s’unissent aux hommes devient donc la même que celle de l’homme lorsqu’un lien l’unit à Dieu, car sans ce lien, de quoi l’âme nous servirait-elle ? Dieu entend ainsi montrer aux hommes que, de même que ces êtres périssent comme les bêtes sans que rien d’eux ne subsiste s’ils n’ont pas contracté d’union avec l’homme, de même l’homme, sans une union qui le lie à Dieu, meurt comme eux à la façon des bêtes.

Aussi recherchent-ils l’amour des hommes. Mais tous n’y sont pas aptes de la même façon. Les peuples des eaux y parviennent le mieux, car ce sont les plus proches de nous. Puis, très proches d’eux, viennent les [sylphes]. [...]

Dans la Philosophia de generationibus et fructibus quatuor elementorum, qui est pourtant le traité le plus long des deux [l'autre étant De Meteoris], il est très peu question des esprits élémentaires. On y trouve seulement l’idée que chaque créature prend sa nourriture dans l’élément dont elle est issue (c’était déjà le questionnement apparu à la fin du fragment De generatione hominis). [..]

Ici [dans De Méeteoris], tout au contraire, Paracelse – qui a déjà signalé que les éléments sont doubles, dotés d’un corps visible, mais aussi d’un esprit invisible qui est leur véritable essence – précise que Dieu a fait en sorte que rien ne reste vide (on reconnaît ici un thème du Liber de nymphis) et a créé, dans tous les éléments, des créatures vivantes et douées de raison ; non pas seulement des poissons dans l’eau, des taupes dans la terre, des mouches dans l’air, etc., mais aussi des créatures de nature spirituelle (inn Geistsweise) : dans l’eau, des nymphes ; dans la terre, des gnomes ; dans l’air, des lémures (Lemures) ; et dans le ciel [susbsituté au feu], des pénates (Pennates), que Paracelse appelle aussi les Superi. – Dans la mythologie romaine, les lémures sont des spectres. Quant aux pénates, il se peut que Paracelse ait emprunté leur nom à un passage des Saturnales de Macrobe. Plus loin, Paracelse va aussi appeler les esprits élémentaires en général du nom de Saganae, qui signifie « sorcières », et cela sans justifier cette nouvelle appellation.

Quoi qu’il en soit, le rôle de ces esprits est de préparer les trois principes (soufre, mercure et sel) au sein de chaque élément selon les prescriptions de Dieu [...]

Paracelse observe ensuite que Dieu a soumis toutes les créatures à l’homme (il cite le Psaume 8), mais non pas les quatre peuples élémentaires, dont ce psaume ne fait aucune mention. C’est pourquoi, ajoute-t-il, il est vain de chercher, comme le font les amateurs de magie noire, à soumettre de tels esprits à sa propre volonté, ce qui est impossible (c’est ici, curieusement, que Paracelse commence à désigner ces esprits par le terme de Saganae).

Une première différence entre ces esprits et nous autres hommes, c’est que nous sommes doués d’une âme immortelle. Eux ne le sont pas : ils ne sont doués que de raison humaine et d’industrie humaine, mais non pas d’âme humaine : ce sont donc des sortes d’animaux humains. Le Christ n’est pas mort pour eux. Et il faut les connaître pour comprendre que bien des choses qu’on attribue à la nature ne viennent pas de la nature, mais de ces esprits eux-mêmes, car Dieu est admirable dans ses œuvres.

Cela signifie-t-il que ces esprits se situent hors de la nature ? Oui… mais décidément non, puisqu’ils résident au sein des éléments, donc au sein de la nature. En effet, une autre différence entre ces esprits et nous, c’est que l’homme n’est lié à aucun des quatre éléments : il est libre de passer de l’un à l’autre. Les gnomes, au contraire, ne peuvent jouir d’aucun autre élément que le leur (la terre), et ainsi pour chacune des trois autres espèces. L’homme, contrairement à eux, se déplace sur la terre, mais non pas en elle ; sous le ciel, mais non pas à l’intérieur du ciel ; à côté de l’air (neben dem Lufft), mais non pas à l’intérieur de l’air. Dans cette mesure, il est difficile de prétendre que ces esprits se situent hors de la nature.

En revanche, une autre différence entre eux et nous, c’est que ces esprits en savent bien plus que nous sur l’élément dont ils dépendent. [...] . L’homme ne connaît la matière première que de l’extérieur. [...]


Dans le De sanguine ultra mortem, texte n° 6 dans la liste autographe de Paracelse, [...] Vient alors une digression sur le nom exact de ces esprits, qui n’est pas Nympha, mais Nymphes. Une Nympha, en effet, c’est un être de l’eau (Wasserfrawen) ; mais un Nymphes, c’est un Schröttli (terme qui désigne souvent en allemand un incube, mais ici, plutôt une sorte de lutin), appelé par certains « nain des montagnes » (Bergmenlein) ou « pygmée », précise Paracelse. Cependant son nom le plus ancien est « sylphe » (Sylphes). Un sylphe est un être humain comme les autres, mais il est supérieur à l’homme de par sa nature et ses propriétés car il peut disparaître, traverser une porte fermée, etc., comme on le lira dans le livre qui lui est consacré (ce qui est une allusion précise au Liber de nymphis). Lorsqu’un arbre saigne, ce n’est donc pas un homme qui saigne : c’est un sylphe possédé par le démon et enfermé par lui dans un arbre.

Il y a là une cohérence étymologique évidente (sylva, forêt), tout comme dans le Liber de nymphis. Mais associer les sylphes aux Schröttli, aux nains des montagnes et aux pygmées es rapproche nettement des esprits de l’élément terre, ce qui, en dépit de cette forte cohérence, entre potentiellement en contradiction avec le Liber de nymphis. Cet aspect ne permet pas de décider de l’antériorité de l’un ou l’autre traité. [...]


Enfin, dans un très bref essai « Sur la différence entre corps et esprits » (Von dem Unterscheidt der Corporum und Spirituum) [...] Les esprits du feu sont les salamandres, les esprits de l’air sont les sylvains (Sylvani), les esprits de l’eau sont les nymphes, et les esprits de la terre sont les sylphes, les pygmées et les Schröttlin, Bützlin (« petits nains ») et Bergmännlein (« nains des montagnes »). Dieu a assigné à chacun sa fonction et ce qu’il doit faire à l’homme, que ce soit en bien ou en mal.

L’association des sylphes, des pygmées et des trois noms qui les suivent apparente ce traité au De sanguine ultra mortem, où l’on trouve une association presque identique.


Le traité Sur les maladies des montagnes (Von der Bergsucht) : [...] On retrouve ici la notion de « chaos » telle qu’elle figure dans le Liber de nymphis, où Paracelse explique clairement que nous vivons dans l’élément de l’air (mais pas à l’intérieur de cet élément, à la différence des sylphes), si bien que c’est l’air qui est notre « chaos », notre espace vital, tandis que celui des gnomes, c’est la terre. [...]


Dans l’Astronomia magna, les êtres élémentaires sont classés dans la catégorie de l’inanimatum, car ils sont dépourvus d’une âme immortelle. [...]

Jusqu’à présent, le discours de l’Astronomia magna correspond à peu près à celui du Liber de nymphis, qui ajoute lui aussi aux quatre esprits élémentaires deux espèces (zwo Generationes) qui ne sont pas nées d’Adam : les géants et les « petits nains » (Zwerglen). Les géants viennent de l’espèce des sylphes (Waldtleuten), [...].

Dans le bref chapitre du Livre I de l’Astronomia magna consacré à la catégorie de l’inanimatum, on découvre aussi de nouvelles précisions sur les esprits élémentaires ; ces êtres ne sont pas nés du limus terrae, comme Adam (ceci était déjà sous-entendu dans le Liber de nymphis), mais des « spermes célestes et élémentaires » (durch die Himmlischen und Elementischen Spermata, ohn den Limum terrae) – propos exprimé plus clairement dans l’Erklärung der gantzen Astronomey, dans un chapitre parallèle à celui de l’inanimatum : ces êtres naissent, est-il dit, de la combinaison de l’influence céleste (dotée d’une « vertu fécondante ») et du sperme correspondant à leur lieu d’habitation. Ils ne sont pas des « créatures », c’est-à-dire qu’ils n’ont pas été créés par Dieu : ils sont au contraire comparables aux scarabées, qui naissent à partir du fumier de cheval (par génération spontanée), car une âme n’a été infusée par Dieu que dans la « quintessence » (autrement dit, dans la matière dont l’homme a été créé). C’est un aspect qui n’apparaît pas dans le Liber de nymphis, où rien n’est dit sur la façon dont ces êtres naissent. [...]

Dans un passage parallèle au Liber de nymphis, l’Astronomia magna précise que de tels êtres se sont à plusieurs reprises manifestés aux hommes75. Paracelse ajoute alors qu’on les a parfois pris pour des esprits ou pour des spectres (Geist oder Gespenst), surtout les vulcains et les Sylvestres (ce thème était déjà traité dans la 4e partie du Liber de nymphis).

Ces êtres peuvent se reproduire, mais non pas entre eux : cela ne peut se faire qu’entre leurs femelles et des êtres humains ; l’enfant possèdera alors une âme, qui lui viendra nécessairement du père, et non de la mère.

Paracelse revient ensuite sur la façon dont s’engendrent les esprits élémentaires. Il faut pour cela, dit-il, un père et une mère : le père est le firmament, c’est-à-dire, ici, les astres (Gestirn) – car le thème principal de l’Astronomia magna, c’est que toute chose au monde, à la fois le ciel et la terre, est gouvernée par les astres (non pas « Sterne » ou « Astra », mais le terme collectif Gestirn, qui désigne l’ensemble des étoiles) 78. Ici, Paracelse explique donc que le père de tout esprit élémentaire est le « Firmament » – autrement dit les astres –, et sa mère l’un des quatre éléments : [...]


Tentative de synthèse : Les êtres de l’air, le plus souvent appelés « sylphes », « sylvestres » ou « sylvains », sont cependant nommés « Lémures » dans le De meteoris et l’Astronomia magna. Est-ce à eux que renvoie le De generatione stultorum sous le nom de Fata ? [...]

La caractéristique la plus constante des êtres élémentaires, c’est qu’ils ne possèdent pas d’âme immortelle (excepté dans les deux premiers traités qui les mentionnent). Et il est assez clair qu’ils font partie intégrante de la nature – excepté peut-être dans le De meteoris, où une légère ambiguïté subsiste à ce propos. [...]

Le résultat est que Paracelse réduit significativement le pouvoir du Diable en ce monde et la sphère d’action de la sorcellerie. Les êtres élémentaires lui permettent d’avancer des explications d’ordre naturaliste pour des désordres attribués avant lui à la sorcellerie. Lorsque Montfaucon de Villars, en 1670, reprendra le Liber de nymphis pour le parodier, il le fera avec deux objectifs : discréditer les « sciences secrètes » dans leur ensemble, mais aussi ruiner la croyance à l’action du Démon. En parodiant Paracelse, il se montrera, sur ce plan, son plus fidèle disciple.

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Littérature :


Le Sylphe


L’aile ternie et de rosée humide, Sylphe inconnu, parmi les fleurs couché, Sous une feuille, invisible et timide, J’aime à rester caché.


Le vent du soir me berce dans les roses ; Mais quand la nuit abandonne les cieux, Au jour ardent mes paupières sont closes : Le jour blesse mes yeux.

Pauvre lutin, papillon éphémère, Ma vie, à moi, c’est mon obscurité ! Moi, bien souvent, je dis : « C’est le mystère « Qui fait la volupté ! »


Et je m’endors dans les palais magiques, Que ma baguette élève au fond des bois, Et dans l’azur des pâles véroniques Je laisse errer mes doigts.


Quand tout-à-coup l’éclatante fanfare A mon oreille annonce le chasseur, Dans les rameaux mon faible vol s’égare, Et je tremble de peur.


Mais, si parfois, jeune, rêveuse et belle, Vient une femme, à l’heure où le jour fuit, Avec la brise, amoureux, autour d’elle Je voltige sans bruit.


J’aime à glisser, aux rayons d’une étoile, Entre les cils qui bordent ses doux yeux ; J’aime à jouer dans les plis de son voile Et dans ses longs cheveux.


Sur son beau sein quand son bouquet s’effeuille, Quand à la tige elle arrache un bouton, J’aime surtout à voler une feuille Pour y tracer mon nom…


Oh ! respectez mes jeux et ma faiblesse, Vous qui savez le secret de mon cœur ! Oh ! laissez-moi, pour unique richesse, De l’eau dans une fleur.


L’air frais du soir ; au bois, une humble couche ; Un arbre vert pour me garder du jour… Le sylphe, après, ne voudra qu’une bouche Pour y mourir d’amour !


Charles Dovalle, "Le Sylphe" in Poésies de feu, 1830.

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Le Sylphe


Ni vu ni connu Je suis le parfum Vivant et défunt Dans le vent venu !


Ni vu ni connu Hasard ou génie ? À peine venu La tâche est finie !


Ni lu ni compris ? Aux meilleurs esprits Que d’erreurs promises !


Ni vu ni connu, Le temps d’un sein nu Entre deux chemises !


Paul Valéry, "Le Sylphe" in Charmes, 1921.

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