Les Silvanectes
- Anne

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Sources antiques :
Pline, Histoire naturelle, IV, 106 :
"Au Scaldis, l'extérieur est habité par les Texuandres, divisés en plusieurs peuplades ; puis viennent les Ménapes, les Morins, la limite des Marsaques, attenants au bourg appelé Gesoriacum ; les Bretons, les Ambiens, les Bellovaques ; dans l'intérieur, les Catosluges, les Atrébates, les Nerviens, libres ; les Véromanduens, les Suécons, les Suessions, libres ; les Ulmanectes, libres ; les Tongres, les Sunuques, les Frisiavons, les Betases, les Leuques, libres ; les Trévires, libres auparavant, alliés maintenant ; les Lingons, alliés ; les Rèmes, alliés ; les Médiomatriques, les Séquanes, les Rauriques, les Helvétes : les colonies Équestris et Raurica ; sur le Rhenus, peuplades germaniques habitant cette province : les Némètes, les Triboques, les Vangions ; puis les Ubiens, la colonie des Agrippinenses, les Gubernes, les Bataves, et ceux dont nous avons parlé à propos des îles du Rhenus."
Localisation :
Michel Roblin, auteur d'un article intitulé "Les limites de la civitas des Silvanectes." (In : Journal des savants, 1963, n° pp. 65-85) tente de délimiter le territoire des Silvanectes :
"[...] L'inscription romaine du château de Senlis, découverte et étudiée par M. André Piganiol, attire notre attention sur la civitas des Silvanectes, dont l'existence est maintenant attestée dès la fin de l'année 48 de notre ère. Avant d'essayer une reconstitution de la vie urbaine et rurale dans cette région à l'époque gallo-romaine, il nous a semblé utile de préciser les limites de la civitas, d'estimer l'importance de sa superficie et de la situer au milieu de ses voisines de la Belgique et de la Lyonnaise.
[...]
Nous pouvons donc raisonnablement tracer maintenant les frontières du terroir silvanecte, à l'époque gallo-romaine, frontières préservées par l'évêque de Senlis jusqu'à la chute de l'Ancien régime.
Ce terroir était donc très exigu, 500 kilomètres carrés, et cette médiocrité territoriale est accentuée par les grandes dimensions des terroirs des Bellovaques et des Suessions, dix fois plus considérables, et dépassant 5.000 kilomètres carrés, tandis que les Parisii et les Meldes, civitates d'une superficie très normale, apparaissent comme des géants à côté des Silvanectes.
A cette médiocrité territoriale, l'examen géographique et topographique ajoute une infériorité stratégique manifeste. Les bords de l'Oise, distants parfois d'une lieue à peine, sont interdits aux Silvanectes, et de ce fait les embouchures de leurs propres cours d'eau, des ruisseaux à vrai dire plutôt que des rivières, la Thève et la Nonette. Les sources mêmes de celle-ci et de son affluent principal, la Launette, échappent également à Senlis et sont possédées par les Meldes. Sur les rives de l'Authonne, l'infériorité est moins flagrante, les Silvanectes dépassent même parfois la rivière du côté de Pondron et de Morienval, mais les Suessions sont maîtres de son confluent avec l'Oise, à Verberie, et d'une large enclave, du côté de Béthisy, leur permettant de contrôler, sur les deux rives, la voie antique de Soissons à Senlis, non loin de Champlieu. Nous trouvons même ici le seul témoignage gallo-romain susceptible de nous aider à tracer les limites de la civitas : les milliaires mis au jour à Orrouy, diocèse de Soissons, ont des distances calculées à partir de cette capitale des Suessions, la frontière ne semble donc pas avoir été modifiée sur la rive droite de l'Authonne, déjà suessionne à Orrouy dans l'Antiquité.
Le relief, comme l'hydrographie, désavantage les Silvanectes. Les Bellovaques tiennent presque toutes les hauteurs qui commandent le plateau constituant l'essentiel du terroir de Senlis : le mont de Saint-Christophe et le mont Pagnotte notamment qui sont d'excellents belvédères, la butte du Camp de César à l'embouchure de la Nonette. Les Suessions occupent le Longmont au-dessus de Verberie et le mont Béthizoy, neutralisant ainsi les Silvanectes à Saintines, où ils atteignent presque les bords de l'Oise ; la butte de Montigny, qui commande les confins orientaux de la civitas, est également possédée par Soissons. Une situation moins désavantageuse se constate du côté de Paris, et la butte de Montmélian, dont l'importance religieuse supposée pourrait être le résultat d'une situation stratégique favorable, appartenait, de justesse, à Senlis, il est même possible que la civitas se soit avancée jusqu'à Louvres. Les Meldes enfin, postés sur la butte de Dammartin-en-Goële complétaient l'encerclement jusqu'aux sources de la Nonette, au pied du plateau de Nanteuil-le-Haudouin. Terroir exigu, stratégiquement défavorisée, la civitas possédait-elle des avantages économiques capables d'équilibrer ce bilan négatif ?
La majeure partie de la région est constituée de la même couche de calcaire grossier, d'époque tertiaire, que le Soissonnais. Il est recouvert d'un limon d'origine éolienne convenant à la culture des céréales, mais souffre facilement de sécheresse ; les habitats ont ainsi recherché les pentes supérieures des vallons et les buttes-témoins, couronnées par les sables infertiles et par les grès qui nous les ont conservées, mais ceinturées à leur base de glaises et de marnes, avec des sources abondantes et pérennes. En somme, canton fertile, mais qui à une époque d'agriculture extensive ne permettait pas de nourrir une population d'une densité supérieure à celle des régions voisines. Nous sommes donc obligés d'admettre la faiblesse numérique des Silvanectes, et du même coup leur subordination originelle."
Stephan Fischtl, auteur de Les Peuples gaulois - IIIe - Ier s. av. J.-C. (Éditions Errance, 2004) confirme l'hypothèse de Michel Roblin :
"Les Meldes et les Silvanectes : Les Meldes et les Silvanectes sont deux civitates qui ne sont pas mentionnées dans les premiers livres de la Guerre des Gaules. Les Meldes n'apparaissent qu'une fois, au livre V (César, BG V, 5, 2). On pourrait envisager que cette civitas de faible importance ait échappé à César, mais il est plus vraisemblable qu'elle soit apparue suite au démantèlement de la civitas des Suessions. Les Silvanectes, quant à eux, apparaissent pour la première fois sur une inscription romaine, dédicace à l'empereur Claude qui date de l'année 48 apr. J.-C. (Roblin 1971 ; Piganiol 1961). Leur autonomie est probablement également à mettre en relation avec l'effondrement des Suessions. Nous avons là un bel exemple de la recomposition des civitates par Rome qui avait déjà commencé avec César. Meldes et Silvanectes formaient sans doute originellement des pagi suessions, ensuite détachés de leur civitas."
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Étymologie :
Michel Roblin, auteur d'un article intitulé "Les limites de la civitas des Silvanectes." (In : Journal des savants, 1963, n° pp. 65-85) fait le point sur l'origine de l'ethnonyme silvanecte :
"[...] Le nom des Silvanectes confirme donc les données négatives de l'histoire et la sylviculture, mais nous pouvons heureusement l'utiliser dans une toute autre direction avec une précision augmentée. Depuis longtemps, deux celtisants, Joseph Vendryes et Henri d'Arbois de Jubainville, s'étaient prononcés sur la question, mais leur étude, intercalée au milieu d'autres considérations d'ordre purement grammatical, n'avait pas éveillé l'attention. Elle n'avait pas échappé toutefois à un linguiste américain de passage à Senlis et auteur d'un article toponymique paru dans le bulletin archéologique local.
Les trois érudits fournissent de l'ethnique une explication différente, mais tombent d'accord sur le point principal : le premier terme de la composition suppose un gaulois *selva, apparenté au vieil irlandais selb, à l'irlandais moderne sealbh et au gallois helw, avec la même signification, propriété, possession, et non pas sylve et forêt ainsi que le supposait Camille Jullian.
[...]
Joseph Vendryes admet les deux formes Selvanectes et Silvanecti, en celtique au singulier Selvanectis et Selvanectos, la première plus archaïque, par suite de l'évolution fréquente en celtique tendant à la substitution en grammaire des thèmes en -ti- aux primitifs thèmes en -to-. Rappelant l'ethnique Atrebates, rapproché de l'irlandais atreba « il s'installe, il possède, il séjourne », il voit dans Selvanectis une composition dont le second terme -nectis ne serait autre chose que le participe de la racine verbale indo-européenne ayant donné en latin nanciscor et nactus, ce dernier avec le sens actif « qui a obtenu, conquis », comme tac/tus « qui se tait » et potus « qui a bu ». Les Silvanectes auraient été à l'origine, non pas des pâtres ou des propriétaires jaloux, mais plutôt des clients qui auraient obtenu finalement la propriété de leurs terres. L'étymologie proposée par M. Vendryes nous a paru plus satisfaisante que les deux autres et nous avons essayé de la préciser. Elle tendrait à donner à selva un sens abstrait, juridique, la propriété, le droit à la propriété, à la possession ; le peuple de Senlis aurait donc acquis ce droit, serait parvenu à ce stade juridique, le second terme indiquant un effort, l'aboutissement d'une lutte, une victoire pacifique ou brutale.
Si nous recherchons les termes apparentés dans les autres dialectes indoeuropéens, le groupe germanique nous offre le gothique sïlba, soi-même, apparenté à l'anglais self, à l'allemand selb et selbst, issu selon les germanistes d'un terme du germanique ancien ayant exactement le même sens que le celtique *selva. Il s'agit donc bien d'un vocable du vieux lexique protohistorique et Vendryes trouve une expression identique à Silvanectes dans les strophes du Rig-Veda. Comme le gothique silba est rattaché au pronom personnel sïk, en allemand sich, c'est-à-dire à toute la série indo-européenne qui a donné en latin les pronoms se, sui et sibi et l'adjectif suus, la possession et la propriété paraissent intimement liées à la personnalité et à l'autonomie. Il est légitime d'envisager en germanique comme en celtique une notion de propriété et de possession qui n'aurait pas été limitée concrètement au sol et aux troupeaux, mais plus abstraite, voisine de la liberté et de l'indépendance, non seulement économique, mais plus générale et plus imprécise, les emplois de l'anglais self donneraient un certain poids à cette conception."
Toponymie :
Dans Les noms de lieu de la France : leur origine, leur signification, leurs transformations (Éditions Champion, 1920) Auguste Honoré Longnon, Paul Georges François Joseph Marichal et Léon Mirot expliquent l'origine du nom de la ville de Senlis :
"Neuf noms de villes sur douze, dans la Seconde Belgique, sont empruntés aux peuples gaulois : Rémi, Suessiones, Catalauni ou Catuellauni, Veromandui, Atrebates, Silvanectes, Bellouaci, Ambiani et Morini.
[...]
Silvanectes, substitué à Augustomagus, s'est réduit, dès l'époque mérovingienne, à Selnectis. dont une métathèse fît Senlectis : de là le nom moderne Senlis (Oise). Au moyen âge le territoire de Senlis était appelé le Sellentois.
[...]
A Senlis enfin, on a retrouvé, vers 1866, les restes d'un amphithéâtre dans un lieu appelé Fontaine des Reines, ce qu'on serait tenté d'interpréter dans le sens de « fontaine des grenouilles », alors qu'il conviendrait d'écrire « fontaine d'Airaine », conformément à la dénomination fons arenarum employée dans les chartes latines du moyen âge : c'est uniquement sur les indices fournis par ce vocable que le Comité archéologique de Senlis avait entrepris la recherche de cet amphithéâtre jusqu'ici inconnu des archéologues."
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Postérité :

La Brasserie Saint-Rieul, qui se situe à Trumilly dans l’Oise, a trouvé l’inspiration et le nom d'une des bières qu'elle propose dans l’histoire de sa région. En effet, elle a choisi le nom de la tribu gauloise des Silvanectes qui peuplait cette région pour baptiser cette blonde triple de 8°.
Il s'agit d'une bière à l’étiquette sobre, qui présente une reproduction d’un statère en Or et sur laquelle on peut lire les mots suivants : « Courageux et habiles, ils maîtrisaient le maniement de l’épée, la frappe des statères en or, et la culture de l’orge. C’est avec cette dernière qu’était concoctée pour chaque grande occasion une cervoise spéciale… »
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