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Les Crustacés

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 27 févr. 2020
  • 15 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 févr.




Étymologie :


Étymol. et Hist. 1713 (A. de Boisregard, Traité des Alimens de Caresme, I, p. 338 d'apr. Arveiller ds R. Ling. rom. t. 28, pp. 317-318). Empr. au lat. des naturalistes crustaceus (dér. du lat. crusta, v. croûte), mot créé par Th. Gaza dans sa version lat. d'Aristote De Animalibus libri, latine, interprete Theodoro Gaza, 1476 pour traduire le gr. μ α λ α κ ο ́ σ τ ρ α κ ο ς « à coquille molle » (Arveiller, op. cit.).


Lire également la définition du nom crustacé afin d'amorcer la réflexion symbolique.




Vertus médicinales :


Dans "Les Crustacés dans la matière médicale européenne au XVI e siècle" (in : Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, Vol. 18, No. 1, janvier-mars 1965, pp. 55-71) Mirko D. Grmek et Danièle Guinot s'intéressent aux croyances relatives aux crustacés :


Dans l'esprit de la médecine galénique, pour connaître la valeur alimentaire et thérapeutique d'une substance, il fallait tout d'abord en déterminer les qualités intrinsèques, son « tempérament ». A cet égard et en ce qui concerne les Crustacés, tous les auteurs de la Renaissance partagent l'opinion d'Hippocrate selon laquelle ces animaux sont froids et humides. Quelques rares médecins soutiennent seulement que le tempérament du Homard, qui, à la cuisson, devient d'un rouge si vif, pourrait être chaud.

Il est généralement admis, comme l'affirment les auteurs classiques, que la chair des Crabes est très difficile à digérer, mais qu'elle est très nourrissante.

De ces constatations se déduisent facilement les principales règles diététiques adoptées autrefois. Les Crustacés sont recommandés pour la nourriture des personnes amaigries et desséchées, convalescentes ou faibles ; par contre, ils sont défendus à ceux qui souffrent de coliques intestinales ou qui ont un estomac fragile. Selon Galien, les Crustacés bouillis dans l'eau sont un aliment fortifiant pour les mal-portants, mais doivent être évités par les obèses qui veulent suivre un régime d'amaigrissement. En réfrigérant et en diluant les humeurs du corps, ils conviennent dans les cas de fièvre chronique ou intermittente.

Une ancienne recommandation diététique nous frappe particulièrement, car elle est conforme à nos connaissances actuelles : la consommation des Crustacés est défendue aux goutteux. Cette règle remonte à Alexandre de Tralles (VIe siècle).

Selon Aldrovandi et d'autres médecins de son temps, il faut, dans l'alimentation, donner la préférence aux Crustacés pleins de suc et de graisse ; les meilleurs sont ceux qui ont été capturés à la pleine lune, dans les mois d'automne et d'hiver. Rappelons à ce propos le dicton médiéval : Mensibus in quibus est R, non debes comedere Cancer. Les spécimens les plus gras étant les plus appréciés on comprend aisément que les femelles ovigères constitue les morceaux de choix les plus estimés.

[...]

Sans aucun doute, la plus importante utilisation des Crustacés (bien que, évidemment, inefficace) consistait dans le traitement des personnes mordues par un chien enragé. De Dioscoride jusqu'à Andrea Bacci (mort en 1600), qui écrivit une étude particulière sur le traitement de la rage (1586), les Crustacés sont loués comme un véritable spécifique contre cette maladie et comme un « médicament miracle » (remedium mirabile), contre les morsures de serpents et contre les piqûres d'araignées et de scorpions.

Contre la morsure d'un chien enragé, il fallait avaler, délayé dans le vin, de la poudre de Crabe fluviatile calciné. Pour la préparation de ladite poudre, la prescription la plus courante était celle de Galien : une partie d'encens, cinq parties de poudre de gentiane et dix parties de cendre de Crabe.

[...]

Selon Hippocrate et Dioclès de Caryste, les parties dures, la chair et le jus des Crustacés ont des propriétés diurétiques. Et par la suite, tout au long des siècles, ces animaux furent employés pour le traitement de la plupart des maladies des voies urinaires, et notamment de la lithiase rénale et vésicale. Alexandre Benedetti écrit que le Crabe marin ajouté au lait de la mère ou de la nourrice guérit les troubles de la miction chez le nourrisson. Jérôme Cardan conseille de soigner la maladie de la pierre par l'ingestion de jus d'Écrevisses broyées. D'après d'autres, il convient mieux d'expurger les calculs rénaux avec de la cendre de carapaces de Crabes ou de rostres de Langoustes. Pour le même usage, c'est surtout la poudre de lapilli, dont il sera question plus loin, qui est appréciée.

En outre, les médecins d'autrefois croyaient que la chair cuite et la cendre des Crustacés étaient des purgatifs. Par exemple, contre les ténesmes et pour la purge, Gesner cite un remède populaire dont le composant principal est formé par des parties de Crabes. Ces derniers sont envisagés aussi, par exemple par Alexandre Benedetti et par Antoine Brasavola, comme moyen d'arrêter la dysenterie.

L'utilisation relativement fréquente des Crustacés en gynécologie et dans l'art obstétrical se rattache à une très vieille tradition, dont l'expression se trouve dans le traité pseudo-hippocratique sur les maladies des femmes. On recommande les Crustacés notamment dans la thérapeutique des fleurs blanches et après l'accouchement, pour accélérer l'évacuation des lochies. L'odeur des Crabes est censée faciliter l'expulsion du fœtus mort. L'emploi des Crustacés est préconisé aussi dans le traitement du cancer des organes féminins.

Le « pouvoir extractif » des Crustacés ne se limite pas à attirer le fœtus mort hors du ventre de la mère, mais se manifesterait également dans l'extraction de toutes sortes de corps étrangers. Un onguent préparé à partir d'Écrevisses est appliqué localement pour retirer les pointes de flèches, les clous et les épines. Dans le même but, on utilise des cataplasmes faits de la chair de Crabes. Est-ce la forme de la pince, organe le plus marquant de ces animaux, qui, dans le sens de la doctrine des signatures, a suggéré cet emploi thérapeutique.

Passons rapidement en revue quelques autres maladies pour les soins desquelles, dans la littérature de la Renaissance, les Crabes sont encore indiqués. Cardan vante les bienfaits de la décoction de queues et de chélipèdes d'Écrevisses dans l'eau d'orge pour la cure de l'empyème du thorax. En général, les Crustacés peuvent être appliqués, disaient les anciens auteurs, dans tous les cas d'ulcères purulents, et en particulier contre l'anthrax. Selon,Mattioli, les Cancres de rivière brûlés, pilés, incorporés à du miel et appliqués sous forme de liniment résolvent les écrouelles. Les Crabes broyés dans le vin et appliqués sur les gencives facilitent la dentition des enfants. La cendre de Crustacés est prescrite dans les maux de dents. Contre la céphalée, Alexandre Benedetti recommande les exhalations d'Écrevisses : cuites, broyées, pilées, puis augmentées d'huile de courge, de violette ou de rose, elles sont mises sous le nez du malade. Les Crabes broyés sont utilisés en gargarisme contre l'angine. Selon le témoignage de Conrad Gesner, les Écrevisses servirent comme principal remède dans une dangereuse inflammation de la langue et de la gorge (diphtérie ?) qui, au début du XVIe siècle, sévit en épidémie dans l'armée allemande. Par ailleurs, on fait usage des Crustacés dans les cas de fièvre quarte, dans la cardialgie et même pour la prévention de l'attaque épileptique. Leur cendre est également considérée comme une médication de la gale.

Selon les auteurs du XVIe siècle, de même façon que l'ingestion de Crustacés nourrit l'ensemble du corps, leur absorption par la peau nourrit et renforce les membres sur lesquels ils sont appliqués. Il est donc recommandé de se servir d'onguents et de cataplasmes contenant des parties de Crustacés pour redonner de la vigueur aux membres affaiblis et atrophiés. Gesner donne la prescription détaillée pour un tel onguent : broyer des Écrevisses vivantes, les mélanger à de la bile de veau et ajouter ensuite de l'huile d'olive et de l'huile de laurier et, quand est obtenue la consistance désirée, en frictionner le membre malade. Walter Ryfï propose dans le même but l'emploi d'un liquide produit par la « distillation » d'Ecrevisses dans une cornue. Bartholomée de Montagnana (mort en 1470) mentionne déjà un tel distillât obtenu arte chymica à partir d'Ecrevisses et de Crabes. Nous retrouvons cette préparation, sous le nom de Krebswasser, dans l'Herbier de Lonitzer. A ce liquide est attribué le pouvoir de régénérer les membres atrophiés, de soulager les douleurs rhumatismales et même de guérir la gangrène.

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Il était généralement admis que les Crustacés d'eau douce étaient, du point de vue pharmacologique, supérieurs aux formes marines. Cette croyance avait son principal support dans l'autorité de Dioscoride et de Galien, qui attribuaient aux Crustacés marins les mêmes propriétés thérapeutiques qu'aux Crustacés dulçaquicoles, mais à un beaucoup plus faible degré.

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Dans la médecine populaire des temps modernes, les Crustacés sont utilisés parfois dans des buts qui peuvent être sanctionnés par nos connaissances scientifiques actuelles (par exemple contre le goitre ou dans le cas de certaines avitaminoses) mais précisément ces indications, chose curieuse, ne sont pas mentionnées par les anciens auteurs. Nous croyons donc avoir démontré que ce n'est pas l'expérience qui amena nos ancêtres à employer les Crustacés pour telle ou telle maladie, mais que cet usage était le fruit de considérations philosophiques, astrologiques, magiques. Par le biais de l'emploi thérapeutique des Crustacés, nous avons pu entrevoir certaines caractéristiques de la pensée basée sur des analogies et non encore consciente de la méthode expérimentale.

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Symbolisme :

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Littérature :


X. Crustacés. — la guerre et l’intrigue


Si l’on visite d’abord notre riche collection des armures du moyen âge, et qu’après avoir contemplé ces pesantes masses de fer dont s’affublaient nos chevaliers, on aille immédiatement au Musée d’histoire naturelle voir les armures des crustacés, on a pitié des arts de l’homme. Les premières sont un carnaval de déguisements ridicules, encombrants et assommants, bon pour étouffer les guerriers et les rendre inoffensifs. Les autres, surtout les armes des terribles décapodes, sont tellement effrayantes, que, si elles étaient grossies seulement à la taille de l’homme, personne n’en soutiendrait la vue ; les plus braves en seraient troublées, magnétisés de terreur.

Ils sont là, tous en arrêt, dans leurs allures de combat, sous ce redoutable arsenal, offensif et défensif, qu’ils portaient si légèrement, fortes pinces, lances acérées, mandibules à trancher le fer, cuirasses hérissées de dards qui n’ont qu’à vous embrasser pour vous poignarder mille fois. On rend grâce à la nature qui les fit de cette grosseur. Car qui aurait pu les combattre ? Nulle arme à feu n’y eût mordu. L’éléphant se fût caché ; le tigre eût monté aux arbres ; la peau du rhinocéros ne l’eût pas mis en sûreté.

On sent que l’agent intérieur, le moteur de cette machine, centralisé dans sa forme (presque toujours circulaire), eut par cela seul une force énorme. La svelte élégance de l’homme, sa forme longitudinale, divisée en trois parties, avec quatre grands appendices, divergents, éloignés du centre, en font, quoi qu’on dise, un être très faible. Dans ces armures de chevaliers, les grands bras télégraphiques, les lourdes jambes pendantes, donnent la triste impression d’un être décentralisé, impuissant et chancelant, qu’un choc léger couchait par terre. Au contraire, chez le crustacé, les appendices tiennent de si près et si bien à la masse ronde, courte, ramassée, que le moindre coup qu’il donna fut donné par toute la masse. Quand l’animal pinça, piqua, trancha, ce fut de tout son être, qui, même au bout de son arme, avait sa complète énergie.


Il a deux cerveaux (tête et tronc) ; mais, pour se serrer, obtenir cette terrible centralisation, l’animal a pris un parti, c’est de n’avoir pas de cou, d’avoir sa tête dans son ventre. Merveilleuse simplification. Cette tête unit les yeux, les palpes, les pinces et les mâchoires. Dès que l’œil perçant a vu, les palpes tâtent, les pinces serrent, les mâchoires brisent, et derrière elles, sans intermédiaire, l’estomac, qui lui-même a une machine pour broyer, triture et dissout. En un moment tout est fini, la proie disparue, digérée.

Tout est supérieur en cet être :

Les yeux voient devant et derrière. Convexes, extérieurs, à facettes, ils sont à même d’embrasser une grande partie de l’horizon.

Les palpes ou antennes, organes d’essai, d’avertissement, de triple expérimentation, ont le tact au bout, à la base de l’ouïe, l’odorat. Avantage immense que nous n’avons pas. Que serait-ce si la main humaine flairait, entendait ? Combien notre observation serait rapide et d’ensemble ! Dispersée entre trois sens qui travaillent séparément, l’impression par cela est souvent inexacte, ou s’évanouit.

Des dix pieds (du décapode), six sont des mains, des tenailles, et, de plus, par l’extrémité, ce sont des organes de respiration. Le guerrier se tire ici par un expédient révolutionnaire du problème qui a tant embarrassé le pauvre mollusque : « Respirer, malgré la coquille. » Il a répondu à cela : « Je respirerai par le pied, la main. Cet endroit faible où je pourrais donner prise, je le mets dans l’armée de guerre. Et qu’on vienne l’attaquer là ! »


Leurs seuls ennemis redoutables sont la tempête et le rocher. Peu voyagent en haute mer, peu au fond. Ils sont presque tous au rivage à guetter des proies. Souvent, pendant qu’ils sont là à attendre que l’huître bâille pour en faire leur déjeuner, la mer grossit, les prend, les roule. Leur armure fait leur péril. Dure, sans élasticité, elle reçoit tous les chocs à sec, rudement et de manière cassante. Leurs pointes aux pointes du roc s’écachent, éclatent, se brisent. Ils ne s’en tirent que mutilés. Heureusement, comme l’oursin, ils peuvent se réparer, substituer au membre brisé un membre supplémentaire. Ils comptent tellement là-dessus, que, pris, eux-mêmes ils se cassent un membre pour se délivrer.

Il semble que la nature favorise spécialement des serviteurs si utiles. Contre son infini fécond, elle a dans les crustacés un infini d’absorption. Ils sont partout, sur toutes plages, aussi diversifiés que la mer. Ses vautours goëlands, mouettes, partagent avec les crustacés la fonction essentielle d’agents de la salubrité. Qu’un gros animal échoue, à l’instant l’oiseau dessus, le crabe dessous et dedans travaillent à le faire disparaître.


Le crabe minime et sauteur qu’on prendrait pour un insecte (le talitre) occupe les plages sablonneuses, habite dessous. Qu’un naufrage jette en quantité les méduses ou autres corps, vous voyez le sable onduler, se mouvoir, puis se couvrir des nuées de ces croque-morts danseurs, qui fourmillants, sautillants, approprient gaiement la plage, s’efforçant de balayer tout entre deux marées.

Grands, robustes, pleins de ruse, les crabes ou cancres sont un peuple de combat. Ils ont si bien l’instinct de guerre, qu’ils savent employer jusqu’au bruit pour effrayer leurs ennemis. En attitude menaçante, ils vont au combat, les tenailles hautes et faisant claquer leurs pinces. Avec cela, circonspects devant une force supérieure. Au moment de la basse mer, du haut d’un roc, je les voyais. Mais, quoique je fusse bien haut, dès qu’ils se sentaient regardés, l’assemblée battait en retraite, les guerriers, courant de travers, comme ils font, en un moment, rentraient chacun sous sa guérite. Ce ne sont pas des Achille, mais plutôt des Annibal. Dès qu’ils se sentent forts, ils attaquent. Ils mangent les vivants et les morts. L’homme blessé a tout à craindre. On conte qu’en une île déserte ils mangèrent plusieurs des marins de Drake, assaillis, accablés de leurs grouillantes légions.

Nul être vivant ne peut les combattre à armes égales. Le poulpe géant qui étouffe le plus petit crustacé y risque ses tentacules. Le poisson le plus glouton hésite pour avaler un être si épineux.


Dès que le crustacé grossit, il est le tyran, l’effroi des deux éléments. Son inattaquable armure est en état d’attaquer tout. Il multiplierait à l’excès, romprait la balance des êtres, s’il n’avait dans cette armure son entrave et son danger. Fixe et dure, ne prêtant pas aux variations de la vie, elle est pour lui une prison.

Pour s’ouvrir, à travers ce mur, la voie de la respiration, il a dû en placer la porte dans un membre casuel qu’il perd fréquemment, la patte. Pour faire place à la croissance, à l’extension progressive de ses organes intérieurs, il faut, chose si dangereuse ! que la cuirasse, amollie par moments et flasque, ne soit qu’une peau. Elle n’admet un tel changement qu’en se dépouillant, se pelant, jetant une partie d’elle-même. Mue complète. Les yeux, les branchies qui leur tiennent lieu de poumons, la subissent, comme tout le reste.


C’est un spectacle de voir l’écrevisse se renverser, s’agiter, se tourmenter, pour s’arracher d’elle-même. L’opération est si violente, qu’elle y brise quelquefois ses pattes. Elle reste épuisée, faible, molle. En deux ou trois jours, le calcaire reparaît, cuirasse la peau. Le crabe n’en est pas quitte ainsi ; il lui faut beaucoup de temps pour reprendre sa carapace. Et jusque-là tous les êtres, les plus faibles, en font curée. La justice et l’égalité reviennent ici terribles. Les victimes ont leur revanche. Le fort subit la loi des faibles, tombe à leur niveau, comme espèce, au grand balancement de la mort.

Si l’on ne mourait qu’une fois ici-bas, il y aurait moins de tristesse. Mais tout être qui a vie doit mourir un peu tous les jours, c’est-à-dire muer, subir la petite mort partielle qui renouvelle et fait vivre. De là un état de faiblesse et aussi de mélancolie qu’on n’avoue pas facilement. Mais que faire ? L’oiseau, qui change de plumage par saison, est triste. Plus triste la pauvre couleuvre à son grand changement de peau. La personne humaine aussi mue de peau et de tout tissu, par mois, par jour, par instants, elle perd un peu d’elle-même incessamment, doucement. Elle n’en est pas abattue, elle est seulement affaiblie, dans un moment vague et rêveur, où pâlit la flamme vitale pour revenir plus lucide.

Combien la chose est plus terrible chez l’être où tout doit changer à la fois, la charpente se disjoindre, l’inflexible enveloppe s’écarter, s’arracher ! Il est accablé, assommé, défaillant, absent de lui-même, livré au premier venu.

Il est des crustacés d’eau douce qui doivent mourir ainsi vingt fois en deux mois. D’autres (des crustacés suceurs) succombent à cette fatigue, ne peuvent pas se refaire les mêmes, mais se déforment et perdent le mouvement. Ils donnent, pour ainsi dire, leur démission d’êtres chasseurs. Ils cherchent lâchement une vie paresseuse et parasitique, un honteux abri aux viscères des grands animaux, qui, malgré eux, les nourrissent, s’épuisent à leur profit, quêtent et travaillent pour eux.


L’insecte, dans sa chrysalide, paraît s’oublier, s’ignorer, rester étranger aux souffrances, on dirait plutôt jouir de cette mort relative, comme un nourrisson dans le berceau tiède. Mais le crustacé, dans la mue, se voit, se sait tel qu’il est ; précipité tout à coup de la vie la plus énergique à une déplorable impuissance. Il semble effaré, éperdu. Tout ce qu’il sait faire, c’est de passer sous une pierre, d’attendre tremblant. N’ayant jamais rencontré d’ennemi sérieux ni d’obstacle, dispensé de toute industrie par la supériorité de ses armes terribles, au jour où elles lui manquent, il n’a nulle ressource. L’association pourrait le protéger peut-être si la mue ne venait pour tous, et si chacun à ce moment n’était également désarmé, hors d’état de protéger les malades, l’étant lui-même. On dit pourtant qu’en certaines espèces le mâle veut défendre sa femelle, la suit, et que, si on la prend, les époux sont pris tous les deux.

Cette terrible servitude de la mue, l’âpre recherche de l’homme (de plus en plus roi des rivages), enfin la disparition d’espèces antiques qui les nourrissaient richement, ont dû amener pour eux une certaine décadence. Le poulpe, qui n’est bon à rien, qu’on ne chasse ni ne mange, a bien déchu de taille et de nombre. Combien plus le crustacé, dont la chair est si excellente, et dont toute la nature a le goût et l’appétit !

Ils ont l’air de le savoir. Ceux d’entre eux qui sont les moins forts imaginent, on ne peut dire des arts pour se protéger, mais de grossières petites fraudes. Ils s’ingénient et s’intriguent. Ce dernier mot est le vrai. Ils font l’effet d’intrigants, de gens déclassés, qui, sans métier avouable, vivent d’expédients, de ressources peu choisies. Factotums bâtards, ni chair, ni poisson, ils s’arrangent un peu de tout, des morts, des mourants, des vivants, parfois d’animaux terrestres. L’Oxystome se fait un masque, une visière et vole la nuit. Le Birgus, le soir venu, quitte la mer, va à la maraude, monte même sur les cocotiers, mange des fruits, ne trouvant mieux. Les Dromies se dissimulent en se faisant un habit de corps étrangers. Le Bernard-l’ermite, qui ne peut pas achever de durcir sa carapace, imagine, pour garder mieux la partie qui reste molle, de se faire un faux mollusque. Il avise une coquille bien à sa taille, mange l’habitant, s’accommode du logis volé, si bien qu’il le porte avec lui. Le soir, dans ce déguisement, il va aux vivres : on l’entend, on le reconnaît, le pèlerin, au bruit de sa coquille, qu’il ne peut s’empêcher de faire en boitant et trébuchant.

D’autres enfin, plus honnêtes, découragés du mouvement et des combats de la mer, se laissent gagner à la terre, moins guerrière et moins agitée. L’hiver, et presque toujours, ils l’habitent, y font des terriers. Peut-être ils changeraient tout à fait, et se constitueraient insectes, si la mer ne leur restait chère, comme leur patrie d’amour. De même qu’une fois par an les douze tribus d’Israël s’en allaient à Jérusalem pour la fête des Tabernacles, on voit sur certaines plages ces fidèles enfants de la mer qui s’en vont, en corps de peuple, lui présenter leurs hommages, lui confier leurs tendres œufs, à cette grande et bonne nourrice, et recommander leurs petits à celle qui berça leurs aïeux.


Jules Michelet, La Mer, X. Crustacés, la guerre et l'intrigue, 1874.

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Le Prix du quai des orfèvres 2024, intitulé Ne me remerciez pas (Librairie Arthème Fayard, 2023) de Martial Caroff propose une arme du crime qui sort de l'ordinaire :


L'autopsie a eu lieu ? interrogea Lerefait ?

Ce matin. J'y ai assisté. Cervelle ravagée ! Mais on connaissait déjà la cause des troubles grâce à l'analyse d'échantillons prélevés in vivo sur le malade.

Diagnostic ?

— Intoxication alimentaire ! Le gars se serait goinfré de crustacés pas frais. Enfin, c'est la première hypothèse qui a été lancée...

— Ce qui a bien entendu justifié une enquête criminelle de ton service, rigola Varenne. M'étonne pas que nous ne pouvez plus prendre vos congés, dans le 9-2 si on vous charge des diarrhées dues aux fruits de mer avariés. Bon, trêve de plaisanteries ! Qu'est-ce qu'on fout ici ?

Martin ne s'offusqua pas. Il en avait aussi sous la semelle :

— Notre section criminelle a été saisie dès les premiers résultats d'analyse, trois jours après l'effondrement public du quidam. La toxine détectée l'a été en telle quantité qu'une cause naturelle est absolument exclue. C'est un empoisonnement !

— Assassinat au jus de langoustine ? Ca commence à me plaire !

[...]

— Dès que nous avons eu connaissance des symptômes, nous avons supputé une intoxication alimentaire par ingestion de fruits de mer contaminés. Des échantillons stomacaux ont aussitôt été confiés pour analyses à un labo spécialisé dans la surveillance sanitaire des coquillages. Ils ont détecté un taux effarant d'acide domoïque, une phycotoxine amnésiante que l'on trouve dans les crustacés contaminés par une algue microscopique... Attendez !

Il consulta ses notes :

— Il s'agit de la diatomée Pseudo-nitzchia, lut-il. La quantité phénoménale de toxines mesurée dans les prélèvements nous a permis d'exclure toute cause naturelle, même si l'enquête a démontré que la victime a consommé un plat de fruits de mer l'avant-veille des premiers symptômes neurologiques, le 21 mars.

[...]

— Enfin, soyons un peu sérieux ! explosa-t-il enfin. Un empoisonnement aux... comment vous dites ? Phycotoxines ?

— Oui, c'est le terme générique pour les toxines produites par les algues.

— Qui pourrait avoir une idée tordue comme ça ? Un savant fou ? Quant à la substance, je suppose qu'elle ne doit pas se trouver dans les rayons des parapharmacies... Vous êtes bien certain qu'une bonne ventrée de moules naturelles, un peu polluées par la vie, n'aurait pas pu produire vos effets marrants, là ?

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