Les Arvernes
- Anne

- 25 févr.
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Dernière mise à jour : 28 févr.
Sources antiques :
Tite•Live, Histoire romaine, XXVII, 39 :
« En revanche, pour Hasdrubal, tout se déroula plus vite et fut plus aisé que lui-même el les autres ne l'espéraient. Les Arvernes et. successivement. les autres peuples gaulois et alpins ne se contentèrent pas. en effet. de l'accueillir, ils le suivirent même à la guerre ».
Tite-Live, His1oire romaine, Abrégé du livre 61 :
« Le consul Q. Fabius Maximus, petit-fils de Paulus, lutta victorieusement contre les Allobroges et Bituit, le roi des Arvernes. De l'armée de Bituit, 120 000 hommes furent tués ; comme le roi lui-même s'était rendu à Rome pour donner réparation au sénat, on l'envoya à Albe pour être détenu, parce qu' il semblait contraire à la paix de le renvoyer en Gaule. On décida aussi d' arrêter son fils Congonnetiacus et de l'envoyer à Rome ».
Athénée, Les Deipnosophistes (Le Banquet des Sages). IV. 151 - 152 :
« Posidonios, parlant de la richesse de Louemios. père de ce Bituitos qui fut vaincu par les Romains, dit que Louemios, pour se rendre populaire, parcourait en char les campagnes et y semait l'or et l' argent aux myriades de Celtes qui le suivaient. TI faisait aménager une enceinte carrée de douze stades de côté, à l'intérieur de laquelle il faisait remplir des cuveaux d' une boisson de prix et préparer une telJe quantité de mets quïl était possible pendant plusieurs jours à qui le voulait d'entrer et de profiter de tout ce qui était préparé en se faisant servir sans interruption. Un jour qu' il avait fixé la date du festin. un poète de chez ces Barbares était arrivé en retard et. ayant rencontré le roi, se mit à célébrer dans un hymne la majesté du roi et à déplorer son propre retard. Le roi , charmé, réclama sa bourse pleine d'or et la jeta au poète, qui courait à côté de son char. L'autre, l' ayant ramassée, chanta de nouveau le roi, disant que les traces laissées sur la terre par son char produisaient pour les hommes or et bienfaits ».
Appien, Celtique, 11 :
« Tandis que Cn. Domitius passait par le pays des Salyens, il rencontra un émissaire du roi des Allobroges* Bituitus, en luxueux appareil, avec une escorte formée de gardes, couverts de bijoux, et de chiens (car les barbares de ce pays se font garder aussi par les chiens). Un musicien aussi le suivait. qui céleôrait dans un chant barbare le roi Bituitus, puis les Allobroges, puis l'ambassadeur lui-même sous le rapport de la naissance et de la fortune (c'est d"ailleurs à cette fin que les ambassadeurs de marque mènent ces hommes à leur suite). Mais celui-là ne réussit pas à obtenir pardon pour le souverain des Allobroges ».
*confusion : Bituitus est un roi arverne.
César, Guerre des Gaules, 1, 31, 3-4 :
« L'ensemble de la Gaule était divisé en deux factions : l'une avait à sa tête les Eduens, l' autre les Arvernes. Depuis de longues années, ils luttaient âprement pour l' hégémonie, et il s'était produit ceci, que les Arvernes et les Séquanes avaient pris des Germains à leur solde ».
Strabon, Géographie, IV. 2, 2-3 :
« Quant aux peuples situés entre la Garonne et la Loire et rattachés à l'Aquitaine, ce sont d'abord les Eluens, dont le territoire commence au Rhône, puis après eux les Vellavii, autrefois rattachés aux Arvernes, aujourd' hui autonomes, ensuite les Arvernes, les Lémovices et les Pétrocoriens, sui vis des Nitiobriges, des Cadurques et des Bituriges dits Bituriges Cubes. Du côté de ! 'Océan ce sont les Santones et les Pictones, les premiers, ri verains de la Garonne, comme nous l'avons dit, les seconds, riverains de la Loire. Enfin les Rutènes et les Gabales confinent à la Narbonnaise. li y a de remarquables fetTon neries chez les Pétrocoriens ainsi que chez les Bituriges Cubes, une industri e du lin chez les Cadurques, des rnines d'argent chez les Rutènes. Les Gabales possèdent également des mines d'argent. Ajoutons que les Romains ont accordé le jus Latii à certains peuples d' Aquitaine, notamment aux Auscii et aux Convènes. Les Arvernes sont fixés au bord de la Loire. Leu!"capitale est Némossus, qui est située sur le fleu ve. Celui-ci passe également à Cénabum, centre de commerce des Carnutes et vill e à population rni xte, bâtie à peu près au mjlieu du parcours navigable du fl euve, qui va de là se jeter dans !'Océan. L' ancienne puissance des Arvernes est bien démontrée par les guerres fréquentes qu ' ils ont soutenues contre les Romains, mettant en ligne parfois deux cent mj ll e hommes, parfois le double. En effet, quand ils se battirent aux côtés de Vercingétorix contre le dieu César, ils étaient quatre cent mille et ils s'étaient auparavant trouvés cieux cent mjlle contre Maximus Aenùlianus et autant contre Domitius Ahénobarbus. Dans la guerre contre César, les combats eurent lieu devant Gergovie, cité arverne située sur un mont élevé et ville natale de Vercingétorix, et devant Alésia, cité des Mandubiens, qui sont un peuple limitrophe des Arvernes, elle aussi située sur une colline élevée et de plus entourée de montagnes et cernée par· cieux ri vières. C'est clans cette dernière que le chef des Arvernes fut fait prisonnier et que la guerre prit fin. Dans la guerre contre Maximus Aemilianus, les combats se déroulèrent au confluent de l'Isère et du Rhône, là où le Mont Cemmène confine au Rhône. Enfin, dans la guerre contre Domitius, ils eurent lieu encore plus bas, au confluent de la Sorgue et du Rhône. Le territoire des Arvernes s'étendait à l'origine jusqu'à Narbonne et jusqu'aux frontières de la Massaliotide, et les peuples leur étaient soumis jusqu'au Mont Pyréné, jusqu 'à !'Océan et jusqu'au Rhin. On raconte aussi que Luérius, le père de ce Bituitus qui fit la guerre à Maximus et à Domitius, était si extraordinairement riche et fastueux qu'un jour, pour démontrer à ses amis son opulence, monté sur un char il parcourut la plaine en semant de tous côtés des pièces d'or et d'argent qu'il leur laissait ramasser tandis qu'ils l'escortaient ».
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Localisation :
Frédéric Trément, Jean-Pierre Chambon, Vincent Guichard et David Lallemand, auteurs de "Le territoire des Arvernes : limites de cité, tropismes et centralité." (In : XXVIIe colloque international de l'Association Française pour l'Étude de l'Âge du Fer, Christine Mennessier-Jouannet, Yann Deberge, May 2003, Clermont-Ferrand, France. pp. 99-110) confirment l'adéquation entre le territoire arverne et le diocèse de Clermont :
"Les limites de la cité des Arvernes. Traditionnellement, l’approche du territoire des cités gauloises est basée sur la méthode régressive, fondée sur le principe selon lequel les limites des diocèses médiévaux ont été calquées sur les limites administratives de l’Empire romain, lors de l’institution des métropoles au Ve siècle. Ainsi, l’ancien diocèse de Clermont correspondrait globalement à la civitas Arvernorum. Si l’on admet que le découpage imposé en Gaule par César se contente largement de fixer une situation préexistante, on peut supposer que ces mêmes limites valent peu ou prou pour l’époque préromaine. Ce point de vue communément admis depuis le XIXe siècle est celui de P.-F. Fournier, qui publie en 1974 une carte de l’ancien diocèse de Clermont modelé sur la cité des Arvernes. L’auteur s’appuie également sur l’épigraphie des bornes milliaires et sur quelques toponymes frontières prélatins du type *Equoranda.

Le territoire de la cité arverne aurait ainsi couvert une partie seulement de l’Auvergne administrative actuelle : la totalité des départements du Puy-de-Dôme et du Cantal, plus une partie de la Haute-Loire et de l’Allier, ainsi que de petites marges dans la Creuse, la Loire et l’Aveyron. L’essentiel de la Haute-Loire était en effet occupé par la cité des Vellaves, tandis que le département de l’Allier, perpétuant les limites de l’ancien duché de Bourbonnais, qui s’est constitué aux confins des diocèses de Clermont, de Bourges, de Nevers et d’Autun, était partagé entre les Arvernes, les Bituriges et les Eduens. Le point de contact entre ces trois peuples se situait vraisemblablement au nord du département, dans la région de Moulins (Goudineau 1993 : 155). Ainsi défini, le territoire arverne était centré sur la vallée de l’Allier et la dépression des Limagnes (fig. 2). Le sommet du puy de Dôme, visible depuis une très grande distance, en constituait le centre symbolique.
[...]
En conclusion, on retiendra que les limites du diocèse de Clermont ont de bonnes chances de pérenniser les limites préromaines de la cité des Arvernes. On insistera sur la cohérence des informations fournies par les textes anciens, l’archéologie et la linguistique historique. Ces différentes sources permettent de restituer un vaste territoire, relativement centralisé, au sein duquel les zones de peuplement dense sont, logiquement, celles qui connaissent le plus fort dynamisme économique. Un espace qui, pour être précisément délimité, n’en est pas moins perméable aux échanges économiques et culturels, générateurs de diversité. L’hypothèse d’un tropisme méridional de la cité arverne, suggérée par l’analyse linguistique de J.-P. Chambon et par un faisceau d’indices historiques, mériterait d’être étayée, dans l’avenir, par un argumentaire de nature archéologique."
Étymologie :
Dans Nos racines celtiques - Du gaulois au français (Éditions Désiris, 2013) Pierre Gastal propose l'étymologie suivantes :
"Verno : l'aulne.
=> dans le Centre et le Midi, on continue d'appeler verne l'aulne glutineux. le nom de l'arbre est masculin tandis que la vergne désigne l'endroit planté d'aulnes, généralement proche d'un cours d'eau. Par association d'idée, le régime berne désigne un talus, une bordure de rivière à cause de la présence de vernes (Morvan par exemple) ; mais la confusion avec la berne (bord d'un canal, accotement d'une route), du néerlandais barm, est possible.
=> a donné encore gouvernail (fait en bois d'aulne), gouverner (à l'origine, diriger un bateau), berne (mettre en), cf grec. kubernô (piloter).
Végétal sacré, l'aulne était pour les Gaulois signe de la présence d'eau. Il est par nature l'arbre des marais et le breton les confond dans le même mot, gwern, qui désigne ainsi le mât d'un bateau car il était taillé autrefois dans le bois de l'aulne.
Le nom des Arvernes (Are-vernii), peuple du Massif Central => Auvergne, signifie « ceux qui sont proche des aulnes ».
Are- : (préposition, préfixe) près de devant. [...]
Arverni (Endlicher : « Arevernus », « près des aulnes ») : peuple du Massif Central."
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Histoire :
Frédéric Trément, auteur de "Aux origines de la cité arverne". (In : Daniel Martin. L’identité de l’Auvergne (Auvergne, Bourbonnais, Velay). Mythe ou réalité historique ? Essai sur une histoire de l’Auvergne des origines à nos jours, Créer, pp. 166-193, 2002) précise les contours de ce peuple fameux :
"[...] Les Arvernes étaient assurément un peuple puissant, capable depuis longtemps d'intervenir dans les affaires des peuples voisins par le jeu d'une diplomatie très active, en particulier en direction du Sud. En témoignent le soutien militaire accordé en 207 à Hasdrubal, le secours apporté en 121 aux Allobroges contre le consul romain Quintus Fabius Maximus, ou encore le récit de César (Guerre des Gaules, VII, 75, 2) selon lequel, au milieu du Ier siècle, les Arvernes avaient depuis longtemps dans leur dépendance plusieurs peuples du Massif Central : les Eleutètes, les Cadurques, les Gabales et les Vellaves. Les événements de la guerre des Gaules montrent que les Arvernes entretenaient un réseau de relations diplomatiques à l'échelle de la Gaule : on se contentera d'évoquer l'alliance avec les Séquanes, dirigée contre les Eduens, ou bien encore le ralliement de plusieurs peuples, y compris les Eduens, derrière Vercingétorix à Alésia.
Les relations avec les autres peuples gaulois pouvaient prendre plusieurs formes, en fonction du rapport de force : rivalité et concurrence avec les Eduens, alliance avec les Séquanes, domination sur les petits peuples limitrophes au sud. Le jeu des alliances et des clientèles était par nature assez mouvant, et il est fort possible que l'influence des Arvernes ait été comparable au IIe siècle à ce qu'était celle des Eduens au Ier. Mais on ne saurait dans un cas comme dans l'autre parler d'un « empire ». Que les Eleutètes, les Cadurques, les Gabales et les Vellaves soient les clients des Arvernes impliquait dépendance et subordination, mais chacun de ces peuples conservait son identité territoriale et politique, son gouvernement et ses institutions. On reprendra par conséquent à Christian Goudineau, qui l'applique aux Eduens, l'idée d' une « confédération hiérarchisée » sous la conduite des Arvernes.
Même si elles sont peu explicites, les sources écrites font allusion au régime politique des Arvernes et aux changements qui l'affectent au cours de cette période. Au IIe siècle semble dominer un système monarchique. Les auteurs anciens mentionnent deux rois arvernes, Luern et son fils Bituit. Ils en louent la magnificence, à travers des clichés destinés à rehausser le prestige du consul romain qui a capturé Bituit et anéanti l'armée arverne dans la vallée du Rhône en 121 avant J.-C. Il n'est pas impossible que Rome ait contraint les Arvernes à un changement de régime après cette cuisante défaite, en leur imposant un traité de paix dictant de dures conditions. Le moment était favorable car la monarchie venait de se déconsidérer : le Rhône charriait dit-on des milliers de victimes, le roi arverne avait été soit mis à mort, soit emprisonné à Albe, et son fils Congonnetiacus était retenu comme otage à Rome.
Dans la première moitié du 1er siècle, la monarchie semble avoir disparu puisque Celtillos tente de la rétablir, à une époque où, d'après César et Strabon, la forme de gouvernement la plus répandue en Gaule chevelue est aristocratique. Celtillos échoue et est mis à mort par ses compatriotes au nom de l'État, mais son fils Vercingétorix paraît avoir eu les mêmes velléités monarchiques. Pour cela, il est exilé par le parti aristocratique à la tête duquel se trouvait son oncle Gobannitio, mais il revient en force après avoir recruté une armée dans les campagnes et, à son tour, il contraint à l' exil les opposants.
On ignore en quoi consistait exactement le régime aristocratique arverne. On sait par César que les Arvernes se reconnaissaient, au milieu du 1er siècle avant J.-C., comme une civitas, terme utilisé par les Romains pour qualifier une entité pourvue d'une organisation politique propre. On ignore si, comme les Eduens, les Arvernes possédaient une constitution, une assemblée et des magistrats. César (Guerre des Gaules, VII, 64, 6) mentionne seulement les pagi des Arvernes, c'est-àdire des subdivisions territoriales de la cité dotées d'une certaine autonomie politique, diplomatique et religieuse, qui à l'origine regroupaient des tribus. La cité est en fait une fédération de pagi susceptibles de défendre parfois des intérêts divergents. Les Morins fournissent un bon exemple de l'autonomie du pagus durant la guerre des Gaules, mais le texte césarien reste laconique à propos des Arvernes. En revanche, il est certain que s' opposaient des factions groupées autour de grandes familles entourées de vastes clientèles. L'affrontement de Vercingétorix et Gobannitio montre que les clivages politiques pouvaient traverser une même famille. Il fait écho à l'opposition des deux frères éduens Diviciac et Dumnorix. Dans les deux cas, l'enjeu dépasse la simple lutte pour le pouvoir car les protagonistes sont les représentants de deux conceptions différentes de l'autorité politique et des relations avec Rome : Vercingétorix comme Dumnorix aspirent à des pouvoirs forts de type monarchique et sont - à un moment du moins - hostiles à Rome ; Gobannitio et Diviciac sont quant à eux partisans de pouvoirs équilibrés répartis à tour de rôle entre les grandes familles aristocratiques ; Diviciac au moins tient à l'alliance avec les Romains.
Chez les Arvernes, une partie des factions était assurément favorable aux Romains. Lucain (La Pharsale, I, 427-428) signale au 1er siècle de notre ère que les Arvernes prétendaient, comme les Romains, descendre des Troyens. Certains historiens ont pensé qu' il s'agissait là d'une confusion avec les Eduens mais, quatre siècles plus tard, Sidoine Apollinaire (Carmen, VII, 139) évoque lui aussi le mythe de la consanguinité des Arvernes et des Latins. Comme les Eduens, les Arvernes se sont attribués une prestigieuse ascendance remontant à Troie, devenant ainsi parents avec les Latins et donc avec les Romains. Cette fiction rappelle celle qui existait chez les Eduens, où elle était officiellement reconnue par Rome. Elle témoigne de la fascination exercée sur les peuples gaulois par la civilisation gréco-romaine, à une époque où les échanges avec le monde méditerranéen étaient devenus particulièrement intenses. Echanges d'hommes, de marchandises, mais aussi d'idées et de croyances. Arvernes et Eduens intègrent dans leur mythologie l'un des mythes fondateurs romains les plus puissants, ou plutôt ils s'insinuent dans ce mythe. Cela n'était certainement pas pour déplaire à ceux des Arvernes qui voyaient d'un œil favorable le développement des relations avec la Méditerranée, en particulier avec les Romains qui la contrôlaient depuis le IIe siècle avant J.-C. Les plus hauts dignitaires arvernes entretenaient d'ailleurs des relations personnelles assidues avec des responsables romains, comme en témoigne Dion Cassius (Histoire romaine, XL, 41) évoquant l'amitié (philia) qui unissait Vercingétorix et César, ou, dès 51 avant J.- C., Hirtius (Guerre des Gaules, VIII, 44, 3) qualifiant I'Arverne Epasnactus de « très grand ami du peuple romain ». L'existence d' un parti pro-romain ne fait donc aucun doute. L' indulgence de César à l'égard des Arvernes à l' issue de la guerre des Gaules prend alors tout son sens : en leur restituant, comme aux Eduens, 20 000 prisonniers et en les exemptant de tribut après Alésia, César contribue à rétablir le prestige et l'autorité des vieilles familles aristocratiques, qui ne s'étaient engagées qu'à contrecœur clans l' entreprise aventureuse menée par Vercingétorix.
Comment pouvait-il en aller autrement, quand on prend la mesure de l'ampleur des échanges commerciaux mais aussi diplomatiques - entre Arvernes et Romains dès la seconde moitié du IIe siècle ? Les quantités extraordinaires cl' amphores à vin italiques Dresse! 1 présentes sur l' oppidum de Corent au début du Ier siècle avant J.-C. impliquent l'existence de réseaux commerciaux et d'intermédiaires actifs au sein du monde gaulois. Ce commerce devait profiter autant à l'aristocratie arverne qu'aux negotiatores romains, qui utilisaient la Provincia récemment conquise comme plaque tournante de ces échanges. Dans les années qui suivent la conquête des Gaules, l'abondance des monnaies à la légende EPAD sur l'oppidum de Gergovie, où elles représentent plus de 50 % du monnayage de bronze, confirme si besoin en était la réalité d'un parti pro-romain contrôlant les affaires au sein de l'aristocratie arverne, vraisemblablement ici celui du romanophile Epasnactus. Seuls de grands aristocrates pouvaient traiter avec les puissants negotiatores romains, car ils monopolisaient le pouvoir, la terre et la culture nécessaires. Ces puissants justifiaient leur écrasante domination sur le peuple par de fastueuses redistributions à l'occasion desquelles le vin italien coulait à flot. Il n'est donc pas surprenant que l'occupation de ce même oppidum de Gergovie s'épanouisse pleinement après la conquête. On retrouve la même situation au Mont-Beuvray, la capitale des Eduens.
L'émergence de la centralité : [...] Les fondements agricoles et démographiques de la puissance arverne sont donc désormais bien démontrés par l'archéologie, tout au moins dans la partie centrale du territoire. Les recherches entreprises récemment dans l'ouest de l'Auvergne sur l'extraction des métaux précieux à l'époque gauloise permettront peut-être d'éclairer les textes anciens sur un autre aspect de la richesse des rois arvernes : l'or.
Si la Grande Limagne constitue un foyer de peuplement et de prospérité exceptionnel, aucun site connu à l'heure actuelle n'est à même de correspondre à ce que les géographes appelleraient une « place centrale » avant le début du Ier siècle avant J.-C. Dès le VIIe siècle, la plaine est constellée d'un grand nombre de sites de taille souvent modeste, et donc difficiles à repérer. A partir du Ille siècle et surtout au siècle suivant, elle se couvre d'un nuage dense de hameaux et de fermes qui se partagent le vaste domaine agricole des « terres noires ». Il semble qu'ait alors émergé une forme originale d'économie, fondée sur des petites communautés interdépendantes, conciliant des activités agricoles et artisanales. Les villages très étendus que l'on connaît à la même époque dans les cités limitrophes, chez les Bituriges, les Ségusiaves et même les Vellaves, ne semblent pas avoir d'équivalent chez les Arvernes, si ce n'est, peut-être, à La Grande Borne et, dans une certaine mesure, à Aigueperse - mais les conditions de fouille ne permettent pas d'être trop péremptoire. Alors que dans d'autres régions on constate à partir du début du IIe siècle l'apparition d'une agglomération centrale contrôlant un vaste territoire de plusieurs centaines de kilomètres carrés, rien de tel n'est observé en territoire arverne. L'émergence d'une « place centrale » y a sans doute été rendue impossible par la densité anormalement élevée de la population, dans un milieu exceptionnellement propice à l'agriculture. Il est donc probable que le royaume arverne ait été dépourvu d'une capitale identifiable à une agglomération particulièrement étendue jusqu'à une époque avancée de son histoire.
Il faut attendre le Ier siècle avant J.-C. pour qu'apparaisse une série d'agglomérations de grande envergure assimilables à des « places centrales » : les oppida de Corent, Gondole et Gergovie. Ces trois agglomérations, distantes l'une de l'autre de six kilomètres, se sont succédé dans le temps, en l'espace de quelques générations seulement, à l'endroit précis où le val d'Allier, assez étranglé en amont, s'ouvre brusquement sur la vaste plaine de la Grande Limagne. Le plateau basaltique de Corent, d'une superficie de 70 hectares, est occupé dans le premiers tiers du Ier siècle par un habitat en matériaux périssables dont l'organisation spatiale nous échappe, faute de fouilles. Seule la moitié de la surface du plateau paraît avoir été densément occupée, et aucune fortification n'a été reconnue. Dans les années 1990, des sondages ont révélé l'existence d'un sanctuaire au centre du plateau.
Vers le milieu du Ier siècle, une imposante fortification est aménagée dans la plaine, à Gondole, commune du Cendre, à moins de six kilomètres au nord, à la confluence de I'Auzon et de l'Allier : constituée d'un talus gigantesque de 600 m de long, encore haut de 6 à 8 m, large de 50 m, et d'un fossé de même ampleur, elle délimite un vaste espace triangulaire d'une trentaine d'hectares occupé par un habitat en matériaux périssables. Les prospections aériennes y ont révélé une forte densité de structures en creux organisées de façon régulière, tandis que les ramassages de surface livrent peu de mobilier. On peut par conséquent envisager une occupation courte mais dense de cette agglomération.
Enfin, le vaste plateau de Gergovie, dont la superficie est comparable à celle de Corent (environ 70 hectares), est occupé dans la seconde moitié du Ier siècle, peut-être dès les années soixante. Les fouilles des années 1930-1940 ont mis en évidence des traits de romanisation absents sur les deux sites précédents. Le plateau basaltique est limité, au moins au sud, par un rempart constitué d'un mur en pierre sèche sans armature interne, parementé sur ses deux faces et muni de contreforts. Cette architecture d'aspect méditerranéen, très originale pour l'époque en Gaule chevelue, rappelle les fortifications des oppida du Midi. Les habitations présentent également une architecture romanisée, qui fait largement appel à la tuile et au mortier de chaux. Probablement disposées le long d'une voirie régulière, elles évoquent une urbanisation embryonnaire comparable à celle qui est connue à Bibracte à la même époque. Il faut préciser toutefois que ces caractères se rapportent à la phase finale de l'occupation du plateau, postérieure en tout cas à la conquête romaine. L'oppidum est alors contrôlé par une aristocratie avide d'afficher sa romanité, avant même que la Gaule chevelue n'ait acquis le statut de province romaine.
Plusieurs raisons invitent à penser qu'au moins deux des trois agglomérations précédentes - Corent et Gergovie - ont joué le rôle de centre politique du territoire arverne : leur dimension exceptionnelle en regard de tous les autres sites antérieurs ou contemporains en Auvergne, leur position géographique privilégiée, contrôlant la Grande Limagne et le val d' Allier, l'existence d'ateliers monétaires et la présence, dans le cas de Gergovie, d'une fortification de prestige. Cette « capitale » se serait donc déplacée au moins une fois de quelques kilomètres au cours du Ier siècle. Dans la dernière décennie de ce siècle, les premiers développements d'Augustonemetum, à quelques kilomètres au nord, ajoutent une étape supplémentaire dans cette migration du chef-lieu de cité arverne, qui cette fois se fixe définitivement.
[...]
L'émergence d'une « place centrale » est donc l'aboutissement d'une longue période de développement économique et démographique. Mais ce tournant très important marque aussi une rupture avec le passé, car la mise en place de l'oppidum de Corent coïncide avec l'abandon de nombreux sites dans la plaine : c'est le cas de La Grande Borne et de Pâturai. Le regroupement rapide d'une population importante au sein d'un oppidum central, en l'espace de quelques années, suggère un contexte de crise. Cette crise s'accompagne sans aucun doute d'une réorganisation profonde de la société, dont sont peut-être l'écho les compétitions parfois meurtrières au sein de la classe dirigeante que César rencontre chez les Arvernes comme chez bien d'autres peuples. L'apparition des oppida est-elle liée à la crise du système monarchique attestée par les textes chez les Arvernes ? Les déplacements successifs de l'oppidum central peuvent-ils s'expliquer par des crises de successions dynastiques ? Le choix de tel ou tel site résulte-t-il de la victoire d' une faction sur une autre ? La personnalisation fréquente des émissions monétaires, par l'inscription du nom du monnayeur sur les pièces, semble bien illustrer en tout cas la compétition acharnée des élites aristocratiques pour le pouvoir.
Quoi qu'il en soit, les troubles politiques et les bouleversements sociaux n'affectent pas l'activité économique. Bien au contraire, le développement des oppida est concomitant d'un formidable essor de la production et des échanges, qui apparaissent aussi désormais plus centralisés. L'augmentation massive de la circulation monétaire au début du Ier siècle avant J.-C. paraît étroitement liée à l'apparition des oppida. [...]
De même, les quantités ahurissantes d'amphores italiques trouvées à Corent témoignent non seulement de la massification des échanges et de la consommation de vin, mais aussi d'un contrôle des circuits commerciaux par une partie de la population. La consommation du vin elle même était probablement très ritualisée et étroitement contrôlée par l'aristocratie, qui assurait sa redistribution lors de fastueux banquets attestés par les textes et depuis peu par l'archéologie. On ignore quelles étaient les contreparties de ces importations : les textes nous invitent à penser aux produits de l'agriculture et de l'élevage, aux métaux, au sel et aux esclaves, mais l'archéologie ne permet guère de documenter cette question.
L'essor de ce commerce nécessitait une utilisation accrue de l'écriture pour les transactions (comptes, archives), ce que traduit la multiplication des graffiti sur céramique utilisant l'alphabet grec pour transcrire la langue gauloise. Il supposait aussi des infrastructures adaptées (moyens de transport, routes, entrepôts, quais, octrois). Une grande partie du trafic devait s'effectuer par voie d'eau sur l'Allier. La position topographique des « places centrales » successives permettait le contrôle du principal cheminement traversant la Basse Auvergne. Des sondages ont révélé une occupation vraisemblablement liée au franchissement de l' Allier ou au contrôle du trafic fluvial au pied du plateau de Corent, sur le rebord d'une terrasse haute surplombant la rivière. Contemporaine de l'oppidum, elle s'étendait sur au moins cinq hectares et a livré une très grande quantité d'amphores.
L'étude de la distribution géographique des monnayages arvernes révèle que la principale zone de circulation secondaire était le Midi de la Gaule, particulièrement la basse vallée du Rhône et le Languedoc oriental. Dans la basse vallée du Rhône, 55 % des monnaies originaires de Gaule chevelue sont arvernes. Ces monnaies, majoritairement des bronzes moulés, pouvaient servir occasionnellement comme subdivisions pour les systèmes en vigueur dans le Midi. En revanche, elles étaient beaucoup moins fréquentes dans les territoires éduen, biturige et lémovice, pourtant plus proches. On a donc là la preuve que les Arvernes entretenaient des contacts privilégiés avec le littoral méditerranéen au Ier siècle, par l'entremise des peuples méridionaux qu'ils contrôlaient étroitement (Vellaves et Gabales en particulier). Ces contacts semblent s'être distendus après le milieu du Ier siècle."
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Stephan Fischtl, auteur de Les Peuples gaulois - IIIe - Ier s. av. J.-C. (Éditions Errance, 2004) raconte la supériorité des Arvernes sur bon nombre d'autres peuples gaulois :
"L'« empire arverne ». Le terme d'« empire arverne » nous vient de Camille Jullian (Histoire de la Gaule II, I). Il traduit l'instauration d'une domination arverne sur une grande partie de la Gaule, qui se serait mise en place entre 218, date du passage d'Hannibal en Gaule, et l'année 207, où les Arvernes sont mentionnés pour la première fois lors du passage de son frère Hasdrubal (Tite-Live, Histoire romaine XXVII, 39, 6). C. Jullian s'appuie sur un passage de Strabon qui donne comme limites du territoire des Arvernes, Narbonne et Marseille au sud, les Pyrénées au sud-ouest, l'Atlantique à !'ouest et le Rhin à !'est (Strabon, Géographie IV, 2, 3), ce qui est confirmé par César (BG VII, 4, 1).
Essayons de reprendre les catégories mises en évidence pour les Éduens.
Des frères de sang ne sont pas mentionnés nommément. Une clientèle en revanche nous est connue par un passage du livre VII de la Guerre des Gaules. À l'époque de César, les Arvernes ont ainsi pour clients les Eleutètes, les Cadurques, les Gabales et les Vellaves (César, BG VII, 75, 2). Trois de ces civitates sont bien connues par ailleurs et forment chacune une civitas à l'époque gallo-romaine : les Cadurques avec comme chef-lieu Cahors-Divona, les Gabaies avec Javols Anderitum et les Vellaves avec Saint-Paulien-Ruessio. Seuls les Eleutètes posent un problème. Leur situation est-elle à comparer à celle des clients des Éduens que sont les Ambivarètes, les Aulerques Brannovices, ou les Blannovii ? Les Arvernes et les Éduens ont ainsi le même nombre de clients, quatre, connus au milieu du 1er s. av. J.-C. Mais ces peuples sont-ils de même importance ? Si !'on admet que les peuples qui forment une civitas à l'époque gallo-romaine ont un contrôle plus important de leur territoire et donc un statut supérieur aux clients installés dans le territoire de leur civitas-patronne, alors l'importance du cercle de clients des Arvernes est supérieure à ce qui est mentionné pour les Éduens.
Connaissons-nous d'autres civitates alliées aux Arvernes ? En 52, Vercingétorix rallie facilement un certain nombre de peuples : « les Sénons, les Parisii, les Pictons, les Cadurques, les Turons, les Aulerques, les Lémovices, les Andes et tous les autres peuples qui touchent l'océan. » (César, BG VII, 4, 6). Parmi ces peuples se trouvent les Cadurques qui sont déjà mentionnés comme clients des Arvernes, mais il y a aussi les Sénons et les Parisii, qui, nous l'avons vu plus haut, possèdent des liens privilégiés avec les Éduens. Pour les Pictons, les Turons, les Aulerques, les Lémovices et les Andes, nous n'avons pas d'autres informations.
C. Jullian propose un lien étroit entre Arvernes et Lémovices. Outre le passage ci-dessus, les chefs militaires des deux civitates se retrouvent unis dans la défaite devant Alésia, comme s'ils avaient l'habitude de combattre en commun (César, BG VII, 88, 4). Une autre civitas peut leur être associée, celle des Carnutes : lors du massacre de Cenabum, César mentionne la rapidité avec laquelle l'information est arrivée chez les Arvernes (César, BG VII, 3, 3). Si des relations semblent donc avoir bel et bien existé entre ces peuples, les textes ne nous indiquent à aucun moment leur nature. Sans doute pas un simple lien de clientélisme. Une relation in fide peut être envisagée, mais nous ne retrouvons pas les caractéristiques de ce type de lien, mises en évidence à propos des Éduens. On peut imaginer d'autres types d'accords, dont le contenu nous reste inconnu.
Enfin, un dernier peuple se trouve antérieurement allié aux Arvernes au moment de la conquête de la Narbonnaise. Le roi arverne Bituit est même nommé, par erreur, roi des Allobroges par Appien (Celtica XII). Quelle est la nature des liens entre ces deux grandes civitates, on ne le sait pas. Mais ils devaient dépasser le stade du clientélisme. Les Arvernes restaient sans doute le peuple le plus puissant, mais les Allobroges ne devaient pas se trouver à un niveau sensiblement inférieur (Orose, V 13, 2 ; Tite-Live, Periochae 61 ; Valère Maxime, IX 6, 3)."
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Croyances :
Frédéric Trément, Jean-Pierre Chambon, Vincent Guichard et David Lallemand, auteurs de "Le territoire des Arvernes : limites de cité, tropismes et centralité." (In : XXVIIe colloque international de l'Association Française pour l'Étude de l'Âge du Fer, Christine Mennessier-Jouannet, Yann Deberge, May 2003, Clermont-Ferrand, France. pp. 99-110)
" Le sommet du puy de Dôme, visible depuis une très grande distance, en constituait le centre symbolique. Il n’est donc pas surprenant qu’on y ait honoré Mercurius Dumias ou Arvernus, divinité indigène et nationale, à qui les Arvernes dédieront, après la conquête, l’un des plus grands sanctuaires des Gaules."
Selon Greg Woolf, auteur de "Ritual Mediation on the Middle Ground. Rome and New Spain Compared." (In : From Ancient Rome to Colonial Mexico. Religious globalization in the context of empire, edited by David Charles Wright-Carr and Francisco Marco Simón, 2022)
"Si les processus par lesquels le culte du souverain s'est établi sont obscurs, nous ne savons presque rien des processus par lesquels des syncrétismes spécifiques tels que Mercure Dumias et Mars Lenus ont été acceptés. En ce qui concerne les provinces occidentales, cependant, un large consensus s'est dégagé sur les épigraphes latines et certaines preuves comparatives, sur la base de ce que nous pouvons déduire des chartes coloniales et municipales. Il est largement admis que les observateurs méditerranéens, au moins, cherchaient à reconnaître des dieux familiers sous des noms et des rituels inconnus (un peu comme César l'a fait dans le cas des Gaulois), que certaines équivalences ont été largement acceptées par les groupes indigènes ainsi que par les visiteurs, et qu'au moment où des politiques de style romain ont été constituées en Occident, certaines de ces équivalences ont été intégrées dans les stipulations des cultes publics. Ainsi, par exemple, à un moment donné au tournant du millénaire, l'idée romaine selon laquelle le dieu principal des Gaulois était une version du Mercure romain a été acceptée par certains Gaulois (peut-être sous la forme que Mercure était le nom que les Romains donnaient à leur dieu principal), puis lorsque la civitas des Arvernes a été formée et a dû définir ses cultes publics, le culte de Dumias est devenu celui de Mercure Dumias. Peut-être y a-t-il eu de vifs débats à ce sujet. Dumias aurait-il pu devenir Mars Dumias ? Y avait-il des voix qui s'opposaient à l'établissement d'équivalences avec des dieux étrangers ? Mais la politique du syncrétisme antique, une question controversée aujourd'hui (Stewart & Shaw, 1994), est perdue."
[traduit avec DeepL.com - version gratuite]
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