Le Pompile
- Anne

- 16 mars 2021
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 avr.
Étymologie :
POMPILE, subst. masc.
Étymol. et Hist. 1. 1562 « poisson voisin du thon qui suit les navires » (Du Pinet, L'Histoire du Monde, t.1, p.348) ; 2. 1808 « genre d'insectes hyménoptères fouisseurs » (Boiste). Empr. au lat. pompilus « espèce de poisson de mer » (gr. π ο μ π ι ́ λ ο ς).
Lire également la définition du nom pompile afin d'amorcer la réflexion symbolique.
Zoologie :
Afin de reconnaître les pompiles, voici les clés d'identification =>
Franck Herbrecht, auteur de "Sur les pompiles (Hymenoptera, Pompilidae) de la Réserve naturelle nationale de la tourbière de Machais et du département des Vosges (France, Grand Est)." In : Bulletin de la Société d'Histoire naturelle et d'Ethnographie de Colmar, 82 (3) ; 2025. pp. 13-20) nous rappelle les caractéristiques des pompiles :
"Les pompiles forment une famille d’hyménoptères proches des guêpes au sens strict, dont ils partagent la super-famille (Vespoidea). Toutes les espèces sont solitaires et partagent la particularité de se développer, sans exception, en parasitoïde d’araignées (Wolf 1972). Chez la plupart des taxons, la femelle capture une araignée, la paralyse d’une piqûre et l’entraîne vers son nid, avant d’y pondre un œuf et de refermer la cellule. Cette séquence comportementale offre néanmoins de grandes variations selon les espèces (Gros & Durand 2013). Plusieurs sont par ailleurs cleptoparasites obligatoires : les femelles ne chassent pas elles-mêmes leurs proies, mais spolient d’autres espèces. Les comportements de nidifications sont décrits pour une bonne part des espèces (Gros & Durand 2013). La plupart sont terricoles : les femelles creusent elles-mêmes leurs nids dans le sol ou aménagent des galeries préalablement existantes (anciens nids d’abeilles solitaires, galeries de lombrics, etc.) ; les autres nichent dans des tiges creuses ou à moelle, dans des galeries abandonnées creusées par d’autres insectes dans le bois, dans d’anciennes galles ou simplement dans diverses anfractuosités. Quelques rares espèces n’aménagent aucun nid, se contentant de parasiter leurs araignées dans leurs propres retraites. À nos latitudes, les plus grandes diversités de pompiles se trouvent dans les sites chauds et plus ou moins secs. Les forêts et les zones humides, certes moins riches, peuvent néanmoins accueillir parfois de beaux effectifs de pompiles et quelques espèces remarquables, en relation évidemment avec la variété et la densité d’araignées.
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Symbolisme :
Stéphen Rostain et Olivier Blin, auteurs de "Archéoentomologie: des petites bêtes qui en disent long." (In : Les Nouvelles de l'archéologie, 2022, no 167, pp. 4-7) soulignent le travail de Dimitri Karadimas :
"Jusque dans la mort de leurs commensaux humains, les insectes sont actifs et pas seulement comme nécrophages insensibles. Dans certaines cultures, ils ont parfois acquis un statut sacré en tant que messagers des âmes. Une célèbre danse macabre peinte sur une bouteille à anse-étrier de la culture Mochica (ierauviiie siècle apr. J.-C.) de la côte septentrionale du Pérou (fig. 3) représente une assemblée de squelettes jouant de la flûte et des sonnailles. Ils sont survolés par un insecte ailé souvent interprété comme une mouche, surgie des œufs pondus dans les cadavres et symbolisant l’âme d’un défunt rejoignant l’infra-monde, où les morts la reçoivent avec une fête de bienvenue (Hocquenghem 1981). Cette détermination s’appuie sur une chronique du XVIIe siècle selon laquelle l’âme des morts se matérialise sous la forme d’une mouche verte, idée que pourraient corroborer les nombreuses pupes de mouche observées dans les tombes mochica (Huchet 2017a). Toutefois, l’anthropologue Dimitri Karadimas (2014) a réfuté cette interprétation en démontrant de manière convaincante que ces insectes sont en réalité des guêpes pompiles, dont certaines ont clairement parasité les pupes de diptère retrouvées dans les sépultures et qui sont par ailleurs extrêmement présentes dans l’iconographie mochica."
Selon Stéphen Rostain, auteur de "L’insecte qu’on voulait faire aussi gros que le jaguar. Présence entomologique chez les Amérindiens d’Amazonie." (In : Les nouvelles de l'archéologie, 2022, no 167, pp. 8-16) :
"[...] Si l’on regarde avec plus d’attention certains dessins précolombiens, on s’aperçoit encore une fois qu’un simple survol induit facilement en erreur. Un vase de culture Mochica de la côte du Pérou présente ainsi une colonne de prisonniers attachés par le cou, chacun surmonté par un insecte en vol. L’archéoentomologue Jean-Bernard Huchet (2017) les interprète comme des mouches venues pondre leurs œufs dans le corps des futures victimes. Par ailleurs, grâce à l’analyse des ensembles de puparia fossiles (cocons durs des pupes de certains diptères) associés aux sépultures du site littoral de la Huaca de la Luna, Huchet et Bernard Greenberg (2010) ont clairement démontré que les corps des sacrifiés étaient laissés se décomposer à l’air libre pour attirer les insectes nécrophages. L’idée, déjà émise par Anne-Marie Hocquenghem (1981), est que les mouches nécrophages naissant des œufs parasites emportaient l’âme du défunt en s’envolant. Elle n’est pas sans rappeler la croyance des Kaingang du sud du Brésil selon laquelle l’esprit du défunt se transforme en petit animal d’abord, puis en insecte, généralement un moustique ou une fourmi. D’une certaine façon, que ce soit dans les Andes ou en Amazonie, « les insectes sont parfois considérés comme des formes de vie “résiduelles” » (Césard et al. 2003 : 401).
Aussi séduisante que soit cette explication de métempsycose, elle ne rend vraisemblablement pas compte de l’ensemble de l’idéologie funéraire Mochica. D’autres aspects induits par ces pratiques peuvent en effet être mis en évidence. En observant avec attention ce dessin et sur la base de nombreuses autres occurrences similaires, Karadimas (2003, 2014) a remarqué que les insectes accompagnant les martyrs Mochica étaient munis de mandibules. Or, une « mouche » à mandibules s’appelle en réalité un hyménoptère, probablement une guêpe. Loin d’être une mouche messagère de l’âme des sacrifiés, c’est bien le bourreau qui est symbolisé ici. Par leurs pratiques carnivores ou de prédation sexuelle, ce sont même les guêpes les plus combatives qui sont figurées. (1)
Pour qui se donne la peine de regarder avec objectivité, cet insecte est justement omniprésent dans l’art précolombien, bien qu’il soit souvent mal identifié par les chercheurs. Karadimas a reconnu de nombreux spécimens d’hyménoptères ornant des vases ou des tissus andins (Karadimas 2003). Les détails sont parfois si précis qu’on arrive à déterminer l’espèce. Nombreuses sont les effroyables guêpes pompiles représentées. Cette bestiole se caractérise par un cycle de vie pas banal. Elle est la prédatrice des mygales, qu’elle attaque avec une diabolique habileté, finissant presque toujours par les paralyser grâce à son puissant venin. Elle pond alors un œuf dans le corps de son ennemi, qui sert alors de mère porteuse vivante, mais paralysée, et de garde-manger pour la gourmande larve, d’où l’importance de sa taille conséquente. De cette copulation monstrueuse naît enfin, par implosion intérieure, une nouvelle guêpe qui tue sa génitrice en prenant vie (Karadimas 2014). Un destin si atroce ne pouvait qu’impacter les populations amérindiennes. [...]
La mandibule plus forte que le croc : La mise en évidence de la représentation de la fécondation forcée de la mygale par la guêpe pompile (notamment Pepsis heros, la plus grande répertoriée à ce jour) correspond étroitement à certains modes de socialisation des Précolombiens. Ces prédations, ces transformations, ces mutations et ces hybridations étaient et sont encore au cœur de la mythologie amérindienne et, de fait, des arts graphiques associés. L’univers amazonien est ainsi conçu selon des caractéristiques amérindiennes essentielles qui font la part belle à la guerre et au cannibalisme. Je suis tenté de les désigner par la règle des trois « P » : prédation, polymorphisme, personnification (Rostain 2018b). Il faut en effet rajouter l’anthropomorphisation au parasitisme et à la métamorphose. « Une des modalités cognitives majeures de compréhension de l’environnement utilise l’anthropomorphisme comme prisme6 » (Karadimas 2012). Tous les êtres vivants sont ainsi dépendants de ces trois « P ». Ils se transforment au cours de leur existence, ils parasitent ou sont victimes de prédation et ils peuvent être comparés aux sociétés humaines par anthropomorphisation car ils se comportent entre eux comme des gens.
En somme, c’est tout un système inférentiel qui s’écroule au profit d’un autre. La vision académique occidentale classique appliquait souvent des schèmes peu en accord avec l’esprit des mythes de la forêt tropicale, induisant un glissement métaphorique qui détournait l’interprétation de la conception amérindienne. En donnant un coup de pied intellectuel dans le nid de guêpes scientifiques à l’aiguillon euro-centrique, Karadimas a donné une impulsion salvatrice à l’étude de l’iconographie amérindienne ancienne. Il a mis au jour un art du dard qui a révolutionné notre compréhension du motif. Poils, plumes, écailles et autres cuirs ont été détrônés au profit de la chitine. Les énigmatiques volutes et les excroissances entourant certains dessins, autrefois considérées comme de simples décorations autour de ce qu’on identifiait à tort comme un grand prédateur, ont maintenant pris tout leur sens. Lorsque l’insecte est reconnu, ces extensions deviennent logiquement des pattes, des ailes, des antennes ou des mandibules. Là où on voulait voir un diable exotique, on s’aperçoit enfin que ses cornes sont en réalité les mandibules d’une guêpe anthropomorphisée (fig. 5). Iconographie, mythologie et pensée animiste se rencontrent dorénavant dans un signifiant éclairé.
Producteurs de nourriture et de matériaux de parure, sentinelles cuisantes des rites de passage, messagers de l’âme humaine, symboles des puissances mythologiques, référents de la pensée prédatrice autochtone… Qui peut encore dire que les insectes sont invisibles dans l’Amazonie amérindienne ?

Figure 5. La guêpe dans l’art amérindien d’Amérique du Sud (aquarelle S. Rostain, 2020). Sur la première ligne, les faces de la guêpe et du jaguar sont radicalement différentes, la seule vague ressemblance étant les mandibules de l’une et les crocs de l’autre. Sur la ligne centrale, ce personnage peint sur un vase mochica du Pérou est en réalité une guêpe anthropomorphisée avec six pattes, des antennes et des cornes diaboliques qui sont les mandibules. Sur la ligne inférieure, cette parure Tairona en or de Colombie, longtemps interprétée comme un jaguar à la queue qui bat (sic !), serait plutôt une guêpe pompile avec son ovipositeur fourchu. À droite, ce masque bolivien du carnaval d’Oruro n’est pas un diable comme on l’a souvent dit, mais une tête de guêpe stylisée dont les mandibules sont fréquemment confondues avec de pseudo-cornes.
Note : 1) Une échelle de douleur aux piqûres d’hyménoptères a été établie par l’entomologiste Justin O. Schmidt (et al. 1983). Si le 0 y indique l’absence de sensation, le 4 décrit la plus forte souffrance. Sur 78 espèces évaluées, les guêpes pompiles du genre Pepsis ont la piqûre la plus violente, d’indice 4, avec un ressenti « aveuglant, féroce et électriquement choquant ». Seule la piqûre de la fourmi balle de fusil Paraponera clavata est plus douloureuse avec un indice de 4+. Ce n’est pas pour rien que ce dernier insecte est utilisé par les Amérindiens pour les épreuves des rites initiatiques.
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Paul Clémençon, auteur de Neuroéthologie de l'évasion chez un insecte. (2024. Thèse de doctorat. Université de Tours) analyse une citation de l'entomologiste Jean Henri Fabre :
"[...] Vers un cadre conceptuel combinant jeux de cache-cache et jeux de poursuite-évasion
Un Pompile en recherche survient, trouve le gibier à sa convenance et met la tête à l’entrée du logis. L’Araignée aussitôt recule à l’autre bout. Le chasseur contourne la demeure et reparaît à la seconde porte. Nouveau recul de l’Araignée, qui revient à la première entrée. L’hyménoptère y revient aussi, mais toujours par le dehors. À peine y est-il, que l’Araignée décampe vers l’ouverture opposée ; et ainsi de suite, pendant un gros quart d’heure, allant et revenant tous les deux d’un bout à l’autre du cylindre, l’Araignée à l’intérieur, le Pompile à l’extérieur. La proie était de valeur, paraît-il, car l’hyménoptère persista longtemps dans ses tentatives, toujours déjouées ; il fallut cependant y renoncer, ce perpétuel jeu de navette déroutant le chasseur.
– Jean-Henri Fabre, Souvenirs Entomologiques
Cette description de plus d’un siècle des interactions entre une guêpe parasitoïde et sa proie rappelle que de nombreuses interactions prédateur-proie sont une succession répétée de séquences de cache-cache et de poursuite-évasion. Un modèle combinant les deux séquences est donc nécessaire pour avoir une compréhension intégrée de l’interaction. Cette description souligne une fois de plus la pertinence des modèles de théorie des jeux avec échéance. En effet, les deux protagonistes influencent leurs comportements respectifs, et la proie peut sortir gagnante de l’interaction en survivant assez longtemps avant que le prédateur n’abandonne."
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Littérature :
Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque ainsi le Pompile :
"12 octobre
(La Bastide)
Sur le talus de sable, le petit hyménoptère rouge et noir a paralysé la puissance araignée ségestrie. C'est un pompile. Il n'atteint pas la moitié du poids de sa victime. Il l'a piquée dans un nœud des ganglions du ventre. Il veut la traîner dans son trou et lui pondre un œuf sur l'abdomen. Pendant des semaines, l'arachnide vivant, mais immobile, sera mangé de l'intérieur par la larve de l'insecte. Transfert de substance organique. Maternité monstrueuse.
Le pompile manipule sa proie avec une force surprenante. Il réussit à la hisser sur la falaise. Il la lâche, elle tombe. Il descend la chercher : elle lui échappe encore. Il recommence. Dix essais, dix échecs. Lorsque, enfin, l'obstacle est franchi, il s'aperçoit que le trou est trop petit. Tout est à refaire.
Voilà une heure que je contemple ce manège. Je perds patience. Les tâches les plus urgentes me réclament. Je ne suis pas un arthropode, moi. Je n'ai rien d'un robot biologique programmé par l'évolution. Je suis une créature intelligente.
Je m'appelle Sisyphe."
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