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Le Bourdon

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 17 avr. 2020
  • 25 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 avr.




Étymologie :


Étymol. ET HIST. − 1. a) 1210-25 zool. bordon (Yder, éd. H. Gelzer, 3689 dans T.-L.) ; 1350 bourdon (Gloss. Bibl. Nat. Lat., 7692, éd. K. Hofmann, ibid.) ; b) 1915 « spleen, cafard » (Carnet de Marcel Miguet, caporal Artois d'apr. Sain. Sources, t. 3, pp. 80-81) ; 2. ca 1280 mus. « sorte d'instrument de musique » (Gill. de Berneville, ap. Scheler, Trouv. belg., p. 107 dans Gdf.). Prob. formation onomatopéique ; cette formation est peut-être déjà attestée au sens 1 dans le b. lat. burdo glosé atticus [lire attacus] « espèce de sauterelle » dans Gloss. Aelfrici et au xie s. par Papias (Du Cange, s.v. burdo1; v. DEI, s.v. bordone2) ; EWFS2 rapproche ce b. lat. burdo du b. lat. burda « chalumeau » (v. bourde1« mensonge ») prob. onomat. ; v. aussi E. Richter dans Sitzungsberichte der philosophisch-historischen Klasse der kaiserlichen Akademie der Wissenschaften in Wien, 156, 5, 85 sqq.; sens 1 b par un développement parallèle à celui de cafard*.


Lire également la définition du nom bourdon afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Zoologie :


Selon la feuille d'information du site : www.protection-animaux.com


"Les bourdons forment des colonies annuelles qui, le temps d’un été, s’établissent dans des trous de souris abandonnés, des nichoirs, des touffes d’herbe, etc. Les bourdons font peu de réserves de nourriture ; [celles-ci] servent seulement en cas de périodes prolongées de mauvais temps. Les bourdons sont très paisibles sauf si on essaie de les attraper ou de détruire le nid. Ils peuvent même être observés de très près.

Utilisation : les bourdons peuvent voler à des températures bien plus basses que les abeilles mellifères car ils n’utilisent leurs ailes qu’au ralenti, celles-ci étant séparées de la musculature. Ils peuvent ainsi chauffer leur corps à la « température de marche » même en cas de froid important. Ils sont donc autant, voire plus utiles que les abeilles mellifères pour assurer la pollinisation des plantes utiles. Ils ne peuvent pas être employés à la production de miel car ils ne forment pas de rayons réguliers propices à la récolte et ne stockent que peu de nectar, en un miel qui d’ailleurs ne se conserve pas."

Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque les différents modes de communication chez les animaux et chez les plantes, en particulier l'émission de phéromones :


"Il arrive que dans certaines espèces, ce soient les mâles, cette fois, qui attirent les femelles. Chez les bourdons, par exemple, les glandes odorantes aboutissent aux mâchoires. En mastiquant les feuilles basses des arbres et en déposant ces marques odorantes à intervalles réguliers sur un cercle d'environ une centaine de mètres qu'ils ne cessent de parcourir durant une journée entière en rafraîchissant sans cesse ces marques par de nouvelles et permanentes mastications, ils établissent une sorte de réseau attractif auquel finissent par se laisser prendre les femelles. Chaque espèce de bourdon émet sa propre odeur et choisit ses propres marques : variations dans le choix des espèces végétales mastiquées ou dans le parcours entre la base et la cime des arbres. Ainsi les niches écologiques diffèrent-elles entre espèces, comme diffèrent également les substances chimiques émises par chacune d'elles."

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Hugues Demeude, dans Les Incroyables Pouvoirs de la Nature (Éditions Arthaud, 2020) consacre un petit paragraphe au bourdon :


"Les Bourdons (Bombus terrestris), eux aussi, font preuve d'une étonnante capacité d'apprentissage par l'observation. Au cours d'une expérience, des scientifiques viennent de montrer pour la première fois chez un invertébré - en l'occurrence un bourdon - une capacité d'apprentissage de type culturel (1). concrètement, un bourdon s'est approché d'une ficelle, s'est mis à la tirer et a récupéré la coupe de nectar qui y était accrochée. un autre bourdon, qui l'avait observé plusieurs fois, est arrivé, a reproduit ce qu'il avait vu et a obtenu à son tour le breuvage sucré."


Note : 1) Sylvain Alem, Clint J. Perry, Xingfu Zhu et al., « Associative mechanisms alllow for social Learning and cultural transmission of string pulling in an insect », PLOS Biology, 4 octobre 2016."

Mathieu Loreau, auteur de La Planète des insectes - Chroniques sauvages (Tana Éditions, 2025) nous en apprend davantage encore sur les capacités de cet insecte peu valorisé :


"Un parent : « Pourquoi est-ce qu’on appelle les mâles d’abeilles des faux-bourdons ? »

Mathieu : « Chez les abeilles mellifères, les mâles sont plus gros et plus arrondis que les ouvrières. Ils ressemblent donc un peu à de “vrais bourdons”, qui eux sont des grosses abeilles sauvages. Chez les bourdons, il y a aussi une reine, des ouvrières et des mâles, mais les colonies sont plus petites ».

La maîtresse : « Est-ce qu’il est vrai que les bourdons ne piquent pas ? »

Mathieu : « Non, c’est une légende urbaine. Comme chez la plupart des autres espèces d’abeilles, les mâles ne piquent pas. Mais les femelles oui. Et plusieurs fois de suite si on les embête, car elles ne perdent pas leur dard après avoir piqué. Cependant, elles ne sont pas du tout agressives. Elles piquent si on met la main dessus ou à l’intérieur du nid. »

[...]

Lars Chittka, professeur à l’université Queen Mary de Londres, est aux avant-postes d’un changement de perspective sur les insectes. Depuis une dizaine d’années, ses travaux, sur les bourdons en particulier, suggèrent que les insectes peuvent avoir diverses expériences subjectives et donc la capacité à ressentir des émotions et de la douleur. Les bourdons sont très utiles pour explorer ces sujets car ils s’accommodent parfaitement aux conditions de vie en laboratoire, n’hésitant pas à s’engouffrer dans des labyrinthes étroits, à pousser des balles dans des trous, à tirer des cordes ou à activer des leviers pour ouvrir des boîtes renfermant des récompenses. Lars l’a compris et c’est là tout son génie.

Dans une expérience de référence, lui et son équipe ont testé l’existence d’émotions positives chez des bourdons (Bombus terrestris) en utilisant un protocole de biais de jugement29 . Ce protocole, utilisé pour évaluer le bien être psychologique des animaux maintenus en captivité, teste littéralement l’idée selon laquelle les individus plutôt optimistes voient le verre à moitié plein alors les pessimistes le voient à moitié vide. Pour adapter ce protocole aux insectes, l'équipe de Lars a entraîné des bourdons à chercher de l'eau sucrée dans une arène fermée éclairée par de la lumière artificielle. L'arène contenait plusieurs panneaux colorés. Dans un premier temps les insectes devaient apprendre à associer un panneau bleu à une récompense d'eau sucrée (le verre plein) et un panneau vert à l'absence de récompense (le verre vide). Une fois conditionnés, les bourdons ont eu accès à un panneau turquoise, c'est-à-dire de couleur intermédiaire entre le bleu et le vert (le verre rempli à moitié). Dans cette nouvelle situation, les insectes mettaient un temps très variable avant de se diriger vers le turquoise. En particulier les bourdons qui ont reçu par surprise une goutte d'eau sucrée juste avant de découvrir la couleur ambiguë approchaient le panneau turquoise plus rapidement que ceux qui n'avaient pas reçu de sucre au préalable. Ils se comportaient donc comme des bourdons optimistes, percevant le turquoise comme du bleu (le verre à moitié plein) alors que les bourdons non manipulés mettaient plus de temps à visiter ce même panneau.

D'autres expériences, toujours sur les bourdons, suggèrent que les insectes peuvent même ressentir du plaisir. Il y a plusieurs années, alors que je travaillais dans le laboratoire de Lars, j'avais acheté des petites billes en bois pour en faire des fleurs artificielles. Quelques années plus tard, alors que j'avais laissé traîner ces billes dans le laboratoire, Lars s'est aperçu que certains bourdons passaient beaucoup de temps à les faire rouler au sol sans que ce comportement ait de fonction en particulier. De toute évidence, ils ne mangeaient, ne se battaient pas et ne construisaient rien. Ils ressemblaient plutôt à des enfants en train de courir derrière un ballon dans la cour de récréation.

Pour comprendre la motivation des bourdons à pousser ces billes en bois, Lars et les chercheurs de sont équipe ont connecté une colonie de bourdons à une arène avec trois zones délimitées par trois couleurs différentes au sol et sur les murs. la première zone contenait des billes mobiles, la deuxième des billes immobiles, et la troisième, au milieu des deux autres, était un chemin qui permettait aux insectes d'aller se nourrir en eau sucrée et en pollen. Toutes ces couleurs, ces objets roulants et ce sucre à volonté avaient probablement des allures de mini fête foraine pour les bourdons. Et dans cet environnement, les insectes passaient effectivement beaucoup de temps dans la première zone à faire rouler les billes dans toutes les directions. Si les billes étaient maintenant retirées de l'arène et que la couleur des zones était inversée, les bourdons choisissaient de passer plus de temps dans la zone de la couleur précédemment associée aux billes en bois plutôt que dans les zones d'autres couleurs. Les bourdons, libres de tout mouvement, ont donc réalisé des apprentissages associatifs entre une couleur et une récompense qui n'était pas de la nourriture, comme c'est généralement le cas, mais bien la simple manipulation de billes en bois.

Il est donc probable que cette manipulation provoque chez ces insectes des états affectifs positifs qui ressemblent au jeu tel qu'on le connaît chez les mammifères ou les oiseaux, c'est-à-dire des comportements sans fonction apparente, qui sont spontanés, répétés dans le temps et qui s'expriment en absence de stress. On pense généralement que le jeu contribue au développement des capacités motrices et cognitives chez les jeunes animaux. En accord avec cette thèse, la manipulation des billes était plus fréquente chez les jeunes bourdons adultes âgés de moins d'une semaine et chez les mâles, qui chez ces espèces, ont beaucoup plus de temps libre que les femelles car ils participent peu aux tâches collectives. Ces résultats étonnants chez les bourdons font écho à d’autres observations où de jeunes fourmis et des guêpes entrent régulièrement en combat sans raison apparente, comme si elles « jouaient à la bagarre ». Il semble même que certaines mouches drosophiles auxquelles on donne accès à un petit carrousel développent une attraction forte pour cette structure tournante, la visitant de manière répétée et prolongée sans autre récompense que de tourner en rond. Le plaisir du jeu, s’il est vérifié dans ces différentes formes, est donc potentiellement répandu chez les insectes.

D’autres expériences de biais de jugements montrent l’existence, cette fois-ci, d’états émotionnels négatifs. C'est le cas des bourdons conditionnés à aller vers le bleu et fuir le vert, qui si on les coince par surprise entre deux éponges juste avant de leur présenter du turquoise, mettent encore plus de temps à se décider. Ces butineurs interprètent le turquoise comme s'il s'agissait d'un vert, c'est-à-dire qu'ils montrent un certain pessimisme (le verre à moitié vide). C’est aussi le cas chez les abeilles mellifères qui, lorsqu’elles sont conditionnées à associer une odeur à une récompense d’eau sucrée et une autre odeur à une punition de quinine (une solution très amère que je vous déconseille de goûter), se comportent différemment face à une odeur ambiguë mélangeant les deux précédentes en fonction de leur expérience immédiate. Lorsqu’on agite les abeilles avant le test, elles se comportent comme si elles associaient le stimulus ambigu à la punition. Ce qui n’est pas le cas des abeilles qu’on a laissées tranquilles avant le test. Ces différences de comportement chez les bourdons optimistes et les abeilles pessimistes sont associées à des modifications physiologiques, par exemple des niveaux de neurotransmetteurs dans le cerveau, ces molécules permettant aux neurones de communiquer. Ainsi, il est possible d’annuler ces comportements en injectant une molécule qui bloque le transfert de dopamine dans le système nerveux des bourdons. Les mécanismes physiologiques responsables de ces émotions peuvent de la sorte être étudiés dans les moindres détails chez les mouches drosophiles pour lesquelles chaque gène et chaque neurone peut être scruté et manipulé un à un. Chez ces mouches, la présentation d’une ombre en mouvement au-dessus de leur tête engendre des comportements de panique qui s’accentuent et perdurent à mesure que l’opération est répétée. L’état physiologique associé à ce comportement de fuite suggère l’existence d’émotions ressemblant à la peur chez les mammifères.

L’analyse en profondeur de ces émotions négatives suggère même que les insectes perçoivent une certaine forme de douleur, parce qu’ils sont capables d’ajuster leur réponse à un stimulus nuisible en fonction du contexte. Ici, encore une fois, Lars et son équipe se sont servis des bourdons pour explorer cette question37 . Ils les ont entraînés à collecter de l’eau sucrée dans des nourrisseurs maintenus à différentes températures grâce à un sol chauffant. Lorsque les bourdons avaient le choix entre un nourrisseur à température ambiante (20 °C) et un autre très chaud (55 °C) délivrant chacun la même récompense, ils évitaient très nettement le nourrisseur chauffé. Mais si la concentration en sucre était plus élevée dans le nourrisseur le plus chaud, alors les bourdons le préféraient à celui à la température ambiante plus acceptable. La réponse des bourdons à la chaleur n’est pas un simple réflexe, mais le fruit d’un traitement de l’information et d’un compromis entre le risque de se brûler d’un côté et le bénéfice d’assouvir son besoin alimentaire de l’autre. Cette capacité à moduler les comportements nociceptifs en fonction du contexte, c’est-à-dire de décider ou non de fuir une agression de l’organisme, est attendue chez un animal capable de ressentir la douleur. Mais à cause de la nature subjective de la douleur, il ne s’agit pas d’une preuve formelle et définitive. Il est d’ailleurs peu probable qu’une telle preuve puisse être apportée un jour.

[...]

De nombreuses expériences montrent par exemple que les bourdons les moins expérimentés apprennent à butiner en observant d'autres bourdons. Ils copient le choix des fleurs et également la manière dont il faut se poser dessus, manipuler les pétales et les étamines pour collecter la nourriture le plus efficacement possible.

Ainsi, en laboratoire, les bourdons peuvent tenter de nouvelles techniques de butinage en observant faire les autres. Pour le démontrer Lars Chittka et son équipe de l'université Queen Mary à Londres, se sont penchés sur des comportements non naturels qu'aucun bourdon n'a a priori adoptés jusqu'à présent. Les chercheurs ont par exemple entraîné des bourdons à tirer une corde pour accéder à une plateforme au milieu de laquelle ils pouvaient boire une goutte d'eau sucrée. Une fois cet apprentissage acquis, des bourdons naïfs qui n'ont jamais vu de corde ni de plateforme auparavant pouvaient observer les bourdons « démonstrateurs » butiner de la sorte. Rapidement, de nombreux bourdons ont été capables de répéter ce comportement qui s'est propagé dans le laboratoire londonien par apprentissage social.

Parfois, ces apprentis bourdons se mettent même à innover pour améliorer le comportement observé. La même équipe de recherche l'a constaté en montrant à des bourdons comment pousser une balle dans un trou afin d'obtenir une récompense sucrée, un peu à la manière des bousiers sacrés de Fabre ou d'un joueur de pétanque qui s'entraîne au carreau. dans une situation avec trois balles, le bourdon devait pousser la balle la plus lointaine du trou pour obtenir la récompense. Comme pour les expériences précédentes, des bourdons naïfs ont pu acquérir ce nouveau comportement au contact des démonstrateurs. Mais cette fois-ci, plusieurs d'entre eux ne se sont pas contentés de répéter fidèlement l'action : ils ont sélectionné la balle qui était la plus proche de la cible, même si celle-ci était d'une couleur très différente de la balle initialement manipulée par le démonstrateur. Les bourdons ont donc modifié le comportement observé en l'améliorant par une option plus efficace.

Ces manières d'agir, qui se transmettent d'un individu à l'autre, sont à la base d l'émergence de véritables cultures animales par lesquelles certaines populations d'insectes se mettent à produire des comportements et à les répéter dans le temps alors qu'ils n'existent pas dans d'autres populations de la même espèce. [...]

Jusqu’ici, les bourdons s’étaient transmis des comportements certes non naturels, mais qui pouvaient être découverts par hasard par certains individus de la population sans avoir recours à un démonstrateur, que ce soit un autre bourdon ou bien un chercheur. Mais Lars et son équipe ont récemment établi que ces cultures développées par les insectes peuvent être beaucoup plus vastes qu’il n’y paraît, avec l’apparition de comportements tellement complexes qu’ils ne peuvent être mis au point qu’au fil des générations 102 . C’est cette « culture cumulative » qui a, par exemple, permis aux hommes de se poser sur la Lune. La liste des innovations qui ont été nécessaires pour ce projet est considérable. Il a d’abord fallu des astronomes pour cartographier le ciel, des physiciens pour prédire les mouvements balistiques d’un objet dans l’espace, des ingénieurs pour construire tous les éléments des fusées et assurer une communication continue avec la Terre, des psychologues afin de mettre les cosmonautes dans les meilleures conditions pour réaliser leurs tâches à bord… Aucun humain n’aurait pu y arriver seul, de même qu’aucun être humain n’aurait pu diviser l’atome sans à plusieurs siècles d’accumulation de connaissances scientifiques et techniques. Une accumulation de connaissances également observée, donc, chez les bourdons.

Dans l’expérience en question, les insectes devaient apprendre à résoudre un casse-tête pour obtenir de la nourriture. La colonie de bourdons était connectée à une arène contenant une boîte en plastique. La seule façon d’ouvrir cette boîte, pour un bourdon, était d’activer deux leviers séquentiellement : il fallait d’abord pousser une première porte bleue, puis faire tourner une seconde porte rouge, afin de libérer un plateau contenant de l’eau sucrée. Aucun des bourdons testés n’a trouvé par lui-même la solution de cette énigme façon « escape game » pendant les vingtquatre jours de l’expérience. Les chercheurs ont donc montré la solution à certains bourdons en activant les leviers un à un devant eux, et en ajoutant des récompenses intermédiaires devant chaque levier pour que les bourdons augmentent leurs chances de manipuler les leviers dans la bonne direction. Cette étape, qui peut paraître triviale, pouvait durer plusieurs jours et ne marchait pas à tous les coups. Mais certains bourdons ont fini par apprendre à accomplir la tâche d’une façon légèrement différente selon les individus, par exemple en se compressant entre les leviers ou en chancelant d’un côté ou de l’autre lors de la poussée. Malgré ces différences de stratégies, des bourdons naïfs placés en présence de bourdons expérimentés ont acquis la compétence nécessaire pour ouvrir la boîte en reproduisant fidèlement les différentes techniques utilisées par ceux qu’ils observaient.

Aussi fascinant que cela paraisse, dans la nature, il y a peu de chances que ces cultures cumulatives de bourdons puissent voir le jour, car les colonies de bourdons ne survivent que quelques semaines, un temps trop court pour que différentes couches culturelles aient le temps de s’accumuler. Mais ces expériences en laboratoire montrent que toutes les conditions sont réunies pour que cela soit possible chez d’autres insectes. Ainsi, peut-être que des cultures plus complexes pourraient être observées dans les colonies d’abeilles mellifères qui peuvent, elles, perdurer plusieurs années (1) ?


Note : 1) Les bourdons forment des colonies annuelles. Les reines qui émergent au début du printemps se mettent à construire un nid, butiner et pondre pour fonder une colonie. Après quelques semaines, la colonie peut compter plusieurs centaines d’ouvrières et quelques mâles. Lorsque la reine meurt, la colonie s’effondre. Les futures reines accouplées s’en vont et s’enterrent jusqu’au printemps prochain."

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Symbolisme :


Selon Jacques Berlioz, dans un article intitulé "Le bourdon vole au sabbat" paru dans Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d'ethnologie, (n°1-4/ 1992. Êtres fantastiques dans les Alpes. Recueil d'études et de documents en mémoire de Charles Joisten (1936-1981) pp. 193-198) ; le bourdon peut symboliser l'âme d'un sorcier se rendant au sabbat :

Les éléments du thème de l' alter ego zoomorphe qui apparaissent dans ce récit sont les suivants : — présence d'observateurs (les deux journaliers) qui rendront compte du lien entre l'alter ego et le héros ;

— sommeil de l'homme (ou tout au moins position de sommeil) ;

— interdiction faite aux observateurs de toucher le corps, ce qui sous entend un retour de l'animal qui réveillera l'homme ou lui redonnera vie ;

— sortie (immédiate, ici) de la bouche de l'homme d'un insecte, identifié [comme un bourdon] grâce à son bruit ; aucune indication n'est fournie quant à la couleur de l'insecte ;

— départ de l'insecte vers l'extérieur (le ciel), dans un mouvement de bas vers le haut, par la seule issue permettant de faire communiquer sans obstacle, porte et fenêtres closes, intérieur et extérieur : la cheminée ;

— immobilité du corps, une fois sa force vitale envolée. Il est à noter que font défaut, à se référer aux formes « canoniques » de la légende :

— le retour de l'insecte dans la bouche de l'homme ;

— la narration de l'homme (à travers le rapport d'un rêve, par exemple) de l'action de l'insecte lors de son périple en dehors de lui ;

— l'identification formelle de l'animal et du héros (par les observateurs, par le héros).


Notre récit relève sans nul doute du conte type 1645A {Dream ofTreasure Bough), plus connu sous l'appellation de « Légende de Gontran ». Le récit le plus anciennement attesté en Occident apparaît à la fin du VII? siècle dans L'Historia Longobardorum (III, 34) de Paul Diacre Celui-ci associe la légende au roi de Bourgogne Gontran (561-592), qui fonda l'évêché de Maurienne en 579.

[…]

Pour résumer, on notera que le thème de l'âme séparable, s' éloignant du corps sous la forme d'un animal (pour nous en tenir strictement à notre récit), thème que l'on retrouve chez les Celtes et les Germains, appartient à une tradition relayée au Moyen Age par les clercs, et présente à l'époque moderne dans la tradition orale.

[...]

Si « l'esprit » de l'homme se transforme en insecte (le bourdon), il n'est pas dit que ce soit sous cette corporalité qu'il gagne la synagogue. Mais dans d'autres récits, l'on trouve le thème des animaux (hommes métamorphosés ?) au sabbat : chats (n° 10, 16, 40), oiseaux (n° 11 ; corbeaux, n° 17, 26), moutons (n° 23).

[…]

Comme le souligne Carlo Ginzburg, les témoignages recueillis par les folkloristes du siècle dernier et du nôtre indiquent que dans les Vallées vaudoises du Piémont circulaient — outre les histoires sur les loups-garous, les fées et les processions des morts — des variantes de la légende de Gontran. L'insecte qui entre dans la bouche d'une personne inanimée en lui redonnant vie peut être un papillon, un taon ou un bourdon (comme dans notre récit).

Le récit de Pétrus Novel s'intègre donc dans un vaste ensemble de récits montagnards et en particulier alpins mettant en scène les thèmes de la séparation de l'âme et du corps, de Y alter ego zoomorphe. Il reste que de nombreuses questions se posent encore. En voici deux :

  1. Il conviendrait à la lecture d'autres récits du même type et susceptibles d'être comparés (zone géographique, chronologie) de comprendre le relatif inachèvement du témoignage de Pétrus Novel.

  2. De manière plus générale, se pose la question du chamanisme récemment encore soulevée par C. Ginzburg, dans Storia notturna. Ainsi, pour C. Ginzburg, le trait de l'insecte qui entre dans la bouche d'une personne inanimée pour lui redonner vie est un élément chamanique vraisemblablement très ancien Comme l'est le voyage de l'âme en extase sous la forme d'un animal.

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Selon Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani :


Le bourdon, qui est longtemps passé pour le mâle de l'abeille (lequel est d'ailleurs appelé "faux-bourdon"), est, comme celle-ci, un insecte bénéfique qu'il ne faut pas tuer, sous peine d'en être puni un jour ou l'autre.

Si un pêcheur aperçoit un bourdon volant dans la même direction que lui, il peut être sûr de faire de bonnes prises ; mais il rentrera bredouille si l'insecte se dirige dans l'autre sens (Guernesey).

Selon des croyances américaines, un bourdon qui entre dans une maison annonce une visite ; s'il se pose sur une chaise, le visiteur restera un moment, et il passera la nuit si le bourdon se pose sur le lit. Un bourdon de couleur claire qui tourne en rond puis entre dans la maison y amène la chance mais s'il est de couleur plus foncée, il n'annonce rien de bon. Aux îles Canaries, le bourdon à extrémité claire apporte de bonnes nouvelles, de mauvaises si sa queue est noire.

D'après le dicton : "Quand les bourdons restent auprès de leurs trous, c'est signe de pluie".

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Selon Frederic Laugrand and Jarich G. Oosten, auteurs de l'article intitulé « Maîtres de la vie et de la mort » (paru dans la revue L’Homme, 202 | 2012, 53-75) :


La capacité des insectes à résister aux rigueurs des climats arctiques et à reprendre vie au printemps, tout comme leur facilité à se mouvoir leur confèrent une vitalité et une place à part dans les traditions chamaniques. À cet égard, certains insectes comme le bourdon semblent plus représentatifs que d’autres. Knud Rasmussen rapporte de nombreux cas d’attaques perpétrées par des bourdons. Outre le récit du chamane Sâmik (Rasmussen 1931 : 196), celui de Tarraijuk restitue la violence de ces agressions :


« Tarraijuk était un beau jeune homme, un chasseur habile, et il avait profité longtemps des faveurs de Tinoreq lorsque le mari de cette dernière, Tinaoq le chamane, était parti à la chasse. La chose avait profondément offensé son esprit auxiliaire Ivigtarssuaq, un bourdon à la forme humaine, qui avait du coup puni Tarraijuk en prenant possession de lui et en le rendant ensauvagé et insensible […]. On dit qu’Ivigtarssuaq était entré en contact avec Tarraijuk au cours d’un été alors qu’il était parti seul à la chasse au caribou et qu’il avait été si violemment attaqué et possédé qu’il a fallu plusieurs hommes pour le retenir et arrêter sa rage furieuse. Une attaque hystérique de ce type est considérée comme un signe évident de l’intérêt des esprits pour la victime, qu’elle soit un homme ou une femme ». (Ibid. : 297-298)


Le bourdon jouait donc un rôle essentiel dans l’initiation chamanique. George Agiaq Kappiannaq (Iglulik, IE 458) relate le cas de sa mère :


« Ma mère m’a raconté comment un bourdon l’a un jour approchée pour devenir son esprit auxiliaire, elle avait eu très peur. Elle pouvait entendre le bourdon, mais elle ne pouvait pas le voir. Cela s’était produit sur la banquise, pendant qu’elle chassait le phoque. Alors qu’elle marchait vers un autre village en compagnie d’une vieille femme, elle continuait à entendre le bruit du bourdon. C’était tard dans la nuit et le bruit paraissait incessant. Parfois il l’entourait, comme s’il cherchait un endroit pour entrer dans son corps. Si le bourdon y était parvenu, il serait devenu son esprit auxiliaire. Cela faisait le même bruit qu’un bzzz ordinaire de bourdon. Lorsque ma mère a raconté cette histoire, son compagnon lui a dit que c’était un bourdon de l’océan »


Dans son ouvrage sur les traditions des Inuit de Baker Lake, Hattie Mannik (1998 : 217) rapporte d’autres attaques perpétrées par des bourdons. Felix Kopak, originaire de Naujaat, présente sa propre expérience :


« Nous étions deux et c’était l’automne. Sous la surface, l’eau de la mer commençait à geler. On devinait qu’un bourdon nous tournait autour. Le bruit restait sourd mais nous pouvions bien l’entendre. Nous étions sur le rivage. Je suis alors rentré dans ma tente. Nous étions deux à l’intérieur, et le bourdon est entré lui aussi. Le bruit se fit entendre de plus en plus proche. On pouvait bien se rendre compte qu’il s’agissait du bourdon de la mer. J’étais rentré dans la tente pour m’en débarrasser et je savais que mon compagnon serait effrayé à l’idée de le voir. Mais je ne savais pas quoi faire une fois sous la tente. Autour de moi, la terre s’est mise à prendre vie. Je sais que ce que je vous raconte ne vous semble pas croyable, mais le bruit du bourdon devint si fort que la terre s’est mise à trembler. Je ne faisais plus rien, j’étais à l’intérieur de la tente mais je sentais que la terre autour de moi bougeait à chaque fois que j’entendais le bruit du bourdon. Je ne savais vraiment pas quoi faire. Je n’avais aucune arme avec moi pour me protéger. Il y avait un kisiaq, un vieil os provenant d’un dos de caribou, et j’ai vu le harnais à chien de quelqu’un. Je l’ai placé alors autour de l’os de caribou. La terre a commencé à trembler et à faire du bruit, jusqu’à la mer. Nous étions deux et mon compagnon n’a rien dit, je savais qu’il avait peur et je commençais à prendre peur moi-même. J’ai saisi le kisiaq et l’ai jeté avec le harnais à chien. J’ai réalisé que le bourdon a pris alors la direction de la mer. La terre tremblait de plus belle. Vous savez, les bourdons ne sont pas grands, ils sont tout petits, comme les mouches, mais le bruit qu’ils font peut être très fort, comme le tonnerre. Si je n’avais pas fait attention à tout cela, je ne sais pas ce qui se serait produit […]. Lorsque j’ai jeté le harnais en direction de l’intérieur des terres, j’ai trouvé quelque chose sur le sol. On aurait dit un unaaq, un harpon pour chasser le phoque. Je ne sais pas ce que c’était exactement. J’ai frappé l’air autour de nous et le bruit a commencé à diminuer avant de disparaître. Si je n’avais rien fait, le bourdon serait venu sur terre, là où nous étions. C’était le bourdon de la mer, j’ai fait tout mon possible pour combattre ce bruit, j’étais terrifié ». (Atelier de Kugaaruk, 2004)


Ce récit évoque la force de cet insecte capable de faire trembler la terre et de reproduire le bruit du tonnerre. Si Kopak s’est défendu en utilisant un kisiaq et un harnais (anu), c’est que, fervent chrétien, il a refusé cet appel des esprits. Dans un autre contexte, cette rencontre aurait débouché sur une initiation chamanique. Originaire de Kugaaruk, Angutinngurniq a, pour sa part, livré un récit très détaillé :


« Il y a un bourdon et un lemming dans l’océan. Je n’ai jamais vu ces êtres vivants dans la mer, mais j’en ai entendu parler, notamment par les aînés. Lorsqu’une personne est initiée au chamanisme, il faut que cela vienne du bourdon de la mer. C’est ce que j’ai entendu. Il y avait un homme qui voulut un jour devenir chamane. Le bourdon est rentré dans sa manche et il a aspiré tout l’intérieur de son corps afin de le transformer. Une fois qu’il a tout aspiré du corps, le bourdon est retourné vers la terre ». (Atelier de Kugaaruk, 2004)


Dans ce témoignage, le bourdon agit comme une sorte de saprophage, un accélérateur de la consommation des chairs, laquelle est susceptible de faciliter l’initiation. Un tel procédé s’observait au moment des funérailles, les Inuit de certaines régions laissant jadis les corps des morts se faire dévorer par des chiens ou d’autres prédateurs afin que l’âme puisse rejoindre plus rapidement son lieu post mortem.

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Mythologie :


Dimitri KARADIMAS explore un aspect particulier de la mythologie miraña dans l'article suivant : "La métamorphose de Yurupari : flûtes, trompes et reproduction rituelle dans le Nord-Ouest amazonien" paru dans le Journal de la Société des Américanistes, 2008, vol. 94, n°94-1, pp. 127-169 :


Enfin, un dernier moyen de lever l’ambiguïté est de se référer à l’ethnographie makuna publiée récemment (Åhrem etal. 2004) dans laquelle on trouve un important recueil de mythes, de traditions et de narrations makuna. Dans le mythe de la Création, la figure du Lombric occupe, selon les dires même des Makuna, une place prépondérante au côté de la Femme-Chamane-créatrice-du-monde (Rõmikũmu) : « […] les lombrics sont très importants dans la création du monde puisqu’ils sont un des composants les plus sacrés qu’il y ait dans l’histoire » (ibid., p. 443 ; traduction de l’auteur D. K.). Ce personnage féminin, présent aussi chez les Barasana, crée Waiyaberoa « Bourdon-du-Pirá » – en fait Yurupari –, « […] qui, en même temps, était ~ Gütãrotoro “celui qui fait les pierres” » (ibid.). En tukano toujours, beroa – ou berua en barasana (Hugh-Jones 1979, p. 164) – est un des trois termes pour désigner les abeilles, que Hugh-Jones distingue des guêpes (utia). Mais le terme abejón désigne le bourdon en espagnol, c’est-à-dire que nous avons plus probablement à faire à un hyménoptère solitaire qu’à un insecte vivant en société. Chez les Miraña, lorsque l’espagnol est utilisé, le terme abejón sert surtout à désigner les espèces solitaires qui produisent un fort bourdonnement lors de leur déplacement ; soit un bourdon, soit, comme dans le texte IV proposé par Reichel-Dolmatoff, une guêpe solitaire.

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Littérature :


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L'incipit du roman Dieu et nous seuls pouvons, Les Très- Édifiants et Très-Inopinés Mémoires des Pibrac de Bellerocaille (Éditions du Seuil, 1991) permet à Michel Folco de mettre à l'honneur le bourdon tout en lançant l'intrigue de son incroyable roman :


"Baronnie de Bellerocaille, province royale du Rouergue,

août 1683.


Douillettement installée dans le coin le plus confortable de la riche, le plus tiède, la colonie de bourdons sommeillait. L'un d'eux s'éveilla et eut faim. Il progressait lourdement vers les alvéoles à miel lorsqu'il nota le nombre inaccoutumé d'ouvrières dans la ruche. A une heure aussi avancée de la matinée, elles auraient dû être parties butiner depuis longtemps. Poursuivant son chemin, le gros mâle ventru et poilu se heurta à un groupe d'abeilles qui bloquaient le passage. Il s'apprêtait à les bousculer sans ménagements lorsque, chose impensable, elles firent face et lui sautèrent dessus. Il ne s'était pas bien redu compte de ce qui lui arrivait que l'une d'elles sciait le pédicule rattachant son abdomen à son thorax tandis qu'une deuxième déchiquetait les nervures de ses ailes et qu'une troisième cherchait et trouvait la fissure entre les anneaux e la cuirasse, enfonçant son dard empoisonné à l'intérieur. L'âcre odeur du venin se répandit dans l'abeiller, donnant le signal du massacre.

Les reines étant fécondées et 'hibernage approchant, la ruche n'avait que faire de ces lourdauds oisifs, gourmands et inutiles.

Dépourvus d'aiguillon, n'ayant jamais eu auparavant à se défendre, les bourdons incrédules ne songèrent qu'à fuir par les trous d'envol. Certains y parvinrent.

L'un d'eux survola un instant les remparts du bourg avant de s'engouffrer par mégarde dans la cuisine du maître orfèvre Abel Crespiaget, heurtant de plein fouet l'œil droit de Pierre Galine, son maître queux, occupé à préparer une bisque d'écrevisse. L'homme poussa un cri de douleur et laissa échapper une pleine poignée d'épices dans la soupière.

Après avoir heurté le carrelage, l'insecte à peine étourdi reprit son vol et disparut par la lucarne s'ouvrant sur la rue Magne.

Pierre Galine était dans la souillarde et aspergeait d'eau son œil meurtri quand la soubrette entra dans la cuisine. Ne voyant pas le coq, elle prit la soupière de bisque et s'en fut la servir aux maître qui s'impatientaient dans la salle à manger.

Quelques instants plus tard, Abel Crespiaget faisait irruption, les yeux exorbités, le palais, la gorge et l'œsophage incendiés, brandissant une grande trique. Galine s'enfuit sans comprendre à toute vitesse dans le couloir, puis dans les escaliers, dans la cour, autour du puits et enfin dans la rue Magne où l'orfèvre le rattrapa et le rossa d'importance.

- Ayaouille ! Ayaouiiiiille ! Qu'ai-je fait, bon maître, pour être ainsi asticoté ?

- Tu oses le demander, empoisonneur ! rugit Crespiaget en redoublant la cadence de ses coups de trique, ne s'arrêtant qu'une fois Galine inerte.

Plus tard, des âmes charitables le transportèrent jusqu'à sa couche où il demeura plusieurs jours avant de pouvoir reprendre son service. Quand aux bourdons survivants, ils consacrèrent leur journée à paresser sur les fleurs des berges du Dourdou. La fraîcheur du soir et la faim les rendant oublieux des tragiques événements de la matinée, ils rentrèrent à la ruche où on les attendait pour les exterminer. Ce qui fut fait, jusqu'au dernier."

Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque ainsi le Bourdon :

"18 septembre

(La Bastide)


Une tige couchée de grande campanule étale encore vingt cratères d'améthyste entre les cheveux gris des longues clématites.

Un bourdon roux s'envole. Un bourdon roux s'envole. Un bourdon roux s'envole... Vingt fois : il a visité toutes les fleurs."

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Selon Pauline Moret-Jankus, autrice de "Le bestiaire homosexuel de la Recherche." (In : Bulletin d'informations proustiennes, 2022, no 52, pp. 169-178) :


"Les rampants, les mous, ne doivent cependant pas faire oublier d’autres animaux représentatifs de l’homosexualité chez Proust. Nous en distinguons encore deux : le bourdon et le pigeon. En ce qui concerne le bourdon, dont l’image a été abondamment commentée, nous nous contenterons de renvoyer à la célèbre scène de la fécondation de la fleur par un bourdon lors de la « conjonction » entre Charlus et Jupien. (SG, III, p. 3-5.)"


[. Au même instant où M. de Charlus avait passé la porte en sifflant comme un gros bourdon, un autre, un vrai celui-là, entrait dans la cour. Qui sait si ce n’était pas celui attendu depuis si longtemps par l’orchidée, et qui venait lui apporter le pollen si rare sans lequel elle resterait vierge ? Mais je fus distrait de suivre les ébats de l’insecte, car au bout de quelques minutes, sollicitant davantage mon attention, Jupien (peut-être afin de prendre un paquet qu’il emporta plus tard et que, dans l’émotion que lui avait causée l’apparition de M. de Charlus, il avait oublié, peut-être tout simplement pour une raison plus naturelle), Jupien revint, suivi par le baron. Celui-ci, décidé à brusquer les choses, demanda du feu au giletier, mais observa aussitôt : « Je vous demande du feu, mais je vois que j’ai oublié mes cigares. » Les lois de l’hospitalité l’emportèrent sur les règles de la coquetterie : « Entrez, on vous donnera tout ce que vous voudrez », dit le giletier, sur la figure de qui le dédain fit place à la joie. La porte de la boutique se referma sur eux et je ne pus plus rien entendre. J’avais perdu de vue le bourdon, je ne savais pas s’il était l’insecte qu’il fallait à l’orchidée, mais je ne doutais plus, pour un insecte très rare et une fleur captive, de la possibilité miraculeuse de se conjoindre, alors que M. de Charlus (simple comparaison pour les providentiels hasards, quels qu’ils soient, et sans la moindre prétention scientifique de rapprocher certaines lois de la botanique et ce qu’on appelle parfois fort mal l’homosexualité), qui, depuis des années, ne venait dans cette maison qu’aux heures où Jupien n’y était pas, par le hasard d’une indisposition de Mme de Villeparisis, avait rencontré le giletier et avec lui la bonne fortune réservée aux hommes du genre du baron par un de ces êtres qui peuvent même être, on le verra, infiniment plus jeunes que Jupien et plus beaux, l’homme prédestiné pour que ceux-ci aient leur part de volupté sur cette terre : l’homme qui n’aime que les vieux messieurs.]

Antoine Bouvet, auteur d'un article intitulé "La périphrase animale dans la poésie baroque du XVIIe siècle." (2023) évoque le choix du bourdon comme périphrase :


"Cependant, les poètes baroques considèrent encore rarement les animaux comme des modèles esthétiques ou moraux. Un des rares exemples d’animal emblème de vertu morale est l’animal-roi. [...] En effet, l’animal-roi des baroques est plutôt un être aérien, il observe le monde d’en haut et n’y participe qu’avec retenue et indulgence : l’aigle donc, « L’oiseau de Jupiter, ce Monarque des airs », ou le bourdon. Dans les Plaintes d’Acante, il incarne l’archétype du roi sage et mesuré qui « enseigne » plutôt qu’il ne punit :


Leur petit Roi volant qui n’a point d’aiguillon,

Vous enseignerait la clémence :

À vous dont le courroux a tant de véhémence,

Et dont les yeux, ou le penser

Ont toujours quelques traits qui me viennent blesser (1).


La périphrase est plutôt claire par elle-même, mais elle trouve plus de sens encore dans le commentaire que Tristan lui-même fournit sur ce vers : « On a remarqué que les mouches, en chaque Ruche, ont un Roi, qui n’a point d’aiguillon comme les autres abeilles ; pour montrer que les grands Princes doivent avoir de la douceur ». La périphrase fait du bourdon le reflet emblématique des vertus du bon prince. Il règne sur ses sujets avec mansuétude et amenderait sans violence la fâcheuse Amarante qui refuse au berger les faveurs qu’elle donne aux fleurs.


Note : 1)  François TRISTAN L’HERMITE, Œuvres complètes, op. cit., pp. 182‑183."

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