Le Drac
- Anne

- il y a 2 jours
- 19 min de lecture
Étymologie :
DRAC, DRAK, subst. masc.
Étymol. et Hist. 1690 drac (Fur., s.v. drague) ; 1873 drak (A. Daudet, loc. cit.). Empr. au prov. drac (dep. ca 1140 dra « dragon, lutin » ds Brunel 1926, no32, 1 ; drac « dragon » début xiiies. Vie de Ste Enimie, fol. 35 ds Raynouard ; v. aussi Mistral), du lat. class. draco « dragon » utilisé en lat. chrét. pour désigner le dragon de l'Apocalypse (12, 3) et le diable (Blaise).
Lire également la définition du nom drac afin d'amorcer la réflexion symbolique.
Définition :
Frédéric Mistral, auteur de Lou Tresor dóu Felibrige ou Dictionnaire provençal-français (tome premier, Éditions Marcel Petit, 1979) éclaircit l'homonymie :
"DRA, DRAC (l. g.) (rom. drac, drax ; catalan drach ; allemand drack ; italien latin draco) ; s. m. Lutin, follet, farfadet, en Languedoc et Velay, v. draquet, fantasti, fouletoun, gripet.
Jan lou dra, l'esprit follet ; fa lou drac, faire le diable, faire merveille à Toulouse ; lou pous dou Drac, le puits du Drac, à Cambayrac -Tarn-et-Garonne.
Patric ! Patrac !
Iéu noun sai se sérié lou drac
Ou soun amo que traguès peno. (D. Sage)
« Le drac diffère de la Trèvo en ce qu'il est espiègle et plus malin que malfaisant » (A. Vayssier). Il y a les bons Dracs et les mauvais Dracs. Le Drac du Rhône était un monstre ailé et amphibie qui portait sur le corps d'un reptile les épaules et la tête d'un beau jeune homme. Il habitait le fond du fleuve où il tâchait d'attirer, pour les dévorer, les imprudents gagnés par la douceur de sa voix. Gervais de Tilbury rapporte qu'une femme de Beaucaire, lavant du linge dans le Rhône, en 1250, fut enlevée par le Drac qui la garda sept ans pour lui faire nourrir son fils et la renvoya ensuite. Le Dictionnaire de Pellas définit ainsi le Drac : « vedèu que rodo la nue tout lou long dou Rose ».
Les consuls de la ville de Draguignan, qui tenaient un enfant sur les fonts baptismaux pendant leur administration, avaient le droit de lui donner le nom de Drac.
DRA, DRAC (d.) (rom. Drac, bas latin Dravus, latin Tricus), s. m. Le Drac, rivière du haut Dauphiné, affluent de l'Isère.
Le Serpent e lo Dragon
Metro Grenoblo en savon,
dicton grenoblois qui fait allusion aux débordements de l'Isère et du Drac."
*
*
Antonin Perbosc, propose un article intitulé "Le Drac, l’Étouffe-Vieille et le Matagot d’après les traditions occitanes" (In : Revue de Folklore Français et de Folklore Colonial de la Société du Folklore Français et du Folklore Colonial, t. XII (1941), No. 1, pp. 1-18) qui brosse le portrait du Drac :
Natacha Grégoire et Patrice Rey présentent le Drac de Haute-Loire dans un article intitulé "Le Drac, ce lutin farceur et maléfique" (In : L'Éveil de la Haute-Loire, 10 janvier 2020) :
"Le Drac, ce lutin farceur et maléfique
Pendant les fêtes, L’Éveil de la Haute-Loire en partenariat avec le Musée des Croyances populaires du Monastier vous propose une plongée dans les légendes et croyances du Velay. Au cœur d’une veillade d’autrefois en huit épisodes, Patrice Rey et Natacha Grégoire vous entraînent à la rencontre d’histoires fantastiques. Aujourd’hui, les farces du lutin, le « Drac » dans le Velay.
Diabolique génie des eaux, sorte de sirène mâle d’eau douce, le Drac ou lutin est une figure de premier plan de la mythologie occitane. Ce personnage maléfique règne en seigneur sur les rivières, les étangs, les ruisseaux, les marécages. On dit même qu’il habiterait un château sous un lac.
Ce démon aquatique de l’ancien Languedoc est très actif dans le Velay où on l’appelle fréquemment « le lutin ». Ce petit diable remuant et taquin a été chassé des cuisines de l’enfer par Lucifer, car il cassait la vaisselle et épiçait trop fortement les sauces, pour s’amuser des grimaces de ses confrères.
Son nom vient du latin « draco » qui signifie « dragon ». Cette petite terreur est en effet le fils du dragon infernal. Pour le plus grand malheur de tous, le Drac est métamorphe. À la fois diable, dragon, lutin, loup-garou, vampire, ogre et séducteur, il cumule les traits démoniaques des êtres les plus dangereux du folklore. Ses méfaits vont de la simple farce jusqu’à l’homicide. Quelle que soit la gravité de ses actes, il s’agit presque toujours pour lui d’une bonne blague. Il aime provoquer des inondations et effrayer les gens.
Pour le conjurer, il suffit généralement de faire un signe de croix. Le monde rural nous rapporte que le soir venu, il fait briller la surface de l’eau de la rivière. Les sceptiques prétendent que cette impression est due au soleil qui se couche, dont les rayons se reflètent sur l’eau ; mais pour beaucoup de Vellaves, ils se trompent. En réalité, le Drac, pour attirer les lavandières, leur fait croire à un trésor, dont l’éclat doré transperce les remous de la rivière. Quand elles sont suffisamment proches, pensant naïvement devenir riches, et alors qu’un sourire béat leur traverse le visage… Le lutin les attrape et les entraîne avec lui sous l’eau. C’est bien souvent pour les manger, mais parfois, il offre une de ces captives à son épouse, la Dracoune, pour en faire sa servante. Celles qui ont le moins de chance deviennent les nourrices des petits dracounets qui sont, paraît-il, encore plus terribles que leur père. On prétend également qu’un jour, il captura un jeune garçon et l’apporta à sa Dracoune, afin qu’elle le fasse cuire. Cet enfant était tellement joli, tellement gentil, et surtout tellement poli qu’elle ne put pas lui faire le moindre mal. Au contact du garçon, elle se radoucit à tel point qu’elle redevint ce qu’elle était avant d’épouser le Drac, une charmante jeune femme, qui s’enfuit avec le petit prisonnier. C’est à ce moment-là que le lutin devint complétement fou. La douleur d’être abandonné ainsi par son épouse lui fit perdre le peu de raison qu’il avait. Il la chercha partout, se déplaçant à travers le réseau des eaux. C’est pour cela que l’on dit toujours aux jeunes filles de ne pas se pencher au-dessus des puits, car le Drac, tapi au fond, risque de les confondre avec son amour perdu et de les emmener avec lui.
Le fait que sa femme soit retournée auprès des humains est intolérable aux yeux du Drac, à tel point qu’il passe son temps à punir ces derniers avec des farces cruelles. On raconte qu’il fait monter les juments sur les toits, et qu’il fait courir les chevaux toute la nuit. Au matin, quand on a besoin des animaux pour aller travailler dans les champs, on n’arrive pas à faire descendre la pauvre bête, ni à faire avancer le maudit canasson fourbu. Si ensuite on entend le chant d’un oiseau ou le cri d’un animal, on comprend que c’est le Drac qui s’est transformé pour se moquer.
Parfois, de simples galéjades lui suffisent. Il s’introduit la nuit dans les écuries pour emmêler les crins des chevaux, ou nouer entre elles les queues des vaches. Il aime aussi se transformer en joli couteau, abandonné sur un chemin. Quand un homme le ramasse et le met dans sa poche, il s’ouvre soudainement et lui coupe les fesses. C’est également lui, bien entendu, qui cache les clés et déplace les objets dans la maison.
Un peu partout, on trouve un conte, avec ses variantes, où le Drac fait preuve de son sens de l’humour un peu particulier ; celui-ci se transforme en adorable petit agneau, perdu dans les sous-bois. Un couple de cultivateurs de Rohac (Arsac-en-Velay) revenant du marché du Puy entend les gémissements de ce pauvre animal. L’homme, pris de pitié, le prend sur son dos pour le porter jusqu’à chez eux. De plus en plus pesant, l’agneau gonfle et se transforme en monstre pour finalement s’évaporer dans une énorme flatulence sous les yeux médusés des paysans !
Quand les fuseaux des dentelières étaient bien emmêlés par ses soins et qu’il avait suffisamment pincé le nez des enfants en se transformant en mouchoir, il finissait sa journée en posant de jolies pelotes de laine sur les chemins. Lorsque les passants s’en saisissaient, heureux de cette aubaine, elles se changeaient en boules de crotte.
On racontait aussi que la nuit venue, il se glissait dans la chambre à coucher de grand-mères très âgées. Il subtilisait brutalement les draps de la pauvre dame endormie. Il se précipitait à la fosse à purin pour y plonger le linge ; il allait ensuite recouvrir la vieille femme avec les draps souillés. Cette histoire servait sans doute à ne pas mettre mal à l’aise la grand-mère lorsqu’elle était victime d’un oubli nocturne.
Comment éviter les méfaits du Drac ? La tradition explique comment éviter que le Drac ne vienne commettre ses tours pendables dans la maison. C’est très simple : il suffit de verser sur le sol, avant d’aller se coucher, un sac de graines de lin ou de lentilles vertes du Puy. Le Drac, souffrant de troubles obsessionnels, va compter ces grains toute la nuit, sans avoir le temps d’accomplir ses facéties. Il sera surpris par la lumière du jour et retournera bien vite dans la rivière sans vous avoir causé le moindre tort. Par contre, si votre fenêtre s’ouvre d’un coup et qu’un courant d’air glacé traverse la cuisine, en éteignant une bougie sur la table, sachez que c’est le Drac qui passe à toute allure faire des farces chez vos voisins.
Voici une dernière farce, parmi les plus illustres : une jeune promise trouve une belle bobine de fil blanc sur son chemin. Elle s’en sert pour coudre sa robe de mariée. Le grand jour arrive et entrant dans l’église, elle trempe ses doigts dans le bénitier pour se signer. Quand ses doigts touchent son front, rien ne se passe, mais quand l’eau bénite entre en contact avec la robe, tout le fil s’envole et le vêtement tombe en morceau, la laissant presque nue, déshonorée en public. On comprend alors que le Drac s’était transformé en joli fil pour piéger la jeune fille, au moment où un rire lugubre résonne dans l’église. Le mariage fut malheureusement annulé, la famille du marié ne voulant pas d’une bru « endracassée ».
Les farces du lutin dans la maison annonçaient généralement bien pire. On dit qu’il était un émissaire du diable, et qu’il venait mettre en garde par ses mauvais tours ceux qui s’étaient mal comportés. Il venait par exemple se promener aux Estables, sous forme d’un chien rouge et sur les toits des maisons de ceux qui n’avaient pas la conscience tranquille…"
*
*
Croyances populaires :
Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Surnaturel, superstitions, être fantastiques, apparitions, lieux enchantés (Éditions Omnibus, 2017) Marie-Charlotte Delmas consacre un article au Drac :
"Drac - Génie, Lutin
Génie des eaux, lutin protéiforme domestique ou sauvage, le Drac est difficile à cerner, d’autant qu’en Auvergne et dans le Languedoc, les nombreux récits qui le mettent en scène sous ses différentes apparences sont très variés.
Le Drac, génie des eaux : Le Drac fait son apparition au XIIIe siècle dans un récit du clerc anglais Gervais de Tilbury qui raconte que l’un d’eux avait sa demeure dans le Rhône, près d’Arles, et l’apparente à un dragon, mot issu du latin draco. (voir DRAGON).
Les lutins sont rarement en lien avec les sources ou les rivières ; pourtant, dans l’Aude, on le retrouve également décrit comme un génie des eaux entouré de Draquets : « Il était espiègle, malin, mais rarement méchant. Chaque cours d’eau avait son drac, qui s’amusait à couper la ligne au pêcheur, faisait échapper sa proie et lui préparait un bain forcé. Certains ruisseaux pourtant possédaient de mauvais dracs, et, dans ceux-là, on allait souvent à la recherche des noyés. » (A.-M. Pourouch-Petit, 1938.) Dans un récit du Gers, on parle d’un Drac qui fait sa lessive la nuit dans une mare, à la façon de certaines revenantes (voir LAVANDIÈRE DE NUIT). Il couvrit entièrement de vase un homme qui revenait de Lectoure et qui l’avait surpris (J.-F. Bladé, 1886).
Dans les régions où il sévit, c’est à l’une de ses métamorphoses que l’on attribue le comportement de certains chevaux ou ânes psychopompes qui se tiennent près d’un point d’eau, invitent plusieurs promeneurs à grimper sur leur échine qui s’allonge démesurément, puis les jettent à l’eau. Un jour qu’une douzaine d’enfants passaient le pont de Massafans, sur la commune de Mas-Cabardès (Aude), pour se rendre dans les bois, ils aperçurent un âne noir qui leur offrit généreusement son dos en l’allongeant, comme le font beaucoup de chevaux fantastiques. Lorsque tous y eurent pris place, l’âne, qui n’était autre que le Drac, s’engagea dans la rivière, et, arrivé au beau milieu de l’eau, renversa son chargement dans les flots. Tandis que les enfants rejoignaient tant bien que mal la rive, le Drac, perché sur un roc, riait à gorge déployée. C’est, prétend-on, depuis ce jour que le pont prit le nom de Massafans ou Masse enfant (G. Jourdanne, 1899). De la même façon, des jeunes gens du hameau de Travanet (Saint-Antonin-de-Lacalm, Tarn) qui partaient à la veillée enfourchèrent tous un cheval pour traverser un ruisseau, mais, au beau milieu du gué, le Drac s’allongea dans l’eau (R. Jalby, 1971). Souvent, pour s’en protéger et éviter la noyade, il est recommandé de faire un signe de croix.
Dans l’Aveyron, un Drac se montra au milieu d’une mare de Martiel « non loin du Puech d’Elves » sous la forme d’un agneau égaré qui ne cessait de bêler. Un paysan retroussa ses chausses et alla le chercher. Il le plaça sur ses épaules mais « lorsqu’il fut arrivé au milieu du marécage, notre brave homme fut obligé de s’arrêter, ne pouvant plus aller ni en avant ni en arrière car ses jambes étaient prises et comme enchaînées dans les roseaux ». De plus, l’agneau devenait de plus en plus lourd, et ce n’est qu’avec beaucoup de peine que l’infortuné parvint à regagner la rive sous les ricanements du Drac (abbé Lafon, 1874). Ces récits qui lient le Drac à l’eau et à la mort en font une espèce de génie ou de démon qui circule entre les mondes.
Les autres métamorphoses du Drac : Lorsque le Drac se montre aux humains, c’est sous l’une de ses multiples apparences. Il peut se changer en toutes sortes d’animaux, le plus souvent domestiques, ou d’objets, à l’exception de l’aiguille dont, bizarrement, il ne sait pas imiter le chas. En certaines occasions, c’est un lapin qui se promène sur un chemin et que l’on ne parvient pas à attraper, un lièvre qui se cache sous un tas de bois et qui disparaît si on l’y cherche. A Roquecourbe (Tarn), un valet vit à minuit un poulain qui gambadait dans un pré, mais tandis qu’il s’apprêtait à aller réveiller son maître pour l’en avertir, l’animal, qui n’était autre qu’un Drac, rentra dans l’écurie en passant par la chatière (A. Perbosc, 1941). Dans la Montagne Noire, on raconte que le Drac peut se transformer en un ruban impossible à nouer ou en une bobine de fil avec lequel on ne parviendra pas à coudre (A. de Chesnel, 1839). Il en va de même en Auvergne où l’on attribue ce type de mésaventure à des gens du coin. Une jeune fille de Nessayre se rendait avec son fiancé à Saint-Flour (Cantal) pour faire quelques achats en prévision de ses noces, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle avait oublié de prendre du fil vert assorti à sa robe. Ils allaient rebrousser chemin lorsqu’ils virent, au milieu du chemin, un peloton de fil qui convenait parfaitement. Le jour du mariage, tandis que la future épouse trempait ses doigts dans le bénitier de l’église, sa belle robe verte tomba en trente morceaux. C’était le Drac qui s’était transformé en fil et s’était enfui (A. Bon, 1887).
Dans plusieurs récits relevés en Auvergne et dans le Languedoc, le Drac prend l’apparence d’une belle bûche qu’un pauvre paysan est ravi de trouver sur son chemin. Elle est de plus en plus lourde à porter et disparaît dès que l’homme veut la mettre au feu.
Le Drac, lutin domestique : Dans beaucoup d’autres récits, les agissements du Drac ressemblent à ceux que l’on trouve ailleurs pour les lutins. Comme la plupart d’entre eux, il s’occupe des chevaux et s’amuse à tresser leur crinière et leur queue. Parfois, il serre si fort les crins que, le lendemain, personne ne parvient à les démêler. Comme ses congénères, il est particulièrement espiègle ; si on ne le voit pas, on peut constater son passage aux petits dégâts qu’il occasionne : « Si un soigneux garçon d’écurie a tressé les crins d’une mule, le Drac embrouille aussitôt ce qui a été fait ; si l’on a mis du foin dans la crèche, il l’éparpille à terre et le remplace par du fumier ; si l’on a sellé le cheval qui doit se mettre en voyage, il retourne malignement la selle, en sorte que la croupière renferme les oreilles et la bride enlace la queue. » (A. de Chesnel, 1839.)
Le Drac s’occupe aussi des vaches, la nuit, leur donnant à manger et à boire ; parfois il les sort de l’étable, ainsi que les brebis, et les paysans sont soudain réveillés par le tintement de leurs sonnailles (Tarn, A. Perbosc, 1941). Il s’en prend souvent aux pâtres et aux bouviers. Lorsque ceux-ci dorment tranquillement, il pénètre dans l’étable et tire violemment leurs couvertures pour aller les tremper dans le purin avant de les replacer sur les dormeurs en criant « Chaud ! Chaud ! Chaud ! ». Il lui arrive de se faufiler dans l’étable, au beau milieu de la nuit, pour détacher les vaches en faisant tomber, à grand bruit, les chaînes sur le sol. Dès que les bouviers ont rattaché leurs bêtes et sont retournés se coucher, la même comédie recommence et peut durer toute la nuit (Auvergne, P. Sébillot, 1898). Le Drac s’introduit aussi dans les maisons par la cheminée, le trou de la serrure, voire en brisant des vitres. Si une chandelle s’éteint soudain, c’est bien sûr qu’un Drac vient de traverser la pièce ; si des bruits étranges retentissent dans la nuit, aucun doute, c’est un Drac qui déambule. Il vient se réchauffer, et parfois chercher l’offrande qu’on lui a préparée. En effet, dans le Quercy, lorsque l’on cuisait à la broche les gâteaux locaux, il était d’usage d’en garder un pour le Drac. Une tradition similaire existait dans le Minervois : « Chaque four lui doit un gâteau, qu’on appelle le gâteau du drac. Dans les moulins, le cheval de tournée est forcé de rester un jour par semaine à l’écurie pour que le drac s’en serve dans ses courses. » (H. Babou, 1858.) Le lutin profite également de son passage pour faire quelques farces aux habitants. Dans le chaudron, il remplace le lard de la soupe aux choux par une savate, s’empare des vêtements et va les tremper dans l’eau, circule la nuit dans le grenier en laissant traîner des chaînes derrière lui pour faire du bruit (Auvergne, P. Sébillot, 1898).
Mieux vaut ne jamais contrarier un Drac car il ne tarde pas à se venger. En échange des bons soins que l’un d’eux prodiguait à ses chevaux, un maquignon de Poupas (Tarn-et-Garonne) pendit sur un mur de l’écurie, à l’intention du lutin, un beau fouet tressé de fils de soie. S’étant un jour servi de ce fouet, l’homme ne tarda pas à subir les représailles du Drac. Durant la nuit, il entendit des claquements de fouet accompagnés du hennissement des chevaux. Il s’y rendit, mais ne vit rien, en dehors de ses bêtes trempées de sueur. Le même tapage recommença les nuits suivantes et dura pendant sept mois, puis il cessa : « Peut-être le Drac fut-il chassé par les conjurations d’un grand devin que le maquignon fit venir des Landes. Peut-être aussi le Drac se trouva-t-il assez vengé, et s’en alla-t-il de lui-même quelque autre part. » (J.-F. Bladé, 1886.)
Outre l’intervention d’un professionnel, comme dans l’exemple qui précède, divers procédés permettent de débarrasser la ferme d’un Drac et de ses espiègleries. Les traditionnelles protections contre les esprits malins – signe de croix, eau bénite, croix d’épis de blé clouée sur la porte le jour de la Saint-Jean – permettent de le faire fuir. On peut également utiliser une méthode répandue contre la présence des lutins, celle du tas de grains posé sur son passage. En Auvergne, certains expliquent que le Drac tentera de compter les graines de lin qu’il rencontre parce qu’il tient à connaître le nombre de tout ce qu’il voit, mais il s’ennuiera bien vite et partira (P. Sébillot, 1898). Dans la Montagne Noire, d’autres disent qu’il cherchera à ramasser le millet placé sur une planche en équilibre sur son chemin et qu’il n’aura pas manqué de renverser. Mais comme ses mains sont percées, il se mettra en colère et s’en ira (A. de Chesnel, 1839).
Partout on raconte, comme pour beaucoup d’autres entités surnaturelles, que les Dracs sont partis depuis que l’on sonne l’angélus, c’est-à-dire depuis que le christianisme et ses cloches l’ont vaincu. Quelques personnes continuent à croire au Drac au XIXe siècle, et les récits le concernant sont encore bien vivaces dans la première moitié du siècle suivant. Ainsi, dans le Languedoc, lorsque les jeunes gens commettent quelque méfait en rentrant d’une fête, qu’ils s’amusent à ôter les tuiles d’un toit, à accrocher des ustensiles agricoles au sommet d’un arbre ou à démolir le parapet d’un pont, par exemple, on dit qu’ils font « lo drac » (A. Perbosc, 1941)."
*
*
Symbolisme :
P. Reyt, auteur d'un article intitulé "Les dragons de la crue." (In : Cahiers de géographie du Québec, volume 44, n°122, 2000, pp. 127–145) établit le lien entre drac et rivière :
"Les légendes sont nombreuses dans l'imaginaire occidental qui illustrent la vertu initiatrice de l'eau vive et la tentation d'y accéder, à travers les ablutions sacrées ou le vol rituel du trésor : assiette en or pour les dracs, escarboucle pour les vouivres... Mais contrairement à la réinterprétation catholique qui en fait un acte de bravoure, on ne tue pas impunément le dragon pour s'arroger son trésor. Cadmos tue le dragon gardant la source pour ériger auprès d'elle la ville de Thèbes, mais doit ensuite expier sa faute auprès d'Ares, le dieu de la guerre, en le servant huit années durant. Dès lors que de nombreuses civilisations considèrent le serpent comme l'être suprême, une lutte sans merci l'oppose au Dieu des religions monothéistes, chacun se posant en créateur du monde, le premier syncrétisme catholique transposant sur le dragon les valeurs négatives du serpent et associant étroitement les deux dans une même allégorie du mal. Si le combat générique est sans doute celui du jardin d'Eden, où le serpent signe une demi-victoire en condamnant l'humanité à l'errance, la lutte se renouvelle à l'infini dans une liturgie catholique où le Bien temporel n'a de légitimité que dans son opposition au Mal.
Le mimétisme. Serpents et dragons présentent des corrélations manifestes avec la rivière, dans leurs brusques assauts comme dans leurs reptations qui rappellent la sinuosité des méandres. Sur le principe analogique, les rivières habitées par le dragon deviennent dragons elles-mêmes, gigantesques sauriens géographiques qui se dessinent sur la cartographie des lieux. Le Drac, ce torrent du Champsaur qui tire son nom du dragon latin, le draco, s'unit en confluence à l'Isère, elle-même représentée par « une serpente », tandis qu'au Val d'Aoste, l'arrivée des eaux dans le lit d'un torrent est précédée par un serpent (Samivel, 1973 : 201). Par ailleurs, l'essentiel de l'œuvre catholique consistant ici à dénaturaliser les représentations en les déconnectant de leur support analogique, la rémanence de certaines caractéristiques liées à l'eau laisse supposer qu'elles appartiennent bien au champ de la légende pré-catholique. Le postulat paraît donc recevable que les dragons soient originellement des figures d'eau vive, et très certainement du fleuve, à l'image du dragon Achéloos. Dans ce schéma de convénience aquatique, le bestiaire imaginaire de l'eau vive corrobore d'ailleurs une ébauche de typologie hydro-géographique : le drac, génie facétieux aux multiples métamorphoses, est étroitement associé aux cours torrentiels, tandis que la vouivre, serpent ailé muni d'une longue queue ondulante, se rencontre principalement dans les vallées à l'amont des bassins. Dans les zones concernées, on relève globalement autant de dracs et de vouivres que d'entités géographiques élémentaires, définies généralement par un cours d'eau de rang 1 ou 2 selon Strahler et ses bassins versants. [...] Enfin, ils incarnent encore la crue dans leurs violents coups de queue et le tribut qu'ils prélèvent sur les hommes et le bétail, mangés par le dragon, c'est-à-dire noyés par les eaux."
*
*
Contes et légendes :
Georges Adroguer, écrit sur le site de la mairie de Ille-sur-Têt (4 janvier 1997) :
"La Légende du Drac
Il y a de cela plus de mille ans que cet animal fabuleux, doté de puissantes ailes, des pattes arrière palmées, des griffes à l’extrémité des pattes avant, d’une gueule horrifiante couplée de larges mâchoires pourvues de crocs acérés et d’une très longue queue de serpent hantait la population de Rodès
Ses plaintes sont parait-il encore perceptibles, le soir du solstice d’hiver les 21 et 22 décembre de chaque année, car ce fut à cette période-là qu’il fut enfoui et pétrifié dans le tréfonds des gorges de la Guillera, sous les énormesLa Roche Colomera s’avance menaçante das le lit de la Tet. C’est sous ces rochers que se cachait le Drac. roches charriées par le déferlement des eaux descendues du Canigou, lors d’une très violente crue du fleuve “Roschinus” actuellement appelé la Tet. On dit même que le sang de l’effroyable bête qui s’était répandu dans les eaux tumultueuses du fleuve avait teinté de rouge les rochers situés à plusieurs centaines de mètres à l’aval, d’où l’appellation encore aujourd’hui de ce lieu dit “Roc Roig”: roche rouge.
Le pont des Sarrasins ou d’en Labau. Les villageois de l’époque, terrorisés, se terraient de panique et n’osaient plus franchir l’ancien pont du chemin de Ropidera, qui enjambait le “Roschinus” en amont du confluent du Riu Fagès, dans le prolongement du “Cami Clos”.
En effet, la bête qui habitait les gouffres se déplaçait toujours sous l’eau depuis “l’Estany del Fric” jusqu’au “Gourg del Barral”, se nourrissant de poissons, de loutres mais aussi de chèvres, de brebis et de renards très nombreux à cette époque-là, d’où le nom de La Guillera donné aux magnifiques gorges et bien A la Roche Colomera et au Pont des Sarrasins, on trouve deux oratoires qui abritaient une statue de Saint-Georges terrassant le dragon.entendu, de chair humaine lorsque l’occasion lui en était donnée. Pour ses jours de festin, on dit que la bête se dissimulait sous “las Cobas bel Bibé” et, lorsqu’un autochtone ou un animal se hasardait à traverser le pont pour aller cultiver ses terres, ou vaquer à “dela l’aygue” (au-delà de l’eau), d’un puissant coup de queue, ou bien de son souffle enflammé, la personne ou l’animal était projeté dans l’eau et immédiatement croqué par le monstre sous les yeux horrifiés des accompagnateurs … .!"
Markéta Saulichová, autrice de "Provence dans le miroir de ses légendes." (Bakalářská práce, vedoucí Jančík, Jiří. Univerzita Karlova, Pedagogická fakulta, Katedra francouzského jazyka a literatury, 2012) rapporte le détail de deux légendes :
Le Drac : Le thème légendaire du dragon vient du mot latin „draco“ qui représente le plus souvent des esprits malfaisants ou des puissances infernales.
« La plupart des spécialistes ont vu dans les fêtes chrétiennes des Rogations, durant lesquelles on offrait autrefois aux fidèles l'image d'un dragon, le souvenir des cérémonies annuelles païenne qui marquaient le retour du beau temps lorsque, la première moitié du printemps étant écoulée, la victoire du soleil sur les puissances obscures de l'hiver peut être considérée comme entière. Selon ces hypothèses, mytho-astrologiques, les dates de ces fêtes correspondraient au lever, à la culmination et au coucher de certaines constellations zodiacales. D'autres érudits ont prétendu que le dragon représentait l'énergie du débordement des eaux, fleuves ou torrents, et que la victoire remportée sur le monstre symbolisait les patients travaux hydrauliques qui maîtrisent les crues automnales et vernales. »
J.-P. Clebert, Guide de la Provence. (Edition Sand. 1986. p. XLVII)
[...]
Un fantasti nouma lou Dra (Un farfadet nommé le Drac)
D'après la tradition arlésienne, fixée au milieu du XIIIe siècle, les dracs vivent dans des palais situés aux lieux les plus profonds du Rhône, où à l'instar des sirènes, ils attirent ceux qui s'approchent trop de ses bords, de préférence les jeunes gens, la lavandières ou mieux, les jeunes femmes qui allaitent, et dont ils font les nourrices de leur progéniture. La légende du Drac est contée par une mère cherchant à dissuader les enfants, d'aller jouer trop près du fleuve.
« On raconte qu’un jour, au quai de Beaucaire, une jeune femme lavait au Rhône sa lessive. Et, en battant son linge, tout à coup elle aperçut dans le courant de la rivière le Drac, frais et gaillard comme un nouvel époux, qui, à travers le clair, lui faisait signe. Viens donc ! lui murmurait une voix douce, viens, je te montrerai, ô belle fille, le palais cristallin où je demeure, avec le lit d’argent où je me gîte, et les rideaux d’azur qui le recouvrent. Viens donc, que je te montre les richesses qui se sont entassées sous la vague, depuis que les marchands y font naufrage et que j’amoncelle en mes souterrains. Viens ! j’ai un nouveau-né qui n’est encore qu’une larve, et qui, pour se nourrir dans la sapience, n’attend que ton lait, ô belle mortelle ! La jeune lavandière, somnolente, laissa tomber de sa main écumeuse son battoir ; pour aller le chercher, troussant sa jupe vitement à mi-jambe, puis au genou, puis jusques à mi-cuisse, bref, elle perdit pied. Le cours du fleuve l’enveloppa de son flot violent… Des jours, des ans passèrent. À Beaucaire, personne, hélas! ne pensait plus à elle, lorsqu’un matin, au bout de sept années, on la vit qui rentrait, toute tranquille, dans sa maison… Tous ses gens aussitôt la reconnurent et chacun s’écria : Mais d’où sors-tu ? Elle, se passant la main sur le front, répondit : Voyez, cela me semble un songe… Mais, qu’il vous plaise de le croire ou non, je sors du Rhône. En lavant ma lessive, mon battoir est tombé et, pour l’avoir, dans un bas-fond terrible j’ai glissé… Et je me sentais embrassée sous l’eau par un fantôme, un spectre, qui m’a prise ainsi qu’un jeune homme qui ferait un rapt… Le cœur m’avait faibli et, revenue à moi, dans une grotte vaste et pleine de fraîcheur et éclairée d’une lueur aqueuse, avec le Drac je me suis vue, seulette. D’une jeune fille à demi noyée, il avait eu un fils, et de son petit Drac, moi, pour nourrice, il m’a gardée sept ans. »
C. MAGRINI-ROMAGNOLI, J. MARTHUR, En Provence sur le chemin des légendes. (Aix-en-Provence :
Les Editions de la Lesse. 2007. p. 173)
*
*









