top of page

Blog

Le Balai magique

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 3 janv.
  • 27 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours



Étymologie :


ÉTYMOL. ET HIST. − Ca 1170 balain « faisceau de genêts » (Rois, éd. Le Roux de Lincy, 282 dans T.-L. : mis peres vus batid de verges delïees, mais jo vus baterai de grandimes balains ki serunt dures e espinus) − Vie de S. Thomas, ibid.; xiiies. balai « ustensile ménager servant à enlever la poussière, les détritus [fig.] » (Rutebeuf, Œuvres, éd. A. Jubinal, II, 14, ibid. : Balaiz de nostre vanitei, Cribles de nostre concïence). Orig. celtique. Deux hyp. pour l'emprunt du mot : a) balai serait emprunté au bret. balazn « genêt » d'où par vocalisation balain, balaen (cf. la forme balain de la première attest., provenant d'un texte anglo-norm.); ces formes métathétiques issues de banatlo > balatno seraient originaires du bret. du Nord, Léonois, Trégorrois et sud du Vannetais (v. Dauzat dans Fr. mod., t. 7, pp. 343-346; EWFS2. Lebel dans Mém. Commission Antiq. Côte d'Or 1938-39, pp. 512-516). L'évolution sém. « genêt » > « balai » est évidente. Les Bretons ont prob. été les premiers à fabriquer ces objets, puis le mot se serait étendu à toute la France, tandis que les balais auraient été fabriqués avec d'autres matières suivant les ressources des régions (noter l'emploi de balai au sens de « bouleau, tête des jeunes bouleaux » dans Rougé, Le Parler tourangeau, 1912, les branches de cet arbre servant à la confection de balais dans certaines régions) ; à l'appui de cette hyp. un texte du xiiies. le privilège aux Bretons, cité par Dauzat Ling. fr., pp. 206-207, atteste que le métier de fabricants de balais était si fréquent chez les Bretons qu'ils le considéraient comme un de leurs privilèges de fait sinon de droit. Brüch (ds Neuphilol. Mitt., 1922, t. 23, pp. 90-94) soulève une objection contre cette hyp. : la présence de balai au sens de « genêt » en Berry, Lyonnais, Auvergne et dans le domaine méridional, qui semble exclure un emprunt au bret. (Puitspelu ; Jaub. t. 1 ; Lalanne ; F. Brunet, Dict. du parler bourbonnais, Paris, Klincksieck, 1964; v. aussi Roll. Flore pop. t. 4, pp. 91-102) ; b) balai serait issu du gaul. banatlo, devenu par métathèse balatno puis subissant une adaptation de la finale d'apr. les mots lat. en -aium (Brüch, loc. cit., FEW t. 1, p. 233) ; cette hyp. fait difficulté, la finale n'étant pas clairement expliquée du point de vue phonét. L'explication de la métathèse à l'intérieur du fr. par l'infl. de l'a. fr. baloier « s'agiter, aller çà et là » (Brüch, loc. cit. ; v. aussi baller) suppose le sens de « balai » antérieur à celui de « genêt », ce qui infirme l'ancienneté de balai « genêt » dans les dial., qui était justement l'argument le plus solide en faveur de l'orig. gauloise.


Lire également la définition du nom balai afin d'amorcer la réflexion symbolique.

*

*




Croyances populaires :


Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Croyances populaires, superstitions, sorcellerie, rites magiques (Editions Omnibus, 2016) Marie-Charlotte Delmas consacre un article au balai :


Balai, balayage : Le balai, dont les démonologues du XVe au XVIIe siècle ont fait l’un des moyens de transport des sorcières et sorciers pour se rendre au sabbat, est aussi utilisé pour se protéger de ces serviteurs du diable. Au XVIIe siècle, l’abbé Thiers rapporte que l’on croit « empêcher qu’un sorcier ne sorte du logis où il est, en mettant des balais à la porte de ce logis ». Dans la première moitié du XIXe siècle, il est toujours question de ce balai protecteur dans l’est de la France : « De nos jours, on est encore persuadé à Labresse [Vosges], que pour empêcher un sorcier ou une sorcière d’entrer furtivement dans une maison, il faut avoir soin de renverser à la cuisine le manche à balai. » (Richard, 1848.) En Alsace, on place un balai neuf, renversé, dans un coin de l’étable pour protéger le bétail des sorts qui pourraient lui être jetés ; à l’inverse, dans les Alpes-Maritimes, poser un balai renversé derrière la porte ou à la fenêtre d’une maison porte malheur à la famille qui l’habite.

Selon un article du Progrès de Fécamp (non daté, mais cité en 1873), les femmes de marins du littoral normand brûlent un balai neuf pour faire tourner le vent lorsque leurs époux tardent à rentrer de la pêche. Outre ces utilisations, la plus naturelle, à savoir le balayage, fait l’objet de diverses superstitions. Au XIXe siècle, on relève dans beaucoup d’endroits l’interdiction de balayer le soir après le coucher du soleil. Dans le Morbihan, on chasse sa chance ; en Corse, les conséquences sont beaucoup plus terribles puisque le balayage nocturne peut entraîner une mort dans la famille. Ce tabou est peut-être lié à l’ancienne croyance des âmes errantes censées voler au ras du sol, dès la nuit tombée, et qu’il fallait éviter de chasser ou de blesser. On trouve en effet une explication de ce type en Basse-Bretagne, où l’on dit aussi que la femme qui balaie le soir fait fuir la Sainte Vierge qui visite les demeures susceptibles d’accueillir ses âmes préférées. On explique dans le Finistère que balayer après l’angélus renvoie les âmes au purgatoire et qu’après le coucher du soleil, on expulse le bon Dieu.

C’est aussi pour ne pas troubler, voire blesser, l’âme de celui qui vient de mourir que l’on proscrit, dans plusieurs régions, de balayer la chambre d’un moribond. Il est également interdit de balayer pendant la fête de la Toussaint, période durant laquelle les morts reviennent traditionnellement faire un tour dans leur ancien domicile.

Quelques autres croyances, moins courantes, sont liées au balayage. Par exemple, on se préserve des puces en « balayant à l’envers », c’est-à-dire en ramenant les déchets dans la maison, pendant la période du Carnaval (Indre-et-Loire). Les femmes de Roscoff (Finistère) se servent du balayage de la chapelle de Sainte-Union pour procéder à un oracle amoureux ; elles soufflent la poussière du côté où leur mari, ou leur fiancé, doit venir, afin de fixer son amour. En Franche-Comté, la jeune fille qui veut voir en rêve son futur époux doit à Noël se dévêtir et balayer sa chambre avec sa chemise.

*

*




Symbolisme :


Dans une note d'un article de Waldemar Deonna intitué "L'ex-voto de Cypsélos à Delphes : le symbolisme du palmier et des grenouilles (Suite)." (In : Revue de l'histoire des religions, 1951, pp. 5-58) on peut lire la mention suivante :


Pour Swift, « l'homme est un balai », il est fait d'un arbre, mais « qui se présente maintenant d'une façon inverse, ses branches sur la terre et la tige en l'air... La nature l'a créé vigoureux et robuste... avec des cheveux sur la tête, comme les branches véritables de cette plante raisonnable »... il est « l'image d'un arbre qui se tient sur la tête », etc. Cf. M. Epuy, Anthologie des humoristes anglais et américains, 1910, 24. Méditation sur un balai.

Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (Éditions Seghers, 1969) :


BALAI : Humble instrument ménager en apparence, le balai n'en est pas moins signe et symbole de puissance sacrée. Dans les temples et les sanctuaires anciens, le balayage est un service de culte. Il s'agit de débarrasser le sol de tous les éléments venus le souiller de l'extérieur et cela ne peut être fait que par des mains pures. De même, dans les civilisations agraires d'Afrique du Nord, le balai, qui sert à balayer l'aire sur laquelle on bal les céréales, est un des symboles de la culture et, pendant les premiers jours du deuil, la maison ne doit pas être balayée afin que l'abondance ne soit pas chassée ou afin de ne pas offenser l'âme du mon (SERP, 148). De même, en Bretagne il ne faut pas balayer une maison la nuit : ce serait en écarter le bonheur, et les mouvements du balai blessent ou écartent les âmes qui se promènent.

Ces balais en effet qui font fuir la poussière pourraient bien heurter et faire fuir les hôtes invisibles, les génies protecteurs du foyer. Aussi la matière et la façon dont ils sont faits ne sont pas indifférentes. Dans la fête où les femmes kabyles vont à la rencontre du printemps, elles cueillent des touffes de bruyères en fleurs qui deviendront des balais de bon augure qui ne chasseront pas la prospérité et ne heurteront pas par mégarde les hôtes invisibles. Mais, si le balai inverse son rôle protecteur, il devient instrument de maléfice et c'est sur des manches à balai que les sorcières* de tous les pays sortent par les cheminées et se rendent au sabbat. Symbole phallique, peut-être, mais aussi et surtout symbole des puissances, que le balai aurait dû vaincre, mais qui se saisissent de lui et par lesquelles il se laisse emporter.

*

*

Nicole Belmont, autrice de "Rituels de courtoisie dans la société française traditionnelle." (In : Ethnologie française, 1978, pp. 279-286) relie rituel du balayage et cérémonie du mariage :


Pour terminer, on aimerait rapporter un très bel exemple non seulement de ritualisation, mais aussi de mythification, opérées à l'insu des personnes en cause, ainsi que de l'observateur. Celui-ci décrit un petit rituel populaire inclus dans la cérémonie du mariage et connu sous le nom d'épreuve du balai : il consistait à placer un balai en travers du seuil que la mariée devait franchir avant de pénétrer dans sa nouvelle demeure ou dans celle de parents de son époux; elle devait le ramasser sans l'enjamber, pour faire connaître ses qualités futures de bonne ménagère. A ce sujet il rapporte une anecdote connue de lui de première main et localisée à La Bresse, petit village des Vosges : « Un jeune homme de cette commune embarrassé de fixer son choix entre trois jeunes sœurs, également belles, consulta son père qui lui proposa de raccompagner la première fois qu'il irait blonder, c'est-à-dire faire sa cour à ces jeunes filles. S'étant donc rendu dans la maison qu'elles habitaient, ils remarquèrent que l'aînée, revenant des champs, laissa tomber un balai à la porte de la cuisine et passa dessus sans se donner la peine de le relever, négligence que commit aussi sa sœur cadette en rentrant chez elle peu d'instants après, et que la plus jeune qui vint ensuite s'empressa de le relever en souhaitant la bienvenue au père du jeune homme. Aussitôt celui-ci dit à son fils, en lui montrant la jeune fille qui venait de lui offrir une preuve d'esprit d'ordre et de politesse, que c'était bien elle qu'il devrait désirer pour épouse, car elle ne devait pas manquer de faire la prospérité de la maison. » On voit très clairement ici qu'un événement est coulé dans le moule du rite : l'épreuve du balai a, dans le rituel général du mariage, une fonction explicite de présage des qualités de bonne ménagère de la jeune fille. De manière sous-jacente, il constitue probablement une épreuve en rapport avec sa virginité. Il est utilisé dans cette anecdote pour faire un choix entre trois jeunes filles à marier, choix évidemment difficile puisqu'elles sont également jolies et que le critère économique n'est pas pertinent, car elles appartiennent à la même famille. Or le choix entre trois jeunes filles, exactement semblables entre elles et tout particulièrement par la beauté, est un motif de conte populaire. Il apparait en particulier dans les versions d'un conte dont le titre français et international est Les animaux reconnaissants (T 554) : un héros masculin subit trois épreuves dont la dernière consiste à reconnaître sa bien-aimée parmi trois jeunes filles semblables, également belles, coiffées et habillées de la même façon. Elles sont en général sœurs et dans ce cas la différence d'âge qui existe entre elles, aînée, cadette et plus jeune, ne permet cependant pas de les distinguer.

C'est donc non seulement dans le moule du rite que l'événement rapporté est coulé, c'est aussi dans celui du mythe. On mesure, dans un exemple de ce genre, leur forte prégnance sur la vie des sociétés traditionnelle.

Zochios Stamatios, auteur d'une thèse intitulée Le cauchemar mythique : Etude morphologique de l’oppression nocturne dans les textes médiévaux et les croyances populaires. (Littératures. Université de Grenoble, 2012) établit la filiation entre le bâton chamanique et le balai :


Par la suite, nous pouvons supposer que ces sorcières, parmi laquelle la sorcière-cauchemar hag, sont des extatiques. Pendant le Moyen Âge, les pratiques extatiques se sont affaibli et la forme initiale du bâton des magiciens-chamans s’est transformée deux autres objets : le balai des sorcières et la baguette des fées, objet qui apparaît souvent dans la littérature médiévale (Bataille Loquifert du XIIe siècle, Huon de Bordeaux du XIIIe, Arthur et Golagon du XIVe siècle) Il peut être utilisé de différentes manières :

  • découvrir des trésors cachés,

  • connaitre le chemin à suivre,

  • faire jaillir de l’eau du rocher,

  • séparer en deux les eaux d’un fleuve,

  • ouvrir une voie à travers une montage ou à l’intérieur de la terre,

  • repousser des animaux ou des hommes,

  • apporter la guérison,

  • provoquer un sommeil magique,

  • rendre invisible,

  • faire naitre l’amour,

  • deviner l’avenir ou rendre des oracles,

  • révéler si une femme est chaste,

  • opérer une métamorphose ou la faire cesser,

  • ressusciter un mort.


Le cheval extatique : Dans ces références, le bâton n’est pas utilisé comme moyen de transport, même si cet usage était indéniablement commun dans le folklore européen. Le Motif-Index l’intègre dans la catégorie : « D1520. ‘Magic object affords miraculous transportation’, et plus précisément “D1520.27. D1520.27. ‘Magic transportation by means of wand” ». Pour se déplacer, les sorcières pouvaient se servir également de nombreux objets : une quenouille, une louche, une pioche. Mais le balai était l’accessoire par excellence des sorcières. Ginzburg rapporte une histoire selon laquelle un paysan appelé Thiesse, accusé d’être un Loup-garou, s’est battu contre un autre paysan appelé Skeistan. Ce dernier était un sorcier armé d’un manche à balai muni d’une queue à cheval.

Il est évident que le balai servait de cheval pour la sorcière. La paille rappelait d’ailleurs la queue équine. Mais la relation est plus profonde : son origine peut être retracée dans les pratiques chamaniques eurasiatiques.

Parmi les objets magiques des chamanes, on trouve souvent des bâtons longs qui représentent une tête de cheval à leur extrémité et qui, selon Strömbäck, fonctionnaient comme leurs chevaux magiques pendant l’extase. Ces bâtons sont un lieu commun dans le chamanisme eurasiatique : « Le ‘cheval’ - c'est-à-dire le bâton à tête de cheval - est utilisé par les chamans bouriates dans leurs danses extatiques. [...]

Les bâtons chamaniques sont bien sûr à l’origine, non seulement des bâtons des sorcières, mais aussi des hobby- horses et chevaux-mannequins des mascarades européennes.

*

*

Armelle Lory, autrice d'un article intitulé "Le quotidien, des gestes et la vie : de l'efficacité symbolique des gestes domestiques (Noirs d'Équateur)." (In : Anthropologie et Sociétés, volume 41, numéro 1, 2017, pp. 239-261) détaille les fonctions symboliques du balai en contexte équatorien :


Malchance et mort : du balai ! Un jour, une mère de famille me confia que « le balai a un secret » parce qu’il préserve la chance de la maisonnée et la protège de tout acte de malveillance. Selon le mouvement imprimé ou la position donnée à l’objet, les gestes faits avec le balai repoussent (le jour) et maintiennent à distance de la maison (la nuit) la mort et les morts en leur rappelant qu’ils ne sont pas les bienvenus. En outre, des mesures supplémentaires sont adoptées la nuit venue pour protéger les personnes endormies.


Un coup de balai propitiatoire : Sur le fleuve Cayapas, en milieu de matinée, une mère, sa fille ou toute autre résidente balaie la maison selon des règles très précises, règles qui sont plus ou moins rigides en fonction des familles et sont destinées à véhiculer ou à conserver la chance (suerte) de la maisonnée. Moschetto (1995) et Ventura i Oller (2009) ont également observé des pratiques semblables ailleurs dans la province d’Esmeraldas et chez les Indiens Tsachila d’Équateur.

Certains moments de la journée sont plus opportuns que d’autres pour balayer. C’est quand le soleil prend largement place dans le ciel jusqu’au moment où il commence à décliner vers le ponant – entre 9 h et 17 h environ – que les femmes et leurs filles peuvent s’atteler au balayage intégral et quotidien de leur maison. Elles effectuent cette tâche deux fois par jour en moyenne, après le petitdéjeuner et le déjeuner. Il fait encore chaud. Celle qui est en charge du balayage fait dès lors rentrer la chaleur extérieure produite par le soleil, symbole de joie et de vie. De cette manière, elle limite tout rapport avec les morts et le froid qui imprègnent malicieusement l’environnement, surtout pendant la nuit, et aussi à l’aube et au crépuscule.

Le pouvoir propitiatoire du balai devient effectif une fois mis en mouvement et selon des règles spatiales précises. En effet, il importe de respecter un sens et une direction dans la technique du coup de balai. La logique du mouvement est assez simple, de l’extérieur de la maison vers l’intérieur comme pour faire rentrer l’air chaud qui circule dehors. Le premier geste est entrepris au niveau de la terrasse extérieure pour ensuite poursuivre son action dans la salle principale, et ce, impérativement en direction de la cuisine, au fond de la maison. Le déplacement est entrecoupé par des épisodes de balayage de chaque chambre.

Si ces règles ne sont pas respectées quotidiennement, le balayage devient alors vecteur d’infortune. En balayant en dehors des heures chaudes et/ou de l’intérieur vers l’extérieur, le froid se répand insidieusement dans la maison. La malchance (voire la mort) n’est plus tenue à distance, s’infiltrant puis pénétrant toujours plus loin à chaque coup de balai dans chaque coin et recoin de la demeure. Quand la maîtresse de maison se rend compte de la faute, elle peut exprimer son mécontentement, voire sa colère dans le cas d’un enfant inattentif et maladroit.

C’est pire encore lorsque, malgré tous ces efforts, un membre de la maisonnée rentre du cimetière sans se déchausser et dépose par mégarde sur le sol de la terre froide provenant de ce lieu où reposent les morts. Cela dépend des familles, mais en cas extrême, il doit retirer ses chaussures avant de passer le pas de la porte pour les nettoyer avec soin sur la rive fluviale. La terre du cimetière ne peut entrer dans la maison sans mettre la vie de ses occupants en danger. Dans le cas où la personne franchit le seuil de la maison, il faut tout de suite balayer et nettoyer les lieux souillés par son passage. Si elle a touché la terre du cimetière de ses propres mains, elle doit aussi se laver de la tête aux pieds. La règle est valable à toute heure du jour et de la nuit, même si le résident rentre à 4 h du matin d’une veillée funéraire organisée dans le cimetière, comme il m’est arrivé de l’observer pendant mon travail sur le terrain. Selon certaines femmes noires, si cette norme n’est pas respectée, la transgression peut occasionner une mort dans la maison souillée.


Un balai protecteur : De jour comme de nuit, l’usage fait du balai est destiné à protéger les occupants d’une maison de toute menace extérieure. Le rôle protecteur du balai dépend, cette fois-ci, non pas tant du mouvement avec lequel il est utilisé mais plutôt de la position dans laquelle il est agencé une fois à l’arrêt. Il est disposé le manche vers le bas, la brosse vers le haut. Un balai est placé ainsi juste à côté de chaque porte donnant sur l’extérieur, de préférence la nuit avant d’aller dormir. Il verrouille symboliquement l’accès à l’espace domestique depuis l’extérieur

Cette mesure a été observée notamment après les mésaventures nocturnes de deux femmes vivant chez leur tante. L’une d’entre elles raconte avec moult détails l’étrange expérience qu’elle a vécue en pleine nuit, pendant qu’elle dormait sur le ventre. Alors qu’elle sent une main chaude posée sur son dos, elle ouvre progressivement les yeux dans la pénombre et croit apercevoir un homme. Mais il s’évanouit de suite dans les airs, laissant entendre un bruit étrange de fuite sur le toit en tôles ondulées. Le lendemain, la tante, attentive au récit de sa nièce y voit un signe : un mort est rentré dans sa maison. Son intention était soit de signaler un décès (nouveau mort), soit de s’en prendre à un résident (mauvais mort). Depuis, elle a pris trois mesures de protection : elle a fermé l’ouverture sous le toit par laquelle l’intrus s’est échappé ; avant le coucher, elle ferme à double tour les portes de la demeure ; et elle dispose juste à côté un balai, la brosse vers le haut. Cette dernière mesure garantit l’efficacité symbolique du dispositif, protégeant la maison et ses résidents endormis (1).


Note : 1) On peut observer des dispositifs de protection symbolique très ressemblants en France par exemple, à l’aide de marionnettes ou de statuettes (Filiod 2003 : 24-25).

*

*

Karin Ueltschi-Courchinoux. autrice de "Bâtons, balais, baguettes : transformations et (en)jeux métonymiques." (In : Karin Ueltschi ; Amandine Haller. Grandes et petites mythologies. III, les noms et les choses, 3, Éditions et presses universitaires de Reims, pp. 245-263, 2024) propose une étude approfondie du balai :


Du balai : Un jour apparaît donc une variante particulièrement intéressante du bâton : le balai, qui n’est jamais autre chose qu’un manche (de bâton) entouré d’un faisceau de brindilles. Une nouvelle mythologie surgit grâce au croisement d’anciennes signifiances. Le balai est investi depuis l’Antiquité de croyances ayant trait à la surnature. Le balayage des temples était un geste cultuel à part entière, un rite de purification qui ne pouvait être exécuté que par des personnes consacrées à l’emploi ; en un mot, le balai se trouve au cœur de croyances mêlant étroitement pratiques domestiques et rites sacrés. Dans le texte d’un frère silésien rédigé entre 1236 et 1250, on lit :

Ces femmes volent le balai qui a servi à nettoyer le feu et baignent l’enfant avec lui. […] Quand elles ramènent l’enfant à la maison, elles écrasent avec un balai un œuf sur le seuil.


D’autres pratiques attestées consistent à placer un balai devant la porte de la chambre où se déroule un accouchement, mais attention, il faut le poser à l’envers ou alors y planter un couteau31 ! On doit aussi « tremper un balai dans l’eau, afin de faire pleuvoir et de causer quelque dommage à son prochain » ou encore « toucher à certain jour de l’année avec un balai les herbes et les légumes des jardins », ce qui les garantit des assauts de la vermine, ou mettre des balais à la porte pour « empêcher qu’un sorcier ne sorte du logis où il est32 ». Claude Lecouteux a rassemblé des dictons de France et d’Europe qui soulignent ces croyances domestiques liées à notre objet et ses implications surnaturelles :


Il n’est pas bon de balayer la maison après le coucher du soleil. On risquerait de balayer, avec la poussière, les âmes des morts qui, à cette heure-là, obtiennent souvent la permission de rentrer dans leur ancien logis. […] Tant que le cadavre n’a pas quitté la maison mortuaire, il ne faut ni balayer le plancher, ni épousseter les meubles, ni jeter dehors aucune poussière ou balayure, de crainte d’expulser aussi l’âme du mort et d’attirer sur soi ses vengeances. […] Quand on place un balai neuf à l’envers derrière la porte d’entrée, aucune sorcière ne peut entrer.


Avec le balai, on entre donc de plain-pied dans la magie : qu’il a trait au passage de la grande Frontière, la littérature en rend compte dès le xive siècle. Ainsi, chez Jean Gobi, l’ustensile est associé à l’apparition d’un revenant, du côté d’Alès en 1323. Sa présence se manifeste par « le bruit d’un balai traîné par lui-même ». Quelques soixante-dix ans plus tard, le balai apparaît dans un drôle d’exemplum dans le Mesnagier de Paris, compréhensible seulement si l’on admet que l’outil est déjà solidement associé à l’imaginaire de la sorcellerie, connotation que cependant l’auteur se garde bien d’actualiser. C’est l’histoire d’un pari visant à mesurer l’obéissance respective des moines à leur abbé et des femmes à leur mari par une mise à l’épreuve : les abbés ordonnent aux frères de cacher sous leurs lits des verges, tandis que les maris enjoignent à leurs épouses de laisser un balai derrière la porte de leur chambre. Au moment du bilan, les pères abbés peuvent fièrement vanter l’obéissance parfaite de leurs moines : lors de leur inspection, à minuit, ils ont tous trouvé leur ordre exécuté. Le compte rendu des maris est plus que mitigé : ils ont dû faire face à une vive résistance. Une de ces dames justifie explicitement son refus d’obéissance en disant qu’elle n’est pas issue d’enchanteurs ne de sorciers, et que même si elle devait le payer de sa vie, jamais elle ne consentirait à dormir dans une maison où l’on s’amuse pendant la nuit à faire des tours de magie avec des balais (I, vi, § 37, p. 264). Très clairement, le balai relève désormais de l’univers des sortilèges !

L’imaginaire savant autour du sabbat qui se développe alimente de son côté les connotations sulfureuses liées au balai. D’après les Errores gazariorum (1450), c’est le diable en personne qui remet le balai aux futures sorcières au moment où elles se rendent à leur premier sabbat (les sorciers, eux, reçoivent une fourche). Elles s’envolent par la cheminée, et le balai les conduit à l’endroit prévu par le diable. De nombreuses croyances locales relayent ces traditions et ont laissé des traces jusqu’à nos jours, comme en Franche-Comté où l’on voit « quelquefois dans la ramure des sapins des espèces de balais naturels qu’on nomme broutsons ou « balais de sorcières ». On en voit encore dans quelques rares villages où, pendus au toit d’une maison, ils servent d’enseigne à un café.

Ce n’est pas un hasard si l’apprenti sorcier de Goethe ensorcelle un balai : contrairement à son maître, le docteur Faust, qui a des rêves cosmiques, son apprenti est tout à fait terre à terre, et paresseux. Ainsi, ses aspirations sont-elles humbles : il désire simplement un balai capable de laver le sol tout seul, à l’instar des automates d’Héphaïstos. Il profite de l’absence du maître pour essayer la formule magique entendue, et en effet, le balai se met en route, accompagné du seau d’eau. Sauf qu’une fois la tâche accomplie, l’apprenti ne parvient plus à faire cesser le sortilège. Et voilà que jaillit le cri fatal : « les Esprits que j’ai invoqués, je ne peux plus m’en libérer… » Le balai est devenu l’objet emblématique de l’hybris humaine lorsqu’elle cherche à transgresser les lois de la nature et à se les subordonner.

*

*




Symbolisme celte :


Donatien Laurent, dans un article intitulé "Brigitte, accoucheuse de la Vierge." Présentation d'un dossier. (In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°1-4/1982. Croyances, récits & pratiques de tradition. Mélanges d'ethnologie, d'Histoire et de Linguistique en hommage à Charles Joisten (1936-1981) pp. 73-79) mentionne un lien inattendu entre Brigitte et le balai :


Sainte Brigitte est très honorée en Bretagne et spécialement par les femmes qui lui demandent la grâce d'avoir des enfants, lorsqu'elles sont stériles, ou celle d'avoir une grossesse sans incident et une heureuse délivrance, lorsqu'elles sont enceintes ou en couches. Celle aussi d'avoir du lait pour nourrir leurs enfants. Sainte Brigitte guérit parfois de la fièvre. Anatole Le Braz rapporte que, dans une niche au-dessus de la fontaine Sainte-Brigitte à Saint-Hernin (Haute-Cornouaille), la sainte est figurée sous forme d'une poupée de bois vêtue de chiffons, que l'on va chercher et qu'on ramène chez soi lorsque l'on a la fièvre et qui, en échange de la confection d'un vêtement neuf, procure la guérison. Un autre folkloriste breton du début du siècle, Yves Le Diberder a recueilli à Pont-Scorff (Morbihan ) un curieux récit légendaire qui fait de la sainte un balai ! Lorsque Joseph vint à la demande de Marie chercher une femme pour l'assister, le maître de la maison lui aurait donné par dérision un balai, en ajoutant :


Barh en ti-man n'es chet merhed Dans cette maison il n'y a d'autre femme

Nameit unan hanùet Qu'une nommée Berhed.

Berhet Honnèh ne n'hellei ket monet Mais elle ne pourra pas aller

N'hi des na deulegad na fri Elle n'a ni yeux ni nez

Na divréh de sicour Mari. Ni bras pour secourir Marie


Mais Dieu qui fait de toute chose ce qu'il veut l'avait transformé en femme !

[...]

Un ensemble de coutumes et de pratiques liées au 1er février souligne et éclaire le contexte pré-chrétien de cette fête du printemps. Relevons en particulier cette coutume commune à l'Irlande et à l'ouest de l'Ecosse, qui consiste à promener, en quêtant de maison en maison, la veille du 1er février, une sorte de mannequin qu'on nomme Brigitte (Brideog ou Biddy), constitué d'un manche de baratte ou d'un balai grossièrement vêtu de paille ou de chiffons. Les jeunes gens déguisés qui promènent « Brigitte » vont de porte en porte en chantant un couplet du type de celui-ci que rapporte Kevin Danaher (The Yearinlreland, Cork, 1972, p. 29 ) :


Here is Bridget, dressed in white. Voici Brigitte, vêtue de blanc.

Give her a penny for her night. Donnez-lui un sou pour sa nuit.

She is deaf, she is dumb, Elle est sourde et elle est muette,

She cannot talk without a tongue. Elle ne peut parler sans langue.


La poupée de bois vêtue de chiffons de la fontaine de Saint-Hernin et la Brigitte-balai de Pont-Scorff prennent subitement un sens que la seule tradition bretonne ne permettait plus d'élucider.

*

*

Daniel Giraudon, dans "La cendre et le balai. Commentaires sur quelques croyances relatives à la mort dans le Voyage dans le Finistère de Cambry." (In : Actes du colloque : Jacques Cambry (1749-1807). Un Breton des Lumières au service de la construction nationale. Centre de Recherche Bretonne et Celtique/Société d'histoire du pays de Quimperlé, 2007. pp. 67-71) étudie essentiellement le "devenir des âmes et de la place et du rôle des défunts, dans le quotidien des vivants " :


Pour les Bas-Bretons les défunts ne quittent jamais tout à fait le monde d’ici bas. On croit en effet que leurs âmes retournent sur les lieux dans lesquels ils ont vécu. Ce serait le cas notamment à trois grands moments de l’année : Noël, la Saint-Jean et surtout la Toussaint. [...]

La Bretagne n’a pas le monopole de cette croyance. On la relève encore en Irlande, où, à l’heure de la nuit sombre, les âmes voltigent comme essaims d’abeilles, « ou sont aussi nombreuses que les brins d’herbe sèche (thraneens) d’une prairie qu’on n’aurait pas fauchée ».

En fait, il s’agit d’une croyance universelle que la veille du premier novembre, les âmes des morts retournent sur les lieux où ils ont vécu. L’expression utilisée en Haute-Savoie, par exemple, ressemble étrangement aux précédentes : on disait en effet qu’à la Toussaint, il y « avait autant d’âmes sur terre que de chalavrons, (tiges de chanvre), dans les champs », et qu’il y avait ce soir-là des processions d’âmes par les chemins.

Ce retour des âmes à leur ancien domicile semble avoir été généralisé à tous les jours ou plutôt à toutes les nuits de l’année car, comme on le sait, la nuit appartient à tous les esprits et autres êtres fantastiques. Cela pourrait venir aussi d’une conception du purgatoire sur terre, une croyance relevée aussi en Irlande où l’on prétend que les âmes des morts subissent la pénitence qu’elles ont méritée pour leurs péchés, dans les lieux mêmes où elles ont vécu1. C’est ce qui explique cette phrase de Cambry : « Jamais dans le district de Lesneven on ne balaie une maison la nuit ; on y prétend que c’est en éloigner le bonheur, que les trépassés s’y promènent et que les mouvements d’un balai les blessent et les écartent. Ils nomment cet usage proscrit : Scubican aoun, balaiement des morts ».

C’est une croyance et une expression que j’ai moi-même relevées des dizaines de fois auprès de mes informateurs, aussi bien d’ailleurs en haute qu’en basse-Bretagne. Avec eux, je précise toutefois que d’une part, l’interdiction commençait au coucher du soleil 16 ou après l’Angelus, et d’autre part, qu’il s’agissait surtout de ne pas jeter les balayures dehors. On pouvait balayer le soir à condition de laisser les balayures derrière la porte ou de les rassembler près de la cheminée ; il ne fallait surtout pas les jeter dehors, Skubañ an ti etrezek an tan pas kas ar boultrenn er-maez.

Afin de dissuader les jeunes filles, on leur disait qu’elles auraient les yeux rouges si elles balayaient la maison après le coucher du soleil, pas skubat an ti pa veze aet an heol da gousket petramant teuy daoulagad ruz deoc’h. Mais on donnait aussi d’autres arguments qui rejoignent ceux mentionnés par Cambry.

En effet, les âmes qui sont rentrées dans la maison dès la nuit tombée circulent au ras du sol. En leur donnant du balai, comme le dit Cambry, « on les blesse », dans les deux sens du terme, physiquement et moralement. En effet, comme on le sait, l’âme est considérée comme un corps, plus petit que le corps visible mais tout aussi matériel que lui.

De plus, on croyait fortement au pouvoir des défunts et à leur influence sur le quotidien des vivants. Ils sont généralement bienveillants, mais ils peuvent aussi être malveillants. C’est pourquoi tout doit être fait afin de ne pas les mécontenter. Donc, leur donner du balai, c’est déclencher leur colère et c’est ce qui explique la remarque de Cambry : c’est éloigner le bonheur.

Cette croyance, bien connue en Irlande (1) mais aussi en Angleterre (2), est encore très présente dans la mémoire des anciens en Bretagne. Jeter les balayures dehors après le soleil couchant c’est :


À Lannion, Kas ar chañs er-maez, « Jeter la chance dehors » (23 novembre 2000).

À La Chapelle-Neuve, Skubañ an ti deus noz, se oa bouto ar re varv er-maez, skubañ ar re varv er-maez, « Balayer à la nuit tombée c’était jeter les morts dehors, balayer les morts dehors » (9 novembre 2005).

À Bégard, Ma vez skubet an ti goude koan veze lâret veze laket an anaon er-maez, « Si on balayait après souper, on disait que c’était mettre les âmes dehors » (juillet 2006).

À Plésidy, Skubañ an ti barzh porzh en noz. Oa ket chañsus, « Jeter les balayures dans la cour la nuit tombée portait malchance » (Plésidy, février 2002).

À Plusquellec, Pas skubañ pa vez noz anei. Veze ket zroed d’ôr. Me meus soñj oan ôr, mamm gozh oa deut ; skubet feus an anaon ‘bar porzh veze lâret din. An diweañ a oa marvet ebarzh an ti oa an anaon ha ma veze skubet an ti veze skubet er-maez, «  Ne pas balayer la maison quand il fait nuit, on n’avait pas le droit de le faire. Je me souviens je le faisais, ma grand-mère était arrivée, tu as balayé les âmes dans la cour, m’avait-elle dit. L’anaon, c’était le dernier mort de la maison » (4 octobre 2002).


On remarque dans ce dernier témoignage que l’anaon est le dernier mort de la maison. On pourrait peut-être faire cette hypothèse que le soir de la Toussaint, ce sont toutes les âmes qui sont de sortie vers leurs anciennes demeures. Les autres nuits, seuls les morts récents reviendraient vers leur foyer. On disait en plusieurs endroits en Trégor que si on balayait la maison après le coucher du soleil, on en chassait le dernier mort, celui qui était mort en dernier lieu. On pourrait penser aussi que le dernier défunt resterait en permanence autour de ou même dans la maison. La recherche reste ici à approfondir.

On a encore noté, ici et là, la christianisation de cette croyance : «Lorsqu’on jette les balayures dehors après le coucher du soleil, on balaye le Bon Dieu dehors, disait-on à Ploujean ». À Lampaul-Plouarzel, on dit encore : «Le soir, il ne faut pas mettre hors de la maison la poussière balayée à l’intérieur ; il est impératif d’attendre le lendemain. Ce serait mettre dehors ce que le Bon Dieu a fait dans la journée (Pors-Scaff). J’ai moi-même recueilli ceci à Plouigneau : Lâret veze pa veze skubet an ti deus an noz, veze taolet an aotrou Doue er-maez, « on disait de ne pas balayer la maison la nuit tombée, c’était jeter le Bon Dieu dehors ». C’est une croyance que j’ai également trouvée sous forme rimée à Saint-Clet :


Skubañ an ti goude kreisteiz « Balayer après midi

‘Vez taol er-maez an aotrou Doue. C’est mettre le bon Dieu dehors ».


Et tout récemment encore, cette nouvelle interdiction qui vient de Binic : il ne fallait pas balayer le soir car la sainte Vierge allait passer dans la nuit.

[...]

La croyance concernant le balaiement de la maison est encore mentionnée par Jules Gros, mais elle est évoquée dans le cas précis d’un mort que l’on veille dans la maison, comme cela se faisait autrefois. Pa vez tud varo ne vez ket kaset ar skubien (ou ar skubadur) er-mêz euz an ti ken na vez eet ar horv, « quand il y a des morts, on ne sort pas les balayures de la maison avant que le corps ne soit parti ».

J’ai entendu un témoignage semblable à Ploumilliau : Veze ket skubet an ti er-maez tro pad veze ur c’horf ‘barzh an ti, korf an hini marv en ti, veze skubet tout trezek an oaled ha skoet tout bar an tan pa veze aet ar c’horf er-maez, « quand il y avait un mort dans la maison, on balayait vers la cheminée et on ne jetait la poussière au feu que lorsque le corps avait quitté la maison ». D’après le même informateur, si on jetait les balayures dehors, c’était comme si on mettait dehors quelqu’un de la maison, skubañ un bennak deus an ti, et il mourrait quelqu’un de la famille peu de temps après comme si on avait eu affaire à une vengeance du mort.

Autrement dit, on suppose que l’âme du mort circule autour de sa dépouille jusqu’à la mise en bière. On peut envisager, comme en Irlande, que toutes les âmes des défunts de la famille venaient également veiller le mort. Voici en effet ce que l’on dit dans la presqu’île de Dingle : « It was also strongly believed that all who were dead in the family would come at that time to accompany the person on their journey to the next life ». On comprend alors pourquoi il était interdit de balayer la pièce.

[...]

C’est exactement ce que l’on m’a dit à Plouigneau à propos des âmes des défunts : Deus an noz pa veze taolet dour e-maez deus an ti, goude kuzh (ss)-heol, a veze taolet an dour gant fas an anaon. Veze ket boan skubañ an ti ermaez, veze skubet gant fas an anaon, « La nuit si on jetait de l’eau dehors, on jetait l’eau au visage des morts. Il ne faisait pas bon jeter les balayures dehors, c’était les jeter au visage des âmes ». Cette croyance à un visage des âmes, fas an anaon, confirme cette conception de l’âme comme s’il s’agissait d’un être matériel.

[...]

Enfin, j’ai relevé encore récemment une croyance qui rappelle tout ceci : lorsque l’on quittait une ferme pour déménager à la Saint-Michel, on disait qu’il ne fallait ni balayer la maison ni même enlever la cendre de la cheminée, pas skubañ an ti ha lezel al ludu barzh ar chiminal car c’était un porte-bonheur pour ceux qui prendraient la suite. L’inverse aurait attiré le mauvais sort sur les nouveaux locataires, digas droukchañs war an dud-se, « attirer la malchance sur ces gens-là ».


Notes : 1) En Irlande, la croyance est également attestée, mais aujourd’hui elle est l’objet de plaisanteries. C’est souvent le cas avec un certain nombre de superstitions du genre : « The floor was swept towards the open hearth not towards the door. There were joking references to ‘keeping the luck in the house and not sweeping it out ». Kevin Danaher, Irish country households, p. 73, Cork, 1999.

2)  « Whenever a woman swept a floor, she would sweep the floor inwards, never outwards through the door ; if she swept it outwards, it would carry away all the money and good fortune of the family. This is a very old belief, for the story is told of lady alice Kyteler (A celebrated Irish witch) sweeping the dust from all people’s doors, saying as she went : "To the house of william my son / Hie all the wealth of kilkenny town" » (Kathleen Wiltshire, Wiltshire folklore, p. 84, et p. 88, 1975).

*

*




Survivances locales :


Marie-France Gueusquin, dans “Le Masque dans la tradition européenne.” (In : Ethnologie Française, vol. 6, no. 1, 1976, pp. 95–102) mentionne une fête dont la date est en rapport avec Brigitte :


Le 3 février, fête de saint Biaise, s'effectue à Trêves, dans le Gard, la sortie d'un personnage déguisé et masqué, le Pétassou. Le déroulement de cette cérémonie n'est pas sans rappeler celui des fêtes de l'ours dans les Pyrénées. C'est au cours des soirées de janvier que les jeunes filles du village confectionnent le costume du Pétassou. Il consiste en une simple blouse de toile bleue sur laquelle est cousue une multitude de bandelettes de tissus de toutes couleurs dont l'extrémité est laissée flottante. Parmi le groupe des jeunes gens est choisi celui qui sera le Pétassou dont le rôle est renouvelé chaque année. Au matin du 3 février, le garçon élu revêt en catimini le costume et se cache le visage d'un masque. Il porte, accrochée sur son dos, une vessie de porc gonflée et tient à la main un balai. A la fin de la messe, il surgit brusquement en se jetant sur les filles pour les embrasser, alors que les enfants tentent de faire exploser la vessie. A l'aide de son balai, qu'il trempe dans l'eau de la fontaine, il arrose les passants ; il pénètre dans les maisons où l'on essaie de le reconnaître. Au cours du bal de l'après-midi, le Pétassou se fait un devoir d'inviter à danser toutes les femmes présentes.

Le Pétassou n'est, sans aucun doute, qu'une variante du culte de l'ours observé dans les Pyrénées. Par ces attaques sexuelles, il est l' homme-sauvage-ours qui permet le renouveau de la nature




Littérature :


Le balai


C’est un humble balai de chiendent, trop dur

Pour une chambre ou pour la peinture d’un mur.

L’usage en est navrant et ne vaut pas qu’on rie.


Racine prise à quelque ancienne prairie

Son crin inerte sèche : et son manche a blanchi.

Tel un bois d’île à la canicule rougi.

La cordelette semble une tresse gelée.

J’aime de cet objet la saveur désolée

Et j’en voudrais laver tes larges bords de lait,

Ô Lune où l’esprit de nos Sœurs mortes se plaît.


Arthur Rimbaud, "Le Balai" in Album zutique


Et une exégèse savante de Steve Murphy, « X. Chorégraphie du Balai ». (In : Le Premier Rimbaud, Presses universitaires de Lyon, 1991) :


*



*

Posts récents

Voir tout
bottom of page