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La Neige, symbolisme et mythologie

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 16 déc. 2025
  • 13 min de lecture

Dernière mise à jour : 6 janv.




Étymologie :


Étymol. et Hist. 1329 naige (Watriquet de Couvin, Dits, éd. A. Scheler, 53, 322 [Dit du Connestable]) ; cf. 1461 (Villon, Testament, éd. J. Rychner et A. Henry, 336 : Mais ou sont les neiges d'anten ?) ; 1550 nége eternelle (Ronsard, Le Bocage, XIV, 12 A son retour de Gascongne, ds Œuvres, éd. P.Laumonier, t.2, p.199). A. 1. Allus. à la blancheur de la neige a) 1360-70 (Baudouin de Sebourc, XVIII, 52 ds T.-L. : as le barbe plus blanche c'onkes nege ne fu) ; 1555 p. méton. (Ronsard, Meslanges, Ode, Quand je veux en amours, 10, ibid., t.6, p.198 : ...ta barbe en tous endrois de nege parsemée) ; b) xives. (Chevalier au papegau, 30, 21 ds T.-L. : sydone blanc come nege) ; 2. allus. à la fragilité de la neige 1455-75 fig. estre de neige « ne produire aucun effet » (Georges Chastellain, Chron., éd. Kervyn de Lettenhove, t. 5, p. 281) ; 1585 de neige « de rien, sans valeur » (N. du Fail, Contes et discours d'Eutrapel, éd. J. Assézat, t. 1, p. 210) ; 3. allus. à la propriété de la neige de s'agglomérer 1587 (Lanoue, Discours pol. et milit., Bâle, F. Forest, p. 833 : Laissans rouler...ceste petite pelote de neige [l'armée des Princes] ...elle se fit grosse comme une maison) ; 1671, 25 déc. fig. il se fait une pelote de neige « l'affaire grossit et empire » (Sévigné ds Lettres, éd. E. Gérard-Gailly, t. 1, p. 440) ; 4. la neige symbole de l'innocence 1676, 22 juil. (Id., ibid., t. 2, p. 249 : Penautier sortira [de l'affaire des poisons] un peu plus blanc que de la neige). B. P. anal. avec la couleur, la consistance de la neige 1. 1501 chim. neige de corne « phosphate de chaux obtenu par calcination de la corne de cerf » (B. dict. gén. lang. wall. t. 15, p. 49 d'apr. FEW t. 7, p. 154b) ; 2. 1552 neige de creme « crême fouettée » (Rabelais, Quart livre, LIX, éd. R. Marichal, p. 241) ; 1680 neige « sorte de sorbet » (Rich.) ; 1798 œufs à la neige (Ac.) ; 3. 1921 arg. des malfaiteurs « cocaïne » (d'apr. Esn.). Déverbal de neiger*. A évincé l'a. fr. noif (ca 1100 neif, Roland, éd. J. Bédier, 3319) qu'il a repoussé vers les aires latérales du domaine gallo-rom. ; FEW t. 7, p. 157a. Noif est issu du lat. nix, nivis « neige », de même que l'a. prov. neu (1171-90, Arnaut de Mareuil, Dona genser..., 94 ds Les Saluts d'amour, éd. P. Bec, p. 80), le cat. neu, l'esp. nieve, le port. neve, l'ital. neve, le roum. nea. Le déclin de noif est dû à la fois à son éloignement de neigier qu'on ne sentait plus en rapport avec lui, et à la collision homonymique avec noiz (< lat. nuce). Neige a également évincé le type a. fr. nive (ca 1350, Gilles Li Muisis ds T.-L.) relevé dans les domaines du nord et du nord-est, se rattachant au lat. nivere, FEW t.7, p. 153a, v. neiger.


Lire également la définition du nom neige afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Croyances populaires :


Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Croyances populaires, superstitions, sorcellerie, rites magiques (Editions Omnibus, 2016) Marie-Charlotte Delmas consacre un article à la neige :


Neige : Les flocons de neige qui tombent du ciel en virevoltant ressemblent à un duvet porté par le vent. C’est pourquoi ils sont quasiment partout associés à un personnage qui plumerait ses oies, tels le Bonhomme Hiver (Manche, Paris) ou l’Ossau (nom d’une montagne béarnaise). En Ille-et-Vilaine, les enfants disent : « Carnaval, tu t’en vas / Petite bonne femme, plume tes oies. » Le plus souvent, ce sont « le bon Dieu » et « la Sainte Vierge », qui sont peut-être venus remplacer d’anciennes divinités païennes. On trouve aussi « saint Nicolas » (Côtes-d’Armor) ou « saint Thomas », dont les noms riment avec « oie ».

Quelques autres personnages sont issus du folklore local. En Franche-Comté, on dit que c’est la tante Arie, fée bienfaisante qui fait office de père Noël, qui déchire sa chemise ; dans un conte du Nord, c’est Marie au Blé qui secoue son édredon et son oreiller, et fait voltiger leurs plumes ; en Haute-Bretagne, la fée Fleur-de-neige agite son manteau blanc.

Le diable est aussi de la partie. On dit à Paris qu’il vanne son blé ; dans le Cantal, qu’il démêle les cheveux de sa femme. Dans le Bocage normand, il plume ses oies pour marier ses filles.

Certains signes permettent de prévoir l’arrivée de la neige. C’est par exemple le cas quand le chat se chauffe le derrière près du feu, ou lorsqu’une personne a froid aux talons. De même, le temps qu’il fait certains jours présage la neige du prochain hiver. Dans les Vosges, selon l’heure à laquelle se montrent les brouillards le jour de la fête de Notre-Dame-des-Neiges (le 5 août), on peut savoir si la neige viendra au début, au milieu, à la fin de l’hiver ou pendant toute sa durée. Dans le Berry : « La neige de la Saint-André [30 novembre] / Menace de cent jours durer. »

Selon un ancien dicton : « Quand saint Ambroise fait neiger / De dixhuit jours de froid nous sommes en danger. » Cependant, dans L’Almanach ou pronostication des laboureurs pour 1618 (selon Le Roux de Lincy, 1842, qui ne mentionne pas ce titre dans sa bibliographie, mais un autre daté de 1678), il est écrit : « J’ai entendu dire toujours / Quand saint Ambroise [7 décembre] fait neiger / Que nous sommes en grand danger / D’avoir du froid plus de huit jours » ; l’auteur précise que le dicton est corrigé selon le calendrier grégorien. En effet, en passant de dix-huit à huit jours, il tient compte des dix jours que le pape Grégoire XIII supprime du calendrier en 1582 lorsqu’il établit le calendrier grégorien qui porte son nom afin de rattraper le décalage de l’ancien calendrier julien par rapport au soleil.

La neige, qui n’est pas un danger pour les cultures, n’a aucun caractère néfaste. Elle peut même se révéler un excellent remède pour se préserver des engelures durant tout l’hiver si on se lave les mains avec la première neige (Champagne) ou si on la foule pieds nus (Franche-Comté).

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Symbolisme :


Pour commencer cet article de Gilbert Durand, auteur dont la découverte pendant mes études liées au Centre de Recherches sur l'Imaginaire a définitivement orienté ma pensée vers l'amour du symbolisme : "Psychanalyse de la neige" (in : Champs de l’imaginaire. Nouvelle édition. Grenoble : UGA Éditions, 1996) :


Alexis Metzger, dans un article intitulé "Premières neiges : le paysage d’hiver dans les enluminures." (In : Projets de paysage. Revue scientifique sur la conception et l’aménagement de l’espace, 2012, no 8) rappelle la symbolique biblique liée à la neige :


La neige avait d’ailleurs une symbolique religieuse. Certains psaumes le rappellent : « Lave-moi et je serai plus blanc que neige » dit le psaume 51, associant ainsi la neige à la pureté (peut-être donc l’innocence de l’enfance). Le psaume 147 (versets 16 à 18) témoigne lui de la toute-puissance de Dieu sur terre, maître des saisons, inspirateur des chutes de neige : « Il fait tomber la neige comme de la laine, et répand le givre comme de la cendre ; il jette sa glace par morceaux. Qui peut résister devant son froid ? Il envoie sa parole, et les fait fondre ; il fait souffler son vent, et les eaux s’écoulent. » Quelle plus belle illustration de ce psaume que certaines enluminures hivernales où des pelotons de neige tombent abondamment ? « Signes d’élection, signes de réprobation, manifestation de la puissance divine, les phénomènes météorologiques annoncent ou accompagnent les événements qui marqueront la vie des grands de ce monde comme celle du petit peuple » (Ducos, 1988). En ce sens, la neige en hiver marque bien la vie de la société médiévale : elle définit une saison, un cycle et protège les graines de blé dans la terre lorsqu’elle forme un manteau. D’ailleurs, « la vie de chacun n’était-elle pas composée de saisons, que venaient clore les neiges de l’hiver ? » (Muchembled, 1978.)

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Marie-Charlotte Delmas, autrice d'un Dictionnaire de la France mystérieuse - Croyances populaires, superstitions, sorcellerie, rites magiques (Éditions Omnibus, 2016) consacre un article à la neige :


Neige : Les flocons de neige qui tombent du ciel en virevoltant ressemblent à un duvet porté par le vent. C’est pourquoi ils sont quasiment partout associés à un personnage qui plumerait ses oies, tels le Bonhomme Hiver (Manche, Paris) ou l’Ossau (nom d’une montagne béarnaise). En Ille-et-Vilaine, les enfants disent : « Carnaval, tu t’en vas / Petite bonne femme, plume tes oies. » Le plus souvent, ce sont « le bon Dieu » et « la Sainte Vierge », qui sont peut-être venus remplacer d’anciennes divinités païennes. On trouve aussi « saint Nicolas » (Côtes-d’Armor) ou « saint Thomas », dont les noms riment avec « oie ».

Quelques autres personnages sont issus du folklore local. En Franche-Comté, on dit que c’est la tante Arie, fée bienfaisante qui fait office de père Noël, qui déchire sa chemise ; dans un conte du Nord, c’est Marie au Blé qui secoue son édredon et son oreiller, et fait voltiger leurs plumes ; en Haute-Bretagne, la fée Fleur-de-neige agite son manteau blanc.

Le diable est aussi de la partie. On dit à Paris qu’il vanne son blé ; dans le Cantal, qu’il démêle les cheveux de sa femme. Dans le Bocage normand, il plume ses oies pour marier ses filles.

Certains signes permettent de prévoir l’arrivée de la neige. C’est par exemple le cas quand le chat se chauffe le derrière près du feu, ou lorsqu’une personne a froid aux talons. De même, le temps qu’il fait certains jours présage la neige du prochain hiver. Dans les Vosges, selon l’heure à laquelle se montrent les brouillards le jour de la fête de Notre-Dame-des-Neiges (le 5 août), on peut savoir si la neige viendra au début, au milieu, à la fin de l’hiver ou pendant toute sa durée. Dans le Berry : « La neige de la Saint-André [30 novembre] / Menace de cent jours durer. »

Selon un ancien dicton : « Quand saint Ambroise fait neiger / De dix-huit jours de froid nous sommes en danger. » Cependant, dans L’Almanach ou pronostication des laboureurs pour 1618 (selon Le Roux de Lincy, 1842, qui ne mentionne pas ce titre dans sa bibliographie, mais un autre daté de 1678), il est écrit : « J’ai entendu dire toujours / Quand saint Ambroise [7 décembre] fait neiger / Que nous sommes en grand danger / D’avoir du froid plus de huit jours » ; l’auteur précise que le dicton est corrigé selon le calendrier grégorien. En effet, en passant de dix-huit à huit jours, il tient compte des dix jours que le pape Grégoire XIII supprime du calendrier en 1582 lorsqu’il établit le calendrier grégorien qui porte son nom afin de rattraper le décalage de l’ancien calendrier julien par rapport au soleil.

La neige, qui n’est pas un danger pour les cultures, n’a aucun caractère néfaste. Elle peut même se révéler un excellent remède pour se préserver des engelures durant tout l’hiver si on se lave les mains avec la première neige (Champagne) ou si on la foule pieds nus (Franche-Comté).

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Symbolisme celte :


Joseph Vendryes, dans un article intitulé "Les éléments celtiques de la légende du Graal." (In : Etudes Celtiques, vol. 5, fascicule 1, 1949. pp. 1-50) relève un motif qui concerne la neige :


Il y a dans le Perceval de Chrestien un passage où le héros rencontre une oie blessée dont le sang se répand sur la neige ; il s’arrête en s’appuyant sur sa lance pour contempler ce spectacle, qui lui fait penser au visage de son amie (v. 4197-4200) :


si s'apoia desor sa lance

por es garder cele sanblance ;

que U sans et la nois ansanble

la fresche color li .resanble

qui ert an la face s’ amie.


Sous une forme un peu différente, le même épisode se trouve dans le roman gallois de Peredur (Livre Rouge, p. 211, 15). Un canard avait été tué sur la neige, qui était tachée de son sang ; un corbeau vint s’abattre sur la chair de l’oiseau. Peredur s’arrêta, et contemplant le corbeau noir, la neige blanche et le sang rouge, il songea que ces trois couleurs représentaient la chevelure, la peau et les joues de la femme qu’il aimait le plus. Il est possible que l’auteur gallois n’ait fait ici que copier Chrestien, mais en rétablissant l’épisode sous une forme plus ancienne. On rencontre en effet la même comparaison dans deux vieux récits irlandais, le Longes mac n-Usnig (§ 7, Irische Texte, I, 71) et la Togail Bruidne da Der ga {Rev. Celt., XXII, p. 15), où elle se présente exactement dans les mêmes circonstances. Ce devait être un cliché traditionnel chez les conteurs celtique s; le poète gallois Dafydd ab Gwilym y fait encore allusion au XIVe siècle (D. G. G., page 49, 1. 17 = pièce 75 de l’édition de 1873). On ne peut être surpris que l’auteur du Graal l’ait un peu modifiée. Il a donné une preuve de goût en l’atténuant ; il a supprimé le corbeau et il a substitué au canard un oiseau plus noble, l’oie. Mais on peut dire que l’imitation n’en est que plus flagrante, ou du moins plus vraisemblable.

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Mythologie :


Patricia Hidiroglou, autrice de L'eau divine et sa symbolique. (Éditions Albin Michel, 2009) mentionne quelques apparitions de la neige dans la Bible :


Dès le VIIIe siècle av. J.-C., le prophète Isaïe, regrettant la division du Royaume de Salomon en deux royaumes distincts et opposés (926 av. J.-C.) exhortait les populations à se purifier pour être de nouveau unifiées :


Lavez-vous, puirifiez-vous [...] Oh ! venez, réconcilions-nous, dit l'Eternel ! Vos péchés fussent-ils comme le cramoisi, ils peuvent devenir blanc comme neige ; rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine. (Isaïe 1, 16-18)

[...]

Parfois, c'est la neige qui est à l'origine de la création, surtout dans les textes mystiques et ésotériques qui reprennent les interprétations middrashiques :


D'où provient la terre ? De la neige qui était sous le trône de Gloire. Il la ramassa et en aspergea les eaux qui se congelèrent aussitôt, et ainsi fut réalisée la poussière de la terre comme il est dit : Il dit à la neige, Sois terre (Job, 37, 6) (Pirqué R. Eliézer, 3)

[...]

A l'inverse, les sept cieux, issus des eaux d'en haut, sont plus proches du trône divin. Qu'on en juge : le sixième ciel est un réservoir à neige, à tempêtes, tandis que le septième n'est que beauté, bonté, justice, charité. C'est la résidence des âmes des pieux, des générations à venir, de la rosée qui fera revivre les morts au jour de la résurrection. C'est aussi le lieu du trône divin entouré des séraphins. De ces divers cieux, Dieu règle le cycle des eaux dont l'homme reste à tout jamais dépendant :


Il ouvre les trésors du bien qui sont aux cieux ; alors il pleut sur la terre des eaux masculines et la terre est fécondée. [...] La pluie et la neige descendent des cieux et n'y retournent pas sans avoir arrosé et fécondé la terre, et fait germer les plantes, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui mange. (Es., 55, 10) (Pirqué R. Eliézer, 5)

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Un petit texte écrit en 2008 :





Littérature :


Tülin Kartal Güngör, auteur de "L’univers symbolique d'Orhan Pamuk : la neige, le miroir et labyrinthe." (In : International Journal of Languages' Education and Teaching, 2018, vol. 6, no 1, pp. 556-565) étudie le rapport de l'écrivain Pamuk à la neige :


Selon Gisèle Vanhese, autrice d'un article intitulé "L’étoile et la demeure." (In : Textyles. Revue des lettres belges de langue française, 2004, no 25, pp. 24-29) :


Dans la cosmologie de Périer, la neige et le froid sont générateurs de rêveries essentielles, où se condensent plusieurs images-clés de sa poétique. La prédilection de l’écrivain pour l’hiver et ses prestiges l’éloigne de Rimbaud et le rapproche de Mallarmé, avec qui il partage le symbolisme de la pureté. La constellation thématique du froid, qui rassemble les motifs de la neige, du gel, du miroir, s’associe toujours, chez Périer, à la lucidité et à la nécessité de la création artistique.

Dès Le Combat de la Neige et du Poète, l’acheminement vers le poème se place sous le signe de la blancheur étincelante, équivalent tactile et visuel du silence, d’où surgira le chant. La neige abolit, par son uniformité, les formes et les couleurs du paysage, assourdit les sons, évoque le vide propice à une nouvelle genèse où le poète tracera de savantes figures. Le dépouillement neigeux est le point de départ d’une rêverie sur l’absolu. La neige est une « anti-terre », l’ascétisme de l’hiver s’opposant aux séductions charnelles du printemps et de l’été.

Pourtant, la substance neigeuse va bien vite se geler dans l’imaginaire de Périer ; comme dans celui d’autres auteurs, pureté et dureté s’allient en un binôme indissociable. L’eau, qui coule dans les mille flots du thé, de la pluie, des larmes, se fige. Eau gelée qui brille dans plusieurs poèmes sous l’hypostase du « miroir ». Objet platonicien par excellence, le miroir est l’emblème d’une poésie qui se conçoit comme le reflet d’une réalité supérieure, dont nous sommes les orphelins.

La vision spiritualisée s’effectuera à travers ces « figures du chaste » que sont le cristal et la glace. Dégagées de l’opacité du réel, les choses se mettent à resplendir dans l’air raréfié des essences. Comme chez Mallarmé, les objets redeviennent « ce qu’ils étaient autrefois et n’ont jamais en réalité cessé d’être : des modèles originels, des zones sensibles d’évidence, de pures attitudes de l’être10 ».

17Plusieurs poèmes dessinent de véritables paysages absolus. Le dernier vers du Combat de la Neige et du Poète suggérait la reconnaissance d’une vérité : « La cité d’Éleusis a été bâtie avec de la neige ». C’est dans cet éclat insoutenable que baignent certaines descriptions :


Et le cruel éclat d’un ciel géométrique ; Sur toutes nos maisons comme un couteau planté (« Je ne chanterai pas très haut »),


lumière d’Hyperborée qu’évoque, à son tour, Michel Tournier dans Le Roi des Aulnes : « sous la lumière hyperboréenne froide et pénétrante tous les symboles brillaient d’un éclat inégalé11 ».

[...]

La plupart des témoignages et des méditations d’auteurs contemporains indiquent que la poésie tend à se figurer comme « non-lieu », espace négatif d’où jaillira la parole fondatrice. Ainsi, « les poètes et leurs critiques », selon Gilbert Durand, « privilégient des images et des expériences spatiales, qui renvoient à un irreprésentable de l’espace : […] l’exil ». L’œuvre de Périer se situe à un moment de transition, quand les catégories spatiales n’exhibent plus un dehors lointain et exotique, mais s’intériorisent définitivement :


Cette paix merveilleuse et triste, cette étoile,

Le navire des nuits portant toute sa toile,

Et ces chants dérobés…


Ainsi commence « La route », poème où l’homme s’éprouve comme « être jeté dans le monde », dans la solitude et le malheur. Seul signe fixe dans le devenir héraclitéen qui envahit le texte, l’étoile brille à l’horizon. Par sa luminosité et sa froideur, elle appartient encore au monde où l’harmonie régnait et renvoie au symbolisme de la neige, ce cinquième élément si essentiel dans l’œuvre de Périer : « le symbole de la neige, c’est l’étoile où viennent confluer le silence, la géométrie hexagonale, la lumière, la pureté ». Elle devient la figure épiphanique d’une destinée dans « Que m’importe de vivre heureux » : « Je ne vois qu’un ciel blanc, qu’une étoile de routes ». Elle guide, dans « La Route », la marche du poète, obsédé par la conquête de la parole poétique, obtenue par ascèse et sacrifice : « Je n’aurai pas vécu, mon œuvre est inhumaine ! »

Dans les derniers vers, les ruptures syntaxiques qui brisent la clôture du texte, disent cette expérience de l’espace où la perte du centre a engendré la marche et l’errance :


Que ta création, mon Dieu, ne porte pas. La trace de ce corps ardent et délectable,

De ces pas, au hasard, égarés sous le sable. Ces pas désespérés, cette chute, — et ces pas…


Les pauses dans la respiration du poème, les ellipses qui voilent en révélant, instaurent une rhétorique du silence, qui exprime la solitude de l’être et, plus fondamentalement, « la blessure que le Silence de Dieu fait dans le langage ».

Le poète essaie de conjurer la dislocation, sous l’effet du hasard, du poème des belles architectures qui se dressaient contre la mort. Il n’y a plus de retour à un lieu fixe dans cet espace décentré, une des figures de notre exil. Le rythme se brise une dernière fois, comme dans certains poèmes de Jean de Sponde, accompagnant de son martèlement sourd l’annonce imminente du Départ.

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