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Blanche-Neige

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 9 juin 2015
  • 15 min de lecture

Dernière mise à jour : 16 déc. 2025

Pour compléter le centrage, Blanche-Neige nous apprend à nous intérioriser tout en nous protégeant des émotions d'autrui grâce à notre cercueil de verre, à assimiler correctement la connaissance symbolisée par la pomme et surtout, à rester connectés à la nature et au petit peuple qu'elle abrite.

Mais son histoire est aussi l'occasion de mieux comprendre la quête alchimique, comme nous l'explique rapidement Patrick Burensteinas.

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Symbolisme :


Michel Watier, auteur d'un article intitulé "Des clés pour relire Blanche-Neige." (In : La chaîne d'union, 2015, vol. 74, no 4, pp. 58-67 ; paru initialement dans La Chaîne d’Union, 1988, n°9, Éditions Grand Orient de France) propose une interprétation maçonnique du conte :


Un second niveau d’interprétation, celui que je propose ci-après, exploite totalement la méthode et la culture maçonniques : c’est la voie symbolique.

[...]

Les Nains comme le Miroir sont les figures de facultés humaines.

Laissons se dérouler le fil de l’histoire en admettant comme clé d’interprétation que presque tous les personnages, la Reine, Blanche-Neige, le Miroir, les Nains, sont les figures de différents aspects ou de différentes facultés d’une même personne humaine dont l’itinéraire spirituel nous est conté. N’oublions pas que ce conte, issu d’une tradition ancienne, a mûri dans un contexte à l’époque obligatoirement religieux, qui évoquait l’intervention divine, mais que nous pouvons aujourd’hui, à notre choix, interpréter dans le contexte spirituel qui conviendra à chacun.

Au départ, c’est la rencontre de deux personnages : Blanche-Neige (l’âme) et le Prince Charmant (qui représente l’état supérieur de la conscience, apparaissant ici comme vecteur de l’amour divin dans une interprétation théiste, ou en général comme la faculté de dépassement vers un état supérieur de l’être).

Le conte débute dans un château. Une femme belle, hiératique et dure, interroge le Miroir magique. Pour la première fois, celui-ci lui répond qu’elle n’est pas la plus belle, mais que « Blanche-Neige est plus belle que toi ». Quelque part dans le château, Blanche-Neige, une toute jeune fille vêtue en souillon, accomplit des travaux serviles.

La Reine (la femme qui interroge le Miroir) est l’âme mondaine, attachée aux apparences, dans son égoïsme satisfait. Le Miroir, c’est la conscience que cette âme peut avoir d’elle-même. Dans toute la littérature d’imagination symbolique, le miroir représente la prise de conscience de soi. Quand Alice au pays des Merveilles passe de l’autre côté du miroir, elle va explorer d’autres aspects de sa personnalité. Blanche-Neige, elle, figure l’âme spirituelle, qui était complètement écrasée par la mondanité dominatrice que représente la Reine.

Aucune des virtualités que Blanche-Neige porte en elle n’avait pu se développer jusqu’à ce moment précis où, devant un auditoire représenté par des oiseaux, elle chante son désir de rencontrer le Prince Charmant. L’âme spirituelle a pris conscience d’elle-même et de sa vocation. Nous l’avons déjà constaté dans le fait que sa beauté, jusqu’ici voilée, devient apparente, ce que reconnaît le Miroir magique.

Une seconde conséquence va se produire aussitôt. Le premier mouvement de l’âme vers sa transfiguration reçoit sa réponse : un cavalier s’approche de Blanche-Neige. Celle-ci ne l’aperçoit d’abord que par sa réflexion dans l’eau du puits sur lequel elle est penchée. Effarouchée, la jeune fille s’enfuit à l’intérieur du château puis, confuse de sa tenue, elle a un geste de coquetterie avant de se montrer à la fenêtre. Elle échange avec le Prince un baiser symbolique dont une colombe est le messager.

Observons soigneusement la succession des événements :

  • un désir humain de dépassement et de rencontre spirituelle ;

  • la contemplation imparfaite et par réflexion du messager ;

  • enfin, un regard face à face, lorsque Blanche-Neige a pris conscience d’elle-même.

L’aspect supérieur, d’ordre divin, de l’être humain, était auparavant voilé par les conséquences d’une « chute » ou d’une « déchéance ». Il y a nombre de contes, comme dans Cendrillon ou Peau-d’Âne, où une jeune fille de bonne naissance se trouve réduite en servitude.


Le Prince Charmant c’est la faculté de dépassement vers un état supérieur de l’être

Alors, une intervention d’ordre supérieur est nécessaire pour opérer le rachat et faire sortir l’âme de sa léthargie. Cette intervention n’est pas autre chose que la transmission d’une influence spirituelle représentée par le regard échangé. Cette rencontre de l’humain et du divin se produit dans le rite initiatique.

Le geste de coquetterie de Blanche-Neige consiste à passer la main dans ses cheveux pour en arranger l’ordonnance. Cela indique qu’elle prend conscience à la fois de sa beauté naturelle et de l’état d’effacement dans lequel cette beauté se trouve voilée.

La Reine, elle, l’âme humaine, restait belle, selon sa nature, malgré sa déchéance et sa mondanité, jusqu’à l’arrivée du Prince. Mais toute cette beauté s’effondre devant « l’âme de l’âme » dès que celle-ci est illuminée par la perspective supérieure.

Soulignons le symbolisme du regard qui « projette » sa lumière. Bien sûr, le symbole est à l’inverse des règles de l’optique physique, mais ne dit-on pas couramment « jeter un regard » ? Ce regard illuminateur et re-créateur est donc un symbole adéquat de l’influence profonde que transmet l’initiation.

Nous voici parvenus au premier nœud dramatique. Devant la franchise du Miroir Magique, la Reine se rebelle. On peut avoir conscience d’un fait, mais c’est autre chose que de l’accepter. Aussi la Reine convoque-t-elle un garde auquel elle donne l’ordre d’emmener Blanche-Neige dans la forêt et là, de la tuer. L’âme égoïste et mondaine sent le danger que représente pour elle la spiritualité. Son instinct de conservation lui fait rejeter une aventure spirituelle qui serait sa propre destruction.

Le meurtre ne sera en fait que symbolique. On apprendra qu’à Blanche-Neige épargnée sera substituée une biche dont le cœur sera présenté à la Reine. Nous avons ici un thème analogue à celui du sacrifice d’Isaac : la biche est l’équivalent féminin et forestier du bélier.

Le meurtre simulé de Blanche-Neige correspond à la première mort initiatique. Il s’agit pour l’âme de mourir à un état d’esclavage pour renaître dans un état de liberté.

La spiritualité de l’âme reprend sa place privilégiée grâce à cette mort initiatique et il est intéressant de citer ici un passage du Coran – ce qui nous permet pour une fois d’élargir nos traditionnelles références judéo-chrétiennes. Il est écrit, dans la sourate dite « des Aumailles » : « Certes Dieu est le fendeur du grain et du noyau. Il fait sortir le vivant du mort et il est celui qui tire le mort du vivant. »


La fuite de Blanche-Neige est comme une descente aux Enfers.

Ayant échappé au couteau, Blanche-Neige, éperdue, s’enfuit. Dans sa peur panique, la forêt lui apparaît affreusement hostile. Un monde ténébreux se manifeste à elle. Les arbres deviennent des monstres grimaçants qui l’agrippent de leurs griffes au passage. Elle court, trébuche, s’enfuit, jusqu’au moment où, à bout de forces, elle s’effondre en sanglotant dans une clairière, puis s’endort.

On pense évidemment à une descente aux Enfers, qui accompagne la première mort initiatique. Cet aspect infernal est particulièrement marqué dans le film de Walt Disney par la chute verticale de Blanche-Neige, au cours de sa fuite, dans un marécage où les troncs flottants deviennent des crocodiles.

Pendant le sommeil de Blanche-Neige, la forêt est devenue un lieu paradisiaque éclairé par une lumière de printemps. Les animaux convergent vers la clairière où la jeune fille est étendue. Celle-ci s’éveillera dans un monde d’âge d’or, ou de Paradis terrestre (nous rejoignons ici l’idée d’effacement de la chute et d’une éventuelle faute originelle). Aucune hostilité n’existe entre les bêtes, et toutes paraissent attirées par Blanche-Neige. Cette dernière s’est éveillée pour une seconde naissance. La lumière est donnée, il reste à l’actualiser.

Blanche-Neige est conduite jusqu’à une maison dont les occupants sont absents. Ces derniers, sept nains, sont en train de travailler dans une mine creusée dans la montagne, d’où ils extraient des diamants. Le thème des nains gardiens d’un trésor est fréquent (voir les Niebelungen). Ils apparaissent souvent aussi au terme d’un voyage qu’accomplit le héros.

Il convient de remarquer qu’ici le voyage est intérieur : les sept nains représentent les sept puissances de l’âme. Les noms qu’ils portent désignent des qualités du psychisme. Ils travaillent dans la montagne, lieu privilégié du symbolisme hermétique, et plus précisément dans la mine ou la caverne, qui figure le cœur.

Ainsi, pendant que se déroulait la renaissance de l’âme spirituelle en dépit de sa partie profane, les fonctions naturelles de l’être, figurées par les nains, recherchent la lumière sous sa forme cristallisée : le diamant. La maison des nains est mal tenue. Aidée par les animaux de la forêt, Blanche-Neige entreprend de nettoyer et de mettre de l’ordre. Pour ce faire, elle « rassemble des objets qui sont épars ». Ayant achevé son travail, fatiguée, elle s’étend en travers des lits. Les lits des nains sont petits : elle prend possession de plusieurs d’entre eux, marquant ainsi la domination de l’âme spirituelle sur les facultés psychiques. Du même coup est signifiée l’unité fondamentale de l’être humain.

Et Blanche-Neige s’endort.


La Reine est l’âme individuelle pervertie.

Il nous est possible maintenant de mieux situer les uns par rapport aux autres les différents aspects de l’être évoqués par les principaux personnages.

  • La Reine est l’âme individuelle pervertie, c’est-à-dire faisant porter son unique intérêt sur un « moi » dont le centre de gravité est en décalage par rapport au véritable centre de l’humain. Par rapport à la théorie chrétienne, elle a les caractéristiques de Lucifer, le plus beau et le plus indépendant des anges.

  • Les Nains représentent les diverses facultés qui, par nature, ne sauraient être perverties. Ils échappent un peu au raisonnement moral, aux notions de bon et de mauvais, bien que la visite illuminante de Blanche-Neige les amène à faire leur toilette. Ils expriment quelque chose de relativement innocent dans l’âme humaine. Cette innocence est celle d’une égale incapacité de tomber ou de s’élever. Ils peuvent conquérir la vérité sous la forme condensée du cristal, comme un germe dont les virtualités ne se sont pas développées.

  • Blanche-Neige est, dans l’âme, la possibilité de pure spiritualité. Elle a suivi le processus initiatique dans ses phases essentielles : mort, descente aux Enfers, résurrection, travail.


Sept nains, sept cascades, sept collines

Poursuivons le récit. Quand les Nains rentrent du travail, leur première réaction sera l’effroi : quelque chose a changé dans la demeure. Une fois qu’ils auront compris que Blanche-Neige a réalisé l’unité de l’être, et qu’elle a en quelque sorte rencontré ce dernier, la fête succédera au trouble. Blanche-Neige danse avec les Nains. Ainsi la danse fait pendant à la fuite dans la forêt. L’une étant la descente aux enfers dans le pessimisme, l’autre est l’exaltation de l’optimisme.

À cette étape du récit, l’initié a réalisé en lui l’état primordial. Sa démarche fut jusqu’ici horizontale, de la périphérie au centre. C’est l’achèvement de ce qu’on a appelé les Petits Mystères. Que se passe-t-il alors ? La Reine apprend par le Miroir que Blanche-Neige « qui est plus belle que toi » est toujours en vie et réside chez les sept Nains, par-delà les sept cascades, au pied des sept collines.

La Reine a alors recours à deux pratiques magiques : elle se transforme en une horrible sorcière pour ne pas être reconnue, et élabore une pomme empoisonnée. Elle rejoint Blanche-Neige au domicile des sept Nains et, en l’absence de ces derniers, l’empoisonne. Blanche-Neige s’effondre, apparemment morte. Les Nains arrivent trop tard. Ils poursuivent la sorcière à travers les rochers d’une montagne dénudée. Elle tombe dans un ravin et se tue à son tour.

Nous sommes évidemment en présence d’un récit destiné à évoquer le début d’une seconde phase initiatique. Blanche-Neige est soumise à la seconde mort, celle qui ouvre le chemin des Grands Mystères. Cette seconde mort est la dissolution des facteurs individuels ou des résidus psychiques qui leur servent de support. Et voilà pourquoi Blanche-Neige apparaît morte aux yeux des Nains, qui ne peuvent pas voir au-delà de leur propre monde.

Soulignons que l’expression « seconde mort » se trouve dans l’Apocalypse de Saint Jean, dans le passage suivant : « L’enfer et la mort furent jetés dans l’étang de feu, c’est-à-dire la seconde mort. »

Pour l’individualité, il s’agit de l’annihilation pure et simple, donc de l’éventualité la plus angoissante. C’est bien ce qui va se produire pour la Reine-sorcière. Elle incarne les possibilités « infernales » de l’être humain qui sont alors destinées à disparaître totalement. Cette disparition sera la chute dans le ravin, fin du caractère illusoire de ces possibilités. Nous avons dit que la Reine avait un aspect luciférien (le plus beau et le plus indépendant des anges). Maintenant la nature satanique remplace l’aspect luciférien : elle apparaît comme une sorcière très laide et très dangereuse, jusqu’à sa disparition.

Blanche-Neige avait cheminé jusqu’ici de façon horizontale, jusqu’au centre de son être. Maintenant qu’elle l’a trouvé, son chemin va être vertical. Il s’agira d’une transformation au sens étymologique, c’est à dire d’un passage au-delà de la forme, qui est, avec le temps, une caractéristique de la manifestation matérielle. Blanche-Neige est morte à l’individualité.

La première étape initiatique était une sortie de l’état profane. Mort symbolique, puisqu’il y avait substitution par la biche. L’individualité n’est pas détruite : elle doit au contraire prendre possession de toutes ses

possibilités.

La seconde mort marque un décrochement d’un autre ordre : Blanche-Neige, en tant qu’individu, n’existe plus.

La première mort se faisait par blessure, et le cœur était symboliquement arraché : l’amande devait être ôtée de la coque, le germe mis à nu. La seconde mort passe par la consommation d’un fruit empoisonné, fruit qui, comme par hasard, est une pomme ! Nous revoilà dans l’ésotérisme chrétien, dans le fruit de la connaissance… Vous savez que quand on coupe une pomme en deux horizontalement, on voit apparaître au centre une étoile à cinq branches.


Le départ du Prince Charmant et de Blanche-Neige dans un flamboiement de soleil correspond aux Grands Mystères

Blanche-Neige, donc, meurt aux apparences. Les Nains l’ont allongée dans une châsse de verre, jusqu’au moment où le cavalier transcendant du début de l’histoire apparaît et réveille Blanche-Neige d’un baiser. Il l’emmène sur son cheval, dans un flamboiement de soleil. Ce départ vers un avenir radieux, mais non explicité, cette ellipse de la fin, correspond bien aux Grands Mystères. Au niveau des Petits Mystères, le travail était montré (Blanche-Neige mettait de l’ordre dans la maison des Nains) et le résultat acquis était fêté par la danse. Mais maintenant plus rien n’est accessible de l’extérieur. On peut se demander quel est le niveau de réalisation spirituelle suggéré par la fin de l’histoire. S’agit-il de l’identité suprême, de l’ascension au niveau supérieur de l’esprit ? Le fait que l’homme et la femme, unis, s’envolent à travers les airs vers un château céleste flamboyant de lumière peut le laisser supposer.

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Véronique Sottas-Clément, Nathalie Fumagalli, Christèle Richard et al. proposent quant à elles, une lecture psychanalytique du conte dans un article intitulé "Quand Hamlet rencontre Blanche-Neige." (In : Psychothérapies, 2017, vol. 37, no 2, pp. 91-101 ) :


Blanche-Neige : de la jalousie à la haine dans la rivalité féminine

Nous avons choisi de nous intéresser au conte de Blanche-Neige dans le cadre de cet article, car il peut illustrer divers aspects psychiques du lien entre belle-mère et belle-fille. Blanche-Neige nous offre une version féminine de la rivalité, où la jalousie est particulièrement bien mise en évidence.

L’histoire de Blanche-Neige commence ainsi par le désir d’enfant d’une femme  : « Oh ! si je pouvais avoir un enfant aussi blanc que la neige, aussi vermeil que le sang et aussi noir de cheveux que l’ébène de cette fenêtre ! » Bientôt elle eut une petite fille qu’on nomma Blanche-Neige. Et lorsque l’enfant eut vu le jour, la reine mourut. Un an après, le roi prit une autre femme. Elle était belle, mais fière et hautaine à ne pouvoir souffrir qu’aucune autre ne la surpassât en beauté. La mort de la mère, si fréquente dans les contes, peut être entendue au niveau inconscient, comme l’abandon de la mère comme premier objet d’amour par la petite fille, qui lui en veut terriblement de l’avoir faite manquante (Freud, 1923). La fille va alors entrer en rivalité avec sa mère pour gagner l’amour du père. Dans l’histoire de Blanche-Neige, la jalousie prend un caractère ravageur, portant sur la beauté respective de la reine et de la fille : la reine du conte possède un miroir magique avec lequel elle parle quand elle s’y contemple. Il répète à la reine qu’elle est la plus belle femme du royaume. Mais Blanche-Neige grandit et devient de jour en jour plus belle qu’elle. Un jour, le miroir répond à la reine : « Dame la Reine, ici vous êtes la plus belle, mais Blanche-Neige l’est mille fois plus que vous. » La reine sursauta et devint jaune, puis verte de jalousie ; à partir de cette heure-là, elle ne pouvait plus voir Blanche-Neige sans que le cœur lui chavirât dans la poitrine tant elle la haïssait.

Au travers de cette relation de rivalité apparaît une dimension pré-œdipienne narcissique qui va ouvrir sur un vécu archaïque du rapport à l’objet chez la nouvelle reine. Cette dernière n’appartient pas d’abord à la famille royale, elle est un élément qui s’ajoute, peut-être moins légitime. Cette position de relative faiblesse peut majorer son fonctionnement narcissique défensif (nous reviendrons plus loin sur le statut de belle-mère), la nouvelle reine se prenant comme unique objet d’amour et vivant toute rivale comme menaçante, avec pour mesure de toute chose le facteur « beauté ». Plus généralement, le rapport d’objet narcissique chez l’adulte conduit au désinvestissement de l’autre, qui est utilisé, réifié, voire détruit s’il renvoie trop directement aux failles, aux défauts. Chez la reine/belle-mère, la haine envers sa belle-fille se transforme rapidement en pulsion infanticide et se concrétise dans le projet de son assassinat.

Dans le conte, la persécution maternelle apparaît à la puberté de la fille et mène cette dernière à quitter la demeure royale. Elle trouve refuge auprès des nains. Si le contexte était œdipien, cette fuite nous évoquerait le détachement nécessaire de la petite fille vis-à-vis de sa mère et la quête de l’amour du père comme enjeu de la rivalité avec la mère. Dans le contexte du conte, l’absence du père et la folie maternelle produisent un autre destin. L’absence de triangulation laisse les deux femmes aux prises l’une avec l’autre et la pathologie de la reine contraint la fille à fuir.

Dans le conte, la reine cherche à tuer Blanche-Neige à plusieurs reprises : à la troisième tentative, elle prépare une pomme empoisonnée, superbe à voir, blanche et rose de peau, fraîche à croquer ; une pomme qui avait le pouvoir de tuer quiconque en goûterait un morceau.

La reine se déguise en paysanne, trompe la vigilance de la jeune fille et réussit à lui faire croquer la pomme empoisonnée.


« A peine ses lèvres s’y furent-elles posées, qu’elle tomba morte sur le sol. La reine la considéra avec des yeux terribles, rit aux éclats et dit : “Blanche comme neige ! Rouge comme sang ! Noire comme l’ébène ! Cette fois-ci les nains ne te réveilleront point !” »


La haine est mise en acte de la manière la plus crue : la pomme, qui peut symboliser à la fois l’objet oral [8], l’amour charnel, la tentation, voire le pénis paternel, quittant sa position métaphorique, est prise dans une équivalence symbolique et devient l’objet concret qui se fiche en travers de la gorge de la belle-fille. Cette logique psychotique va-t-elle étendre ses effets jusqu’à la mort réelle de Blanche-Neige ?


« Ils (les nains) la couchèrent dans une bière et se mirent tous les sept autour d’elle, veillant et pleurant pendant trois jours. Puis ils voulurent l’enterrer ; mais elle avait si bien l’air d’une personne vivante, tant ses joues étaient fraîches et roses, qu’ils dirent : “Nous ne pouvons la mettre dans la terre noire.”Ils lui firent un cercueil de verre pour qu’on pût la voir de tous côtés, l’ensevelirent dedans et écrivirent dessus en lettres d’or qu’elle était fille de roi, et se nommait Blanche-Neige. »


Là s’engage un combat muet entre les éléments psychotiques et névrotiques. En effet, la princesse, en demeurant paralysée, gèle également les pulsions infanticides qui répondaient à la logique paranoïaque du « Je te tue ou c’est toi qui me tues », du « Il ne doit en rester qu’un ». L’arrêt du mouvement répond à l’agir fou de sa belle-mère. Elle s’endort, elle s’abstient, elle est forcée d’entrer dans une latence qui la préserve de la mort et reporte la question du devenir de ses désirs, gelés par trop de destructivité. Dans les familles recomposées, cette solution est parfois trouvée par l’enfant qui se retire dans une inhibition défensive s’il fait face au déchaînement des pulsions adultes. Derrière cet affrontement inégal apparaît l’abus, le sexuel adulte prenant le pouvoir sur la sexualité infantile, l’excitation/rage adulte étant non assimilable par l’enfant. L’image du morceau de pomme trop grand pour la gorge étroite de Blanche-Neige peut évoquer cette interaction entre sexualité infantile et génitalité abusive.

L’histoire nous raconte que l’héroïne est tenue pour morte et placée dans un cercueil de verre par les nains, incapables de la ressusciter à nouveau. Un prince qui chevauchait alentour en tomba amoureux. Il obtint des nains la permission d’emporter le cercueil. Mais en route, un porteur trébucha, délogeant le morceau de pomme coincé dans la gorge de la jeune fille, qui se réveilla. Après une période de latence, pourrait-on dire, Blanche-Neige s’éveille à la puberté et à la sexualité en acceptant la demande en mariage du prince.

Mais le conte ne s’arrête pas là. La version originelle des contes de Grimm est plus violente que les versions contemporaines. La reine est invitée aux noces de Blanche-Neige : « Tout d’abord, elle ne voulait plus aller à la noce ; mais bientôt elle changea de résolution et n’eut point de repos qu’elle ne fût partie pour voir la jeune reine. Et lorsqu’elle entra, elle reconnut Blanche-Neige et resta immobile de terreur et d’angoisse. Mais on avait déjà mis des pantoufles de fer sur un feu de charbons ardents, et on les apporta toutes brûlantes : il lui fallut chausser ces pantoufles rougies au feu et danser avec, elle fut condamnée à danser jusqu’à ce qu’elle eût les pieds consumés et tombât roide morte. »

Nous pouvons voir dans cette issue le meurtre symbolique de la mère qui permet à la jeune fille de prendre sa propre place, singulière. Les pantoufles rougies au feu introduisent l’idée du désir brûlant jusqu’à la mort. Il s’agirait bien de l’excitation/rage destructrice non contenue de la belle-mère qui se retournerait finalement contre elle-même et préserverait par là sa belle-fille. La reine se consume de sa propre excitation brûlante et Blanche-Neige retrouve son propre désir, le prince à aimer .

[...]

La famille de Blanche-Neige en séance

La fin dramatique du conte de Blanche-Neige pourrait nous mettre avec le lecteur face à l’impuissance tragique vécue par les personnages. Comme évoqué précédemment, la magie de l’écriture (et un peu d’humour peut-être) nous permet d’envisager le recours au cadre clinique comme permettant une reprise dans l’actuel de l’interaction entre les personnages, avec une approche systémique.

Il serait intéressant, pourquoi pas, d’imaginer réunir la méchante marâtre, le roi et Blanche-Neige, puis de ne voir que le sous-groupe parental, ce qui pourrait dans un premier temps protéger Blanche-Neige de trop d’agressivité de la part de sa marâtre. Dans un travail de renforcement du couple, on pourrait les faire travailler ensemble autour du génogramme, de leur histoire familiale, du vécu de perte que chacun a, l’une par exemple de la perte de sa beauté, de sa jeunesse, de la possibilité d’enfanter, l’autre de son union précédente avec sa chère reine, dont Blanche-Neige est la représentante. On pourrait aider la marâtre à aimer chez Blanche-Neige ce qui représente la reine disparue (quel défi !), ce que S. D’Amore va jusqu’à proposer dans le travail avec les familles recomposées. Et on demanderait d’autre part à Blanche-Neige de dessiner sa représentation de la famille. Un objectif pourrait être, grâce aux compétences respectives, de trouver de nouvelles manières plus constructives d’être ensemble, de créer un nouveau sentiment d’appartenance, une nouvelle identité.

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