L'Esprit de la Montagne
- Anne

- 23 nov. 2025
- 20 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 nov. 2025
Symbolisme :
Joëlle Rostkowski, dans son article intitulé "Rites apaches de renouveau. La fête du lever du soleil et des Esprits de la Montagne." (In : Bulletin de la Société Suisse des Américanistes, 1985, no 49, pp. 7-14) raconte en détail la fête de puberté des jeunes filles apaches dans laquelle les Esprits de la Montagne jouent un rôle prépondérant :
[...]
Les Esprits de la Montagne ou « ceux qui ne meurent jamais » : Les Gans jouent un rôle crucial dans la religion des Apaches de la Montagne Blanche et des autres Apaches de l'Ouest, ainsi que des Chiricahuas et des Mescaleros. Les hommes masqués, dont les danses accompagnent les fêtes de la puberté perpétuent une tradition ancestrale qui s'est maintenue depuis la Conquête, en dépit de l'interdiction des rites apaches à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Autrefois, les Esprits de la Montagne se manifestaient lors de la plupart des événements d'importance, notamment avant le combat et pendant les périodes de crise, en particulier en cas d'épidémie.
Les Gans ou « ceux qui ne meurent pas » (Goddard 1919 ; 114), se voient attribuer une origine délibérément floue et mystérieuse. Ils sont décrits comme des êtres d'apparence humaine, qui furent sans doute, il y a bien longtemps, «des gens vivant dans la montagne, tout à fait semblables à nous » (McCoy 1985 : 53), mais qui auraient acquis une dimension surnaturelle lorsque, confrontés à leur condition de mortels, ils se seraient voués à la quête de la vie éternelle (Goddard 1919 ; 114). Les Gans sont devenus les gardiens des lieux sacrés, des terres apaches et du gibier et ils viennent apporter un réconfort aux malades et aux personnes en difficulté. Essentiellement bénéfique, leur présence inspire toutefois la révérence et la crainte et, au moment des premiers contacts avec les Apaches, leurs silhouettes mystérieuses plongèrent les Blancs dans la terreur, à tel point que ceux-ci virent en eux les danseurs du diable (Devil dancers), des représentants d'un culte voué à des forces sataniques. Déduction hâtive, mais qui valut aux Apaches la réputation d'adorateurs du diable, avant que l'on ne découvre que, s'ils croient en l'existence de nombreux esprits animant un monde supernaturel, ils croient aussi en une divinité suprême, Yusn ou Ussen, celui qui donne la vie dans le monde visible et invisible.
[...]
Mais les Apaches rappellent eux-mêmes que les Esprits de la Montagne sont traditionnellement les gardiens du gibier - d'où les hautes cornes stylisées - et qu'ils sont considérés, par extension, comme ceux qui viellent sur le bien-être et la prospérité de la communauté.
[...]
... les Gans (ou Gahe) des Apaches sont à la fois les Esprits de la Montagne et les danseurs qui les personnifient.
Dans "Le prince et le sacrifice : pouvoir, religion et magie dans les montagnes du Nord-Cameroun.' (In : Journal des africanistes, 1986, tome 56, fascicule 2. pp. 89-121) Jeanne-Françoise Vincent étudie quant à elle un esprit de la Montagne africain :
[...] Un mbolom est à la fois un esprit des lieux, lié au clan qui le premier s'installa à ses côtés, et une divinité clanique en qui se fondent les ancêtres séparés par plus de six générations de leurs descendants. Le clan qui a découvert le mbolom en fournit par voie héréditaire le desservant. Par l'intermédiaire de ce bi mbolom les autres clans, venus habiter par lа suite en ce lieu, bénéficient de l'action positive de l'esprit de la montagne. Par ailleurs, de simples sujets peuvent tisser des liens personnels avec lui, sollicitant sa protection et lui rendant un culte régulier qui meurt avec eux. II faut noter le caractère étroitement local des mbolom : le territoire d'une chefferie, d'un ngwa, se décompose en une juxtaposition de terres de mbolom, chacune avec son responsable.
[...]
L'autorité de l'esprit de la montagne desservi par le prince s'étend à l'ensemble de la chefferie, et d'abord aux mbolom secondaires qui s'y trouvent implantés, « mbolom-ay bizana-ay », « les petits mbolom ». Dans la chefferie de Wazang le mbolom du prince est situé en un lieu-dit appelé Mazengel d'où « il commande aux autres mbolom. Mais ces petits mbolom de quartiers ont quand même leurs petites terres à l'intérieur de la terre de ce grand mbolom. Donc ce mbolom commande tout Wazang ». Le lieu où est censé habiter cet esprit — sa « place » — se trouve au sommet du massif montagneux, confirmant symboliquement sa situation éminente et aussi celle de son desservant. La signification de cette position géographique est soulignée par les montagnards : « II est plus haut que les autres : c'est à cela qu'on voit qu'il est le plus grand » La taille même de l'espace laissé non cultivé autour de son autel est révélatrice de son importance : « Le grand mbolom pour toute la montagne a une grande place, une grande brousse ; tandis que les mbolom de quartier ont aussi une place, mais toute petite. » Dans les cas où le clan détenant le pouvoir politique aujourd'hui dit l'avoir; arraché — ou геçu — des mains d'un autre clan ayant exercé le pouvoir avant lui; on raconte souvent que le mbolom du prince a remplacé celui des anciens détenteurs du pouvoir, ou que ceux-ci ont été dépouillés de leur mbolom par les nouveaux arrivants et qu'ils ont dû s'incliner. Étant le plus grand du ngwa, le mbolom du prince « s'occupe de toute la "montagne." et ne distingue pas entre les clans », étendant à tous les habitants, quelle que soit leur appartenance clanique, sa « protection » aux formes multiples.
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Nicolas Ellison dans un article intitulé "Symbolisme sylvestre et rapports d’altérité dans une danse rituelle totonaque" (Annales de la Fondation Fyssen, Fondation Fyssen, 2007) évoque l'esprit de la montagne :
Deux ou trois personnages supplémentaires forment cette danse : un garçon, qui porte un masque de chien et est censé suivre en permanence l’un des danseurs qui est « le chasseur » (et porte éventuellement un fusil de chasse) et, normalement un, ou parfois deux, bouffons ou payasos. Ce clown cérémoniel, aussi appelé Kgamana (« le Joueur ») en totonaque, porte aussi un masque en bois qui se caractérise par une houppette de crins au milieu du front et des sortes de volutes peintes sur le visage.
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Le bouffon, appelé kgamana en totonaque, c'est-à-dire « le Joueur », est le chef de la danse, « lui n’avait pas peur, il était farouche (bravo, xaluko), il jouait, sautillait beaucoup, montait même sur le dos des cerfs et des jaguars ». Il était riche et « possédait de l’or et différents métaux cachés dans la montagne ». Il commande aussi les marionnettes en bois Tsinkon : « dans les temps anciens les Tsinkon étaient vivants, il s’agit de vieux dieux de la montagne, de la forêt, comme des saints et le bouffon était leur dieu ». Xalhtulh rejoint donc en cela la notion selon laquelle les éléments en bois et les personnages de la danse sont en fait des esprits de la forêt ou d’anciens dieux.
La danse est donc une condensation de tous ces récits, celui de l’origine du maïs et son extraction par le pivert, celui de la transition de la chasse à l’agriculture et celui de l’apprentissage de la danse elle-même soit auprès des métis, soit auprès des esprits de la forêt en tant qu’ancêtres de l’époque des nomades (non christianisés, mais cet aspect n’est pas particulièrement souligné) ou en tant que divinités de la montagne-forêt.
Note : En fait la forêt non cultivée est symboliquement socialisée en ce qu’elle relève, pour les Totonaques, de la tutelle du Maître des Arbres Kiwi Kgolo’ et des différents esprits chtoniens associés aux ancêtre antédiluviens. Il ne s’agit donc pas d’un espace sauvage au sens strict, puisqu’une souveraineté y est bien exercée (voir Ellison 2007). Parmi les Nahuas de Cuetzalan, proches voisins des Totonaques méridionaux, l’esprit Tepeyolo, « cœur ou esprit de la montagne », aussi appelé Juan del Monte en espagnol tout comme Kiwi Kgolo’ l’est chez les Totonaques, occupe un rôle semblable à ce dernier (Aramoni 1990 : 161).
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Thomas Nicklas auteur d'un article intitulé "Rübezahl, esprit polyvalent : l’étonnante faculté d’adaptation d’une figure de la petite mythologie d’Europe centrale." (In : Karin Ueltschi ; Flore Verdon. Grandes et petites mythologies 2. Mythe et conte, faune et flore, ÉPURE - Éditions et Presses universitaires de Reims, pp. 137-152, 2022) précise les traits d'un Esprit de la Montagne silésien :
Être fantastique du folklore allemand, tchèque et (dans une moindre mesure) polonais, Rübezahl (ou Krakonoš, ou Liczyrzepa) est la dramatis persona d’un mythe multimodal flottant entre les cultures populaire, savante et littéraire. Cette figure des petites mythologies d’Europe centrale est interculturelle, se situant notamment entre les mondes germanique et slave. Les traits caractéristiques de Rübezahl, esprit tutélaire d’une région montagneuse et boisée, se sont formés au XVIe siècle, à l’époque d’une forte exploitation forestière et minière des Sudètes, massif frontalier entre la Silésie et la Bohême. La signification du mythe porte, d’une manière générale, sur l’idée d’une protection de la forêt, mystérieuse et hermétique, contre toute sorte d’incursions inappropriées. Cette mission assignée à l’esprit de la montagne fonde son étonnante actualité qui s’explique aussi par la polyvalence et la capacité d’adaptation de cet être assez bienveillant, mais féroce avec les personnes qui ne respectent pas la montagne ou son gardien.
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« Aucun fantôme ne fait l’objet de si nombreuses légendes populaires, soit anciennes et authentiques, soit inventées récemment1 », écrivit au sujet de Rübezahl le bibliothécaire et collecteur de contes Ludwig Bechstein (1801-1860), auteur d’un très riche recueil de légendes allemandes, paru pour la première fois en 1853. Et l’érudit Bechstein qualifia cet esprit des montagnes silésiennes de « Protée des mythes germano-slaves », en raison de son pouvoir de se métamorphoser2 , puisqu’il peut prendre la forme de tout être dans la poursuite de sa mission, laquelle consiste à protéger les trésors de la montagne et notamment les métaux précieux qui se trouvent en son sein. Ceux qui traversent la région montagneuse sont bien avisés de tenir compte de son tempérament irascible et de sa très grande susceptibilité : « Lutin, bénin et méchant à la fois, plutôt espiègle que sournois, il est très irritable et capable de jouer de cruels tours à quelqu’un3 . » Intrinsèquement, Rübezahl appartient aux Monts des Géants, le plus haut massif des Sudètes, chaîne de montagne qui constituait, à l’époque de Bechstein au milieu du xixe siècle, la frontière entre la Silésie (prussienne) au nord et la Bohême (habsbourgeoise) au sud. La région étant majoritairement germanophone jusqu’en 1945, ce sont surtout des savants allemands qui cherchaient à caser et à classer Rübezahl, selon des schémas étroitement nationaux, bien que Ludwig Bechstein ait mis l’accent, à juste titre, sur les apports slaves à la formation de sa figure protéiforme, bicéphale, regardant à la fois vers les mondes germano- et slavophones.
Sandrine David, Anne Dubrel, Catherine Sajous, et al. 10. présentent une "Tête de génie de la montagne yamabiko (milieu du xxe siècle)" : Arts plastiques. (In : Objectif, 2023, pp. 283-284) :
▶ Dans le folklore japonais, un Yamabiko est un dieu ou un esprit de la montagne. Ce mot désigne aussi l’écho qui se fait entendre en montagne, comme s’il s’agissait précisément de l’esprit ou du dieu qui répondait. Mais le mot peut prendre différentes significations selon la région du Japon où il est employé. Dans certains villages, le Yamabiko désigne une voix un peu terrifiante qui se fait entendre au cœur des montagnes, de jour comme de nuit.
▶ On trouve de nombreuses représentations de Yamabiko en dessin ou en peinture dans les arts traditionnels du Japon, mais aussi en bande dessinée et dans des formes d’art plus actuelles.
▶ Gifu, dont cette sculpture est originaire, est une ville située au centre de Honshu, la plus grande île du Japon.
▶ Cette petite sculpture de 30 cm de hauteur est un assemblage de différents matériaux. La tête est en terre cuite peinte, le corps en bois, les cheveux en fibres végétales et le grelot au niveau du cou est en métal.
▶ La coiffure du personnage a la forme d’une montagne dont le sommet est enneigé. Il a les yeux mi-clos et son regard semble menaçant. Un sourire narquois complète le portrait de cette figurine à la fois familière et effrayante.
▶ La forme générale laisse à penser que le corps du génie est aussi un manche par lequel il est possible de le tenir, tel une marionnette dont le grelot ne doit pas manquer de faire du bruit dès qu’il est secoué.
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Symbolisme celte :
Marie Trolliet dans l'introduction de son œuvre, Le génie des Alpes valaisannes (1893) présente l'Esprit de la Montagne :
Aujourd’hui, c’est sur une figure légendaire, à demi voilée par la brume des hauts sommets, que j’appelle votre attention, – un vieillard à barbe blanche, dont le manteau, effiloqué par les siècles, s’en va en lambeaux, – le génie des Alpes valaisannes, ou si vous aimez mieux, l’Esprit de la montagne.
Il vient de loin. Sans père, sans mère, sans généalogie, son origine se perd dans la nuit des âges. Nul ne peut dire quand il a pris naissance.
Êtes-vous curieux de le connaître ? Hâtez-vous ; – et avant qu’il ait disparu, gravez bien son profil dans votre mémoire, car il s’en va comme tout ce qui est vieux. Il s’en va où s’est envolé l’âge d’or, où s’en vont les vieux récits, les vieux refrains, les vieilles croyances et les pieux débris du passé. Il s’en va où s’en vont toutes choses, pour disparaître avec elles, et sans retour.
***
Le voyez-vous, fantôme aérien sur un paysage de grisaille, de moins en moins distinct à mesure qu’il s’élève, tour à tour caché ou mis en lumière, selon que gagnent les nuées ou que reculent les grandes ombres ? Sans regarder en arrière, pressé, on le dirait, d’échapper à l’atmosphère accablante de la plaine, il s’éloigne rapidement, emportant sous son bras une gerbe de fleurs odorantes, espèces rares ou disparues, toutes filles du sol et au parfum du terroir, que le vent éparpille de côté et d’autre tout le long du sentier.
Mais lui ne se retourne point pour les ramasser, et c’est ainsi que les plus belles fleurs s’effeuillent et se perdent, car, sauf les chasseurs de chamois, personne ne se hasarde sur ces sentiers perdus. Toutefois, si, par aventure, quelque vieux pâtre passe par là, les voyant éparses sur le sol, et encore fraîches, il se baisse pour en faire un bouquet qu’il suspend sous la cheminée, aux parois noircies du chalet, à côté des pieuses images devant lesquelles matin et soir il récite le Pater et l’Ave.
Et tel que l’aigle s’enlève en des régions ignorées, le génie de la montagne défie les dernières cimes. Il escalade à pas de géant les flancs ardus des rochers, il pose le pied sur leur croupe, et franchit les grands espaces solitaires que nul être humain n’a foulés. Son front touche aux plaines immaculées des névés, leurs glaces le couronnent, de molles vapeurs l’enveloppent de buées incertaines ou rosées, et, dans les plis irisés de cette gaze transparente, sa forme fugitive apparaît plus idéale, insaisissable et voilée comme le crépuscule.
Vers le soir il atteint les sommets, son suprême refuge. C’est le moment où le soleil une fois couché, dans le ciel devenu clair, les Alpes se font plus sombres, l’heure où les bergers serrés autour de l’âtre regardent danser la flamme, l’heure où la lune qui monte derrière les sapins, inonde d’une clarté pâle le rigide amphithéâtre où quelque lac enfermé dans les rocs reflète les étoiles, – l’heure traditionnelle où les hôtes mystérieux du sépulcre et des airs, n’attendent qu’un signal pour peupler la montagne.
Soudain le génie, secouant sa gerbée, d’un élan vigoureux la lance dans l’espace… Tout un monde aérien répond à cet appel ; esprits légers, gnomes et lutins, fantômes et spectres, sortis on ne sait d’où, – fées au pied léger, belles filles aux cheveux blonds, à la voix de sirène, follatons1 et sorciers, surgissent à la fois, toujours prompts au rendez-vous, qu’il soit macabre ou joyeux, sarabande fantastique ou sabbat infernal.
Les pauvres âmes aussi… N’entendez-vous pas leurs soupirs monter des profondeurs de leur prison de cristal ? – En longues files, à la suite les unes des autres, elles sortent des crevasses et de toutes les fissures des glaciers pour respirer l’air des vivants. Les alpages s’animent de formes indécises, et dans les chalets, parfois, l’on entend d’étranges rumeurs : la toiture sans cause apparente tout à coup secouée, des craquements sinistres, ou bien un frémissement subtil, indéfinissable, plus lugubre encore et qui fait passer le frisson dans les os. Au contact de ce souffle glacé, les pâtres, saisis de peur, se signent par trois fois.
Chassés de la plaine, tous ces hôtes de la nuit hantent les lieux élevés et déserts. Tandis que des mayens2 inhabités, tantôt il sort des gémissements plaintifs, tantôt des airs de danse vertigineux, musique suave, entraînante, mais fatale à quiconque, fasciné par le son lointain de ces accords féeriques, ose pénétrer dans l’habitation pour prendre part à la danse ; – ailleurs, dans les clairières et les parcs abandonnés, on entend des cris affreux, un épouvantable vacarme. Loups et démons ensemble tiennent la synagogue, et s’en donnent à plein gosier tant que la nuit dure. Le premier coup de l’Angélus les met en fuite, et impose silence à leurs assourdissantes clameurs.
Voilà pour la nuit.
Avec le jour, rien de pareil. Les puissances des ténèbres se sont évanouies. Mythes gracieux, fantômes aériens, revenants et diablotins, tout a disparu. La montagne seule se dresse devant nous, majestueuse ou sauvage, verdoyante ou d’une blancheur immaculée, mais toujours vierge, toujours austère. Soit que l’aurore toute flambante la frappe de ses feux, soit que la tempête y promène ses rafales, elle a son cantique immuable, éternel, hymne de foi et de liberté, le sursum corda d’une colossale nature. Dans ce chant indompté, ni défi téméraire, ni langueurs malsaines. À l’écouter, notre cœur devient plus fort. Ému, palpitant, il sent comme il n’a jamais senti – et le génie bravant l’abîme et les roches nues s’élève, et de son doigt montrant le ciel, d’une voix surhumaine nous crie aussi : Sursum corda ! [Haut les cœurs !]
Et tandis que, ferme et debout sur le roc, il grandit avec l’immensité, les nuées qui passent le dérobent au regard, mais après lui tous les échos de la montagne nous redisent en chœur les mêmes paroles : Sursum, corda !
Paul Sébillot, auteur du Folklore de France, Vol. 1. Le ciel et la terre (1904-1906) mentionne un Esprit de la Montagne dans les Alpes :
Plusieurs endroits des Alpes vaudoises ont, dit un écrivain du commencement du siècle dernier, ce qu'on appelle l'Esprit ou le Génie de la montagne ; c'est lui qui forme et qui dissipe les tempêtes, qui conserve les sources et les fontaines, qui garde les mines d'or et les cavernes de cristaux, qui chasse avec un bruit effrayant à travers les précipices, et qui maltraite quelquefois les hommes quand ils osent escalader les rochers sur lesquels il a établi son empire, ou poursuivre les animaux qui lui appartiennent. Un vieux pâtre des Ormonts, que Bridel trouva dans un chalet voisin du glacier de Pillon, lui raconta l'histoire suivante : Un jeune berger quittait souvent les troupeaux de son père, pour aller à la chasse du chamois sur les pointes nébuleuses des Alpes voisines ; en vain ses parents le lui avaient défendu ; il se livrait avec passion à ce dangereux plaisir. Un soir qu'il était au milieu des plus horribles précipices, il fut surpris par une violente tempête ; la neige et la grêle lui tirent perdre sa route et il s'étendit sur un rocher, pris de peur, de fatigue, de froid et de faim. Tout à coup l'esprit de la montagne s'approcha de lui dans un tourbillon, et lui cria d'une voix menaçante : « Téméraire ! qui t'a permis devenir tuer les troupeaux qui m'appartiennent ? Je ne vais pas chasser les vaches de ton père : pourquoi viens-tu chasser mes chamois ? Je veux bien te pardonner encore cette fois ; mais n'y reviens pas. » Alors il fit cesser l'ouragan, il remit le chasseur dans le sentier de son chalet, et dès ce jour le jeune berger ne quitta plus son troupeau.
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Dans les orages qui éclataient sur les hauteurs du Mont-Blanc, la superstition populaire vit l'œuvre d'esprits infernaux, suscités par la colère divine pour punir les gens du voisinage du relâchement de leurs mœurs. Certaines années, les esprits des montagnes faisaient avancer les glaciers jusqu'auprès des habitations dont ils menaçaient les murs, en même temps qu'ils envahissaient les terres cultivées. Alors on avait recours aux prières de l'église. Vers la fin du XVIIe siècle, Jean d'Arenthon, évêque de Genève, étant en tournée pastorale à Chamonix, s'avança jusqu'au pied des glaciers, et les exorcisa selon les formules rituelles. On assure que les mauvais esprits n'ont plus osé reparaître depuis cette époque.
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Emilie Guyard, autrice de "Mortelles Pyrénées : l’imaginaire de la montagne au service du thriller dans Monteperdido de Agustín Martínez". (Mountain and Mystery, Alessandro Perissinotto, Oct 2022, Turin) montre l'association de l'Esprit de la Montagne au cerf :
Le cerf est également omniprésent dans le roman où il revêt une symbolique un peu plus complexe. Le roman s’ouvre sur une analepse qui a disparu au cours du processus d’adaptation. Dans une scène de la vie ordinaire précédant le drame, Raquel et Montserrat accompagnent leurs deux fillettes en promenade dans la forêt. Surgit alors un cerf gigantesque que la mère d’Ana ne peut manquer d’identifier comme l’esprit de la montagne :
Un ciervo surgió entre los árboles que rodeaban el parque. Raquel abrió los ojos, como si hubiera notado su presencia. [. . .] El ciervo caminó hasta donde estaban sentadas. Hundía ligeramente sus pezuñas en la nieve. El sol le daba a su pelo un tinte cobrizo. Le parecía más alto que ningún otro ciervo que hubiera visto antes. Un gigante. Cuando estaba a solo unos centímetros de ella, Raquel cerró los ojos de nuevo. [. . .] Pudo sentir su aliento. Como si fuera la respiración de ese pueblo, de esas montañas.
[traduction possible : Un cerf apparut parmi les arbres qui entouraient le parc. Raquel ouvrit les yeux, comme si elle avait remarqué sa présence. [...] Le cerf s'approcha d'elles. Ses sabots s'enfonçaient légèrement dans la neige. Le soleil donnait à son pelage une teinte cuivrée. Il lui semblait plus grand que tous les cerfs qu'elle avait vus auparavant. Un géant. Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques centimètres d'elle, Raquel referma les yeux. [...] Elle pouvait sentir son souffle. Comme s'il s'agissait de la respiration de ce village, de ces montagnes.]
C’est ce cerf qui symbolise l’âme de la montagne que les habitants de Monteperdido pensent, illusoirement, être parvenus à domestiquer : « Colgado en el pasillo que daba acceso a la Sociedad, el ciervo era la victoria de los vecinos del pueblo sobre la naturaleza, domesticada, convertida en trofeo » [Accroché dans le couloir menant à la Société, le cerf symbolisait la victoire des habitants du village sur la nature, apprivoisée et transformée en trophée.]
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Contes et légendes :
Georges Kastner, auteur de Les sirènes : essai sur les principaux mythes relatifs à l'incantation : les enchanteurs, la musique magique, le chant du cygne, etc. ; considérés dans leurs rapports avec l'histoire, la philosophie, la littérature et les beaux-arts... et suivi de Le rêve d'Oswald ou Les sirènes.. (Brandus et Dufour, 1858) relie le tambour à l'Esprit de la Montagne :
Nous arrivons à un groupe d'instruments qui restent étrangers à la sonorité mystérieuse des concerts d'enchanteurs, mais qui sont parfaitement appropriés à la musique des sorciers et des sorcières. Nous voulons parler des tambours et des timbales.
Plusieurs peuples sauvages les regardent comme des agents d'incantation très énergiques. Au Tonquin, par exemple, il y a des magiciens joueurs de timbales qui prétendent conjurer le diable et faire cesser les éclipses de lune par quelques roulements. Une jolie légende dont un Troll est le héros nous montre le tambour servant à écarter les puissances du monde invisible ; car les esprits, et surtout les esprits des montagnes, entendant le bruit de cet instrument, croient entendre celui du tonnerre, dont ils ont grand'peur, et se sauvent en toute hâte. Voici la légende que nous fait connaître Wolff, d'après un auteur anglais :
Un fermier vivait autrefois en bonne intelligence avec un Troll dont la demeure, située sur une colline , se trouvait dans ses terres. Sa femme étant accouchée, il songea avec inquiétude qu'il serait obligé d'inviter le Troll au baptême, ce qui lui nuirait beaucoup dans l'opinion de ses voisins et du pasteur. Il résolut alors de consulter son domestique, qui était un garçon très rusé. Celui-ci se fit fort d'arranger l'affaire. Non-seulement le Troll ne viendrait pas à la cérémonie et n'en serait nullement formalisé , mais il ferait un très joli cadeau de baptême. Là-dessus le valet prit son sac, et quand la nuit fut venue, il se rendit sur la colline, au gîte du Troll, frappa et fut introduit. Après l'avoir complimenté de la part de son maître, il le pria d'honorer de sa présence la cérémonie du baptême. L'esprit de la montagne le remercia et dit : « Je crois que ce serait le cas de faire un cadeau ? » Puis il ouvrit un de ses coffres et pria le garçon de tenir le sac qu'il allait emplir : « Est-ce assez ? » demanda-t-il après y avoir jeté une bonne quantité d'argent. - Il y a beaucoup de personnes qui donnent plus ; il n'y en a pas qui donnent moins, » répondit le valet. Le Troll prit encore de l'argent, le donna et demanda ensuite : « Est-ce assez ? » Le domestique souleva le sac pour voir s'il serait capable d'en porter davantage , et dit froidement : « C'est à peu près ce que donnent la plupart des invités. » Alors le Troll vida toute la caisse dans le sac, et demanda encore une fois : « Est-ce assez ? » Le garçon s'étant assuré qu'il n'en pourrait porter davantage, même en faisant les plus grands efforts, répondit : « Nul ne donne plus ; la plupart donnent moins. »
Dis-moi maintenant quels sont les autres invités, » dit le Troll. « Eh ! répondit le jeune homme, beaucoup d'étrangers et de notables. Et d'abord trois prêtres et un évêque.-Ah ! fit le Troll. Après tout , ces messieurs ne songent qu'à boire et à manger, ils ne s'occuperont pas de moi. Qui vient encore ? - Nous avons pareillement invité saint Pierre et saint Paul. - Oh ! ah ! Eh bien ! il y aura encore une petite place pour moi derrière le poêle. Et qui encore ? -La mère de Notre-Seigneur viendra aussi. -Oh ! ah ! ah! Eh bien ! ces grands personnages arrivent tard et partent tôt. Mais, dis-moi, mon petit, quelle musique aurez- vous ? -- Quelle musique ? Eh bien ! des tambours. Des tambours ! Ah! vous aurez des tambours ? répliqua le Troll tout effaré. Non, non, merci ; en ce cas, je reste chez moi. Salue ton maître de ma part ; dis-lui que je lui suis reconnaissant de son invitation, mais que je ne puis l'accepter. Un jour que j'étais à la promenade, des individus se mirent à battre le tambour ; je m'en retournai aussitôt chez moi , et j'étais déjà arrivé devant ma porte, quand ils lancèrent contre moi leurs baguettes et me cassèrent la jambe. Depuis ce temps, je boite et j'évite avec soin ce genre de musique. »
Cela dit, il aida le jeune homme à charger le sac sur ses épaules, et lui recommanda de le rappeler au souvenir du fermier.
[...]
Nous avons dit que les esprits des montagnes ont une grande peur du tonnerre, ce qui provient peut-être de l'inimitié dans laquelle, selon les récits de la mythologie scandinave, ils vivent avec Thor, le dieu du tonnerre. Lorsqu'ils voient venir un orage, ils vont se cacher dans leurs collines . Nous savons aussi que le roulement du tambour, qui ressemble au tonnerre, leur cause le même effroi. Le meilleur moyen de les chasser, c'est donc de battre tous les jours le tambour dans le voisinage de leurs demeures ; alors ils s'éloignent bientôt et se cherchent une autre habitation.
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Arts visuels :
Lika Guillemot publie un article intitulé "L'Esprit de la Montagne" (site Ateliers Médicis, 14 juin 2021) pour expliciter l'intention de la performance :
Journal du projet Danser la Forêt
Performance : Biño Sauitzvy
Les montagnes, dans différentes cosmogonies et mythes, sont des lieux où se manifestent les divinités.
Les montagnes sont elles-mêmes des divinités. Et, en tant que manifestation et incarnation animiste, la montagne est un esprit ou une entité qui fait le lien entre le ciel, la terre et l'enfer. La montagne est là en tant que signe et manifestation de la quiétude, de ce qui ne bouge pas, de ce qui simplement « est », au-delà des volontés, des inquiétudes, des temporalités humaines. La montagne, c'est où Zarathoustra se réfugie pour échapper à la corruption des villes, des agglomérations humaines et ses théâtres des vanités, corruptions, vices, illusions, stupidités, orgueils, jeux de pouvoir, enfin, de tout ce qui l'éloigne de la puissance sauvage, animale et divine de l'humain.
Néanmoins, l'ascension et la quête de l'au-delà sont elles-mêmes une quête humaine, une vocation spirituelle de l'homme qui cherche et qui se cherche, ce qu'explique la multitude des symboles liés à la montagne. La montagne est ainsi un lieu de révélation spirituelle et de transformation.
Nombre de montagnes sacrées sont des lieux et des endroits de puissance, et la puissance est, notamment pour ceux qui ne sont pas encore prêts, considérée comme dangereuse, car confondue avec le pouvoir. Foucault, dans ses écrits, distingue assez clairement la puissance du pouvoir. D'où l'énorme soin et respect que les anciens, certaines cultures animistes et certains peuples autochtones nous enseignent par rapport à la montagne.
La puissance d'une montagne peut être à la fois naturelle et surnaturelle, ce qui revient au même pour certains peuples non occidentaux. On y vient pour se charger de puissances guérissantes pour soigner et restituer la santé et l'équilibre physique, mentale et spirituel des siens, de son peuple.
À Mayotte, île montagneuse où on descend et on monte, un vieillard autochtone m'a dit en me voyant courir et passer à plusieurs reprises devant lui : « Toi, tu montes et tu descends. Moi, je suis là, je ne bouge plus ! ». J'ai entendu avec mon cœur la voix de ce Zarathoustra mahorais.
La performance/action L'esprit de la montagne cherche ainsi à faire corps avec la montagne, à l'incarner par l'embodiment et l'expérience de l'artiste corporel. Néanmoins, ici la montagne n'est pas une entité isolée d'un ensemble. Elle est la mère-terre, sous un autre aspect et forme. Sa couleur et composition rouge nous prouve que faire corps avec cette montagne, c'est aussi rentrer dans la terre, dans la matrice, dans la mère nourricière.
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