Le Jeu de la Marelle
- Anne

- 6 mai 2020
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Dernière mise à jour : 6 févr.
Étymologie :
Étymol. et Hist. 1. a) Fin du xies. merele « jeton, fragment de bois » (Raschi, Gl., éd. A. Darmesteter et D. S. Blondheim, t. 1) ; b) 1288 jeu « jeton, pion » (Jean de Journi, Dîme de pénitence, 2595 ds T.-L.) ; 2. ca 1175 mestraire mereiau « jouer mauvais jeu, éprouver un revers » (Benoît de Sainte-Maure, Ducs Normandie, éd. C. Fahlin, 38801) ; 3. xiiie-xives. [ms.] « jeu qui se joue avec des pions sur une figure formée de lignes partant des angles ou du milieu de chaque côté d'un carré et se réunissant au centre » (Biblioth. Fac. de Médecine, Montpellier H 279 ds Gay) ; 1412 jouer aux marelles (Lettres de rémission ds Laborde) ; 4. a) 1677 mérelle « jeu d'enfant qui consiste à pousser, à cloche pied, un palet dans des cases tracées sur le sol » (Miege) ; 1680 marelle (Rich.) ; b) 1864 « la figure qui est tracée sur le sol, pour ce jeu » (Goncourt, G. Lacerteux, p. 77). Généralisation du fém. de merel, marel « palet, jeton, pièce de monnaie » (xiies. ds T.-L. ; encore vivant sous la forme méreau dans un bon nombre de dial., v. FEW t. 6, 1, p. 369a), prob. dér. du rad. prérom. *marr- « pierre, caillou », particulièrement répandu en Italie et en ibéro-rom., v. aussi marron1. La forme merelle, usuelle au Moy. Âge et encore répandue aux xviie-xviiies. (ainsi que chez V. Hugo dans ses écrits d'inspiration hist. v. supra), a disparu au profit de la forme altérée marelle, déjà att., mais rare, au début du xve siècle.
Lire également la définition du nom marelle afin d'amorcer la réflexion symbolique.
Histoire de la marelle :
Pertev Boratav et Hélène Trémaud, auteurs de "Jeux de force et d'adresse dans les pays de France." (In : Arts et traditions populaires, 1958, vol. 6, no 1/2, pp. 1-40) font un lien entre les marelles des cours d'enfants et le jeu de pions du même nom :
"Du labyrinthe de Crète à la marelle et au jeu de l'oie. [...] Les enfants romains dessinaient sur le sol des labyrinthes constituant un jeu adapté probablement du jeu de Troie, danse aux mouvements sinueux. Le tracé de ce jeu, comme le suggère le rapprochement des figures ici présentées, a pu évoluer en marelle (de plein air, ou assise) d'une part, et en jeu d'oie d'autre part. Sur un labyrinthe également tracé au sol de la cathédrale d'Auxerre, les chanoines jouaient à la pelote.
La transformation des jeux de force et d'adresse en jeux intellectuels et en jeux de hasard, est courante dans l'évolution des jeux. La désignation, en français, de « mérelle », (petite marelle) ou « marelle assise » d'un jeu aux pions est significative de ce point de vue. La force, l'agilité, l'adresse du joueur sont remplacées, dans pareils cas, par la seule force « magique » des dés (jeu de l'oie), par la force du hasard - dés - suppléée par la capacité intellectuelle (jeu du tric-trac) ou par la seule capacité intellectuelle (jeux aux pions, du type de marelle assise, de dames et d'échecs). Les pions remplacent alors les joueurs ; le parcours de plein air est réduit à l'échelle d'un tracé géométrique sur une table, qui délimite les mouvements des pions."
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Symbolisme :
Marcel Griaule, dans "Les symboles des arts africains." (In : Présence africaine, 1951, no 10/11, p. 12-24.) évoque une figure africaine semblable à la marelle que nous connaissons :
"L'humble exemple des socques que les Bambaras offrent à la nouvelle mariée est significatif. Ces chaussures de bois sont de petits objets d'art du fait qu'elles sont décorées sur le plat de dessins géométriques gravés au fer rouge par les forgerons (fig. i); en même temps sont percés les trous pour la fixation des attaches qui sont la préfiguration de la défloration.
Ces traits doubles — symboles de la gémelléité — sont exécutés à partir du talon ; chacun d'eux est l'objet d'une formule particulière et porte son nom propre. Le premier X marque la multiplication des enfants; il est compris entre deux traits que sont les parents. Le second a le même sens. Le troisième symbolise la famille du mari ; le quatrième est la langue du couple. Enfin le triangle du bout du pied est la fermeture de l'association, tandis que le trait longitudinal qui traverse le pied est le signe de l'union de l'ensemble.
Cette figure est également une variante d'un jeu comparable à la marelle européenne et dont les parties symbolisent un homme et une femme compris entre le ciel et la terre. Sur ce tracé, enfants et adultes poussent un palet de terre cuite, mais ce qui n'est plus qu'un jeu était aussi, autrefois, une épreuve subie dans le palais royal par les hommes faits. Le gagnant, lors de la vacance du trône, était proclamé roi, parce qu'il était censé avoir dominé le monde et ses difficultés. Aussi, ceux qui se montraient trop adroits du vivant du monarque et entraient ainsi prématurément en compétition avec lui, étaient-ils mis à mort. Ce n'est donc plus une simple décoration qui est tracée sur l'objet ; la mariée, les spectateurs et les membres de la famille, tout en l'admirant comme telle, lui donnent un sens profond.
C'est pourquoi le rituel de prise de possession de la chaussure se déroule durant plusieurs jours et comporte des précautions de mise au pied, des comptes rendus, des marches réglées, des formules particulières... La mariée ne porte pas seulement un bois ouvragé qui la protège de la poussière ou de la boue ; elle est une reine éphémère marchant sur l'image du nouveau couple et sur le système universel, domaine du roi."
Roger Caillois, dans Les Jeux et les hommes (Édition Gallimard, 1958) mentionne la marelle :
"... le jeu est essentiellement une occupation séparée, soigneusement isolée du reste de l'existence, et accomplie en général dans des limites précises de temps et de lieu. Il y a un espace du jeu : suivant les cas, la marelle, l'échiquier, le damier, le stade, la piste, la lice, le ring, la scène, l'arène, etc. Rien de ce qui se passe à l'extérieur de la frontière idéale n'entre en ligne de compte. Sortir de l'enceinte par erreur, par accident ou par nécessité, envoyer la balle au-delà du terrain, tantôt disqualifie, tantôt entraîne une pénalité.
Il faut reprendre le jeu à la frontière convenue. De même pour le temps : la partie commence et prend fin au signal donné. Souvent sa durée est fixée d'avance. Il est déshonorant de l'abandonner ou de l'interrompre sans raison majeure (en criant « pouce », par exemple, pour les jeux d'enfants).
[...]
Stabilité et universalité se complètent. Elles apparaissent d'autant plus significatives que les jeux sont largement dépendants des cultures où ils sont pratiqués. Ils en accusent les préférences, ils en prolongent les usages, ils en reflètent les croyances. Dans l'antiquité, la marelle est un labyrinthe où l'on pousse une pierre - c'est-à-dire l'âme - vers la sortie. Avec le Christianisme, le dessin s'allonge et se simplifie. Il reproduit le plan d'une basilique : il s'agit de faire parvenir l'âme, de pousser le caillou jusqu'au Ciel, au Paradis, à la Couronne ou à la Gloire, qui coïncide avec le maître-autel de l'église, schématiquement représentée sur le sol par une suite de rectangles. [...] L'important, toutefois, est que ces vicissitudes n'ont pas atteint la continuité essentielle du jeu de la marelle ou du jeu des échecs."
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