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  • Anne

La Loba




Selon Clarissa Pinkola Estés, auteur de Femmes qui courent avec les loups, Histoires et Mythes de l'archétype de la Femme sauvage (1995 ; traduction française : Grasset, 1996) :


"On dit qu'il existe dans le désert un lieu où l'âme des femmes et l'âme des loups se rencontrent, par-delà le temps. Je sus que j'étais sur la bonne piste lorsqu'aux frontières du Texas, j'entendis une histoire intitulée "La Loba" :


“Il est une vieille femme, qui vit dans un endroit caché, connu de tous mais que bien peu ont vu. Comme dans les contes de fées d’Europe de l’Est, elle semble attendre que les personnes perdues, errantes ou en quête de quelque chose parviennent jusqu’à elle.

Elle est circonspecte, souvent velue, toujours grosse et fuit la compagnie des autres. Elle croasse et caquette et s’exprime plus par des cris d’animaux que par des bruits humains.

Certains diront qu’elle vit sur les pentes de granit érodées du territoire des Indiens Tarahumara. On dit aussi qu’elle est enterrée en dehors de Phoenix, près d’un puits. On l’aurait vue descendre vers le Sud, vers Monte Alban, dans une voiture complètement délabrée, avec la vitre arrière rabattue. Elle se tiendrait sur la grand-route près d’El Paso. Elle accompagnerait les camionneurs qui foncent vers Morelia, au Mexique. On l’aurait aperçue sur la route du marché, au-dessus d’Oaxaca, avec sur le dos des fagots aux formes curieuses. Elle se donne différents noms : La Huesera, la Femme aux Os ; La Trapera, la Ramasseuse et La Loba, la Louve. La Loba a pour unique tâche de ramasser des os. Elle a la réputation de ramasser et de conserver surtout ce qui risque d’être perdu pour le monde. Sa caverne est pleine d’os de toutes sortes appartenant aux créatures du désert : cerfs, serpents à sonnettes, corbeaux. mais on la dit spécialiste des loups.

Elle arpente les montañas, les montagnes, et les arroyos, le lit asséché des rivières, et les passe au crible, à la recherche d’os de loups. Lorsqu’elle est parvenue à reconstituer un squelette dans sa totalité, lorsque le dernier os est en place et que la belle architecture blanche de l’animal est au sol devant elle, elle s’assoit près du feu et réfléchit au chant qu’elle va chanter.

Quand elle a trouvé, elle se lève et, les mains tendues au-dessus de la criatura, elle chante. C’est alors que la cage thoracique et les os des pattes du loup se recouvrent de chair et que sa fourrure pousse. La Loba chante encore et la bête s’incarne un peu plus ; sa queue puissante et recourbée se dresse.

La Loba chante encore et la créature se met à respirer.

La Loba chante toujours, un chant si profond que le sol du désert tremble et pendant qu’elle chante, la bête ouvre les yeux, bondit sur ses pattes et détale dans le canyon.

Quelque part durant sa course, soit du fait de sa vitesse, soit parce qu’elle traverse une rivière à la nage, qu’un rayon de lune ou de soleil vient se poser sur elle, elle se transforme soudain en une femme qui court avec de grands éclats de rire vers l’horizon, libre.

C’est pourquoi on raconte que si vous errez dans le désert au coucher du soleil, peut-être un tout petit peu égaré et sans doute fatigué, vous avez de la chance, car La Loba peut vous prendre en sympathie et vous montrer quelque chose – quelque chose qui appartient à l’âme."


[...] Dans cette histoire, les os de loup représentent l'aspect indestructible du Soi sauvage, de la nature instinctuelle, de la criatura dédiée à la liberté et à la pureté originelle, celle qui n'acceptera jamais les rigueurs et les exigences d'une culture défunte ou civilisatrice à outrance.

On y retrouve des métaphores qui déterminent dans son intégralité le processus pour qu'une femme parvienne à la plénitude de ses sens sauvages instinctuels. La vieille qui ramasse les os est en nous. En nous sont les os d'âme de ce Soi sauvage. Nous avons en nous le potentiel pour reprendre chair et redevenir la créature que nous avons été. Nous avons en nous les os pour changer le monde et notre monde. En nous le souffle, nos vérités, nos aspirations. tous ensemble ils forment le chant, l'hymne de création que nous avons brûlé de chanter.

Cela ne veut pas dire pour autant que nous devrions nous promener les cheveux dans les yeux, des griffes sales en guise d'ongles. Oui, nous restons humaines. Mais la femme humaine abrite le Soi instinctuel, animal. Ce n'est pas un personnage de dessin animé. Il a de vraies dents, une immense générosité, une ouïe d'une finesse inégalée, des griffes acérées, une poitrine généreuse et velue.

Ce Soi doit être libre d'aller et venir, de parler, d'être en colère, de créer. Ce Soi est résistant, il a du ressort et une grande intuition. Il a de grandes connaissances lorsqu'il s'agit de faire face, sur le plan spirituel, aux choses de la mort et de la vie."

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