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La Limande





Étymologie :


Étymol. et Hist. 1. a) 1er quart xiiie s. ichtyol. lumande (Reclus de Molliens, Charité, 25, 7 ds T.-L.) ; b) 1808 plate comme une limande « se dit d'une femme très maigre » (Hautel); 2. a) 1319-27 « pièce de bois plate et étroite » (doc. ds Gdf.) ; b) 1831 « bande de toile goudronnée dont on enveloppe un cordage » (Will.) ; c) 1840 « règle large et plate dont se servent les menuisiers » (Ac. Compl. 1842). Mot d'orig. incertaine. 1 est peut-être dér., à l'aide du suff. -ande, de lime « platessa limande » (ca 1249 Chansons et dits artésiens ds Romania t. 27, 1898, p. 500), lequel serait issu du lat. lima « lime [outil] » (v. lime1) ; cf. l'ital. lima. La limande aurait été ainsi nommée à cause de la rugosité de sa peau, donc au sens de « bonne à limer ». 2 serait à rattacher à la même famille que limon « brancard » (v. limon2) ; le suff. représenterait un gaulois -anto, -anta, dont le -nt- serait devenu -nd- en gaulois peu de temps avant la disparition de celui-ci (Bl.-W.5; FEW t. 5, p. 248a).


Lire également la définition du nom limande afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Limanda limanda - Limande commune -

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Expressions populaires :


Dans " Vingt-deux v'là les flics!" : l'appellation du policier dans le français non conventionnel. (French Review, 1998, pp. 747-756), Jean-Paul Brunet et Jeff Tennant nous apprennent que la Limande est un nom populaire pour la péripatéticienne :


Egalement à la recherche du pigeon (tout client facile à duper), la prostituée se voit affublée de divers termes malodorants évoquant la faune sous-marine une fois sortie de son milieu : crevette, langouste, limande ou morue.

 



Symbolisme :


D'après Platon, cité par Marie Auclair, autrice d'une thèse intitulée Le symbole et l'inquiétante provocation de la Chose: lecture lacanienne de Pelléas et Mélisande. (Université du Québec à Chicoutimi, 1994), la Limande serait le symbole de l'incomplétude genrée :


C'est à Platon que l'on doit d'avoir transposé l'acception pragmatique de l'étymologie de symbole en une ontologie. Notamment dans le Banquet : « Chacun de nous est donc un symbole d'homme, étant donné que nous sommes coupés à la façon des limandes ; d'un être il en vient deux. C'est pourquoi chacun cherche toujours son propre symbole. » (Platon, Œuvres complètes, tome I, Gallimard, 1950, p. 719).

 

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Symbolisme alimentaire :


Pour Christiane Beerlandt, auteure de La Symbolique des aliments, la corne d'abondance (Éditions Beerlandt Publications, 2005, 2014), nos choix alimentaires reflètent notre état psychique :


La nature de la Limande incite l'être humain à se nourrir de mets délicieux et à continuer à manger imperturbablement. Ne te laisse pas détourner de ce dont tu as besoin pour toi-même. Concentre-toi sur l'essentiel, sur l'indispensable. Cette nature de la Limande s'occupe beaucoup d'elle-même : elle se rend compte qu'elle doit se "nourrir", au propre comme au figuré, qu'elle doit "s'offrir' ce qu'il lui faut. Elle ne doit pas se laisser mourir de faim, au propre comme au figuré. La Limande prend grand soin d'elle-même ! Elle est capable de beaucoup absorber en peu de temps ; elle est affamée de nourriture, de Vie. On dirait qu'elle s'en est trop longtemps "privée"...

D'une certaine manière, cette image rejoint la symbolique du ver-solitaire-à-chasser. Celui qui a envie de Limande veut expulser le faux hors de lui pour parvenir à son essence. Il veut balayer, nettoyer.

Vigilante, la Limande regarde méticuleusement dans tous les coins et recoins s'il n'y resta pas de la saleté. Après avoir tout inspecté, elle ferme les portes. Elle veut mettre de l'ordre dans ses affaires. Tout doit être bien nettoyé pour qu'il n'y ait pas de choses oubliées qui traînent.

Ainsi, celui qui a envie de Limande a besoin de se purifier de tout ce qui n'a pas vraiment sa place en lui... ; lui qui veut s'alimenter à sa Propre Source... Il veut chasser le "ver solitaire". Le ver solitaire représente cela qui ne t'appartient pas vraiment mais qui vient prendre ta place si toi tu ne la prends pas vraiment. Le ver solitaire ne peut s'introduire que chez l'être humain qui donne trop de pouvoir au monde des biens matériels par exemple, chez celui qui, au lieu d'écouter son Autorité intérieure, court après d'autres choses, d'autres gens... : il ne prend pas réellement en main le pouvoir sur sa vie. Il ouvre la porte aux "intrus".

Au fond de son cœur, cette personne souhaite se pourvoir d'Aliments de "valeur" durable. Elle a besoin de s'occuper de l'essence de la vie, des éléments réellement précieux de sorte que sa vie ne soit plus encombrée d'un fatras de détails et de choses accessoires.

Quelqu'un qui a envie de Limande a besoin de faire le grand nettoyage de printemps dans son être : aussi bien dans son corps que dans son âme. Il désire (fût-ce inconsciemment) liquider tut ce qui est vieux et sans valeur (comme les endoctrinements, les sentiments, les habitudes, les réglementations pratiques, etc.) pour faire place au nouveau. il a besoin de propreté, de netteté, de pureté. Il éprouverait de la satisfaction à voir que tout est beau et agréable dans son cadre de travail et de vie : au propre comme au figuré (intérieurement). Il a besoin de jeter par-dessus bord certaines choses du passé. Il veut finalement ne garder que l'essentiel et en prendre soin.

La nature de la Limande aime à cultiver cette seule et unique perle, belle et authentique. Elle lâche le reste comme elle le ferait d'un fardeau inutile. La sphère de la Limande stimule l'être humain dans ce lâcher-prise, dans ce nettoyage.

Celui qui raffole de Limande éprouve, en fait, un ardent besoin de partir à la découverte de lui-même, de ses sources intérieures. Il est habité par le profond désir de se retrouver. Il est prêt à abandonner tout le reste pour cela, pressentant déjà que c'est dans son Noyau qu'il doit être, que c'est à partir de là qu'il pourra vraiment commencer à "vivre" : "Je veux m'approfondir. Je veux devenir entièrement moi-même. Je me nourrirai de la nourriture la plus pure qui existe. Je creuse au plus profond de moi-même et trouverai la Clef." C'est là le mouvement, dirigé vers le Je, qui est requis avant que l'être humain soit capable de se sentir impliqué dans un contact profond avec autrui.

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Littérature :


Anne Fonteneau, dans un article intitulé "La maternité dans l’œuvre d’Anne Hébert : une illustration des théories de Luce Irigaray". (In : Religiologiques, 2000, vol. 22, pp. 169-187) établit un lien entre la Limande et la perte d'un enfant mort-né :


» L’enfant n’est donc que le moyen d’une reconnaissance sociale, une obsession malsaine25, possessive dont l’objet est réifié. Lorsque P. Chemin trouvera enfin le courage d’avouer à Delphine qu’il ne divorcera pas pour elle, Delphine accouchera… mais aucun bébé ne naîtra, annonce de sa mort prochaine :


Elle se tait sur son lit d’hôpital. Elle est complètement muette. Immobile comme une pierre. Plate comme une limande. Un poisson mort. Il ne se passe plus rien, ni dans son ventre ni dans son cœur. Elle est crevée. On l’a dépouillée de sa grosseur. La voici réduite à sa forme vide. Mince et étroite. Le fruit imaginaire a été jeté dans l’air nu, mélangé à la nudité de l’air, aspiré par l’air nu, réduit en poussière et poudre d’eau […]. (1)


Delphine erre encore pendant quelque temps, « carcasse d’un petit navire en perdition » (2) , et vient mourir de déréliction dans le lit d’Édouard. Hors de et dans la maternité, point de salut pour les femmes ? Non, heureusement. Certaines sauront en tirer parti pour s’épanouir.


Note : 1) Anne HÉBERT, Est-ce que je te dérange ?, p. 86.

2) Anne HÉBERT, Est-ce que je te dérange ?, p. 91.

 

Selon Agnès Castiglione, autrice d'un article intitulé « Territoire du mythe. La Grande Beune de Pierre Michon », (Roman 20-50, vol. 48, no. 2, 2009, pp. 21-30) :


.Projeté sur un paysage analogique, métonymique, le blason du corps est d’abord un morcellement. Le riche motif des écailles dit quelque chose de ce dépeçage : écailles des silex comme la Grande Limande, « la plus belle, la plus vieille, la plus perverse, écaille à écaille éclatée, qui tuait impeccablement des bœufs » (p. 18) ; écailles des poissons : Yvonne est « nue sous son falbala comme un poisson qu’on écaille » (p. 44).

Une réflexion du narrateur pose un tel désir d’ouverture au principe même de la création : « comme si les arts aussi ne dansaient pas devant le buffet pour ébranler ses portes et qu’il s’ouvre tout grand sur des merveilles » (p. 50-51). L’ouverture cruelle, sacrificielle, dans ce mélange michonien de « dévotion » et de « violence » (p. 19), associe le désir érotique à la création artistique (p. 73-74) et thématise la problématique même de l’écrivain : l’art est une figure du désir chargé de capturer la vérité cachée sous les apparences. La mise en abyme de l’écriture est constante, consciente24, justifiée dans la fiction par la profession du narrateur qui file la métaphore calligraphique jusque dans ces signes, inscrits sur une chair désirée et déchirée : la marque de « sang noir » (p. 41) « la lourde phrase sans réplique toujours redondante, toujours jubilante, suffocante, noire, l’écriture absolue qu’elle portait au visage » (p. 44).

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Hélène Barthelmebs autrice de "Mères monstrueuses dans les romans d’Anne Hébert. Réflexions sur les (dé) monstrations du genre féminin". (In : Amerika. Mémoires, identités, territoires, 2014, no 11.) interprète à son tour l'extrait d'Anne Hébert déjà envisagé ci-dessus :


La respectabilité du Féminin semble inenvisageable sans le statut de Mère. Or, ce dernier est intrinsèquement lié à celui de femme mariée. Accéder à la maternité hors des liens sacrés du mariage est synonyme de chute, car l’enfant appartenant à la lignée masculine, s’il est privé de père, ravale la mère au rang de Prostituée. Delphine de Est-ce que je te dérange ? se lance à la poursuite du père, déjà marié, de son enfant à naître : « C’est lui le premier, Patrick Chemin, représentant en articles de pêche, c’est lui que je dois épouser, lui, lui le premier, c’est une obligation que j’ai » (EJD, 60). C’est un devoir social et moral qui sous-tend cette recherche du père / géniteur, l’imago paternel étant également garant de l’identité féminine. Mais Delphine n’accèdera pas à la maternité, sa grossesse s’avérant névrotique :


Elle se tait sur son lit d’hôpital. Elle est complètement muette. Immobile comme une pierre. Plate comme une limande. Un poisson mort. Il ne se passe plus rien, ni dans son ventre ni dans son cœur. Elle est crevée. On l’a dépouillée de sa grosseur. La voici réduite à sa forme vide. Mince et étroite. Le fruit imaginaire a été jeté dans l’air nu, mélangé à la nudité de l’air, aspiré par l’air nu, réduit en poussière et poudre d’eau. (EJD, 91)


Cet accouchement du rien clôt tragiquement la quête identitaire de la jeune femme ; dès lors considérée comme folle, elle se laissera mourir.

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