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La Harpe celtique

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 16 mars
  • 15 min de lecture


Étymologie :


Étymol. et Hist. 1. Mus. [fin xies. (Raschi, Gl., éd. A. Darmesteter et D. S. Blondheim, t. 1, p. 80 : harpe « harpe »)] 1re moitié du xiie s. (Psautier d'Oxford, 70, 25 ds T.-L.) ; 2. 1742 hist. nat. (Dezallier d'Argenville, Hist. nat., p. 302 ds R. Ling. rom. t. 41, 1977, p. 427). Du germ. *harpa « instrument de musique »; cf. a. h. all. harfa « id. »; m. h. all. harpe ; all. Harfe « id. » ; en a. nord. harpa a également le sens de « sorte de mollusque ». Le mot a été introduit en b. lat. par les légionnaires d'orig. germ. (cf. vies. Fortunat ds Blaise). Cf. FEW t. 16, p. 173a.


Étymol. et Hist. 1732 subst. et adj. (Trév.). Empr. du lat. Celticus, subst. masc. plur., désigne les Celtes d'Espagne (Mela, 3, 9 ds TLL s.v. 310, 71) ; celticum promuntorium [le cap Celtique] le cap Finistère (Pline, 3, 13 ds Gaff.) ; Celtica [regio] désigne une région de la Gaule (Vitruve, 8, 2, 6 ds TLL s.v., 311, 24).


Lire également la définition des noms harpe et celtique afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Musicologie :


Denise Mégevand, dans un article intitulé « Histoire de la harpe dans les pays celtiques. » (In : Vibrations, n°2, 1986. A la recherche de l'instrument, pp. 60-70) retrace l'histoire de la harpe jusqu'à son usage en Europe :





Symbolisme :


Eric Falc'her-Poyroux auteur de « Quelques clichés musicaux et celtiques : harpes et cornemuses.. » (In : Études irlandaises, Hors-Série 1997. L'Irlande : imaginaire et représentation. Actes du colloque de la SOFEIR Lille 1996. pp. 311-322) :


"On me demande souvent s'il existe à proprement parler une 'Musique Celtique' ; la question n'est pas nouvelle et est sans doute loin d'être résolue, d'un point de vue strictement musicologique. On constatera cependant que, si les « spécialistes » et passionnés fournissent une réponse globalement négative, la plupart des auditeurs non-spécialistes ne font guère de différence entre les musiques bretonne, irlandaise, écossaise, ... voire galloise, galicienne etc.

Dans ce même imaginaire collectif des non-spécialistes, deux instruments sont plus particulièrement symboliques de la musique celtique en général et de la musique traditionnelle irlandaise en particulier : la harpe et la cornemuse. Aux côtés de la littérature, il faut ainsi admettre en point de départ que la musique a beaucoup fait dans les décennies récentes pour construire une image de l'Irlande nettement distincte de celle de l'île voisine.

La harpe, emblème national du pays depuis au moins le XIIIe siècle, est à l'origine d'une contradiction flagrante portant sur l'image de cette musique irlandaise : malgré une faveur récente qui doit vraisemblablement beaucoup au travail de Jorj Cochevelou et à la médiatisation de son fils Alan, plus connu sous le nom de Alan Stivell, elle reste un instrument rare en Irlande même."


Lire la suite :


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Dimitri Nikolai Boekhoorn, auteur d'une thèse intitulée Bestiaire mythique, légendaire et merveilleux dans la tradition celtique : de la littérature orale à la littérature écrite : étude comparée de l'évolution du rôle et de la fonction des animaux dans les traditions écrites et orales ayant trait à la mythologie en Irlande, Ecosse, Pays de Galles, Cornouailles et Bretagne à partir du Haut Moyen Âge, appuyée sur les sources écrites, iconographiques et toreutiques chez les Celtes anciens continentaux. (Université Rennes 2 ; University Collège Cork, 2008) évoque le symbolisme de la harpe chez les Celtes :


"La caisse de résonance de la cláirseach, la harpe médiévale des Gaéls, est symboliquement une ruche (céis). Non seulement la caisse de résonance et la ruche partagent la même morphologie, mais la caisse est également associée à l’abeille car le son qu’elle produit n’est pas très dissemblable du bourdonnement du petit insecte. Au pays de Galles, les « harpeurs » jouaient sur des harpes avec des harpions, qui faisaient résonner les cordes. Le son « bourdonnant » obtenu fut comparé, dans un poème de ca. 1680, à une abeille (Teilinn) bourdonnant dans la chaleur d’été. Chez les auteurs classiques aussi, l’idée de l’abeille musicale existait, par exemple chez Elien. La caisse de résonance de la cláirseach symbolise la terre, la femme et l'aspect de la fécondité. (8) Est-il possible de voir un lien entre sa qualité de « ruche » et le fait que les maisons (demi-) souterraines sur la côte occidentale d'Irlande, les clocháns sont décrites comme « beehivehuts » (1) de par leur forme ? Il y aurait ainsi un parallèle possible entre l'aspect chtonien de ces « cabanes d'abeilles » et l'aspect chtonien et féminin de la caisse de la harpe irlandaise médiévale.

[...]

Comme nous avons remarqué supra, le phénomène que constitue la musique est a priori sacré ; la musique exprime universellement l’harmonie du monde, de l’univers et de la création. L’harmonie cosmique s’exprime à plus forte raison par des cordophones. En effet, quand les premiers instruments à cordes apparaissent à l’aube de l’Age de Bronze, ils seront tout de suite importants. Parmi ceux-ci se distinguent la lyre, le luth, la cithare et la harpe. Les Celtes du Moyen Âge privilégiaient la harpe parmi les instruments à cordes ; nul ne sera donc étonné de s’apercevoir que la harpe elle-même était un instrument de musique sacré. Sa sonorité comme sa forme, ses matières et ses sculptures reflétaient l’harmonie de l’univers, à tel point qu’un auteur bien informé, Marc Durand, a intitulé un article traitant d’une harpe ancienne ‘La Queen Mary, temple au cœur de l’univers’. En effet, selon ses études il s’agit d’un instrument de musique qui se révèle posséder une géométrie parfaite, ce cordophone est une sorte de microcosme symbolisant le macrocosme, le monde. (2)

Jean Servier nous en a apporté la confirmation en considérant la lyre comme ‘un autel symbolique réunissant le ciel et la terre’. En effet, tout comme la structure de la cithare symbolise l’univers, la harpe, elle aussi, est à l’image de l’univers : si la caisse de résonance et la base de l’instrument symbolisent l’aspect chtonien et donc la terre, la console c’est-à-dire la partie la plus élevée en forme d’un toit, symbolise le toit du monde, le ciel. (3) Le pilier ou la colonne relie les deux parties et relie donc symboliquement ce monde-ci aux sphères des dieux. (4).

Nous rappelons également la symbolique de la corde, qui, elle aussi, constitue un lien entre le terrestre et le divin. La corde exprime donc le même symbolisme, puisqu’elle relève généralement de l’image de l’ascension. Elle représente ainsi à la fois le moyen et le désir d’ascension, tout comme l’arbre. Ailleurs, dans un de nos articles traitant de la harpe ancienne, nous avions constaté que la harpe médiévale des Gaéls possédait en général des cordes d’argent dans les basses. Justement, ‘La corde d’argent désigne la voie sacrée, immanente en la conscience de l’homme, qui relie son esprit à l’essence universelle, le palais d’argent.’

[...]

On trouve un parallèle de cette tradition d’imitation aviaire sur le continent : Tristan le barde et « harpeur » qui compose des chants et des pièces de harpe imite en outre tous les oiseaux selon un texte. On sait également que les jongleurs, eux aussi, apprenaient à imiter les oiseaux.

Un autre argument pour le rapprochement des traditions bardiques, de la poésie, de la musique de harpe et des oiseaux est constitué par un élément linguistique. Il s’agit du terme lai, employé pour les poèmes courts chantés du Moyen Âge. Il a été suggéré à plusieurs reprises que ce mot dérive d’un mot irlandais, laoidh, qui possède la même valeur sémantique. Dans une glose du neuvième siècle on retrouve une forme ancienne de ce mot, loîd, ayant le sens de ‘chant du merle’. Le lai a originellement, semble-t-il, été une pièce instrumentale pour la rote (5) et pour la harpe. On pourrait facilement croire à l’hypothèse selon laquelle le lai a donc été, à l’origine tout du moins, un morceau dans lequel la ligne mélodique s’inspirait du chant du merle. La pièce instrumentale a dû accompagner la poésie récitée par les trouvères continentaux par la suite. La poésie et le chant celtiques semblent donc bien liés au chant avien.

Il existe un troisième argument en faveur du rapprochement que nous proposons. L’Og(h)am, (6) l’alphabet incantatoire et magique des Gaéls du Moyen Âge, tout comme l’alphabet des langues gaéliques contemporaines, correspond aux noms des arbres. Effectivement, chaque lettre répond à tel ou tel arbre. Selon l’hypothèse de Sean O’Boyle chaque lettre de l’alphabet correspondrait également à une corde précise de la harpe. Ceci ne reste qu’une hypothèse, (7) mais quoi qu’il en soit, l’arbre constitue un lien entre les oiseaux et la harpe. Bien évidemment, les arbres abritent les oiseaux, et le bois des arbres est la matière dont on fait les harpes. Si cela peut paraître trop commun pour être pris comme un élément de poids, le lien est confirmé et renforcé par le constat que plusieurs sculptures médiévales d’Irlande montrent un oiseau perché sur une harpe ! La harpe devient en quelque sorte l’arbre qui abrite l’oiseau. [...]

Un quatrième argument important est constitué par l’organologie de la harpe gaélique et d’autres harpes, ainsi que par le nom de cet instrument dans différentes cultures. En effet, la console de la harpe évoque la forme des longs cous de certains oiseaux aquatiques ; on peut déceler une ressemblance physique entre le cou de la grue ou du cygne par exemple et l’une des parties de la harpe. C’est sans doute pour cela que les Ostyaks et les Vogouls du nordouest de la Sibérie appellent leurs harpes « grue », « cou de grue », ou encore « bois du cou de grue ». De même, les harpes d’Ouganda montrent une décoration formant la tête d’une grue. [...]

En outre, le terme irlandais ancien pour désigner la console de la cláirseach était cor(r). Un des autres sens de ce mot est précisément ‘grue’ ! Les couples de grues ont un cri très particulier à l’unisson, phénomène qui trouve un parallèle dans la voix masculine et la voix féminine de la cláirseach : depuis le haut Moyen Âge, ce genre de harpe connaît deux cordes accordées à l’unisson, intitulées « na comhluighe », ‘les [cordes] couchées ensemble’, dont Ann Heymann a prouvé qu’elles partagent le registre de la harpe en une partie masculine (partie basse étant dotée de cordes en or) et une partie féminine (partie qui était peut-être dotée de cordes en argent). De même, dans ces deux cordes « jumelles » accordées à la même hauteur, il y en a une qui est considérée comme masculine et l’autre féminine. Un autre élément de cette argumentation est constitué par le bois de ces harpes : généralement faites en saule, les harpes sont nées d’un arbre qui pousse dans les marais, l’habitat des grues. Cette symbolique aviaire de la harpe trouve peut-être un parallèle dans les figurations de « lyres gauloises » sur le continent. [...]

Un cinquième élément d’importance est le parallèle que nous avons déjà démontré plus haut : les oiseaux comme les harpes ou les « harpeurs » sont capables de jouer une musique magique qui endort958 irrésistiblement tous ceux qui l’entendent.959 La harpe et les oiseaux partagent donc les mêmes pouvoirs surnaturels, manifestations de l’Autre Monde. On peut penser dans ce cadre aux oiseaux de la déesse galloise déchue Rhiannon, ou encore à son homologue irlandaise Clíodna / Clídna, qui est une déesse de grande beauté, et qui est souvent associée au comté de Cork.960 Dans la vision de Tadc mac Céin, elle est la femme la plus noble et désirable du monde entier. La déesse est accompagnée de trois oiseaux961 de couleur brillante qui mangent des pommes d’un arbre de l’Autre Monde et qui chantent si doucement qu’ils réussissent à guérir les malades avec leur chant apaisant.

[...]

Il paraît que les cordes de certaines harpes étaient faites en boyaux de lynx. (8)


Notes : 1) Cf. Heymann (1991, passim). Ce lien entre les abeilles et la harpe médiévale mériterait d’être développé. L’un des champs de recherches serait celui de la hauteur des sons, autrement dit les fréquences produites par les différentes espèces animales. Les musicologues sont toujours à la recherche du diapason des instruments datant d’époque ancienne. Des musicologues de renommée pensent que les peuples anciens ont eu recours aux sons de la nature et de la faune pour mettre au point l’accord de leurs instruments de musique. Il s’agit donc de retrouver la fréquence de l’accord musical initial, le diapason, à partir de certains sons animaliers. Or, on sait que les abeilles par exemple, qui furent largement considérées comme des êtres très musicaux, produisent habituellement une note qui correspond grosso modo à la note qui s’appelle si bémol / si selon les standards de l’époque moderne. On peut s’interroger si cette note a pu constituer une référence au Moyen Âge.

2)  En fait, les Celtes anciens étaient très attachés à cette idée du microcosme réflètant le macrocosme : ils croyaient en effet que chaque partie du monde fonctionne comme le tout. C’est le cas de l’île d’Irlande, qui symbolise dans les textes mythologiques le monde entier. Ici c’est la harpe tripartite qui symbolise l’univers. Cf. les études de Sterckx (1986 ; 1994- ) qui a beaucoup développé cette notion microcosmique - macrocosmique.

3) On peut même aller jusqu’à distinguer un côté lunaire et un côté solaire sur la Queen Mary, harpe médiévale exposée dans le musée d’Edimbourg ; cf. l’article de Marc Durand (2001).

4) Cf. également Marc Durand (2001, 134) ; Chevalier, Gheerbrant (1982, 269-273) écrivent sur le symbolisme de la colonne et remarquent la même chose pour le pilier en général, et ils ont raison de nous dire que chez les Celtes la colonne est un symbole de l’axe du monde, assez proche de l’arbre de vie dont les racines s’enfoncent dans le monde d’en bas et dont les branches montent jusque dans le ciel; le symbolisme de la harpe exprime la même notion, et le fait que les harpes soient faites en bois renforce ce symbolisme, car le bois fait bien évidemment référence à cet arbre de vie. Dans les croyances celtes, ce peut être un arbre, une colonne ou encore une montagne qui relient les deux mondes, ou, autre vision des choses, ces objets soutiennent plutôt le ciel pour qu’il ne tombe pas ; ils relient et séparent donc à la fois. Nous remercions ici Claude Sterckx pour avoir donné son avis. Le pilier de la harpe remplit précisément cette fonction : il soutient la console (qui symbolise le ciel) pour qu’elle ne tombe pas sur la caisse de résonance (qui symbolise la terre). Mais la colonne exprime également le principe masculin : la symbolique phallique du pilier est évident. La divinité masculine éjacule le principe de vie dans la terre, mais comme la divinité n’est pas corporelle, la semence divine ne correspond pas à la semence humaine ; il s’agit plutôt de la science, de la connaissance. C’est grâce à l’omniscience, la connaissance de toute chose, que la divinité uranienne est capable de créer. Il est remarquable de constater que le pilier des harpes gaéliques connaissent toutes un renfort – nécessaire pour que le pilier puisse supporter la tension élevée des cordes – en forme d’un serpent ou anguille à deux têtes. Ces animaux ambivalents sont réputés entretenir des contacts privilégiés avec l’Autre Monde et détenir par conséquent des connaissances « secrètes ». Le serpent, connu pour sa symbolique phallique, ou l’anguille, peuvent-ils donc renforcer ce symbolisme très fort du pilier ? Nous avons vu que la corde possède une symbolique assez parallèle à celle du pilier, elle aussi relie ce bas monde au monde d’en haut. Le fait que les Gaéls utilisaient des cordes en métal précieux (or, argent) a pu renforcer cette symbolique. L’or, en effet, c’est le métal parfait, qui a l’éclat de la lumière (céleste), le caractère igné, il possède le feu de vie. Il possède la symbolique solaire, royale et divine. L’or-lumière est généralement considéré comme l’emblème de la connaissance. Cf. Chevalier, Gheerbrant (1982, 705).

5) Il s’agit d’un cordophone qui a été confondu avec la harpe.

6) A ce sujet nous voudrions faire référence à une étude remarquable (Sean O’Boyle, 1980) dans laquelle l’auteur interprète l’alphabet tenu pour magique par les Irlandais du Moyen Âge comme un moyen de notation musicale pour la harpe ! Selon cette thèse, chaque lettre correspondrait ainsi à une corde / une note de la cláirseach. Voir, pour une discussion générale, Vendryes, J., ‘L’écriture ogamique et ses origines’, EC 4, 1941-1948, 83-116.

7) Nous pouvons éventuellement apporter un nouvel élément qui soutiendrait la théorie de O’Boyle. La tradition irlandaise parle d’un célèbre « sac de grue », le corrbolg, un sac non pas fait à partir du tégument d’une grue, mais avec la peau d’une déesse : la femme du dieu Manannán, Aífe, est transformée en grue par le jaloux Iuchra. Après avoir vécu pendant deux cents ans dans la maison de Manannán, elle meurt et son mari emploie sa peau pour en faire un sac qui contient des objets qui lui sont précieux. On a suggéré que ce sac contenait également les lettres de l’alphabet oghamique (cf. MacKillop 2000, 110). Les chiffres oghamiques s’inspirent peut-être des pattes de grues volantes. Toutes ces suppositions restent d’ordre hypothétique, mais ces théories sont concordantes et leur nombre pourrait être un indice de la véracité des différentes théories émises… Il paraît y avoir un lien symbolique en tout cas, entre la grue, la harpe et l’alphabet oghamique. Cf. entre autres Vendryes (1941-1948, 83-116) sur les origines de l’ogham. Cf. infra dans le chapitre concernant la grue, la discussion autour du terme corrbolg ‘sac de grue’ ; il s’agit d’un sac contenant des trésors. Le sac en question était fait à partir de la peau d’une grue. Birkhan (1997, 710) suggère que la grue pouvait ainsi symboliser la richesse.

8)  Chevalier ; Gheerbrant (1982, 596). Ces auteurs semblent suggérer que cela était vrai pour la harpe irlandaise, mais sans donner leurs sources. Comme nous l'avons constaté plus haut, les harpes des Gaéls du Moyen Age étaient plutôt dotées de cordes en métal. Si les cordes en boyaux de lynx étaient une réalité, on pourrait attacher ce fait à la sensibilité musicale que l’animal était censé incarner."

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Mythologie :


Selon Dimitri Nikolai Boekhoorn, auteur d'une thèse intitulée Bestiaire mythique, légendaire et merveilleux dans la tradition celtique : de la littérature orale à la littérature écrite : étude comparée de l'évolution du rôle et de la fonction des animaux dans les traditions écrites et orales ayant trait à la mythologie en Irlande, Ecosse, Pays de Galles, Cornouailles et Bretagne à partir du Haut Moyen Âge, appuyée sur les sources écrites, iconographiques et toreutiques chez les Celtes anciens continentaux. (Université Rennes 2 ; University Collège Cork, 2008) :


"Un phénomène important relatif aux oiseaux surnaturels dans les textes irlandais est leur capacité à chanter une musique qui sait émerveiller les êtres humains ou qui les endort ; ce « sleep-music » magique correspond à l’un des trois modes musicaux surnaturels connus de la mythologie irlandaise. Les récits mentionnent ces trois gammes également par rapport au répertoire de la harpe médiévale, appelée cruit, crott, ou – depuis la fin du XIVème siècle – cláirseach. (1) De nombreuses mentions de la cláirseach figurent dans la littérature en vieil et moyen-irlandais. C’est indubitablement l’instrument qui véhicule le mieux le symbolisme « celtique » relatif à la musique. Les dieux Dagda et Lug (2) sont des « lyricines », ils jouaient de cet instrument ; Craiftine (3) est l’un des premiers « harpeurs » (4) de l’Irlande mythique. Les textes en moyen-irlandais distinguent à la harpe trois genres ou modes musicaux (on retrouve cette vision d’une musique à triple visage également ailleurs dans la mythologie irlandaise) : Suantraige, la musique que personne ne pouvait écouter sans tomber dans un profond sommeil ; Goltraige, le mode à cause duquel tout le monde pleurait et se lamentait ; enfin Geantraige, celui qui provoquait impitoyablement le rire et la gaieté. (5) Le Suantraige est donc le mode que « connaissaient » les oiseaux surnaturels. Il est extrêmement intéressant de voir l’existence d’une correspondance indo-européenne en la matière : un texte grec, l’Hymne homérique à Hermès, nous parle de la cithare, qui procurerait trois plaisirs à la fois : la gaieté, l’amour et le sommeil. On constate que deux des trois termes correspondent à la triade irlandaise, (6) qui fut également connue aux Pays de Galles. (7)

[...]

Une légende irlandaise contenant des éléments mythologiques fait mention de l’origine de la harpe gaélique, la cláirseach. Ce mythe étiologique nous raconte comment la naissance de la cláirseach remonterait à un cétacé, sans doute une baleine.

[...]

Dans les textes mythologiques et dans l’épopée d’Irlande, les « harpeurs » sont parfois décrits comme des sages, appartenant à la classe des druides. Un bon exemple en est un passage dans la Táin Bó Cuailgne, dans lequel les « lyricines » sont poursuivis par les troupes du Connacht. Les musiciens échappent, grâce à une métamorphose en cerfs. Nous reproduisons ci-dessous deux traductions de ce passage, car elles sont différentes l’une de l’autre.


Vinrent alors les Cruitti Cainbili [«les Belles et Bonnes Harpes»] d'Ess Ruad pour les distraire. Mais il leur sembla qu'ils venaient pour renseigner les Ulates, et les troupes leur firent une chasse indescriptible, si bien qu'ils s'échappèrent sous la forme de cerfs près des rochers de Lia Mór. Car même s'ils étaient nommés « les Belles et Bonnes Harpes », ils étaient des hommes avec un grand savoir, une grande science de la prophétie et du druidisme.'


Then the magical sweet-mouth harpers of Caín Bile came out from the red cataract at Es Ruaid, to charm the host. But the people thought that these were spies from Ulster coming among them, and they gave chase after them until they ran in the shape of deer far ahead of them to the north among the stones at Liac Mór, they being druids of great knowledge.’

Notes : 1) Terme gaélique sans doute issu de clár ‘tableau, table’.

2) Le dieu Lug est clairement « apollinien », c’est le dieu aux liens, le dieu cordonnier et – sans doute – symboliquement le dieu des « cordes musicales ». Cf. les études de Bernard Sergent (1999 et surtout 2004, passim) sur les correspondances entre Lug et Apollon.

3) Dans un épisode significatif du récit irlandais Orgain Denna Ríg / La Destruction de Dind Ríg, le jeu de harpe de Craiftine rend la parole à Maon / Móen ‘Le Muet’, fils du souverain assassiné du Leinster, devenu muet. Comme Joan Radner (1990, 172-186) l’avait déjà montré, la musique de harpe, la poésie et la parole sont des phénomènes d’ordre surnaturel, on pourrait dire des « voix divines » et elles sont inextricablement liées. Rendre la parole à quelqu’un équivaut à lui donner la connaissance, et, en de termes cosmogoniques, la possession de la connaissance rend possible la création du monde.

4) Terme dénotant un joueur de harpe médiéval, jouant avec les ongles et utilisant des techniques assez différentes de celles connues des harpistes classiques d’aujourd’hui.

5) Dans les textes légaux irlandais il est stipulé qu’un « harpeur » doit être capable de jouer ces trois genres de musique (CIH 2219.34-5 = Triade 122).

6) Cf. également Sergent (1996, 263-264). En effet, la triade celtique fait penser, sans y correspondre parfaitement d’ailleurs, aux trois modes de la musique grecque archaïque: le lydien dolent et funèbre, le dorien viril et belliqueux et le phrygien enthousiaste et bachique. Le mode du sommeil, le suantraige irlandais, ressort de l’Autre Monde ; cf. Ogam, 18, 326-329. Il existe aussi une triade très proche en Inde. Doit-on penser à une correspondance indo-européenne en la matière ?

7) Voici une triade galloise, l’équivalent des trois modes connus des « harpeurs » irlandais : Tri chynneddf telynor - peri chwerthin, llefai na chysgu. ‘Les trois qualités d’un « harpeur » (harpiste ancien) : apporter le rire, les larmes et le sommeil.’ Cf. Heinz (1989, 161).

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