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La Forêt de Brocéliande

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    Anne
  • il y a 4 heures
  • 15 min de lecture



La localisation de la Brocéliande mythique :


Jean Markale, auteur de Brocéliande et l’énigme du Graal (Éditions Pygmalion, Gérard Watelet, 1989) rappelle le non ancrage historico-géographique de la forêt de Brocéliande :


"Si l’on s’en tient uniquement aux versions classiques, c’est-à-dire des XIIe et XIIIe siècles, qu’elles soient françaises ou allemandes, les Romans de la Table Ronde ne mentionnent guère le nom de la forêt quelque peu magique où se perdent volontiers les chevaliers du roi Arthur. Ces mêmes versions ne donnent d’ailleurs aucune indication précise sur l’emplacement de cette forêt, à tel point qu’on peut se demander si, dans l’esprit des clercs qui mirent les légendes par écrit, et les adaptèrent au goût du jour, cette forêt ne pouvait pas se trouver aussi bien en Grande-Bretagne qu’en Bretagne armoricaine. Après tout, la légende d’Arthur est indubitablement originaire de Cornwall et du sud du Pays de Galles, et celle de Merlin des frontières de l’Écosse, autrement dit dans le pays des « Bretons du Nord » qui ont laissé leur nom à Dumbarton (= forteresse des Bretons), à l’embouchure de la Clyde. Et de plus, quand on sait que l’élaboration des romans arthuriens s’est produite dans la mouvance des Plantagenêts, souverains établis de chaque côté de la Manche, se prétendant les héritiers d’Arthur et visant à un empire à la fois insulaire et continental, la question est loin d’être absurde.

Quant au nom de Brocéliande, il n’apparaît guère qu’au cours du XIXe siècle. Il s’agit d’une forme savante – et néanmoins fort poétique – d’un ancien terme dont la graphie est changeante dans les textes du Moyen Âge : Bréchéliant, Brécilien, Bersillient et même Berceil. Le second terme, Brécilien, a été fixé dans la toponymie et se retrouve dans le nom d’un canton actuel de la forêt de Paimpont, mais le premier terme, Bréchéliant, est le plus anciennement attesté, dès le milieu du XIXe siècle, par le chroniqueur normand Robert Wace. Ce terme avait encore cours à la fin du XVIIIe siècle, selon le témoignage de Chateaubriand qui écrit dans ses Mémoires d’Outre-Tombe (I, 6) : « Au XIIe siècle, les cantons de Fougères, Rennes, Bécherel, Dinan, Saint-Malo et Dol, étaient occupés par la forêt de Bréchéliant ; elle avait servi de champ de bataille aux Francs et aux peuples de la Domnonée. Wace raconte qu’on y voyait l’homme sauvage, la fontaine de Bérenton et un bassin d’or… » Et, dans son Essai sur la Littérature anglaise, il se fait plus précis : « Sincère Breton, je ne place pas Bréchéliant près Quintin comme le veut le Roman du Rou (Chronique de Robert Wace) ; je tiens Bréchéliant pour Bécherel (1), près de Combourg. Plus heureux que Wace, j’ai vu la fée Morgen et rencontré Tristan et Yseult ; j’ai puisé l’eau avec ma main dans la fontaine (le bassin d’or m’a toujours manqué), et, en jetant cette eau en l’air, j’ai rassemblé les orages… »

[...] Ou bien la géographie mythique des romans arthuriens doit être prise comme telle, c’est-à-dire qu’il ne faut localiser aucun toponyme, ou bien les thèmes mythologiques se sont accrochés à des lieux qui, par eux-mêmes, prédisposaient à une telle localisation. Tel semble être le cas pour Brocéliande en Bretagne armoricaine, compte tenu du fait que, primitivement, cette forêt était beaucoup plus étendue que la forêt de Paimpont actuelle.

[...]

Cependant, l’ensemble de ces légendes arthuriennes apparaît comme localisé dans ce qui est actuellement la forêt de Paimpont et ses alentours immédiats. À partir de la fin du XVIIIe siècle, l’identification entre la forêt de Paimpont et Brocéliande constitue comme une sorte de vérité historique, même si certains poètes ou écrivains, tel Chateaubriand, sont tentés parfois de la localiser ailleurs. Au XIXe siècle, apparaissent des lieux-dits « Val sans Retour » ou « Tombeau de Merlin ». Une solide tradition, qui n’est pas populaire mais qui s’appuie sur les travaux des intellectuels, s’installe dès lors, et la fin du XXe siècle voit l’apparition de nouveaux lieux-dits en conformité avec les textes des Romans de la Table Ronde (2).

[...]

La forêt de Brocéliande est alors ouverte aux regards, avec ses deux parties bien distinctes, la basse forêt, brumeuse, vers l’est, la haute forêt, plus claire, se découpant nettement sur le ciel, avec sa « montagne » qui culmine à 250 mètres. Et pour mieux apprécier cette double forêt, et sans doute pour mieux en pénétrer les « mystères », il est préférable d’aller immédiatement au centre géographique, autrement dit à Paimpont, là où, sur les eaux d’un étang qui paraît lui-même double, se confondent les deux forêts.


Notes : 1) Il s’agit d’un lieu-dit à proximité de Combourg et non pas de la commune de Bécherel, actuellement à l’ouest du département d’Ille-et-Vilaine

2) Je ne saurais que recommander la prudence et la circonspection vis-à-vis de ces nouveaux lieux-dits. Dans ma jeunesse, ce qu’on appelle aujourd’hui l’Hostie de Viviane n’était que le « Puits sainte Catherine », vestige de monument mégalithique. D’autre part, j’ai délibérément et abusivement, usant de mon droit de poète, placé au cours de mes conférences et visites diverses le château sous le lac de Viviane où elle élève Lancelot du Lac dans le grand étang de Comper. Cela me paraissait plus facile pour mes explications de la légende. Mais je m’aperçois avec un certain effarement que des livres sérieux et de nombreux guides ont accepté cette identification sans sourciller. Je suis pourtant bien placé pour savoir que cette localisation, dont je suis responsable, reste purement arbitraire. Elle ne correspond à aucune donnée traditionnelle et constitue une simple hypothèse."

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Marcel Calvez, auteur de "Brocéliande et ses paysages légendaires." (In Ethnologie française, 1989, pp. 215-226) retrace les grandes étapes de l'assimilation de Brocéliande à Paimpont :


"La topographie de la forêt de Brocéliande à Paimpont. Le patrimoine arthurien n'est pas spécifique à Paimpont. De nombreux sites, en Grande Bretagne tout autant qu'en Armorique, s'enorgueillissent de ce passé aux confins de l'Histoire et de la Légende (Foulon, 1952). Mais l'abondance et la diversité des sites légendaires a fait de cette forêt le lieu consacré de la Table Ronde, l'unique Brocéliande, à l'exclusion de toute autre localisation. C'est dans cette invention que l'on peut comprendre la formation des paysages légendaires.


Une forêt légendaire. Jusqu'au début du XIXe siècle, Brocéliande est le revers légendaire de la forêt primitive réduite par la main des défricheurs. Chaque forêt, pour peu qu'elle apparaisse ancienne, peut être présentée comme un lambeau de la forêt originelle préservé usqu'aux temps présents. Tout comme une bonne partie de l'actuel département d'Ille et Vilaine (Chateaubriand, écrit à Dieppe en 1812), voire la forêt de Lorge près de Quintin (De la Rue, 1815), la forêt de Paimpont revendique cette appellation.

Brocéliande désigne avant tout un cadre littéraire attendu des origines de la Bretagne. « Il est probable que la forêt Brocéliande aura été dans les premiers siècles le siège d'un grand collège druidique et que, là plus qu'ailleurs, se sont perpétuées les fables celtiques et tout le merveilleux des temps anciens ; ce qui explique la préférence que les romanciers ont toujours eue pour cette forêt où ils conduisaient tous les héros. » (De Marchangy 1824, II). Cette forêt se doit de contenir Barenton, le Val Périlleux et autres lieux des épopées. Mais ces appellations n'ont pas le support de lieux précis. La désignation de Paimpont peut s'appuyer sur un titre historique (« Les usements de la forêt de Brécilien » charte concernant les droits d'usage en forêt) et une appellation locale de Trecilien pour l'un des cantons forestiers. Ces références à l'ancienneté de l'appellation ne doivent cependant pas faire illusion. Elles sont invitées a posteriori pour instituer une continuité historique là où la mémoire des lieux est vague ou fait défaut. Elles servent à écarter toute autre localisation antérieure et à affirmer ainsi que « la forêt de Paimpont ou de Brécilien est le cœur encore battant, bien que les membres en aient été séparés, de la grande et vraie Brocéliande, que là se trouvent encore les merveilles qui lui valurent le renom de forêt enchantée. » (Bellamy, 1896, II). La rhétorique de la remise en valeur d'un fonds ancien se déploie une fois que les premières localisations sont effectuées. Celles-ci s'appuient sur des références contemporaines aux découvreurs du territoire ; elles reprennent un air du temps qui se porte sur les mégalithes et le Moyen Age, en plein essor du Romantisme.


La localisation de Brocéliande : Elle se réalise à partir de la désignation du tombeau de Merlin. Cette figure coordonne des fragments épars de la quête des origines celtiques de la Bretagne, en assurant une filiation entre les cultes druidiques et les Romans de la Table Ronde. Cambry (1795), Miorcec de Kerdanet (1818), font naître Merlin à l'Ile de Sein. Trouver son tombeau en Bretagne Armoricaine devrait permettre de résoudre, par une preuve irréfutable, cette quête des origines. En même temps, cela permet de désigner un territoire comme témoignage présent de la forêt originelle de Brocéliande.

La première localisation de ce tombeau est réalisée par un juge de paix oisif et érudit, à la recherche des témoignages sur la vie de Du Guesclin (De Poignant, 1820). Elle concerne un mégalithe situé dans l'accessibilité immédiate de Montfort sur Meu, sa ville de résidence. En 1824, Blanchard de la Musse cherche à donner l'épaisseur d'une histoire à la petite ville de Montfort, récemment érigée en sous-préfecture. Il reprend la désignation de Poignand et localise autour du mégalithe des épisodes de la Table Ronde en s'appuyant sur le poème allégorique de Creuzé de Lesser, publié en 1811. Il désigne le tombeau de Viviane, le Val Sans Retour, le Lac du Pont des Géants et le pavillon de la fée Morgane. L'un et l'autre mettent en scène des lieux comme cadre attendu de la légende à partir d'un mégalithe encore considéré comme un vestige celtique. Ils réalisent le passage d'une représentation littéraire dominante à un territoire réel (Calvez, 1989).

C'est à partir de ce déplacement que des lieux oubliés sont mobilisés pour ancrer Brocéliande à Paimpont. On remet en valeur Barenton, qui devient la véritable preuve par les lieux (Du Taya, 1839). Le chanoine Mahé (1825) signale Bréchéliant, Barenton et Concoret (traduit en Val des Fées) aux limites du département du Morbihan dont il inventorie les antiquités. Brizeux en 1836, Hersart de la Villemarqué en 1837 tiennent l'identification légendaire pour acquise et se rendent à la fontaine de Barenton où tous deux considèrent dans des pierres maintenant connues comme Perron de Merlin, son tombeau.

Tout au long du siècle, la topographie se précise. Elle s'enrichit d'anecdotes et de lieux nouveaux. Elle acquiert de l'épaisseur jusqu'à, par la foison des références, apparaître comme la véritable et unique Brocéliande. Bellamy (1896) en inventoriant les sites de la forêt et de ses environs, en rejetant certaines appellations qui lui semblent douteuses ou incohérentes, en établit une carte légendaire et historique définitive.


Des lieux légendaires aux sites touristiques. La topographie commence à se cristalliser à partir des années 1860 avec l'arrivée du tourisme. Sur la carte des itinéraires touristiques de la Bretagne, la forêt est désignée sous son appellation légendaire. A l'intérieur de cette désignation, c'est une appréciation esthétique des lieux qui est promue. Le guide local (Du Bois de Pacé, 1868) prend comme modèle du visiteur, les figures du peintre, du poète ou du rêveur. Il s'appuie, pour valoriser les lieux, sur une comparaison avec les paysages de la forêt de Fontainebleau (Kalaora, 1981). La topographie légendaire est un arrière-plan d'anecdotes qui les particularisent et les authentifient.

La pratique touristique privilégie certains sites et fait sombrer d'autres dans l'oubli ou le désintérêt parce qu'ils ne se prêtent pas à l'exercice de perspectives paysagères et à la temporalité réduite de la visite. Brocéliande se découvre en deux journées. La topographie touristique trace deux itinéraires complémentaires autour du bourg de Paimpont. Le premier itinéraire, en Basse-Forêt, a pour objet les témoignages d'une activité industrielle en voie de disparition : les forges et le système d'étangs qui les alimentent en constituent les sites-clés. Brocéliande se regarde comme un territoire dans lequel les éléments naturels regagnent leurs droits. Le paysage-type est composé d'un premier plan aquatique qui s'ouvre sur la forêt dans le lointain.

Le second itinéraire concerne la Haute-Forêt ; il emprunte des chemins de crête en vue d'accéder à certains lieux légendaires. Les parcours sont marqués par des « hauteurs », points de vue à partir desquels le panorama s'envisage d'un seul coup d'œil. Les perspectives privilégiées ont pour support la succession de vallons aux lignes irrégulières. Fuyantes, elles se perdent dans la forêt ou dans les lointains quand elles ne sont pas immédiatement troublées par un brouillard. Dans ces tableaux, dominent les gradations des verts de la forêt et de la lande et le pourpre des schistes. Le moindre rayon de soleil métamorphose les lieux, enchante les couleurs, joue d'ombres et de lumières. Selon les saisons, ils s'illuminent des fleurs d'ajonc et de bruyère, ou se ternissent jusqu'à se fondre dans une uniformité grisâtre.

[...]

Avec l'apparition du tourisme, c'est le spectateur qui constitue la mesure de l'espace. Les perspectives paysagères se cristallisent au travers des itinéraires en une succession de points de vue à partir desquels une image des lieux se forme. Le point de convergence de ces panoramas fuyants est constitué par l'observateur lui-même. Les références légendaires se trouvent en arrière-plan de l'esthétique paysagère ; elles ont une vraisemblance par le truchement du regard que, pétri de références arthuriennes, il porte sur les lieux et par les significations qu'il en tire. Mais ces perspectives paysagères permettent au visiteur de tirer d'autres significations des lieux. Dans la pratique des itinéraires et dans la contemplation des paysages, il a le sentiment d'une expérience personnelle et immédiate de confrontation avec la nature. Il y reconstruit l'invariance des lieux qui avait prévalu au moment de l'implantation comme l'expression de sa propre nature humaine et le reflet de sa sensibilité.

[...]

La permanence des paysages légendaires. L'invention des paysages légendaires à Brocéliande s'est opérée sur un territoire du vide. Elle a reconstruit un lieu d'inculture en un sanctuaire et un conservatoire d'une Histoire supposée, par laquelle s'affirment l'origine et l'identité celtiques de la Bretagne.

Chez les entrepreneurs du territoire légendaire, ces lieux deviennent le support à des commémorations identitaires. Le marquis de Bellevüe (1902) y trouve la raison de son opposition à la République : « et, revoyant d'un coup d'œil toute cette histoire de foi et de gloire écrite avec le sang de nos aïeux, nous nous sommes sentis plus grands, plus fiers. Nous gardons la force de nos rochers et la sève de nos chênes. Le venin des Sans-Patrie et des Sans-Dieu ne pourra jamais pénétrer jusqu'à nos cœurs. » En 1951, la Confrérie des Druides, Bardes et Ovates de Bretagne organise son Gorsedd (assemblée druidique) au Val Sans Retour, sur le versant de la vallée faisant face aux points de vue touristiques ; un cromlec'h (cercle de pierres) miniature en schiste est érigé puis défait ; ce qui, l'oubli de la cérémonie aidant, inscrit d'autres marques à prétention légendaire sur le lieu. En 1985, différentes confréries druidiques organisent à Paimpont la commémoration du 1500e anniversaire de l'arrivée des Bretons en Bretagne. Des cérémonies druidiques semblent régulièrement avoir lieu au Val Sans Retour au moment des solstices. L'identification légendaire occasionne des pratiques qui s'entourent d'un halo de mystère et accréditent le caractère exceptionnel des lieux et leur existence hors du temps présent.

Les entrepreneurs légendaires d'aujourd'hui se font les défenseurs de ce sanctuaire et dénoncent tout à la fois les « technocrates technocratisants » de l'aménagement et les « transistors et saucissonneurs du dimanche » qui altèrent le « caractère sauvage et mystérieux du site. » (Brekilien, 1972). Ils s'allient aux aménageurs pour cantonner la fréquentation publique (Calvez, 1984). Mais leur tentative d'emprise et de réorganisation des lieux se heurte à des limites.

La topographie légendaire en se transformant en perspectives paysagères échappe en effet à leur maîtrise ; ils n'ont de pouvoir que celui de leurs paroles et de leurs écrits. Les visiteurs n'en connaissent que de brefs résumés ; ils permettent de donner un sens à l'archaïsme et au grandiose du territoire que le regard paysager élabore à partir de lieux choisis. Les dispositifs d'accueil touristique se mettent en place en périphérie des sites. Ils

imposent un ordre différent de visite et une sélection des lieux du regard, mais ils ne modifient pas les modalités de son exercice.

L'Histoire des paysages légendaires de Brocéliande est ainsi faite de la sélection et de la réorganisation de l'accès à ces points de vues. Il y a certes, au cours de la période analysée, des transformations de la sensibilité paysagère. Mais elles ressortissent plus à l'histoire des visiteurs qu'à celle du territoire. Les cadres généraux de la topographie légendaire et touristique connaissent une grande permanence dans les lieux."


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Réactualisation de cet article : Marcel Calvez, "La topographie légendaire de Brocéliande. De son invention à ses recompositions contemporaines." (Congrès de la société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne., SHAB, Septembre 2015, Montfort-sur-Meu, France) :


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Hélène Bouget, Magali Coumert (Dir.), proposent En marge. (Éditions du CRBC, pp. 349, 2015, Histoires des Bretagnes 5) dans lequel on trouve de nombreuses analyses dont les extraits suivants :

Hélène Bouget et Magali Coumert, autrices d'une "Introduction. Les « marges celtiques » : histoire et littérature" :


"Contrairement à ce que le jeune Théodore Hersart de La Villemarqué voudra croire lors de sa « visite » au tombeau de Merlin ou ce que les dépliants touristiques, encore, laissent entendre, la forêt de Brocéliande de Chrétien de Troyes a peu de chance d’être l’actuelle forêt de Paimpont. Chez le poète champenois, le mot, placé en fin de vers, rime avec « lande » et marque l’entrée dans le monde de la merveille et de l’aventure, en un mot, de la fiction. (1)"


Christine Ferlampin-Acher, autrice de "Artus de Bretagne : la Bretagne et ses marges" ajoute :


"La plupart des récits arthuriens se passent en Grande-Bretagne, et l’Armorique, si elle n’est pas absente, n’y est pas centrale. C’est surtout avec deux personnages, Tristan et Lancelot, et un lieu, Brocéliande, qu’on la trouve mentionnée : pour Tristan, la Bretagne est une terre d’exil, un double approximatif mais déceptif du pays de son amour ; le Lancelot en prose s’ouvre sur « la marche de Gaule et de la petite Bretagne » et le lac de Niniane est en «la marche de la Petite Bertaigne ». La Petite Bretagne est aux marges des terres arthuriennes. Avec Brocéliande, elle risque peut-être même, en retenant Yvain et en grippant la mécanique aventureuse, d’être incompatible avec les enjeux de l’errance romanesque. C’est donc un renouvellement original que propose Artus quand il déplace le roman arthurien en Petite Bretagne tout en suggérant des rapprochements entre Artus d’une part, et Lancelot et Tristan, les deux héros arthuriens les plus concernés par cette région, d’autre part. Artus, qui, comme l’amant d’Iseult, a un maître nommé Gouvernau (§3), est un nouveau Tristan : au début du roman est rejoué un motif tristanien quand, tout comme Branghien remplace Iseult auprès de Marc, Péronne, la jeune épouse d’Artus, qui a fauté avant le mariage, obtient que la pure Jehanette occupe sa place auprès du héros pendant la nuit de noces (§18). Artus est aussi un nouveau Lancelot : ses aventures à la Porte Noire sont une réécriture de la Douloureuse Garde.

Cependant cette délocalisation en Bretagne n’est que provisoire : seul le début du roman se passe en Armorique. [...]

L’échec des amours d’Artus et Jehanette l’abandon de la forêt (Artus part en Orient et Jehanette vient vivre à la cour du duc de Bretagne avec sa mère) marquent bien et définitivement que la forêt bretonne n’est pas dans Artus la forêt des romans arthuriens, ce que confirme, lors du retour du héros en Bretagne bien plus tard, la mention de la forêt de Hennebont. Jacquet, l’écuyer d’Artus, qui est envoyé en éclaireur annoncer la venue de son maître, apprend que le duc de Bretagne « estoit aléz au Chastel de la Forest et qu’il devoit venir par l’abbeÿe de Jehanneboi, et puis venroit par Vennes la cité, et iluecques sejorneroit jusques bien prez de Noel qu’il venroit a Nantes ou a Dol pour tenir sa court» (§430). Comme l’a montré S. Spilsbury, la forêt dont il est question ici est la forêt de Hennebont, l’une des grandes forêts bretonnes : elle n’est en rien un lieu aventureux, son château et son abbaye ne renvoient pas à la tradition arthurienne mais à la réalité. La déformation du nom (Hennebont/« Jehanneboi »), qui peut s’expliquer par un manuscrit n’ayant pas été copié par un scribe familier de la toponymie bretonne, est intéressante : qu’elle soit d’origine ou non, elle met en relation cette forêt avec celle où s’est jouée l’aventure de Jehanette en lui donnant le nom de « Bois de Jehanne ». Il peut donc être légitime de mettre en relation ces deux espaces : la forêt des amours de Jehanette, sans nom, et la forêt de Jehanneboi/Hennebont, inscrite dans un espace réaliste, se répondent, la première étant définitivement vidée de tout potentiel romanesque par la cartographie qui accompagne la seconde. Ainsi dans la Bretagne d’Artus, Brocéliande manque (ce qui ne sera pas le cas dans Ponthus et Sidoine), et la forêt et son étang sont vidés de leur potentiel romanesque dans l’épisode des jeunes amours du héros. Le roman, en bloquant dès le début les aventures d’Artus et Jehanette, tient à l’écart, dans l’épisode breton, à la fois le roman idyllique et le modèle arthurien.

[...]

Le duché de Bretagne dans Artus est donc bordé par plusieurs marges : une marge balisée par une onomastique réaliste, proche voisine sans histoire, une marge plus lointaine, où se joue l’aventure avant le Sorelois, constituée par une bande Nord-Sud, bornée par le Danemark et les confins pyrénéens, qui fonctionnent comme des plaques tournantes, et deux marges silencieuses, l’une française, la Normandie et l’autre anglaise, la Guyenne. La Bretagne n’a en revanche pas de marges arthuriennes et romanesques : c’est au Sorelois que reviennent celles-ci, en particulier avec la Porte Noire. Ce n’est donc pas avec Artus que le roman arthurien peut devenir breton.


Note : 1) « A bien pres tout le jour entier, / M’en alai chevauchant ainsi, / Tant que de la forêt issi, / et che fu en Brocheliande. / De la forest en une lande / Entrai, et vi une breteche / A demie lieue galesche » (« Pendant presque toute la journée je chevauchais de la sorte ; puis je finis par sortir de la forêt : c’était en Brocéliande. Je passais de la forêt dans une lande, et je vis une bretèche à une demie-lieue galloise »), Le Chevalier au Lion, éd. cit., v. 186-192)."

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Yann Laubscher est l'auteur de "Traditions vivantes." (Fiche 04 : Métiers du bois - Patrimoine culturel immatériel - Parc naturel régional Jura vaudois, 2023) mentionne incidemment que l'imaginaire de Brocéliande peut-être investi dans d'autres forêts que celle de Paimpont :


 "Il y a l’ancrage territorial de ces bois d’exception. Il y a le côté mythique et mystique de la forêt du Risoux, qui est un peu la forêt de Brocéliande de la région."


NB. Le premier Druide qui m'a initiée aux mystères du druidisme disait que la forêt de Chambaran est une possible Brocéliande allobroge. (Anne)




Promenade en forêt de Brocéliande :


Claudine Glot, autrice de Brocéliande. (Éditions Apogée, 1998) donne un aperçu des lieux qu'elle nous invite à parcourir :




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