L'Agaric des trottoirs
- Anne

- 7 avr. 2023
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Dernière mise à jour : 11 févr.
Autres noms : Agaricus bitorquis - Agaric à deux anneaux - Boule de neige niçoise - Psalliote des trottoirs -
Mycologie :
Dans son Atlas des champignons comestibles et vénéneux de la France et des pays circonvoisins. (Doin Éditeurs, 1888) Charles Richon nous propose une description de cet Agaric :
Chapeau arrondi (0", 05-9), épais, glabrescent, blanc de lait, puis crème ou ocre pâle au bord ; stipe plein, ovoïde, glabre, blanc, avec une collerette membraneuse (voile) au sommet et un voile volviforme [volva] près de la base, séparés par un sillon concave (5 à 10mm) ; lamelles écartées du stipe, arrondies, blanches puis rosées et brun foncé; spores ellipsoïdes, subsphériques (0 ", 005-6), ocellées, d'un bai purpurin.
Chair ferme, blanche, d'un incarnat rosé, puis bistré à l'air, d'une odeur forte et agréable de Psalliota campestris.
Été. Terrains calcaires et sablonneux des Alpes-Maritimes (M. Barla). [Quélet, Assoc. franc. pour l'avancement des sciences ; Congrès de Rouen ; 1883.]
Espèce comestible.
Le site Au jardin info propose une description plus détaillée :
Description de l'Agaric des trottoirs : Le chapeau de l'Agaric des trottoirs, convexe-globuleux jeune, s'étale en vieillissant. Son centre reste plat. Lisse, il se craquèle par temps sec. De 4 à 12 cm de diamètre, il se teinte de blanc, crème, brun. La cuticule se détache avec facilité, sur toute sa surface. La marge initialement enroulée se déploie progressivement , dévoilant des lames serrées, rose pâle évoluant vers le rose intense puis le brun à maturité. Ces lames restent libres sur un pied blanc crème, trapu, s'amincissant légèrement vers la base. Le port d'un double anneau est un caractère typique de l'Agaric des trottoirs, vestiges de 2 voiles, l'un partiel et l'autre total. Sa chair, du pied au chapeau, est particulièrement ferme, voire dure en son centre. Elle se teinte de rosâtre, lentement, aux blessures.
L'odeur de l'Agaricus bitorquis est agréable, de bon champignon, sa saveur douce.
Le mycélium, partie végétative cachée, s'installe en un réseau de fins filaments dans les sols compactés.
Détermination de Agaricus bitorquis : Le double anneau, la chair très ferme et l'habitat particulier de l'Agaricus bitorquis le caractérisent sans faille. Agaricus bernardii pourra prêter à confusion, mais il porte un seul anneau ascendant, son odeur est désagréable et se rencontrera la plupart du temps en milieu salé.
Milieu de vie : L'Agaric des trottoirs se développe dans des zones compactées, des sols très durs, bords de chemins, routes, dans des cailloux mais aussi des espaces couverts de bitume. Le mycélium a la capacité d'investir ces milieux ingrats, et le sporophore, partie reproductive visible, dur et massif, peut percer même le bitume pour diffuser ses spores à l'air libre. Comme tous les Agarics, Agaricus bitorquis se nourrit de matières organiques. On le dit saprophyte.
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Nicolas Thomas écrit un article dans La Manche Libre (publié le 5 juillet 2013) qui expose la particularité de l'Agaric des trottoirs qui peut en faire un symbole de force impressionnante :
Insolite : des champignons transpercent le bitume près d'Avranches
Dans le lotissement des Vignes à Marcey-les-Grèves près d'Avranches, des champignons ont poussé à travers le bitume.
Depuis quinze jours le phénomène attire les voisins et les habitants de Marcey-les-Grèves. A proximité d'un arbre de la commune, de très gros champignons appelés Agaric des trottoirs ont soulevé le bitume dans la cours d'un particulier dans le lotissement des Vignes.
Ce phénomène assez rare est dû à la très forte pression de turgescence (pression de l'eau à l'intérieur des cellules) dans le champignon en croissance associé au fait que, malgré son aspect fragile, sa paroi est enrichie de chitine, ce qui lui permet de résister au poids de la couche de bitume.
Ces champignons sont comestibles mais leur aspect a rebuté le propriétaire qui ne sait pas comment résoudre ce problème. Ces cas sont extrêmement rares. Certains spécialistes ont même décrit que ces champignons pouvaient soulever des plaques de fonte !
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Sur le site RTS Découverte, on trouve une réponse plus scientifique à cette particularité de l'Agaric des trottoirs donnée par Philippe Clerc (Docteur, Conservatoire et Jardin botaniques de la Ville de Genève) :
Ce que l'on voit habituellement d'un champignon est la fructification, la partie qui sert à la reproduction du champignon, mais cela n'est que la pointe de l'iceberg. La partie la plus importante, le «corps» du champignon – le mycélium – est généralement cachée à l'intérieur du substrat (sol, bois mort, etc.) sur lequel la fructification pousse. Ce mycélium est constitué par des cellules particulières appelées «hyphes». Les hyphes sont de longs et fins filaments ou micro-tubes dont le diamètre se situe autour de 5 millièmes de millimètres et qui sont plus ou moins ramifiés. Ils ont une paroi en chitine (comme l'exosquelette des insectes) très résistante et imperméable à l'eau, une forte pression hydrostatique et un ensemble varié d'enzymes qu'ils peuvent sécréter pour digérer le substrat sur lequel ils vivent. Toutes ces propriétés des hyphes permettent aux champignons de pénétrer activement, d'explorer et d'exploiter de manière idéale les substrats dans lesquels ils vivent, ceci quasiment sans aucune concurrence. Certains champignons font encore plus fort et agrègent ensemble des hyphes pour constituer de véritables faisceaux d'hyphes (à la manière des câbles qui sont constitué de plusieurs filament torsadés en spirale) appelés «rhizomorphes». Ces derniers, structures très fortes et résistantes, peuvent alors pénétrer la maçonnerie et même parfois le béton, en transportant l'eau et les éléments nutritifs nécessaires au champignon.
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Usages traditionnels :
Charles Richon, auteur d'un Atlas des champignons comestibles et vénéneux de la France et des pays circonvoisins. (Doin Éditeurs, 1888) rend compte d'usages de nos ancêtres :
M. Quélet qualifie ce Champignon de comestible très fin. Il paraît du reste se recommander par les caractères d'odeur et de saveur du Champignon de couche. Cette espèce nous a paru intéressante à faire connaître et à reproduire ici, à un autre point de vue, comme l'exemple le plus frappant de l'existence réelle et de l'indépendance du volva dans le genre Psalliota, dont nous avons essayé de présenter l'histoire.
Symbolisme :
L'Agaric des trottoirs manifeste concrètement le vieil adage : "la foi déplace les montagnes".
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Performances artistiques :
Sur le site de la Galerie Cubitt à Londres, on peut lire la présentation suivante :
Klaus Weber : Unfolding Cul-de-Sac
Vernissage : mercredi 7 avril, de 19 h à 21 h
Durée de l'exposition : du 8 avril 2004 au dimanche 23 mai 2004
Commissaire d'exposition : Emily Pethick
Klaus Weber a mené des recherches sur un type particulier de champignon, l'Agaricus bitorquis, plus communément appelé « champignon des trottoirs ». Ce champignon sauvage comestible a un léger goût de noisette et pousse souvent sous le bitume, suffisamment fort pour soulever le béton et percer l'asphalte.
Pour son exposition à la galerie Cubitt, Weber a déposé de la terre inoculée avec une culture de champignons, puis l'a recouverte de bitume évoquant un fragment urbain. Au cours de l'exposition, la culture se développera lentement et un laboratoire installé dans une cabane en bois sera équipé de la technologie nécessaire pour mener des recherches, cultiver et surveiller la croissance des champignons. Les visiteurs pourront emporter avec eux la culture de champignons présentée dans l'exposition.
Kirsty Bell analyse dans un article intitulé "What Goes Around - Imagination as a form of resistance in the work of Klaus Weber" (Frieze, 1er octobre 2010) mentionne le travail de Weber avec l'agaric des trottoirs :
[...] "Semer les graines du mécontentement dans le tissu urbain et trouver des moyens subtils de modifier la mentalité du grand public font partie des spécialités de Weber. En 2002, il a dispersé les spores d'une espèce de champignon particulièrement agressive sous une bande de bitume fraîchement posée à Berlin (Brutstube, Breeding Parlour, 2002) et, en peu de temps, leurs formes bulbeuses blanches ont commencé à pousser, fissurant la surface lisse et noire du bitume. Lorsque l'œuvre a été reproduite dans l'espace de la galerie lors de l'exposition de Weber à Vienne (Unfolding cul-de-sac, 2002/8), elle comprenait un petit abri en bois dans lequel des échantillons de spores étaient offerts gratuitement (et annoncés dans un journal viennois) : une invitation à la propagation massive d'un virus fongique pour détruire les rues de la ville.
[...]
Pour Weber, l'imaginaire lui-même est un domaine productif de résistance, peut-être le plus productif compte tenu de l'état saturé de la culture et de la société contemporaines. Une fois encore, De Certeau décrit cet état avec une grande précision : « Le système dans lequel [les consommateurs] évoluent est trop vaste pour pouvoir les fixer en un seul endroit, mais trop contraignant pour qu'ils puissent jamais s'en échapper et s'exiler ailleurs. Il n'y a plus d'ailleurs. »4 Étant donné que l'évasion est donc impossible, un changement de perspective est nécessaire pour échapper aux systèmes restrictifs de la société en matière de bienséance, de comportement, de fonctionnement ou de pensée. Dans l'œuvre de Weber, cela peut se faire par la suggestion de pouvoirs narcotiques (plutôt que par leur consommation effective) ; par un changement de registre tonal ou de paysage sonore (qu'il s'agisse de carillons gothiques, de paniers joyeux remplis de grillons qui chantent, isolés dans un espace de galerie [Sick Fox, 2004], ou du spectacle silencieux de l'autorité dansant involontairement avec ses subordonnés [Demo Inverse, 2001]). Les moyens qu'il adopte sont tout aussi invisibles et clandestins que ceux de son adversaire, la consommation elle-même, « caractérisée par ses ruses, sa fragmentation », comme le dit De Certeau, « son braconnage, sa nature clandestine, son activité inlassable mais silencieuse, bref par sa quasi-invisibilité, puisqu'elle ne se manifeste pas dans ses propres produits [...] mais dans l'art d'utiliser ceux qui lui sont imposés ». En stimulant les possibilités du domaine imaginaire et en plaçant le potentiel d'interprétation fermement entre les mains – ou plutôt dans l'esprit – du spectateur, Weber permet à ses manœuvres de se dérouler ouvertement, sous le nez de l'ennemi.
[...]
Dans un monde artistique souvent étouffé par ses contraintes opérationnelles, Weber s'en sort en mettant des bâtons dans les roues des directives commerciales et institutionnelles, tout en alimentant l'imagination fertile des activistes. « Le paysage imaginaire d'une enquête n'est pas sans valeur, dit De Certeau, même s'il manque de rigueur [...] il [...] nous montre la structure d'un imaginaire social dans lequel le problème prend constamment des formes différentes et recommence à zéro. » C'est l'imaginaire social vital qui intéresse Weber, et sa production énergique, anti-autoritaire et fantomatique est un correctif nécessaire qui donne corps à un ailleurs hypothétique."
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