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Chiron





Astronomie :


Michel Rouzé dans "La planète Chiron". (In : Raison présente, n°46, Avril – Mai – Juin 1978. Psychanalyses et rationalisme. p. 113) rend compte de la découverte de Chiron :


La famille solaire continue de s’agrandir : I’astronome américain Charles Kowal a repéré une nouvelle petite planète. Elle vient s’ajouter à la longue liste — environ deux mille — des astéroïdes déjà identifiés. La plupart circulent entre les orbites de Mars et Jupiter. Les plus importants ont un diamètre de quelques centaines de kilomètres, mais en général cette dimension ne dépasse pas 20 kilomètres.

La nouvelle planète n’est encore qu’un tout petit point repéré sur des photographies prises à l’observatoire de Mont Palomar. Elle circule beaucoup plus loin que la plupart des astéroïdes connus jusqu’ici. Son orbite se trouve entre celles de Saturne et d’Uranus. A cette distance, il est encore bien plus difficile d’évaluer son diamètre. D’après Charles Kowal, il serait compris entre 160 et 640 kilomètres.

Selon l’usage, l’objet a reçu un nom emprunté a la mythologie gréco-latine : Chiron. Comme on sait, Chiron était un centaure expert en médecine, et aussi en pédagogie, puisqu’il fut le précepteur d’Achil1e. Il connut une fin tragique, ayant reçu par accident une flèche empoisonnée. En compensation, Zeus le plaça dans le ciel, où il devint le signe du zodiaque que nous appelons le Sagittaire. De sorte que la découverte du nouvel astéroïde risque de compliquer la tache des fabricants d’horoscopes.

Chiron est un objet intermédiaire, comète et astéroïde dont l'orbite, très excentrée, croise celle d'Uranus à son aphélie et celle de Saturne à sa périhélie.






Le mouvement instable chaotique de Chiron tel que simulé par Gravity Simulator. Saturne est le point blanc (stationnaire) à 10 heures. L'orbite de Jupiter est bleue. Il est possible que l'orbite de Chiron évolue vers une résonance proche de 2 : 1 avec celle de Saturne au cours des 10000 prochaines années.









Symbolisme :


Dans Chiron et l'axe des portes (Éditions du Rocher, 2003), Catherine Castanier nous présente sa vision astrologique originale de Chiron :


La légende nous rapporte que Chiron était un centaure, le seul à être bienfaisant et immortel. Il était un maître dans de nombreuses disciplines : l'astronomie, l'astrologie, les sciences physiques (on lui prête la régulation de l'ordre cosmique), la chiromancie, la musique et les arts. Il avait des dons de prophétie et de clairvoyance. Il était surtout guérisseur, notamment par la main (chiros) et par la puissance vibratoire du verbe. Il utilisait toutes formes de thérapies, de médecines naturelles (phytothérapie, spagyrie, et.) reliant ainsi à la possibilité de guérison. Guide, instructeur, professeur, il a enseigné à de nombreux héros de la mythologie (Hercule, Achille, Enée, Jason, Esculape, etc.). Dans le thème son étude permet d'entrevoir comment il initie le héros qui sommeille en chacun de nous - et qu'il nous appartient d'éveiller. Il nous montre surtout l'exemple de ce que nous pouvons faire pour cesser d'avoir mal.

Blessé accidentellement par son élève Hercule, Chiron souffrait d'une plaie inguérissable et, du fait de son immortalité, sa souffrance aurait été perpétuelle. Il demanda à être mortel pour y mettre fin. Tel est le message qu'il nous délivre, celui d'accéder à la guérison de ce qui nous blesse en acceptant de mortifier quelque chose en nous. Là où il se trouve dans le thème (signe, maison, aspects), il nous montre comment utiliser son énergie pour y arriver. Et le mi-point entre Uranus et Saturne indique le lieu de cette fameuse douleur existentielle qu'il nous appartient de faire mourir. [...]

Le mythe ouvre à plusieurs niveaux de conscience ; avec Chiron, il s'agit de la mutation d'un état à un autre. Dans le thème, Chiron indique la possibilité de jonction de nos états séparés, en une permanence d'être.

Centaure, mi-homme, mi-cheval, il symbolise notre double composante humaine. Il représente l'initié ayant résolu l'aspect négatif de sa nature inférieure. Là où il se trouve, nous pouvons être initié, nous initier et aider les autres à s'initier eux-mêmes. Il confère des qualités de maîtrise, de sagesse, de bienfaisance et de bonté que nous pouvons dispenser autour de nous.

En tant que symbole, Chiron porte un inexprimable : il est un messager, un médiateur entre deux états de conscience. Il est "celui que l'on rencontre" à l'extérieur comme à l'intérieur. Son rôle est de nous faire percevoir une réalité abstraite en la transmettant à nos sens, à notre réalité sensitive, objective, la rendant ainsi transmissible. Il est un pont qui nous permet de réunir ce qui est séparé, divisé en nous. Il est la clef de cet espace.

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Mythologie :


Valérie Gitton-Ripoll auteure de l'article intitulé "Chiron, le cheval-médecin ou pourquoi Hippocrate s’appelle Hippocrate." (paru In : Le médecin initié par l'animal. Animaux et médecine dans l'Antiquité grecque et latine. Actes du colloque international tenu à la Maison de l'Orient et de la Méditerranée-Jean Pouilloux, les 26 et 27 octobre 2006. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 2008. pp. 211-234) insiste sur la fonction de médecin de Chiron :


I. Chiron, une figure de courotrophe-médecin.


L’apparence hybride de Chiron, mi-homme mi-cheval, est rarement justifiée dans les textes les plus anciens. Sa généalogie ne le prédisposait pas à participer de la race chevaline : il est le fils de Philyra, fille d’Océanos, et de Cronos, et ne se confond donc pas avec les autres centaures, qui sont fils de Centauros, issu d’Ixion et de Nephelè, la Nuée. Son aspect chevalin vient de ce que Cronos avait pris la forme d’un étalon pour s’unir à Philyra. Virgile justifie cette métamorphose par l’arrivée inopportune de son épouse. Une version tardive rapportée par Servius montre Philyra qui avait pris la forme d’une jument pour échapper aux poursuites de Cronos, qui lui-même se transforma en étalon.

[...] L’antre de Chiron se situe en Magnésie, sur le mont Pélion. Cette grotte fut certainement le lieu d’un culte, comme le rapporte Plutarque : le centaure y était invoqué en tant que dieu guérisseur.

[...] Chiron passe pour être l’inventeur des traitements par les plantes (les diverses espèces de centaurées ont ainsi conservé le souvenir de cette aptitude), de la chirurgie, spécialisation conforme à l’étymologie de son nom, dérivé de « la main ». Il a ainsi greffé un astragale de géant sur le talon brûlé d’Achille, qui vaudra au héros sa rapidité à la course. Il exerce aussi la médecine oculaire : il passe pour avoir rendu la vue à Phoenix, fils d’Amyntor (le précepteur d’Achille), à qui son père avait fait crever les yeux. Il est très souvent présenté comme l’inventeur de la médecine en général. Or, Benveniste et Dumézil (repris par C. Watkins) ont montré que la médecine n’échappait pas à la définition trifonctionnelle : on soigne par les incantations, par le fer (chirurgie), par les plantes. Darmesteter, Benveniste et Dumézil ont relevé la tripartition que l’on observe notamment dans la Troisième Pythique de Pindare (46-54), lorsqu’il évoque les compétences d’Asclépios : « Tous ceux qui venaient à lui (…), il les délivrait chacun de son mal, tantôt en les guérissant par de doux charmes, tantôt en leur donnant des potions bienfaisantes, tantôt en appliquant à leurs membres toutes sortes de remèdes ; tantôt enfin il les remettait droits, par des incisions ». C’est exactement cette médecine trifonctionnelle que pratique Chiron, dont on a vu les compétences en herboristerie et en chirurgie ; quant aux incantations, dont il n’est pas directement fait mention, elles sont liées à un don prophétique largement souligné par tous les auteurs, et qu’il partage avec sa fille Ocyrrhoé.

C’est donc la médecine dans son ensemble qu’il enseigne aux héros dont il a en charge l’éducation et qui, fort nombreux si l’on considère l’ensemble de la tradition mythologique, ne sont que trois dans les textes les plus anciens : Achille, Jason, Asclépios.

[...]

Il semble donc manifeste que l’enseignement que donnait Chiron à ses élèves, du moins dans les textes les plus anciens, était la médecine ; elle n’était pas séparable de la morale, comme en témoignent les adjectifs apposés à Chiron, ni du don prophétique (« le centaure inspiré » chez Pindare), ni de la formation musicale et poétique. L’imbrication de ces disciplines est excellement résumée par M. Roussel : « Son influence morale, de même que ses pouvoirs médicaux, a pu s’exercer à travers un support musical, conçu non comme un ornement mais comme un mode d’expression privilégié, où le rythme aidait à la mémorisation des sentences et rehaussait le pouvoir incantatoire des mots (…). Ces aptitudes du centaure (…) n’étaient probablement, à l’origine, qu’un aspect de ses qualités de guérisseur, le médecin étant, dans les sociétés primitives, celui qui sait, en appliquant les onguents ou en les préparant, prononcer les formules apotropaïques selon la modulation que requiert le cas particulier ». L’exigence morale est d’autant plus importante que le médecin, poussant son art à l’extrême, pourrait être tenté d’outrepasser sa condition de mortel et d’inverser le cours normal des vies humaines, remettant en question l’ordre du monde établi par Zeus : c’est ce qui est arrivé à Asclépios, mais aussi, de façon plus discrète, aux autres. [...]


II. Une confrérie de médecins magico-religieuse menée par un maître-cheval ?


Le cadre de cet enseignement par un maître-animal a été étudié par G. Dumézil dans Le problème des centaures. Selon son analyse, les centaures comme les Gandharva védiques sont des figures carnavalesques, mi-homme mi-cheval, qui président aux fêtes de changement d’année, à la fin de l’hiver ; la période de transition de douze jours qui préfigure les douze mois de l’année à venir permet aussi de faire l’initiation des hommes appelés à devenir centaures/Gandharva : « dans l’Inde très ancienne, on devenait sans doute Gandharva au changement d’année, moyennant participation aux rites, notamment à ceux de renouvellement du feu. Et sans doute n’importe qui ne pouvait pas devenir Gandharva : c’était là, je pense, une corporation de caractère magico-religieux, où il fallait être « reçu » et qui avait ses secrets, son initiation, son enseignement. L’Atharva Veda représente justement les Gandharva comme les médecins par excellence, connaissant à merveille simples et filtres ».

[...] La raison pour laquelle Chiron possède des compétences médicales est en effet inexpliquée : qui les lui a transmises ou comment les a-t-il apprises ? Quel est le lien entre la double nature du centaure et cette spécialisation médicale ? Le choix du cheval est-il indifférent, comme on aurait pu prendre le loup ou le lion ?

Il y a plusieurs manières d’y répondre. Dumézil en a proposé deux, d’ailleurs contradictoires : en soulignant l’importance du cheval (animal domestique) dans la civilisation, puis en valorisant le côté sauvage et proche de la nature des centaures et des Gandharvas (ce qui correspond à un certain nombre d’épithètes du centaure). Une troisième possibilité serait de dire que la nature équine du centaure n’a rien à voir dans la médecine, et qu’elle est juste en rapport avec la confrérie d’initiés. C’est cette dernière hypothèse que nous voudrions tout de suite éliminer, en évoquant le lien très fort entre cheval et médecine dans toute la mythologie indo-européenne, et pas seulement dans la figure de Chiron, excluant ainsi la coïncidence.


[...] IV Le Cheval médecin


[...] Le destin de Chiron lui aussi oscille entre ciel et terre. Fils de deux divinités, il est en principe immortel. Blessé au pied par une flèche d’Héraclès imbibée du venin de l’hydre de Lerne, poison mortel, il souffre continuellement sans pouvoir mourir : il devrait être mort, mais il est vivant, il a le statut incertain des Dioscures. Il obtient la délivrance de la mort par un échange d’immortalité avec Prométhée, et gagne les cieux où il est transformé en constellation. Après sa mort, les herbes médicinales poussent en abondance sur le Pélion.

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Littérature :


La Robe du Centaure


Antique Justicier, ô divin Sagittaire, Tu foulais de l’Oita la cime solitaire, Et dompteur en repos, dans ta force couché, Sur ta solide main ton front s’était penché. Les pins de Thessalie, avec de fiers murmures, T’abritaient gravement de leurs larges ramures ; Détachés de l’épaule et du bras indompté, Ta massue et ton arc dormaient à ton côté. Tel, glorieux lutteur, tu contemplais, paisible, Le sol sacré d’Hellas où tu fus invincible. Ni trêve, ni repos ! Il faut encor souffrir : Il te faut expier ta grandeur, et mourir. Ô robe aux lourds tissus, à l’étreinte suprême ! Le Néméen s’endort dans l’oubli de soi-même : De l’immense clameur d’une angoisse sans frein Qu’il frappe, ô Destinée, à ta voûte d’airain !

Que les chênes noueux, rois aux vieilles années, S’embrasent en éclats sous ses mains acharnées ; Et, saluant d’en bas l’Olympe radieux, Que l’Oita flamboyant l’exhale dans les cieux ! Désirs que rien ne dompte, ô robe expiatoire, Tunique dévorante et manteau de victoire ! C’est peu d’avoir planté d’une immortelle main Douze combats sacrés aux haltes du chemin ; C’est peu, multipliant sa souffrance infinie, D’avoir longtemps versé la sueur du génie. Ô source de sanglots, ô foyer de splendeurs, Un invisible souffle irrite vos ardeurs ; Vos suprêmes soupirs, avant-coureurs sublimes, Guident aux cieux ouverts les âmes magnanimes ; Et sur la hauteur sainte, où brûle votre feu, Vous consumez un homme et vous faites un Dieu !


Leconte de Lisle, "La Robe du Centaure" in Poèmes antiques, 1886.

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