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  • Anne

Le Centaure




Étymologie :

  • CENTAURE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. Fin xiie-début xiiie s. Centaurus « animal fabuleux, moitié homme moitié cheval » (Gervaise, Bestiaire, 329, éd. P. Meyer ds Romania, t. 1, p. 340) ; xiie-xiiie s. centaure (Hector de Troie, Doc. hist. inéd., 3, 362 d'apr. Delboulle ds Quem.) ; 2. 1732 astron. nom d'une constellation (Trév.). Empr. au lat. centaurus qui désignait des héros mythologiques ayant la forme d'un animal fabuleux et est attesté également comme nom d'une constellation (TLL s.v. 320, 52 et 321, 62). Le lat. est empr. au gr. κ ε ́ ν τ α υ ρ ο ς qui désignait d'abord une race grossière et barbare de la région du Pélion et de l'Ossa en Thessalie (Iliade ds Liddell-Scott) puis des monstres mi-hommes mi-chevaux (Pindare, ibid.) et est attesté comme nom de constellation dep. le ive s. av. J.-C. (Eudoxus d'apr. Hipparque de Nicée, ibid.).


Lire également la définition du nom centaure afin d'amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Robert Graves dans Les Mythes celtes : La Déesse blanche (Edtion originale, 1948 ; traduction française Éditions du Rocher, 1979 et 2007), revient sur une de ses propositions antérieures :


Le mot « Chiron » est apparemment lié au grec cheir, «main », « Centaure » à centron, « bouc ». Dans un de mes articles intitulé « Ce que mangeaient les centaures » je suggère qu'ils s'intoxiquaient en ingérant l'amanita muscaria, le crapaud aux cent ongles, dont on voit un exemplaire aux pieds de leur ancêtre Ixion sur une gravure de miroir étrusque. Les Hécatontocheïroï étaient-ils ces Centaures de la montagneuse Magnésie dont l'amitié était stratégiquement nécessaire aux pasteurs achéens de Thessalie et de Béotie ? La déesse-mère des Centaures s'appelait, en grec, Leucothée, la « Déesse blanche », mais les Centaures eux-mêmes l'appelaient Ino ou Plastène et on montre encore son image taillée dans le roc près de l'ancienne forteresse de Tantale.

Selon Jean Bayet, auteur de "Le symbolisme du Cerf et du Centaure à la Porte Rouge de Notre-Dame de Paris" (In : Bulletin de la Société Nationale des Antiquaires de France, 1952-1953, 1955. pp. 177-180) :


Le symbolisme du Centaure a été moins étudié. Sa vocation infernale remonte cependant à l'époque indo-européenne. Et, si elle s'est atténuée en Grèce, elle est restée vivante en Italie, et spécialement en Étrurie (cf. J. Bayet, Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1923) ; des textes explicites et très lus en ont transmis la tradition au moyen âge. Il manquait un type plastique. Le Sagittaire zodiacal l'a établi peu à peu ; avec des flottements jusqu'au XIIIe siècle même. Mais dès le XIIe siècle s'était multipliée la figure du Centaure-Sagittaire retroversus visant ou blessant une « bête douce ». La victime est encore quelquefois la chèvre, qui représentait à l'origine le signe zodiacal voisin du Capricorne ; mais beaucoup plus fréquemment le Cerf, déjà admis par l'astrologie. Ainsi se développa le thème de la chasse démoniaque où, le Cerf représentant le Fidèle, le Centaure figure l'Ennemi.

On doit chercher une confirmation de ce fait moins, d'abord, dans les textes (qui ne semblent pas donner grand'chose) que dans les monuments (surtout du XIIIe siècle), en établissant deux séries parallèles : d'une part, les sculptures où se voit le Cerf attaqué par le Centaure ; de l'autre, celles où le Centaure prend pour victime un homme. Le sens symbolique s'affirmant par le seul rapprochement. Mais il s'éclaire encore quand le Centaure apparaît aidé par d'autres monstres infernaux (dragon contre le cerf à Saint-Aignan ; satyre contre une femme à Chartres) ; ou qu'à l'inverse, c'est l'homme qui semble bénéficier d'un secours. Sans compter l'allure fréquemment dramatique des représentations de la seconde série. De l'Homme au Cerf, le passage est donc constant, et l'on doit admettre que le symbolisme était immédiatement perçu par les fidèles du XIIe et du XIIIe siècle. En ce qui concerne le Centaure, des textes en langue vulgaire (des Aliscans dans le dernier tiers du XIIe siècle ; des Bestiaires, en particulier celui de Charles le Picard [?], au XIIIe) nous le montrent nette¬ ment imaginé comme habitant une zone « subinfernale », entre l'homme qu'il menace en profitant de ses instincts charnels et les êtres démoniaques, fils de diables ou diables eux-mêmes. C'est en ce sens que devait se développer l'imagination de Dante, qui a enfoncé les Centaures bien plus profond dans son Inferno, sans cependant en faire à proprement parler des damnés, sauf quand, plus bas encore, il représente le pire d'entre eux, Cacus, frayant avec les dragons de l'Abîme, tourmenté par eux et leur donnant pourtant des ordres.

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Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition 1969 ; Édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


Les centaures sont des "êtres monstrueux de la mythologie grecque, dont la tête, les bras et le buste sont d'un homme,; le reste du corps et les jambes d'un cheval. Les Centaures habitent avec leurs femelles, les Centauresses ; dans les forêts et les montagnes, ils se nourrissent de chair crue ; ils ne peuvent boire du vin sans s'enivrer ; ils sont très portés à enlever et à violer les femmes. Ils apparaissent généralement en troupeau : c'est la bête en l'homme, innombrable.

Ils se répartissent, selon les légendes, en deux grandes familles. Les fils d'Ixion et d'une nuée symbolisent la force brutale, insensée et aveugle ; les fils de Philyra et de Cronos, dont Chiron est le plus célèbre, représentent au contraire la force débonnaire, au service des bons combats. Très habile médecin, ami d'Héraclès, Chiron lutte aux côtés de celui-ci dans le combat qui l'oppose aux autres Centaures. Blessé par erreur d'une flèche d'Héraclès et désirant la mort, il offrira son privilège d'immortalité à Prométhée, pour pouvoir connaître enfin le repos. Il est sans doute peu de mythes aussi instructifs sur les conflits profonds de l'instinct et de la raison.

Dans les œuvres d'art, le visage du Centaures est généralement empreint de tristesse. Ils symbolisent la concupiscence charnelle, avec toutes ses violences brutales, qui rend l'homme semblable aux bêtes, quand elle n'est pas équilibrée par la puissance spirituelle. Ils sont l'image frappante de la double nature de l'homme, l'une bestiale, l'autre divine. Ils sont l'antithèse du chevalier, qui dompte et maîtrise les forces élémentaires, alors que les centaures, un Chiron et ses frères exceptés, sont dominés par les instincts sauvages incontrôlés. On en a fait aussi l'image de l'inconscient, d'un inconscient qui devient maître de la personne, la livre à ses impulsions et abolit la lutte intérieure."

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Valérie Gitton-Ripoll auteure de l'article intitulé "Chiron, le cheval-médecin ou pourquoi Hippocrate s’appelle Hippocrate." (paru In : Le médecin initié par l'animal. Animaux et médecine dans l'Antiquité grecque et latine. Actes du colloque international tenu à la Maison de l'Orient et de la Méditerranée-Jean Pouilloux, les 26 et 27 octobre 2006. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 2008. pp. 211-234) rappelle que :


Dans l’iconographie, [Chiron] est représenté comme un homme complet avec un arrière-train de cheval. Timothy Gantz, dans son livre sur les sources archaïques des mythes, suggère qu’il existe deux types de représentations des centaures, comme il existe des « bons centaures » et des « centaures sauvages », les premiers étant Pholos et Chiron, les seconds les ennemis des Lapithes, issus d’Ixion. Les bons centaures sont plus humanisés, ont un corps humain complet à l’avant, prolongé par un arrière-train de cheval, sont parfois même pourvus d’un vêtement élégant, tandis que les centaures sauvages ont quatre jambes équines et seulement le buste humain.




Littérature :


Le Centaure


J'ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le fleuve de cette vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie tomba dans les ténèbres d'un séjour reculé et sans troubler son silence. Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles s'écartent vers les cavernes, et dans le fond des plus sauvages, au plus épais de l'ombre, elles enfantent, sans élever une plainte, des fruits silencieux comme elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni lutte douteuse les premières difficultés de la vie ; cependant nous sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux. C'est qu'il est répandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les premier temps de l'existence, comme des jours remplis par les dieux. Mon accroissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais né. Le fond de mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la montagne que j'eusse ignoré le côté de l'issue, si, détournant quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jeté des fraîcheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mère rentrait, environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle fréquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais des vallons ni des fleuves, mais suivie de leurs émanations, inquiétaient mes esprits, et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels sont-ils, me disais-je, ces dehors où ma mère s'emporte, et qu'y règne-t-il de si puissant qui l'appelle à soi si fréquemment ? Mais qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour diversement émue ? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde, et tantôt triste et traînante et comme blessée. La joie qu'elle rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et s'épandait de ses regards. J'en éprouvais des communications dans tout mon sein ; mais ses abattements me gagnaient bien davantage et m'entraînaient bien plus avant dans les conjectures où mon esprit se portait. Dans ces moments, je m'inquiétais de mes forces, j'y reconnaissais une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire, et me prenant, soit à secouer mes bras, soit à multiplier mon galop dans les ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais de découvrir dans les coups que je frappais au vide, et par l'emportement des pas que j'y faisais, vers quoi mes bras devaient s'étendre et mes pieds m'emporter... Depuis, j'ai noué mes bras autour du buste des centaures, et du corps des héros, et du tronc des chênes ; mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles impressions de l'air, car je les élève dans les nuits aveugles et calmes pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour augurer mon chemin ; mes pieds, voyez, ô Mélampe ! comme ils sont usés ! Et cependant, tout glacé que je suis dans ces extrémités de l'âge, il est des jours où, en pleine lumière, sur les sommets, j'agite de ces courses de ma jeunesse dans la caverne, et pour le même dessein, brandissant mes bras et employant tous les restes de ma rapidité.

Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement inquiet. Dès lors, je ne possédais plus d'autre sentiment dans mon être entier que celui de la croissance et des degrés de vie qui montaient dans mon sein. Ayant perdu l'amour de l'emportement, et retiré dans un repos absolu, je goûtais sans altération le bienfait des dieux qui se répandait en moi. Le calme et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement nourri, et d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure, et telle qu'elle me venait sortant du sein des dieux ! Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée dans mon sein, et j'éprouvai que mon être, jusque là si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents.

O Mélampe ! qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste de tous ? Il y a longtemps que je n'exerce plus rien de leur vie. Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné. La pointe de mes flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces ; les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeunesse ; mais ces souvenirs, issus d'une mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare en tombant d'une urne endommagée. Je vous ai exprimé aisément les premières années, parce qu'elles furent calmes et parfaites ; c'était la vie seule et simple qui m'abreuvait, cela se retient et se récite sans peine. Un dieu, supplié de raconter sa vie, la mettrait en deux mots, ô Mélampe !

L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation. Je vivais de mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts. Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était le premier qui s'offrît à ma vue, je le méprisai. Voilà tout au plus, me dis-je, la moitié de mon être ! Que ses pas sont courts et sa démarche malaisée ! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute c'est un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se traîner ainsi.

Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une moitié de moi-même, cachée dans les eaux, s'agitait pour les surmonter, tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des ondes, cédant aux entraînements de leur cours qui m'emmenait au loin et conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence nocturne des dieux ! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par tout mon être avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les lueurs de la déesse qui parcourt les nuits. Mélampe, ma vieillesse regrette les fleuves ; paisibles la plupart et monotones, ils suivent leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein, j'étais suivi de leurs dons qui m'accompagnaient des jours entiers et ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums.

Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas. Au milieu des courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon galop, comme si un abîme se fût rencontré à mes pieds, ou bien un dieu debout devant moi. Ces immobilités soudaines me laissaient ressentir ma vie tout émue par les emportements où j'étais. Autrefois j'ai coupé dans les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais par-dessus ma tête ; la vitesse de la course suspendait la mobilité du feuillage qui ne rendait plus qu'un frémissement léger ; mais au moindre repos le vent et l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières impétueuses que je fournissais à travers ces vallées, frémissait dans tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu qu'elle avait pris dans l'espace ardemment franchi. Mes flancs animés luttaient contre ses flots dont ils étaient pressés intérieurement, et goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble et irritée. Cependant, la tête inclinée au vent qui m'apportait le frais, je considérais la cime des montagnes devenues lointaines en quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves, celles-ci portées d'un cours traînant, ceux-là attachés dans le sein de la terre, et mobiles seulement par leurs branchages soumis aux souffles de l'air qui les font gémir. «Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement libre, et j'emporte à mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces vallées. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes pour n'y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de l'onde ; c'est le retentissement du centaure errant et qui se guide lui-même». Ainsi, tandis que mes flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en ressentais l'orgueil, et, détournant la tête, je m'arrêtais quelque temps à considérer ma croupe fumante.

La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents : elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à l'entrée des cavernes et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite, les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel, je suivais le spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèle, comme après l'ondée les débris de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux marins quittent durant les ombres leurs palais profonds et, s'asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots. Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à la mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait que je sortais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient conçu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne, comme un dauphin oublié sur les sirtes par les flots d'Amphitrite.

Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus éloignés. Comme des rivages toujours humides le cours des montagnes du couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là je voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le chœur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes.

Vous poursuivez la sagesse ô Mélampe ! qui est la science de la volonté des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par les destinées. Il est dans ces lieux une pierre qui, dès qu'on la touche, rend un son semblable à celui des cordes d'un instrument qui se rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette mélodie. O Mélampe ! les dieux errants ont posé leur lyre sur les pierres ; mais aucun... aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les songes, perdrait quelques secrets ; mais je n'ai jamais reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots inarticulés comme le bouillonnement des fleuves.

« O Macarée ! me dit un jour le grand Chiron dont je suivais la vieillesse, nous sommes tous deux centaures des montagnes ; mais que nos pratiques sont opposées ! Vous le voyez, tous les soins de mes journées consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous êtes semblable à ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales aimées par les vents dans la Scythie la plus lointaine ne sont ni plus farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est retiré. Cherchez-vous les dieux, ô Macarée ! et d'où sont issus les hommes, les animaux et les principes du feu universel ? Mais le vieil Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un chœur éternel devant lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes par le sommeil. Les mortels qui touchèrent les dieux par leur vertu ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable.

« Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à dépouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants. Depuis, j'ai gardé fidèlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me détournant sans cesse à la quête des simples, et communiquant les vertus que je découvre. Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Oeta ? Alcide l'a dépouillée pour construire son bûcher. O Macarée ! les demi-dieux enfants des dieux entendent la dépouille des lions sur les bûchers, et se consument au sommet des montagnes ! les poisons de la terre infectent le sang reçu des immortels ! Et nous, centaures engendrés par un mortel audacieux dans le sein d'une vapeur semblable à une déesse, qu'attendrions-nous du secours de Jupiter qui a foudroyé le père de notre race ? Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de l'ouvrier qui forma le premier homme. O Macarée ! hommes et centaures reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilège des immortels, et peut-être que tout ce qui se mut hors d'eux-mêmes n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur nature emporté au loin comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant du destin. On publie qu'Egée, père de Thésée, cacha sous le poids d'une roche, au bord de la mer, des souvenirs et des marques à quoi son fils pût un jour reconnaître sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui quelque part les témoignages de la descendance des choses ; mais au bord de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, ô Macarée !»

Telle était la sagesse où me portait le grand Chiron. Réduit à la dernière vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus hauts discours. Son buste encore hardi s'affaissait à peine sur ses flancs qu'il surmontait en marquant une légère inclinaison, comme un chêne attristé par les vents, et la force de ses pas souffrait à peine de la perte des années. On eût dit qu'il retenait des restes de l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait rendue à ce dieu.

Pour moi, ô Mélampe ! je décline dans la vieillesse, calme comme le coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour gagner le haut des rochers où je m'attarde, soit à considérer les nuages sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les hyades pluvieuses, les pléiades ou le grand Orion ; mais je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.


Maurice de Guérin, "Le Centaure" (1838),

publication posthume par George Sand in la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1840.

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Fuite de Centaures


Ils fuient, ivres de meurtre et de rébellion,

Vers le mont escarpé qui garde leur retraite ;

La peur les précipite, ils sentent la mort prête

Et flairent dans la nuit une odeur de lion.


Ils franchissent, foulant l'hydre et le stellion,

Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrête ;

Et déjà, sur le ciel, se dresse au loin la crête

De l'Ossa, de l'Olympe ou du noir Pélion.


Parfois, l'un des fuyards de la farouche harde

Se cabre brusquement, se retourne, regarde,

Et rejoint d'un seul bond le fraternel bétail ;


Car il a vu la lune éblouissante et pleine

Allonger derrière eux, suprême épouvantail,

La gigantesque horreur de l'ombre Herculéenne.


José-Maria de Heredia, "Fuite de Centaures" in Les Trophées, 1893.

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Dans Un lieu incertain (Éditions Viviane Hamy, 2008), Fred Vargas met le commissaire Adamsberg dans une posture particulièrement dangereuse et le sauve in extremis de la mort.


"Veyrenc accorda deux heures de sommeil au commissaire puis entra dans sa chambre, écarta les rideaux, approcha deux chaises de la cheminée où Danica avait fait un grand feu. La chaleur de la pièce était étouffante, propre à faire suer un mort, ce qui était l'objectif de Danica.

- Comment va ton sabot de cheval ? Deviendras-tu centaure ou vas-tu rester homme ?

Adamsberg agita son pied, testa le mouvement des doigts.

- Homme, dit-il.

[...] Ça a tourné autrement. J'ai débarqué avec toi dans ce sacré cimetière. Le gars avait une arme et moi rien. J'ai attendu, surveillé. Je te l'ai dit, il revenait sans cesse vérifier son boulot. Je n'ai pu intervenir que tard ce matin. Presque trop tard. Deux heures de plus et tu devenais centaure."

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