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  • Anne

Le Chanvre


Étymologie :

  • CHANVRE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1089 chenvre « plante textile » (Cart. Noy., 213 ds Bambeck, p. 122) ; 1172-75 chanve (Chr. de Troyes, Chevalier Charrette, éd. W. Foerster, 5552) ; 1268-71 chanvre (E. Boileau, Métiers, 148 ds T.-L.) ; 1690 (Fur. : Chanvre, signifie aussi simplement, la filace et le fil. Il a vendu tant de chanvre, de la toile de chanvre). D'une forme altérée du lat. class. cannabis, fém., lui-même empr. au gr. κ α ́ ν ν α ϐ ι ς; comme en gr. et en lat. le mot présente en lat. médiév. des formes des deux genres : canava (Capit. reg. Franc., 32, 62 ds Mittellat. W. s.v., 171, 2), canapus (Oribase ds André Bot.) d'où l'hésitation sur le genre ds T.-L., Gdf. Compl., cependant on ne relève pas le masc. av. le xvie s. ds Gdf. Compl. ; le seul masc. relevé en 1270 étant d'orig. picarde ; le fém. est encore attesté par La Fontaine (ds Littré) et est demeuré dans de nombreux dialectes (FEW t. 2, p. 213b).

  • MARIHUANA, MARIJUANA, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1933 marihuana (Chadourne, Absence, 168 et 185 ds Quem. DDL t. 13). Mot hispano-amér. du Mexique mariguana, marihuana « id. », d'origine inc., transmis par l'intermédiaire de l'anglo-amér. (1894, mariguan ; 1923, marijuana ds NED Suppl. 2). Cf. Rey-Gagnon Anglic. 1981.


Lire également la définition du nom chanvre et de la marijuana afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Botanique :


Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) évoque une Flore magique" dans laquelle il propose la présentation suivante du chanvre :

Plante annuelle de croissance très raide, le chanvre peut atteindre jusqu'à 4 m de haut, mais ne dépasse généralement pas 2 m ; ses grandes feuilles palmées, aux folioles longues, étroites, pointues et dentées, le rendent fort décoratif. Espèce dioïque, le chanvre possède des pieds mâles et des pieds femelles nettement différenciées. Plus grêles, moins élevés, moins feuillus, les premiers vivent moins longtemps que les seconds, chargés, eux, de la maturation tardive des graines et qui sont plus hauts, plus touffus et surtout plus riches en résine. L’espèce est originaire d'Asie centrale, où elle a été retrouvée à l'état sauvage depuis le sud et l'est de la mer Caspienne jusqu'en Sibérie.

De là, Cannabis sativa gagna à l'est l'Inde et la Chine, où le chanvre est cultivé depuis la plus haute antiquité, non comme textile d'ailleurs, mais en tant que plante médicinale. En Chine, on trouve des traces de son utilisation dès le XVe siècle av. J. C. comme sédatif des douleurs rhumatismales et de la goutte ; plus tard, on s'en servit comme remède contre l'aliénation mentale ; au IIe siècle de notre ère, l'illustre chirurgien Houa T'o l'employait comme analgésique lors de ses opérations, mais ce n'est que plus tard, semble-t-il, que le chanvre fut cultivé pour ses propriétés textiles. Quant à l'Inde, plus mystique, en même temps que le chanvre, elle adopta l'usage qui avait fait de cette plante une herbe sacrée dans sa contrée d'origine.

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Bienfaits :


Selon Hildegarde de Bingen, auteure de Physica, Le livre des subtilités des créatures divines, les plantes, les éléments, les pierres, les métaux, les arbres, les poissons, les animaux et les oiseaux (édition originale 1151-1158 ; Édition Jérôme Millon, Grenoble, 2011) :


"Le chanvre (Hanff) est chaud, et il pousse quand l'air n'est ni trop froid ni trop chaud, telle est sa nature. Sa graine contient la santé, et, pour les gens en bonne santé, il constitue une saine nourriture ; dans l'estomac, il est léger et utile, parce qu'il diminue quelque peu les écoulements d'humeurs, et on peut le digérer facilement, et il diminue les humeurs mauvaises et renforce les bonnes. Cependant, si on a la tête fatiguée et le cerveau vide, et que l'on mange du chanvre, celui-ci provoquera facilement une légère douleur dans la tête. En revanche, à celui qui a la tête en bonne santé et le cerveau plein, il ne fait point de mal. SI on est vraiment malade, il provoquera un peu de douleur dans l'estomac. Chez celui qui n'est qu'un peu fatigué, son absorption ne fait point de mal.

[Ed. Si on a l'estomac froid, faire cuire du chanvre dans de l'eau, ôter l'eau et serrer le résidu dans un linge ; mettre chaud sur l'estomac, à plusieurs reprises. Cela le réconforte et le remet à sa place. Si quelqu'un a le cerveau vide et mange du chanvre, celui-ci provoquera une légère douleur dans la tête ; mais il ne fait point de mal à un cerveau plein et sain. Une bandelette de chanvre est excellente pour panser les ulcères et les plaies, parce qu'il y a en elle une chaleur modérée.]"

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Symbolisme :


Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article au Chanvre :


Porter une « cravate de chanvre », tel était l'uniforme des pendus. Si l'on employait le chanvre à cet usage, c'est que ses fibres étaient les plus solides et résistaient bien à la rupture. On en faisait donc aussi des cordages, très utilisés au temps de la marine à voile, car le chanvre supportait mieux que tout autre textile l'action de l'eau. C'est pourquoi les « cannebières » ou « chènevières », où l'on cultivait le cannabis, se trouvaient souvent situées près des ports. On sait que les fibres du chanvre, présentes sous l'écorce, sont extraites par « rouissage », c'est-à-dire en laissant les tiges longtemps immergées dans l'eau, ce qui désagrège les tissus et met à nu les fibres utilisables. On avait remarqué au XIe siècle que ceux qui récoltaient le chanvre éprouvaient parfois des troubles bizarres et incompréhensibles ; en fait, ils étaient, à l'insu de tous, « drogués ». Baudelaire, qui connaissait bien le haschisch, ne s'y était pas trompé ; il décrit dans Les Paradis artificiels ces « étranges phénomènes » : « On dirait qu'il s'élève de la moisson je ne sais quel esprit vertigineux qui circule autour des jambes et monte malicieusement jusqu'au cerveau. La tête du moissonneur est pleine de tourbillons, d’autres fois elle est chargée de rêverie. Les membres s'affaiblissent et refusent le service. »

C'est seulement, en effet, au cours du XIXe siècle que l'on fut obligé de reconnaître que le chanvre, textile cultivé de très longue date en Europe, et le mystérieux chanvre indien qu'évoquaient les récits de voyage et les Mille et une Nuits n'étaient qu'une seule et même plante, Cannabis sativa, et que les grandes différences observées entre les deux variétés n'étaient dues qu'au climat. L'apprit à ses dépens Méhémet Ali (1769-1849), vice-roi d’Égypte, qui, en guerre contre son suzerain le sultan, entreprit la construction d'une flotte importante. Pour avoir sous la main les matériaux nécessaires aux gréements de ses vaisseaux, Méhémet Ali se procura en Europe des graines de chanvre textile et les fit cultiver en Égypte. Mais ces plantes ne fournirent que des fibres courtes et peu solides, tandis qu'elles sécrétaient toujours davantage de résine poisseuse. En sens inverse, la culture de graines venues d'Orient procure peu de résine aux amateurs de haschisch qui les sèment en Europe. [...]

Dans de très anciens manuscrits sanskrits, le bhang, boisson à base de chanvre, est appelé indracarana (nourriture des dieux). Il paraît avoir remplacé dans ce rôle le soma, boisson végétale dont on ignore la composition, mais qui, selon certains chercheurs modernes, aurait été extraite de 'l'amanite tue-mouches. En effet, il était probablement devenu difficile pour les Aryens venus du nord de se procurer ce champignon hallucinogène, originaire des régions froides, alors que le chanvre se cultivait aisément en Inde. Toujours est-il que le cannabis, bu ou fumé, fut associé à Shiva, dieu de la destruction, mais aussi de l'ascèse et des yogas, et utilisé comme un moyen de dissoudre l'ego dans la méditation et d’atteindre à la communion avec le Principe cosmique universel. Un rapport de la commission chargée en 1894 d'étudier les effets de la consommation du chanvre en Indre rapporte, selon les informateurs interrogés : « Aucun dieu, aucun homme n'est supérieur au religieux buveur de bhang. On en donne à ceux qui étudient les écritures saintes de Bénarès avant qu'ils commencent. A Bénarès, Ujjain et autres lieux sacrés, les yogis prennent de fortes quantités de bhang afin de pouvoir concentrer leurs pensées sur l’Éternel. »

De l'Inde, l'usage rituel du chanvre se répandait à l'ouest, où la plante était certainement connue de très longue date, puisque l’Égypte ancienne en utilisait les propriétés anesthésiques plus de mille ans avant Jésus-Christ. Finalement, le chanvre en vint à jouer dans l'Islam un rôle comparable à celui qui était le sien en Inde, L'Islam comme l'hindouisme, indulgent au cannabis, interdit sous peine de sanctions sévères la consommation des boissons alcoolisées, alors que la situation inverse règne en Occident. A chacun ses drogues ! Ce choix est en effet affaire de tempérament, l'alcool excite, pousse à l'action, rend agressif, violent même, alors que le haschisch apaise, concentre, intériorise et finalement rend passif, plein d'indulgence pour autrui [cette dichotomie est très discutable] ; mais n'est-ce pas là ce que recherchent respectivement Orientaux et Occidentaux ? L’utilisation qui est faite de la « gnôle » au front, pendant les guerres, est bien connue ; si on la remplaçait par du haschisch, l'on verrait peut-être, scandale inadmissible, les combattants fraterniser.

Quand et comment le chanvre pénétra-t-il en Europe, Les avis sont ici très divisés, ce qui s'explique fort bien, puisque les uns parlent du chanvre textile et les autres du chanvre indien, ou plutôt des deux utilisations très différentes d'une même plante, l'une profane et tout utilitaire, l'autre sacrée, mais interdite. Selon les historiens, le chanvre indien se répandit dans toutes les régions conquises par les Arabes musulmans, c'est-à-dire, vers l'ouest, le pourtour de la Méditerranée orientale, l'Afrique du Nord et l'Espagne. De là, ils se diffusa dans toute l'Afrique et atteignit, probablement par l'intermédiaire des Noirs qui y furent déportés, l'Amérique du Nord, où le climat du sud des États-Unis et celui du Mexique convinrent parfaitement à la plante. Ainsi le chanvre indien gagna-t-il la planète entière.

Pourtant, l'on se demande aujourd'hui si l'Europe ne connut pas beaucoup plus tôt encore l'utilisation rituelle du chanvre, car enfin ce sont les Scythes qui, selon les historiens, auraient transporté le chanvre textile vers l'ouest au cours de leurs migrations, au VIIe siècle avant notre ère, et l'auraient transmis aux Thraces, habitants orientaux de la Grèce qui en firent des vêtements ; mais, deux siècles plus tard, alors que les Scythes se trouvaient déjà installés en Europe, l'usage qu'ils faisaient du cannabis était assez connu pour qu'Hérodote pût rapporter : « Les Scythes prennent les graines de chanvre et, se glissant sous l'épaisse toile de leur trente, les jettent sur les pierres rougies par le feu. Là elles se consument en émettant une vapeur qu'aucun bain de vapeur de Grèce ne saurait surpasser, et cette vapeur fait crier les Scythes de joie. » Ainsi, pour les Scythes, bain de vapeur et fumigations de chanvre étaient-ils fort étroitement associés ? On a pu préciser récemment qu'il s'agissait là de cérémonies purificatrices qui avaient lieu le plus souvent après un enterrement. Le chanvre, dans ce contexte, apparaît donc comme un moyen d'entrer en rapport avec les disparus et donc de pénétrer dans l'au-delà, de sortir des bornes de l'humaine nature pour communier avec le cosmos tout entier, visible et invisible. Cet usage spécifique disparut-il tout à fait lorsque le chanvre se propagea vers l'ouest ? Quelques faits permettent d'en douter. Selon le préhistorien allemand Hugo Obermaier, il aurait été connu des anciens Germains et, chez les Gallo-Romains, l'emploi de pipes retrouvées en plusieurs sites, la présence de Cannabis sativa dans certaines sépultures coïncident apparemment avec un tel usage.

Autrement dit, il est possible, sinon tout à fait probable, que le pouvoir psychotrope du chanvre n'ait jamais été tout à fait méconnu et que la découverte qu'en fit le XIXe siècle européen, sous la forme d'une mode venue d'Orient, n'ait été en somme qu'une redécouverte. Car enfin les médecins grecs qui, tardivement d'ailleurs, avaient hérité le chanvre de l’Égypte, n'ignoraient rien de ses possibilités autres que médicales. Le chirurgien Dioscoride, qui l'utilisait comme analgésique, mentionne non seulement ses vertus aphrodisiaques et apéritives que lui reconnaissent, dit-il, les Indiens, mais aussi le pouvoir de « faire paraître devant les yeux des fantômes et illusions plaisantes et agréables ». Galien, deux siècles plus tard, indique que « l'on en donnait habituellement aux convives des banquets pour les metre à l'aise et les rendre joyeux », mais aussi que cette herbe « peut blesser le cerveau si l'on en fait abus ».

Depuis lors, la médecine a couramment utilisé les feuilles et les semences du chanvre comme antispasmodiques et hypnotiques, tandis que l'huile de chènevis (les graines du chanvre), très émolliente, servait à réduire les inflammations et à extraire les corps étrangers ayant pénétré sous la peau. Ces emplois ont été abandonnés, y compris celui du chènevis qui servait à nourrir les oiseaux de volière, par suite de la proscription qui pèse sur le chanvre. Depuis peu, cependant, on l'utilise de nouveau médicalement aux États-Unis, car il s'est révélé l'un des seuls remèdes efficaces contre le glaucome, maladie qui engendrait, il n'y a pas si longtemps, la cécité.

Autrement dit, entre les lignes de l’histoire officielle qui garde un silence pudique, se dessine en filigrane celle, demeurée clandestine, de la drogue, car enfin ceux qui l'utilisaient médicalement ne pouvaient ignorer ses autres vertus.

Lorsque le chanvre indien reparaît sur la scène en Europe, il arrive précédé d’une fascinante mais redoutable réputation. En 1809, Sylvestre de Sacy, dans une communication à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, rapproche le mot assassin du terme haschichin : les haschischins sont des assassins et le chanvre est « l'herbe du crime ». Ainsi se trouvait dévoilée l'origine du mystérieux pouvoir qu'exerçait sur ses séides le « Vieux de la Montagne », lequel faisait d'eux des tueurs fanatisés au profit d'une secte qui répandait la terreur dans tout le Proche-Orient.

L'histoire de celle-ci remonte aux querelles dynastiques si fréquentes qui opposaient les descendants de Mahomet aspirant au titre de khalife. Le chef d'un des sectes chiites qui provenaient de ces divisions, Hassan ibn al-Sabbah, forma vers 1090, dans les régions montagneuses du nord de la Perse, la société secrète des Fedawis, dont la discipline de fer devait plus tard servir de modèle aux ordres à la fois religieux et militaires de la chrétienté conquérante, l'ordre du Temple et celui des Chevaliers Teutoniques. Dirigée par une élite intellectuelle qui visait à remplacer le formalisme ritualiste de l'islam par une interprétation ésotérique du Coran, cette société fut connue dès 1092 grâce à l'audacieux assassinat par un Fedawi, déguisé en soufi, d'un illustre vizir. Cette action fut suivie d'une série d'attentats tout aussi retentissants, notamment parmi les chefs des croisés, envahisseurs de la Terre Sainte.

Bientôt le bruit courut que ces tueurs avaient été préalablement conditionnés. Le chef de la secte, disait-on, leur faisait boire un breuvage qui les endormait, et les faisait transporter dans de magnifiques jardins où ils se réveillaient. Là s'offraient à leurs yeux toutes les délices promises par le Coran aux fidèles parvenant après leur mort au paradis d'Allah, y compris les fameuses houris. A la suite de l'opération inverse, le Fedawi retrouvait la grise réalité quotidienne et n'aspirait plus qu'à retourner dans le jardin enchanté. Le « Vieux de la Montagne » le faisait alors comparaître devant lui et « lui demandait d'où il venait ». Le Fedawi lui répondait « qu'il venait du Paradis, et qu'il était fait tel que Mahomet l'avait dit dans sa loi ». Aussi, quand le « Vieux » voulait « faire occire un grand seigneur », disait-il à ceux qu'il envoyait : « Allez et tuez telle personne et, quand vous reviendrez, je vous ferai porter par mes anges en paradis. Et si vous mourez dans l'affaire, je commanderai à mes anges qu'ils vous ramènent en paradis. »

Ce récit, rapporté par Marco Polo au XIIIe siècle, a été maintes fois repris et maintes fois enjolivé, surtout à notre époque, afin de démontrer la sournoise et périlleuse nocivité du haschisch. Il est même devenu le principal argument employé pour en dénoncer les effets par ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, citent cette histoire sans remonter à sa source. Or, non seulement celle-ci est unique et suspecte, puisque Marco Polo ne fait en somme que rapporter une rumeur, mais encore ne contient-elle nullement ce que l'on veut lui faire dire. Le breuvage en question - et dans le récit, il n'est d'ailleurs nullement question de cannabis - ne provoquait pas de visions - ce que le Fedawi voyait était tout à fait réel -, ne faisait naître aucun enchantement, il servait seulement à faire dormir. Le haschisch, à supposer même que ce soir lui qui ait été employé, n’était en tout cas pour rien dans les agissements criminels des Fedawis. Rien non plus ne prouve, malgré Sacy, source unique lui aussi des dictionnaires et autres ouvrages de vulgarisation, qu'assassin dérive d'haschischin ; le mot viendrait plus probablement d'Hassan ou Hussein, nom du chef de la secte.

C'est bien toutefois en se référant à la secte du « Vieux de la Montagne » que Baudelaire, Théophile Gautier et leurs amis écrivains ou artistes intitulèrent la petite société qu'ils formèrent le « Club des Haschaschins » ; mais ce n'était là que provocation malicieuse, goût de scandaliser le bourgeois, car le terrorisme qui y régnait n'était que verbal et vestimentaire, et les comptes rendus de Gautier comme de Baudelaire ne rapportent somme toute que le caractère extravagant et saugrenu des impressions causées par la consommation du haschisch : la joie exubérante et libératoire, les transpositions sensorielles qui font découvrir des aspects jusque-là inaperçus du monde, puis l'état de « béatitude calme et immobile », de « bien-être » et de « légèreté d'esprit merveilleuse » qui les suit. Baudelaire, dans Les Paradis artificiels, mentionne tout juste la « grande langueur qui ne manque pas de charme », ressentie après la séance, « punition méritée, ajoute-t-il, de la prodigalité impie avec laquelle vous avez fait une si grande dépense de fluide nerveux. Vous avez jeté votre personnalité aux quatre vents du ciel, et maintenant vous avez de la peine à la rassembler et à la concentrer ». Appréciation où il entre, comme l'indiquent suffisamment les termes employés, une bonne part d'humour. Et comment, si l'on connaît Baudelaire, prendre autrement que comme une pure parodie le jugement apparemment sévère où l'auteur des Fleurs du mal résume les effets sociaux du haschisch : « Cela ne fait ni des guerriers ni des citoyens » - ce qui était bien en effet sa préoccupation principale ! - ou, plus loin, ces phrases éloquentes : « On dit que cette substance ne cause aucun mal physique. Cela est vrai, jusqu'à présent du moins. Car je ne sais pas jusqu'à quel point on peut dire qu'un homme qui ne ferait que rêver et serait incapable d'action se porterait bien, quand même tous ses membres seraient en bon état. Mais c'est la volonté qui est attaquée, et c'est l'organe le plus précieux. Jamais un homme qui peut, avec une cuillerée de confitures (c'est sous cette forme que Baudelaire en effet absorbait le haschisch), se procurer instantanément tous les biens du ciel et de la terre, n'en acquerra la meilleure partie par son travail. Il faut avant tout vivre et travailler. » Ce Baudelaire moralisateur surprend - à juste titre -n, et c'est d'ailleurs bien plutôt à l'opium, dont il usa également, que de tels reproches pourraient être faits. Toujours est-il que Baudelaire, avec plus de sérieux et fort sagement, conclut : « Je ne dis pas que le haschisch produise sur tous les hommes tous les effets que je viens de décrire. J'ai raconté à peu de chose près les phénomènes qui se produisent généralement, sauf quelques variantes, chez les esprits artistiques et philosophiques. Mais il y a des tempéraments chez qui cette drogue ne développe qu’une folie tapageuse, une gaieté violente qui ressemble à du vertige, des danses, des sauts, des trépignements, des éclats de rire. Ils ont pour ainsi dire un haschisch tout matériel. Ils sont insupportables aux spiritualistes qui les prennent en grande pitié. Leur vilaine personnalité fait éclat [...] car le haschisch, a-t-il dit plus haut, ne fait que développer outre mesure la personnalité humaine dans les circonstances actuelles où elle est placée. »

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Le chanvreur, qui venait carder le chanvre dans les domaines, jouait un grand rôle dans les veillées d'autrefois, racontant légendes et histoires magiques. Ses récits ont inspiré à George Sand sa trilogie La Petite Fadette, La Mare au Diable et François le Champi, ouvrages teintés de merveilleux et de surnaturel.

Le rôle de ce personnage empreint de superstitions est à l'image des croyances sur le chanvre dont se servaient les sorciers du Moyen Âge, en fumigation ou en onguent, pour entrer en communication avec les forces magiques. Ce qui n'est pas sans rappeler que, selon un vieux préjugé, dormir dans un champ de chanvre provoque des malaises, des vertiges, voire des hallucinations. N'est-ce pas d'ailleurs du chanvre indien que l'on tire le haschich ? Signalons également que si les sorciers appréciaient cette plante textile, elle passe aussi pour être un préservatif du mauvais œil et des maléfices. Les Chinois, eux, frappaient le lit des malades avec des fouets de chanvre peints de couleurs vives et auxquels ils donnaient la forme de serpents, pour chasser les démons responsables de l'état du patient.

Le chanvre est doté de nombreuses propriétés médicinales. Pour guérir les maladies de peau, il faut se rouler nu dans les chènevières, se frotter de chanvre et en placer sur le poignet gauche, moyens infaillibles de sécher le mal. Ce procédé doit se dérouler de préférence le jour de la Saint-Jean avant le lever du soleil. Pour faire disparaître l'acné, il faut garder au poignet pendant neuf jours un fil ou une corde de chanvre, et contre le lumbago, porter sur les reins une ceinture de chanvre.

Les Provençaux se protégeaient du croup et de la diphtérie en portant autour du cou, sous la chemise, un collier de ficelle de chanvre à treize nœuds. Dans la région de Saint-Maximin, pour chasser les vers d'un enfant, on lui faisait fixer neuf morceaux de ficelle de chanvre dans une assiette d'eau. Les vers disparaissaient lorsque les morceaux, absorbant l'eau, se mettaient à remuer.

Les graines de chanvre sont souveraines contre les inflammations des organes génito-urinaires et contre la jaunisse lorsqu'elles sont bouillies dans du lait de chèvre. Mâcher dix grains de chanvre ayant macéré une dizaine de jours dans du cidre ou de la bière fait dormir profondément. Pour remédier aux maladies de poitrine ou pour faire monter le lait d'une femme, les étoupes de chanvre bénies à la messe dédiée à sainte Agathe, le 5 février, sont recommandées. Le chènevis mélangé à leur nourriture rend la ponte des poules excellente et aide les vaches à vêler. On croit aussi que la vache conduite, à l'aide d'une corde de chanvre attachée à sa patte arrière gauche, dans un chemin fréquenté par d'autres vaches produira autant de beurre que toutes celles qui sont passées là.

Les Charentais croyaient que pour obtenir autant de veaux qu'ils avaient de vaches, il fallait voler un brin de chanvre chez son voisin et le replanter le même jour dans leurs terres. L'infortuné voisin, doublement brimé, n'aurait que des génisses.

Comme le chanvre sert à faire des cordes et par conséquent à lier et à attacher, il entrait dans de nombreux charmes amoureux. L'un d'eux, très pittoresque, était considéré comme le dernier recours des célibataires ne parvenant pas à se marier : "Il fallait faire neuf fois le tour de l'église, à minuit, en répandant derrière soi une traînée de chènevis. La nuit de la Saint-Jean était une nuit privilégiée pour ce rituel. Lorsqu'on avait fait neuf fois le tour, il fallait réciter une prière à chaque saint ayant sa statue dans cette église, et mettre une pièce d'argent dans son tronc le lendemain. Le mariage se ferait avant le dimanche de l'Avent".

Selon un usage sicilien, pour conserver auprès de soi la personne aimée, il suffit de tresser, un vendredi à midi, du fil de chanvre et de la soie de couleur, en disant : "Celui-ci est le chanvre du Christ ; il sert pour attacher cet homme" et d'en faire trois nœuds pendant la messe au moment de la consécration, sans oublier d'y ajouter les cheveux de la personne aimée. Plus simplement, en cas d'éloignement prolongé, on s'assurera la fidélité de son époux en lui faisant porter au bras une cordelette de trois fils de chanvre qu'on a tressée soi-même.

Les jeunes Écossaises se livraient jadis très couramment à la consultation de la graine de chanvre. La veille de la Toussaint, elles en semaient en regardant derrière elles et disant : "Grain de chanvre, je te sème, je te herse, et celui que je dois aimer vient après moi et te bercera".

Dans certaines régions, planter du chanvre porte malheur. On déconseille de le semer le jour ou la semaine des Rogations et le jour de la Saint-Marc. En revanche, le 3 mai (jusqu'en 1960, jour de l'Invention de la sainte Croix) ou l'Ascension sont de bons jours.

Il faut chanter aux semailles sinon les fileuses s'endormiront pendant le travail. Le cultivateur vosgien, lui, remonte son pantalon le plus haut possible, indiquant par la hauteur où arrive le haut de son vêtement celle que le chanvre atteindra. En Suisse romande, il doit être semé avant midi par une personne de grande taille. Danser au carnaval (Deux-Sèvres) ou le jour des Rois (Franche-Comté), sauter dans les champs (usage de Souabe et de Transylvanie) fait avoir du beau chanvre. Dans les Vosges, près de Dommartin, les femmes doivent se soûler le soir des Brandons !

La dernière personne qui fait la quête à la messe du mercredi des Cendres présage par sa taille celle que le chanvre atteindra (Vosges). Les Jurassiens tirent le même présage de la dernière personne qui marche aux Rogations.

Jadis, les femmes se gardaient bien de laisser du chanvre sur les quenouilles en allant à la messe de minuit, "sans quoi les souris et les rats viendraient y déposer leurs ordures et le manger", disait-on dans les Vosges.

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Selon Micheline Lebarbier, auteure d'un article intitulé "Des plantes adjuvants du Destin, entre amour et rivalité, dans deux villages du Nord de la Roumanie" (Huitième séminaire annuel d'ethnobotanique du domaine européen du Musée départemental ethnologique de Haute-Provence, Jeudi 22 et vendredi 23 octobre 2009) :


Les veillées de filles pour faire venir les garçons

Dans le Maramures, ces veillées étaient nommées à juste titre « veillées pour faire venir les garçons » (Sezætori pentru adus feciori). Le souvenir de ces veillées qui avaient lieu il y a encore une trentaine d’années est toujours présent dans la mémoire des femmes plus âgées. Elles attendaient avec impatience que vienne l’hiver afin de participer à ces veillées comme si alors, pour les jeunes filles, celles-ci représentaient l’unique source de distraction. Elles s’ouvraient par un rituel magique où chacune appelait nommément l’élu de son cœur en faisant brûler une étoupe de chanvre, en la lançait en l’air tout en invoquant le nom du bien-aimé :


Fac pîrghiu†a Je fais une étoupe

sæ vie sezætorean pour que viennent à la veillée

Ion, Gheorghe, Væsælie... Jean, Georges, Basile...


Les fils que les Destinées avaient ourdis à la naissance afin de lier des vies entre elles, étaient implicitement évoqués dans les gestes et les paroles de ces rituels. Le chanvre intervenait encore sous forme de quenouillée. Neuf jeunes filles devaient filer neuf sommets de quenouillées en récitant l’incantation suivante :


Eu nu torc ci îndrug Je ne file pas fin mais je file gros

pe mîndru pe horn îl aduc mon joli, je l’amène par la cheminée

Sæ vie Ion, Petru Væsælie... Que viennent Jean, Pierre, Basile...

De n-ai veni S’il ne vient pas

sæ nu se poate odihni qu’il ne puisse avoir de repos

sæ n-aivæ stare si alinare qu’il n’ait ni paix ni apaisement

cum n-are apa în vale comme n’en a l’eau dans la vallée

Sæ n-aivæ stare într’un loc Qu’il n’ait de paix nulle part

cum arde un fir de pær în foc comme brûle un cheveu dans le feu

Sæ n-aivæ stare si alinare Qu’il n’ait ni paix ni apaisement

pînæ la mine n-ar veni jusqu’à ce qu’il vienne à moi

Òi cu mine n-ar græi et qu’il parle avec moi

Sæ n-aivæ stare si alinare Qu’il n’ait ni paix ni apaisement

cum n-o avut mama comme n’en eût ma mère

cînd m-a fæcut quand elle m’a faite

Furnici pin opinci Qu’il ait des fourmis dans ses sandales

Soareci pin cioareci qu’il ait des souris dans ses braies.


Elles prenaient alors un tamis, le tournaient, le retournaient et traçaient avec un signe de croix. Elles l’entouraient des fils obtenus et, par neuf fois, le faisaient rouler entre leurs jambes en se mettant les unes derrière les autres. La jeune fille devant laquelle ce tamis s’arrêtait allait à coup sûr se marier dans l’année. On faisait une pelote de ces fils que, par neuf fois, on devait lancer dans le grenier et enfin par-dessus la maison. Ces liens de matière végétale filés avec la force de la pensée et du désir et envoyés dans les airs, devaient ourdir d’autres liens invisibles et retrouver (?), renforcer (?) ceux ourdis quelques années plus tôt par les fées du destin. La force de la parole, la puissance du rituel, étaient impérieux et le garçon n’avait d’autre possibilité que celle d’obéir aux injonctions de sa belle. S’il s’y dérobait, il s’exposait aux pires tourments. Le remède aux maux souhaités et provoqués était la présence de celle qui l’appelait, seule capable d’apaiser les affres d’une passion que sa magie s’employait à susciter.

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Eliot Cowan, auteur de Soigner avec l'Esprit des Plantes, Une voie de guérison spirituelle (Édition originale 2014 ; traduction française Éditions Guy Trédaniel, 2019) raconte plusieurs histoires de guérison dont il a fait l'expérience à partir du moment où il est entré sur la voie de la Guérison avec l'Esprit des plantes et fait part du respect que l'on doit avoir pour les plantes sacrées :


"Du fait de leur grande popularité, il y a deux plantes sacrées méritant ici une mention particulière : la marijuana et le tabac. Considérons d'abord la marijuana. Son territoire d'origine est l'Asie centrale. Il est rare de trouver dans le monde occidental une personne dont l'âme soit reliée substantiellement à cette région et à cette plante. Il est plus rare de trouver quelqu'un qui a été initié aux protocoles indigènes la concernant, et encore plus rare de trouver un guide convenablement initié à ces protocoles qui veuille bien les enseigner à d'autres. La marijuana amène sournoisement les gens à croire qu'ils tirent d'elle des bénéfices. Mais en dehors de son contexte sacré, cette plante se transforme en filou transportant une valise bizarre et joliment décorée."

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Anne-Marie Alliot, dans Dialogue avec les végétaux : 74 méthodes d'harmonisation et de guérison par les plantes (Éditions Essénia, 2014) propose l'article suivant :


Astre : Saturne.

Éléments : Terre ; Air.

Genre : Masculin.

Archange : Ouriel.

Message de l'âme :

« Dans mon origine divine,

je suis une offrande destinée à l'homme sage,

au vieil homme qui a parcouru les sept étages de son être

pour trouver la Lumière de son âme.

Il est au déclin de sa vie sur la terre

et doit transmettre le flambeau de la sagesse à son cercle d'amis.

Je suis la plante du chaman qui ouvre l'œil de sa vision claire.

Je lui indique les sept directions qui se rejoignent dans l'unité.

Pour procéder au rituel sacré dont je suis l'instrument angélique,

un cercle est tracé au sol,

les quatre éléments du temps et de la roue de la vie

sont appelés et bénis : le soleil, le vent, la pluie, la terre.

Un grand feu divin est allumé en son centre.

Les êtes qui dans les quarante jours précédant le rituel

ont fait couler le sang de la guerre et du conflit,

réalisés des actes impurs, trahi leur frère, blessé leur mère

par la parole, la pensée ou les actes,

ceux qui n'ont pas baisser les yeux devant leur père

ne sont pas admis à participer au rituel.

Seuls les porteurs de nobles vertus telles que la paix, le grand calme,

la sérénité, le souffle divin, la pureté sont invités dans le cercle.

La pipe de l'homme véritable, allumée à la source de l'Esprit,

circule d'un être à un être et mon âme généreuse avec elle,

dans le silence suivi d'incantations magiques.

Par l'union des hommes ainsi rassemblés

dans la magie de l'amour de leur Mère-Terre et de leur Père céleste,

chacun est ensemencé par le grain divin contenu dans son voisin.

La vertu dominante de chaque individualité libre

est ainsi partagée par tous ceux qui constituent la roue.

Je suis celui qui amplifie toute chose,

l'expanse et la fait fructifier dans la gaieté.

Mais voilà, homme de peu de foi,

as-tu accueilli chaque jour de ta vie

le grand Soleil-Vérité en ton cœur ?

As-tu senti dans tes éthers le souffle du vent

et du Grand Esprit universel ?

As-tu laissé la pluie purificatrice caresser ta peau ?

As-tu marché sur la terre avec bonté ?

As-tu remercié la vie qui te porte ?

Tu as trahi la roue du temps et de la vie,

tu ne te rappelles plus

le chemin de l'Initiation er de l'amitié véritable.

Tu as détourné ma mission d'âme et ma puissance créatrice

pour servir des intérêts vils.

Je t'emmènerai là où tu veux aller, poings et mains,

liés dans les tréfonds de l'obscurité. »


Interprétation du message de l'âme :

Le contenu du message du chanvre indien pourrait être lumineux, mais malheureusement nous n'avons plus accès à sa vibration pure originelle. Au contraire, il dégage une vibration froide et obscure qui ne lui ressemble pas. Il est d'une tristesse désespérante. L'homme l'a enchaîné, car il l'a associé à des mondes qui sont à son opposé. Le détournement de sa puissance créatrice est pour lui une atteinte grave, car cette vertu est l'essence de la vie. Il ne supporte pas d'alimenter des réseaux d'argent sale, qu'il nomme « intérêts vils ». C'est une allusion directe à sin utilisation contre de l'argent qui alimente toutes sortes de dérives humaines. Même s'il est employé par certains pour des raisons nobles, pour sa fibre ou médicinalement, l'homme est allé trop loin dans sa dégradation. Ces usages positifs sont insuffisants pour le guérir. L'homme a pratiqué exactement l'inverse de l'essence de vie

A suivre

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