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  • Anne

Le Kapokier





Étymologie :

  • FROMAGER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1664 Fromagier (Rochefort, Relation de l'isle de Tabago, p. 18 ds König, p. 95 : Sans doute, on lui a donné le nom qu'il porte, à cause que son bois [...] est si mol, qu'on le peut couper aussi aisément que du fromage) ; 1724 Fromager (Labat, Nouv. Voy. aux Isles de l'Amérique, I, 2, p. 128, ibid.). Dér. de fromage* p. anal. ; suff. -ier* réduit à -er (cf. fromager 1).

  • KAPOKIER, subst. masc.

Kapokier, subst. masc. attest. 1691 capoquier (La Loubère, Du royaume de Siam, I, p. 32 ds Boulan, p. 200) ; de kapok, suff. -ier*.

  • KAPOK, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1680 capoc (Ambassades mémorables de la Compagnie des Indes Orientales, trad. d'un ouvrage néerl. de Montanus, I, p. 50 ds Arv., p. 299) ; 1763 kapoc (Voy. de l'abbé de la Caille au Cap de B.E., p. 173 ds König, p. 54). Empr. au malais kāpuq, de même sens, prob. par l'intermédiaire du néerl. (Arv., pp. 298-299 ; FEW t. 20, p. 99a).


Lire également les définitions des noms kapok et kapokier pour amorcer la réflexion symbolique ainsi que celle de fromager.

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Symbolisme :


Hank Wesselman, dans son ouvrage Celui qui marchait avec les esprits, Messages du futur (Édition originale 1995 ; traduction française Éditions Robert Laffont 1997) nous transmet la vénération des Hawaïens pour cet arbre à la formidable énergie :


"Le lit rocailleux d'une rivière formait une frontière naturelle entre les champs et la forêt. Naïnoa sauta légèrement sur les galets polis et traversa à pied sec, passant sous un énorme kapokier. Bientôt, les cosses vertes qui pendaient de ses branches s'ouvriraient et libéreraient des poignées de duvet cotonneux qui disperseraient au loin leurs graines minuscules. L'arbre appuyait son tronc massif sur les contreforts de ses hautes racines pour s'élever droit vers le ciel et étaler ses branches au-dessus du dôme de la forêt. Sa cime était tellement chargée d'orchidées et de fougères qu'elle ressemblait à un jardin suspendu.

Les Hawaïens respectaient ces pulupulu avec une crainte superstitieuse. Ils croyaient que ses branches servaient à Makua'uwila, l'homme-écalri, pour descendre sur terre, et ils évitaient de les couper. Ces arbres étaient tellement hauts que la foudre les frappait souvent, et Naïnoa supposait que c'était là l'origine de la superstition.

Arrêté devant ses hautes racines, il vit que quelqu'un y avait déposé un petit paquet enveloppé de feuilles et surmonté d'un crâne de chien. Il se souvint alors que Nagaï le chasseur faisait toujours des offrandes aux esprits pour se concilier leur aide.

Quand Naïnoa était enfant, un fermier avait demandé à Nagaï de l'aider à guérir d'une maladie qui résistait à tous les traitements prodigués par les kahuna lapa'au, les herboristes. Après avoir posé maintes questions, le vieil homme avait déterminé que la maladie était causée par un esprit ancestral du lignage du fermier, courroucé parce que l'homme ne faisait pas assez d'offrandes à ses ancêtres.

"Pour un cas comme celui-là, il ne suffit pas d'envelopper un œuf dans une feuille et de s'imaginer qu'on va guérir, avait dit Nagaï. Il faut apaiser les esprits par des sacrifices somptueux."

Sachant que l'homme pouvait se permettre de riches offrandes, Nagaï fit préparer un autel et allumer des feux. Un grand nombre de cochons et de chèvres furent tués, cuits, enveloppés et offerts, sous la direction de Nagaï auquel Naïnoa servait d'assistant, comme à son habitude. Il savait donc à quel point il était important de se concilier les esprits... et comment il fallait s'y prendre.

Alors, debout devant le géant de la forêt, il frappa contre une racine quelques coups secs pour attirer son attention. Puis il adressa une courte prière à l'esprit de l'arbre, lui demandant sa bénédiction et son aide pendant le voyage qu'il entreprenait. Ensuite, il écouta, comme s'il attendait une réponse et, dans le silence, il entendit tomber une goyave dans une flaque d'eau.

Satisfait, il ramassa quelques goyaves sous un buisson tout proche et se prépara à partir. Mais, se rappelant comment le chef Kaneohe avait approché son sanctuaire familial, il s'arrêta. Il vida son esprit de toute pensée et demanda au grand arbre la permission de pénétrer dans la forêt. Il attendit, mais rien de particulier ne se produisit ; alors il s'engagea sous le couvert, tournant le dos au monde des humains.

[...]

Le kapokier que Naïnoa avait salué en entrant dans la forêt était certainement le plus énorme que j'aie jamais vu - son tronc immense s'élevait à plus de soixante-dix mètres avant d'étaler la couronne de ses branches sur vingt à vingt-cinq mètres de diamètre. Pareil géant en pouvait se trouver qu'au sud du Mexique ou même plus bas."

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Philippe Charlier, auteur de Zombis, Enquête sur les morts-vivants (Éditions Taillandier 2015) s'est rendu en Haïti pour tâcher de mieux comprendre les pratiques vaudous et en particulier la zombification de certains habitants. Il visite dans ce but de nombreux cimetières, dont celui de Port-au-Prince, qui comprend un fromager spectaculaire :


"Pas très loin du monument commémoratif aux victimes du tremblement de terre de 2010, à l'est du cimetière s'élève un arbre majestueux haut d'une vingtaine de mètres. Il se dresse entre plusieurs tombes, et une minuscule placette a été ménagée sur un côté, comme une sorte de parvis. Il faut dire que cet arbre est un lieu de culte à lui tout seul, couvert de poupées vaudou, de bouteilles, de chaises en osier, etc. C'est là aussi, d'après le gardien du cimetière (Grégory Batau), que viennent les bokors lorsqu'il s 'agit de faire des zombies, pour accomplir certains rituels et déposer des offrandes.

L'écorce disparaît presque derrière la multitude d'objets magiques cloués au tronc. L'emplacement même du clou n'est pas chois au hasard : pour les poupées, c'est généralement au niveau du cœur, de la tête ou du basin, comme autant de cibles anatomiques. Et lors le clou rouille, les poupées chutent de l'arbre et se répandent sur le sommet des tombes voisines et dans les allées. C'est comme s'il pleuvait des poupées vaudou.

[...]

Sur l'arbre on remarque aussi des cordes de pendu stylisées (on souhaite que la victime se suicide, ou tout simplement sa mort, quel que soit le moyen utilisé tant que l'issue est fatale), des chaises sur lesquelles sont ficelées des poupées ou des objets appartenant aux cibles (un slip noir, une paire de lunettes, etc.), des sacs plastiques avec des offrandes (invisibles extérieurement) ou dissimulant des poupées à l'intérieur, un papier-calque sur lequel est écrite une imprécation en créole avec des signes magiques, des tissus de couleur violette consacrés à Baron Samedi, etc. Aux branches sont également accrochés dans des zones difficilement accessibles (il faut grimper sur les tombeaux adjacents pour y parvenir) des fragments de bougie et des cuisses de poulet empaquetés avec de la ficelle noire. Enfin, au pied de l'arbre se trouve une anfractuosité ménagée dans un repli du tronc, fermée en partie par des parpaings, dans laquelle ont été déposées quantité d'offrandes alimentaires, principalement des bouteilles d'alcool et... des spaghettis à la sauce tomate.

Il pousse quelques arbres dans le cimetière. Pourquoi celui-ci plutôt qu'une autre est-il le siège de telles pratiques magiques ? Ceux qui y font des offrandes me répondent : "Depuis tout petit, cet arbre a poussé là. Il s'est nourri des morts qui l'entourent, qui se sont dissous et qui le constituent. Personne n'oserait couper cet arbre, car c'est un esprit (loa) qui le protège, et peut-être même de très nombreux esprits." Pour d'autres, la présence d'un arbre est anormale dans un cimetière : "Celui-ci on le l'a pas coupé, parce que c'est l'esprit d'un serpent qui est en lui, et qui empêche qu'on lui fasse du mal." Cet arbre est magique : non seulement il sert de zone d'échange entre hommes et loas, mais aussi, à son contact, il peut provoquer des visions, faire voir des choses éloignées dans le temps et dans l'espace pour peu qu'on y fasse des offrandes.

C'est un arbre sacré. Au moment de prendre une feuille de l'arbre pour en faire l'identification botanique, un hounsi m'indique que je dois jeter une pièce dans le creux du tronc. Tout est échange : "Tu prends, tu donnes. C'est la loi."

Le nom local de cet arbre est mapiang, une épithète fréquemment associée à Erzulie, mais on vrai nom haïtien est mapou. Il correspond au Ceiba pentadra (fromager), un arbre des forêts tropicales et des littoraux des Caraïbes, d'Amérique latine et d'Afrique de l'Ouest. Déjà considérés comme sacré par les Taïnos, ces derniers n'utilisaient pas son coton (kapok) car ils craignaient d'être possédés ou de subir des cauchemars. Pour les Mayas, c'est un matou qui assurait le pivot du monde, et c'est sur lui que montaient les défunts pour aller d'un niveau céleste à un autre. C'est autour de mapou que les vaudouisants font habituellement leurs cérémonies, qui prennent une force encore plus grande lorsque l'arbre est situé à proximité d'un carrefour (d'un lieu de rencontre des énergies, lieu de circulation des loas). On recommande généralement aux enfants de ne pas s'y aventurer la nuit, car des rituels dangereux - sanglants, dit-on pour les effrayer - s'y déroulent alors, jusqu'à l'intérieur même du tronc !

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David G. Haskell, auteur de Écoute l'arbre et la feuille, Les arbres racontent une histoire millénaire. Si nous savions les entendre..., (Éditions Viking 2017 ; traduction française : Éditions Flammarion, 2017), nous présente un arbre, un Fromager d'Amazonie, « Ceibo », situé « près de la rivière Tiputini, Équateur 0°38'10,2''S, 76°08'3905''O » :


La mousse a pris son essor, sur des ailes si fines que la lumière du Soleil la traverse sans y prendre garde, ne laissant qu'une fugace impression colorée. A mesure que leurs folioles s'ouvrent, les pieds de mousse décollent au bout de longs filaments. Une ancre fibreuse rattache chacun de ces planeurs à l'entrelacs de champignons et d'algues qui enrobe chaque branche. Partout ailleurs dans le monde, leurs congénères sont rampantes et prostrées, mais ces espèces de mousses-oiseaux vivent là où l'eau n'a pas de peau, ignore toute limite. Ici, l'air et l'eau ne font qu'un. Les mousses poussent comme des algues filamenteuses en plein océan.


La forêt presse sa bouche sur chaque créature et exhale. Nous en respirons l'haleine : chaude, odorante, presque mammalienne, elle semble se répandre directement du sang de la sylve dans nos poumons. Vivante, intime, suffocante. A midi, les mousses sont en vol, alors que nous, humains, accablés par la chaleur, sommes recroquevillés dans le ventre fécond de ce qui est la manifestation la plus exubérante de la vie actuelle. Nous nous trouvons au cœur de la réserve de biosphère de Yasuni, dans l'ouest de l’Équateur. Autour de nous ? Dix-huit mille kilomètres carrés de forêt amazonienne, inclus dans des parcs nationaux et des réserves ethniques. Des forêts jumelles s'étendent de l'autre côté des frontières colombienne et péruvienne, ce qui forme, vu du ciel par satellite, l'une des plus vastes zones vertes à la surface du globe.


La pluie. Toutes les deux ou trois heures, la pluie, qui parle un langage propre à cette forêt. La pluie amazonienne se distingue non seulement par le volume de ce qu'elle a à dire – il en tombe trois mètres et demi par an, six fois plus que sous la grisaille londonienne – mais également par son vocabulaire et sa syntaxe.

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