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  • Anne

Le Banian




Étymologie :

  • BANIAN, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1575 bancani « membre d'une secte brahmanique qui se distingue par ses aptitudes commerciales » (Belleforest, Cosmographie universelle, II, col. 1565 et 1711 dans Arv., p. 86 : Le second ranc des gentils Guzerats sont nommez Bancani, et ce sont ceux qui se meslent du trafic, et de la marchandise) ; 1581 baneane (Osorio da Fonseca et Lopez de Castanheda, Histoire du Portugal, mise en François par S.G.S., p. 159 dans König, p. 27 : Il y a une autre sorte de religieux [...] appelez Baneanes) ; 1611 banian (Pyrard de Laval, Disc. des Voy. des Français aux Indes Or., p. 159, ibid.) ; 2. 1663 arbre Bannian « figuier de l'Inde » (Rel. du Voy. de Perse et des Indes Or., trad. de l'Angl. de Th. Herbert p. M. de Wicquefort, p. 202, ibid., p. 28) ; 1842 banian (V. Hugo, Le Rhin, p. 212 : il reconnut le banian et le baobab). 1 est empr. au port. banean, banian « id. », attesté dep. 1516 (Duarte Barbosa, Livro, p. 267 dans Dalg t. 1 : Ha nesto regno [de Guzarate] outra sorte de Gentios, que chamam Bramanes [leia − se Baneanes], e saom muy grandes mercadores e tratantes), la forme insolite de la 1re attest. fr. étant due au fait que Belleforest utilise l'ouvrage de Barbosa à travers l'adaptation ital. de ce récit par Ramusio (v. Arv., pp. 86-88). Le port. est lui-même empr. au tamoul vāniyan « commerçant », dér. du skr. vānij « id. » (FEW t. 20, pp. 112-113 : König, pp. 27-28) ; 2 est empr. à l'angl. banian tree ou tree of the banians (l'angl. banian étant lui-même empr. au port.), ce nom venant de ce que les commerçants hindous (ou banians) s'étaient installés à l'ombre de ces arbres dans le Golfe Persique. L'angl. banian tree est attesté dep. 1634 (Sir T. Herbert, A relation of some years travaile begunne anno 1626; into Afrique and the greater Asia, t. 2, p. 122 dans NED).


Lire également la définition du nom banian pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Ficus religiosa ; Arbre des pagodes ; Figuier des pagodes ; Figuier religieux ; Figuier des banians ; Pipal.

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Symbolisme :


Selon le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, collection Bouquin, 1982), de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"En Asie orientale, le rôle du figuier est d'une extrême importance. Encore s'agit-il d'une variété particulière, l'imposant figuier des pagodes ou banian, le ficus religiosa des botanistes. Le figuier perpétuel des Upanishad et de la Bhagavad Gîtâ, c'est l'arbre du monde qui joint la terre au ciel. Tel est son rôle aussi dans le Bouddhisme : le pippal au pied duquel le Bouddha obtint l'Illumination, l'Arbre de la Bodhi, s'identifie à l'axe du monde. Il symbolise en outre le Bouddha lui-même dans l'iconographie primitive, et le Bouddha s'intègre à l'axe sous les diverses formes.

Dans toute l'Asie du Sud-Est, le banian est peuplé de génies. C'est un symbole de puissance et de vie ; chez les Sré, de la procréation ; chez les Rongao et les Sédang, de la longévité.

Il symbolise aussi l'immortalité et la connaissance supérieure : il était l'arbre favori sous lequel le Bouddha aimait à se placer pour enseigner ses disciples."

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Dans Celui qui marchait avec les esprits, Messages du futur (édition originale : 1995, traduction française Éditions Robert Laffont, collection Les aventures de l'esprit : 1997), Hank Wesselman nous rapporte une expérience de fusion chamanique avec un banian :


"Les sensations vibraient à très basse fréquence, me permettant d'agir normalement, bien que mes perceptions soient dilatées, étendues à tout ce qui m'entourait, de sorte que je "fusionnais" avec le paysage. Je sentais l'écorce gris-vert du banian tout proche et le murmure du vent dans son feuillage. J'entendais ses racines pousser pour pénétrer le substrat de lave et je devinais sa sereine conscience, neutre et rêveuse, la sève circulant en lui, ses feuilles absorbant la lumière.

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Selon Lionel Hignard et Biosphoto, auteurs de Fabuleuses histoires de graines (Éditions Belin, 2011),


"Aux Indes, on confectionne un collier de prière, un Malah, avec les graines de l'arbre des pagodes, également appelé figuier religieux, celui-là même où Bouddha, dit-on, reçut l'illumination.

D'autres graines choisies pour leur forme particulière sont utilisées par des usages similaires. Le malah aux 108 graines est un chapelet que l'on doit réaliser en assemblant 108 graines. Les sillons de ces graines représentant les cinq éléments (air, eau, feu, ciel et terre), on dit que ces précieuses graines renferment les secrets de l'existence."

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Mythes, contes et légendes :


Selon Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


AÇVATTHA ou PIPPALA (Ficus religiosa). -Il existe un açvattha cosmogonique au ciel, représenté dans la Kâthaka Upanishad sous la forme identique que nous connaissons à cet arbre indien : « L'éternel açvattha, est-il dit, a ses racines en haut, ses branches en bas (ûrdhvamûlo 'vâkçâkha esho 'çvatthah sanâtanah) ; il s'appelle semence, Brahman, ambroisie ; sur lui, tous les mondes se reposent ; au-dessus de lui, rien n'existe » (cf. ce qu'il a été dit dans le premier volume sur l'arbre ilpa et sur les arbres cosmogoniques). De même qu'on employait l'acacia suma (çamî) pour allumer le feu, on se servait de la ficus religiosa (açvattha) pour le même usage ; l'açvattha représente le mâle, la çami, la femelle ; l'açvattha, en frottant la çami, engendrait le feu, symbole de toute la génération. C'est, sans doute, à cause de son origine céleste et du feu purificateur qu'il alimente, que dans l'Atharvaveda, on attribue à Y açvattha des propriétés médicinales merveilleuses (cf. Grohmann, Medicinisches aus dem Atharvaveda, lndische Studien, IX) à cause de sa propriété de briser, par ses branches qui repoussent d'en bas, les racines de l'arbre khadira, d'où son nom de vaibadha (briseur) ; on l'invoque aussi dans l'Atharvaveda (III, 6, 6), pour qu'il brise de même la tête des ennemis.

Comme la petite caisse où le médecin védique rassemblait les simples dont il connaissait les propriétés, le vase du sacrifice destiné à recevoir la boisson divine, le Soma, devait être en bois d'açvattha ; on l'appelait simplement açvattha ; dans le C'handogya-Upanishad (parce que sur cet açvattha on pressait le soma) on l'appelle somasavana ; ce qui peut servir à mieux éclaircir le mythe des Ribhus et leur miracle de la multiplication des coupes du sacrifice. Une fois que tout le ciel est représenté comme un seul arbre gigantesque et précisément comme un seul açvattha, il est naturel que les artistes divins, les charpentiers célestes s'adonnent à fabriquer des coupes, dont l'arbre divin, le ciel, leur fournit la matière inépuisable. Toutefois, d'après le Yagurveda (le noir et le blanc), les coupes de sacrifice étaient en bois de nyagrodha.

Dans le langage philosophique, les Védas figurent comme les branches de l'arbre açvattha, qui n'a ni commencement, ni fin. Il est devenu enfin l'arbre de la sagesse par excellence, adoré spécialement par les G'aïnâs et par les Bouddhistes, sous le nom de Bodhipâdapa, Bodhidru, et simplement de Bodhi; dans la langue populaire, Bo. Le Râanighau qualifie cet arbre de yâgnikah (sacrificiel), çrimân (bienheureux), viprah (sage), sevyah (digne de culte). Les Bouddhistes ont hérité des anciennes croyances védiques le culte de l'açvattha. Ils content qu'à l'heure où naquit le Bouddha, tandis qu'autour de Kapilavastu surgissaient .des bois magnifiques, une tige prodigieuse de l'arbre açvattha poussait au centre même de l'univers/C'est une branche détachée sans doute de l'açvattlia cosmogonique, de l'açvattha, du pippala, qui donne l'ambroisie, appelé dans une source djaïna l'arbre de lait (cf. Sénart, Essai sur la légende de Buddha, 240). M. Sénart reproduit à ce propos le passage bien connu du Rigveda (I, 154) qu'il traduit ainsi : « Deux oiseaux, amis et compagnons, tiennent embrassé (?) un même arbre; l'un.... mange la figue succulente, l'autre ne mange pas et regarde,... cette figue qu'on dit être à son sommet n'est pas le partage de celui qui ne connaît point le père, etc. » C'est le même arbre açvattha dont parle L'Atharvaveda (X,4,3), qui pousse au troisième ciel et produit l'ambroisie sous le nom de hustha, ou fleur de l'amrita. Celui qui mange l'ambroisie devient sage ; l'arbre cosmogonique des Védas se transforme en arbre de sagesse sous lequel naturellement va se réfugier le sage par excellence, Bouddha. La Société asiatique de Londres, sans doute à cause de cette haute signification, adopta à son tour comme emblème l'arbre açvaltha, le bodhidruma ou bodhitaru.

Cet arbre, qui personnifie le Bouddha et la sagesse universelle, revient souvent dans les relations des pèlerins bouddhiques de la Chine (cf. «Travels of Fahhian and Sung-Yun bouddhist pilgrims from China to India— 400 a. D. and 518 a. D. » — translated from the chinese by S. Beal, London, 1869). On y lit que la seule place indiquée par les dieux comme propice à l'acquisition de la science suprème se trouve sous l'arbre Peito. Peito est la transcription chinoise du mot pati-a (feuille); l'arbre, ne perdant jamais ses feuilles, est dénommé d'après sa partie caractéristique : il parait qu'il s'agit ici d'un palmier ; mais M. Beal ajoute : « Dans toutes les autres relations, 'il est dit que l'arbre sacré dont il est question ici, est le pipai, c'est-à-dire la ficus religiosa. Il est dit ensuite dans la même relation chinoise que les dieux bâtirent de l'arbre Sal (shorea robusta) à l'arbre Bo (ficus religiosa) un chemin superbe de la largeur de 3,000 coudées ; le jeune prince Bouddha parcourut ce chemin pendant la nuit, entouré par les Devâs, les Nâgâs et par d'autres êtres divins. Sous l'arbre Pei-to, Bouddha se promena de l'est à l'ouest et fut adoré pendant sept jours par les dieux ; ensuite les dieux construisirent au nord-ouest de l'arbre un palais d'or, où Bouddha demeura pendant sept jours. Ensuite se rendit au lac Mukhalinda, où il se réfugia à l'ombre de l'arbre midella. Alors la pluie tomba pendant sept jours ; le nâga Mukhalinda sortit du lac et abrita Bouddha avec son chaperon. » Le chaperon semble ici remplir l'office de l'arbre qui couvre.

L'arbre s'identifie tellement avec l'être de Bouddha que chaque injure, faite à l'arbre, l'affecte lui-même ; en parlant des arbres anthropogoniques et du sang des arbres, nous avons eu lieu de remarquer la connexion intime établie par l'imagination populaire entre la vie de l'homme et la vie de l'arbre. La légende de Bouddha ajoute un exemple lumineux à la série des contes mythologiques sur l'arbre humain. Les pèlerins chinois rapportent que Bouddha, dès le début de sa conversion, se retirait habituellement sous l'arbre Peito pour méditer et jeûner. La reine en fut troublée et, dans l'espoir de ramener Bouddha à la maison, donna l'ordre d'abattre le Peito. Mais, à la vue de l'arbre abattu, si cruelle fut la douleur du sage qu'il tomba à terre évanoui. On l'aspergea d'eau et, lorsqu'à grand'peine il eût repris connaissance, il répandit sur les racines cent cruches de lait, puis, se prosternant la face contre terre, prononça ce vœu : « Si l'arbre ne doit pas revivre, je ne me relèverai plus. » L'arbre à l'instant même poussa des branches et, petit à petit, s'éleva jusqu'à la hauteur présente, qui est de 120 pieds. Le nombre des ficus religiosa, qui sont devenus un objet de culte pour les Indiens et spécialement pour les Bouddhistes,serait infini.

Je me contenterai ici de noter que ce culte est encore vivant dans l'Inde et que M. Rousselet a pu le constater dans son récent Voyage au pays des Radjas, en parcourant le Béhar : « A une petite distance, dit-il, dans le sud de Gaya, se trouvent les ruines des célèbres établissements bouddhiques qui s'étaient élevés autour du fameux pipai du Buddha, l'arbre Bodhi. Les pèlerins brahmaniques vont encore aujourd'hui adorer cet arbre ou celui qui l'a successivement remplacé au même endroit depuis deux mille cinq cents ans. L'arbre actuel n'a guère plus de deux à trois cents ans et ne paraît pas devoir vivre beaucoup plus longtemps, car il a perdu la plupart de ses branches. Il occupe le sommet d'une terrasse dont on peut reconnaître l'authentique origine bouddhique aux fragments épars de la balustrade qui l'entourait et qui reproduit le genre de Sanchi. En avant de l'arbre sacré, est un temple de briques dans lequel le général Cunningham a cru reconnaître l'édifice élevé par Açoka, vers 250 avant Jésus-Christ. » L'açvattha est spécialement aussi consacré à Vishnu ; il apparaît toujours comme un arbre lumineux : le beau pippala, supippala (Yagurveda noir, 1,2,2), le pippala luisant (Rigveda, V, 54). Dans le quatrième acte de l'Uttararâmacaritra, le prince Lava porte comme indice de sa royauté un bâton de pippala.

On a souvent confondu 1'açvattlya ou pippala, c'est-à-dire la ficus religiosa, avec le vata, ou nyagrodha, ou ficus indica, dont l'un des noms sanscrits est aussi bahupâdah, c'est-à-dire celui qui a beaucoup de pieds. (Inutile de dire que la plante qu'on appelle à Naples, en Sicile et sur les côtes de l'Afrique figuier de l'Inde, n'a. aucun rapport avec la ficus indica. Si je réunis ici deux arbres différents comme la ficus religiosa et la ficus indica, c'est surtout à cause de leurs rapports mythologiques.) Dans le langage védique, on les appelle tous les deux çikhandin. Le vata, ou nyagrodha, ou ficus indica (banian-tree des Anglais) que Dhanvantari, à cause de sa grandeur, appelle mahâch'aya et vanaspati, renaît de ses propres branches, ou de son tronc, d'où les noms de skandhaga (né du tronc), de avarohî (celui qui pousse d'en bas) ; skandharuha (qui pousse sur son propre tronc) ; pâdarohana (qui pousse sur ses pieds), et se confond, dans le ciel, avec l'arbre cosmogonique. La mythologie indienne connaît un énorme vata qui pousse sur la montagne Supârçva, au sud de la montagne céleste Meru ; il occupe, dit-on, sur le sommet de la montagne l'espace de onze yoganâs. Dans le Vishnu-Purana il s'agit au contraire de onze cents yoganâs, de la montagne Vipulaet de l'arbre pippala.

Le vata joue un certain rôle dans la légende de Krishna; le professeur Weber, d'après la Çriganmâshtamivratakatha, nous apprend que c'est sous l'arbre vata que se réfugia Devakî enceinte de Krishna. Devaki était triste ; elle craignait que le terrible Kansa ne fit mettre à mort son septième enfant Krishna, comme il avait fait mourir les six premiers. Yaçodâ, pour la consoler, lui livre sa propre fille, qui est tuée par les serviteurs de Kansa, pendant que Krishna se sauve. C'est au pied d'un figuier gigantesque, un bhandhîra, près du mont Govardhana, que le Krishna bouddhique joue avec ses compagnons et par sa présence rend lumineux tout ce qui l'entoure. Le pippala ou açvattha védique est hanté par les oiseaux qui en mangent les douces figues ; de même les perroquets de l'Inde peuplent le va.ta ; dans une strophe du Saptaçataha de Hâla, on lit que des gens simples se trompent en confondant les perroquets qui demeurent sur le vata avec des perles. C'est la même confusion qui, à l'âge védique, fit prendre le soleil et la lune, ces deux grandes perles du ciel, pour deux oiseaux qui hantent tour à tour l'arbre céleste pippala. Mais ce qui expliquera encore mieux pourquoi nous avons rapproché la ficus indica de la ficus religiosa, c'est le culte presque égal dont les deux arbres jouissaient chez les Bouddhistes. Nous lisons dans les voyages des pèlerins chinois, Fahian et Sung-yun, traduits par Samuel BeaI, que sous un vata ou nyagrodha, c'est-à-dire sous une ficus indica, le Bouddha s'assit, tourné vers l'Orient, pour y recevoir les hommages du dieu Brahma. Cet arbre de Bouddha, cet arbre du sage par excellence, devait devenir tout naturellement comme l'açvattha, non pas seulement l'arbre de la sagesse, mais encore l'arbre des sages et des pénitents indiens. Arrien les avait, en effet, trouvés sous cet arbre, qu'on appelle, dans le langage populaire, ber. Il existe dans l'Inde un de ces figuiers qui jouit d'une vénération toute particulière ; il en est fait mention dans le second livre du Râmâyaa, dans le premier acte de l'Uttara Râma caritra, dans le KûrJnapurâna et ailleurs.

Je dois rapporter ici la longue description que Pietro Della Valle, écrivant de Surate, a tracée de ce vata merveilleux au commencement du XVIIe siècle. « D'un autre côté de la ville, dit-il, sur un large emplacement, on voit surgir un arbre magnifique semblable à ceux que j'avais remarqués près - d'Hormuz et qu'ils appelaient là-bas lui; mais ici, on les appelle ber. Les païens de ce pays ont pour cet arbre une grande vénération à cause de sa grandeur et de son antiquité ; ils le visitent et l'honorent de leurs cérémonies superstitieuses, pensant que la déesse Parvati, la femme de Mahadéu, à laquelle il est dédié, le protège. Dans le tronc de cet arbre, à une faible hauteur du sol, ils ont sculpté une espèce de bosse ronde, qui est censée représenter la tête de l'idole, quoiqu'on n'y puisse reconnaître aucune figure humaine. Mais on teint ce prétendu visage en rouge, d'après leur rite religieux, qui rappelle celui des Romains barbouillant de vermillon le visage de Jupiter, à ce que rapporte Pline. Tout autour, on le couvre de feuilles de l'arbre qu'ici on appelle pan, mais dans d'autres parties de l'Inde, betle. Ces feuilles et les fleurs qui ornent l'idole doivent être toujours fraîches, et on les change souvent. Les pèlerins qui viennent visiter l'arbre, reçoivent comme pieux souvenir les feuilles sèches que l'on détache pour les remplacer. L'idole a des yeux d'argent et d'or, et t porte des bijoux, offerts par des personnes pieuses qui lui ont attribué la guérison miraculeuse de leurs yeux malades.... Ils ont le plus grand soin de l'arbre, de chacune de ses branches, de chacune de ses feuilles, et ne permettent point que bêtes ni hommes l'endommagent ou le profanent. On raconte à ce propos qu'un éléphant, ayant un jour mangé une seule feuille de cet arbre, en fut châtié par l'idole qui le fit périr au bout de trois jours. Il paraît aussi que l'éléphant est également avide des fruits de l'açvattha, puisque l'un des noms sanscrits de cet arbre est gagâçana (nourriture de l'éléphant). On ne peut pas contester cet événement, mais j'ai appris que les gardiens de l'idole, pour maintenir sa réputation, avaient empoisonné l'éléphant auteur du sacrilège. »

Un autre voyageur, Vincenzo Maria da Santa Caterina, dans son Voyage aux Indes orientales, parlant de ce même arbre, nous apprend que les Indiens ne le coupent jamais ni le touchent avec le fer, de peur que le dieu caché ne se venge en leur ôtant la vue. Même les endroits où jadis s'élevait un vata ou un açvattha gardent leur caractère sacré. C'est ce que nous apprend le Saptaçataka de Hàla, édité et traduit par Weber. « Semblable à la place où s'élevait autrefois, près du village, le grand figuier maintenant déraciné, tout lieu ennobli par un homme vertueux conserve sa réputation, même s'il s'absente. » Mais ce vata (ficus indica) de Pietro Della Valle, M. Rousselet, dans son récent voyage, l'a encore trouvé debout : « Près de la Nerbudda, non loin de Surate, s'élève, dit-il, le fameux Kabira bâr (nos voyageurs, les pères Sebastiani et Vincenzo Maria da Santa Caterina, au XVIIe siècle, l'appelaient baré), le plus vieux et le plus gros banian de l'Inde. D'après la tradition, il fut planté par le sage Kabira bien avant l'ère chrétienne. » (Sur Kabira, que j'ai rapproché de Kapila-Bouddha, cf. mon introduction aux Scritti di Marco Della Tomba, Florence, 1878.) L'amulette toute puissante dont il est question dans le second livre de l'Atharvaveda, image réduite du nyagrodha ou ficus indica, cette amulette aux mille tiges, à chacune desquelles est attribuée une propriété magique spéciale, rappelle au professeur Weber l'usage populaire allemand de boire contre la fièvre l'eau du Wegerich aux quatre-vingt-dix-neuf racines. (Cf. Wuttke, Der deIltsche Volhsaberglaube der Gegenwart, 529.) Le culte du chêne, en Europe, rappelle à certains égards le culte indien de l'açvattha et du vata.

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D'après Nguyen-Xuân-Hung, qui a collecté Trente contes du Viêtnam (Flammarion, 1996), il existe un conte qui explique l'histoire de la tache sur la lune :


"A la pleine lune, quand on regarde l'astre des nuits, on croit y voir l'image d'un homme assis au pied d'un arbre. La légende raconte que c'est Cuôi et son banian. L'histoire commença le jour où Cuôi, bûcheron de son état, partit en forêt chercher du bois. En chemin, il tomba sur une portée de jeunes tigres près d'un rocher. Comme il avait sa hache à la main, il en profita pour les tuer. Mais voilà qu'il entendit le grognement de la mère qui regagnait sa tanière. Pris de panique, il grimpa dans l'arbre le plus proche. En se cachant dans le feuillage, Cuôi risqua un coup d’œil sur la scène en bas.

La tigresse, constatant la mort de ses petits, poussa des rugissements de douleur, puis se précipita vers le torrent en contrebas. Là, Cuôi la vit sauter pour attraper une à une les feuilles d'un arbre au bord de l'eau. Revenue auprès des cadavres de ses petits, elle mâcha les feuilles, mit la bouillie dans la bouche des tigrons qui, comme par miracle, revinrent à la vie. Ensuite la tigresse les emmena dans la forêt profonde. Cuôi attendit longtemps avant de quitter sa cachette. Puis il décida d'aller examiner de plus près l'arbre miraculeux. Il eut l'idée d'en prendre une branche et de l'emporter avec lui. Une fois rentré à la maison, il plaça la branche dans un pot pour lui faire prendre racine, et veilla sur elle jour et nuit, lui prodiguant tous les soins dont il était capable. Bientôt, la branche prit racine et devint un arbre qui grandit rapidement. Dès lors, Cuôi fit à son tour des miracles et sauva quantité de gens très malades, en utilisant la bouillie de feuilles, comme l'avait fait la tigresse. Évidemment, Cuôi chérissait son arbre. Il ne cessait de recommander à sa femme d'éviter à tout prix de le souiller de quelque façon que ce soit. A force, sa femme finit par devenir jalouse de l'arbre. Un jour, en allant vider les ordures, elle eut la méchante idée de les jeter contre l'arbre. Aussitôt, l'arbre s'arracha de terre et commença à s'élever dans les airs. Cuôi, qui arrivait à ce moment-là, ne sachant comment le retenir, n'eut que le temps de planter dan le tronc la hache qu'il avait à la main et de s'y agripper comme il put. L'arbre continua de s'élever de plus en plus haut et de plus en plus vite. Bientôt, il atteignit la Lune avec le pauvre Cuôi toujours accroché à son tronc.

Depuis, Cuôi, assis sur la Lune au pied de son arbre, attend l'occasion de redescendre sur Terre."

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Littérature :


J. M. G. Le Clézio nous propose une description d'un banian de l'île Maurice dans son roman intitulé Alma et paru en 2017 :


"L'arbre de Topsie est encore là, le grand banian noir, au centre du jardin devant la maison en ruines, il fait un tapis de feuilles qui sentent fort, le soir les branches bougent sous le poids des oiseaux et des roussettes, mais je ne vais jamais coucher dans ses feuilles pourries parce qu'il y a trop de moustiques."

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