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  • Anne

Le Palmier


Étymologie :

  • PALMIER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1121-34 (Philippe de Thaon, Bestiaire, 1746 ds T.-L.) ; 2. 1938 «petit gâteau» (Mont.-Gottschalk). Dér. de palme1*; suff. -ier*.

  • PALME, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1135 «branche de palmier» paumes (Couronnement Louis, éd. Y. G. Lepage, réd. AB, 745) ; 1270 lou lundi devant les pames «le lundi précédant le jour des Rameaux» (Coll. de Lorr., 971, n°17, Richel. ds Gdf.) ; 1395 le jour des palmes «jour des Rameaux» (Voyage de Jerusalem du seigneur d'Anglure, 86 ds T.-L.) ; 2. ca 1145 «palmier» (Wace, Conception N.D., 1696, ibid.) ; 1690 vin de palme (Fur.) ; 1768 huile de palme (Valm. t. 4, s.v. palmier Aouara) ; 3. ca 1170 «ornement en forme de feuille de palmier» (Rois, éd. E. R. Curtius, III, VI, 8, p. 123) ; 1653 brod. (Inventaire de Mazarin, ds Havard) ; 1690 hérald. (Fur.) ; 4. 1869 «patte palmée (d'un cygne)» (Sully Prudhomme, Les Solitudes, 21 ds R. Ling. rom. t. 43, p. 204) ; 1963 «nageoire en caoutchouc en forme de patte palmée des palmipèdes» (Lar. encyclop.) ; 5. ca 1200 «symbole de la victoire» (Dialogues Grégoire, 122, 18 ds T.-L.) ; 1690 palme du martyre (Fur.) ; 6. 1866 «insignes des officiers de l'instruction publique» (d'apr. Nouv. Lar. ill. 1903) ; 1890 palmes académiques (Lar. 19e Suppl.). Empr. au lat. palma proprement «paume, creux de la main», d'où «feuille de palmier, palmier ; fruit du palmier ; emblème de la victoire».


Lire aussi les définitions de palme et palmier pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :


Le dukun (guérisseur / chamane) indonésien Iwan Asnawi raconte son parcours et son engagement dans un livre autobiographique intitulé L'esprit de la jungle (collection Nouvelles Terres, Éditions PUF/Humensis, 2019). Il s'insurge en particulier contre la destruction des forêts primaires de son pays :

Avec l'utilisation massive des pesticides pour l'huile de palme, seul le palmier survit, détruisant les autres espèces, et y compris la terre. Il n'y a même plus d'oiseaux. A Palembang, ville emblématique de la culture du palmier, on ne peut rien faire. Il est impossible de refaire vivre les forêts telles qu'elles étaient. Palembang est la zone géographique dans laquelle le taux de croissance économique et le PIB sont les plus élevés. Politiquement et économiquement parlant, on ne peut pas s'attaquer à cette économie qui ferait perdre trop d'emplois et de richesse nationale. Mais, nous avons beaucoup de parcs naturels en Indonésie qui pourraient être menacés, et qui l'ont d'ailleurs déjà été, ainsi que des forêts protégées. A cause du business facile, les gens font n'importe quoi : depuis la chute du régime militaire, la corruption a toujours bien cours pour obtenir des autorisations illégales, de concert avec les banques. Et ceux qui s'enrichissent représentent 2% de la population.




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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


Le mot arbre, terme générique, est présent dans plus d'un scénario sur quatre. Cela n'a rien qui puisse surprendre. Un symbole qui appartient au décor naturel dans lequel les créatures animales - donc l'homme- - ont évolué dès l'origine, une image qui se prête à tant de projections puissantes, devait occuper une place éminente dans l'imaginaire. La surprise jaillit de l'examen des statistiques concernant la fréquence d'apparition de chaque espèce d'arbre. Le nombre des espèces explicitement nommées dans les rêves est faible. Sept d'entre elles seulement apparaissent dans plus de 1% des séances enregistrées. En tête de celles-là s'impose le palmier, cité dans près de 6% des rêves et suivi de près, il est vrai, par le sapin. Ce deux sortes d'arbres, d'ailleurs, au-delà de certaine significations communes, se situent aussi dans des champs opposés de la symbolique.

Le palmier ! Quelles peuvent être les caractéristiques qui lui confèrent cette prééminence dans l'imaginaire de la population européenne ayant produit les rêves enregistrés dans la banque de données ? Est-ce sa nature exotique ? Ce qualificatif propose effectivement un axe de réflexion. La racine exos, qui signifie étranger, dirige l'interprétation vers le sens de séparation. Et toute séparation se relie symboliquement au détachement du corps de la mère.

Quel palmier ? Celui du désert ou celui qui borde les plages paradisiaques exposées par les agences de voyage ? La réponse s'affirmera au fil de l'exploration des rêves : ces deux palmiers-là sont équivalents. Palmier ou cocotier ? Il s'avère que les patients sont peu sensibles à cette distinction. Le mot palmier est dix fois plus utilisé que celui de cocotier mais l'un et l'autre, dans la vision du rêveur, correspondent à un arbre exotique dont les longues palmes se répartissent en touffe au sommet d'un tronc élevé. Il devient vite évident, à la lecture des rêves pris en référence, que la distinction entre les deux variétés est symboliquement négligeable.

L'une des vocations essentielles de l'image paraît être de représenter une limite, une frontière. Entre la terre et l'eau, la civilisation et la nature, le nord et le sud. Arbre des régions chaudes de la terre, il est aussi, dans les rêves, fréquemment entouré du mot chaleur. Une déduction rapide inviterait à considérer le palmier comme un symbole du sec, du feu, de la chaleur ardente. Comme elle classerait le saule parmi les images liées au règne aquatique. L'investigation approfondie des corrélations dément pourtant catégoriquement cette classification ! Le palmier du rêve conduit toujours à l'eau et, fait plus décisif encore, emporte souvent l'imaginaire vers d'étonnantes explorations subaquatiques. La réflexion amène aussi à reconnaître que le palmier, qu'il croisse dans le désert ou sur la plage, est un végétal qui ne s'épanouit qu'à proximité de l'eau. Il entoure l'oasis, il longe les fleuves, les rivières et les oueds, il borde la mer. Pour l'imaginaire, il n'y a pas de palmier assoiffé, pas de palmeraie sèche.

L'évocation de la sécheresse n'est pas absente des rêves observés, mais l'image du palmier survient le plus souvent pour marquer une frontière entre la terre ou le sable et l'eau. Cette disposition particulière de l'arbre est soulignée par une association bien spécifique : celle qui le relie à la presqu'île ! Dans plus d'un tiers des scénarios où il apparaît, le palmier est associé à des visions originales de "bande de terre qui s'avance dans la mer" de "ruban de dunes avec de l'eau devant et derrière " et, plus simplement, de presqu'île. La presqu'île, dans le langage onirique, est une image assez rare pour que la corrélation entre les deux symboles retienne l'attention. Cette bande de terre qui pénètre dans la mer renvoie clairement à la nostalgie du cors de la mère. En fait, toutes les observations que l'on peut faire autour du palmier ramènent obstinément à la mentalité natale, à la liberté de sentir, qui n'ont pas encore été atteintes par les contraintes intellectuelles et sociales.

Tout se passe comme si le patient qui vit dans son rêve le balancement des longues palmes retrouvait, par cette voie, le tendre bercement des bras maternels. C'est peut-être dans la douceur d'un vers de Verlaine qu'il faut chercher la raison de la prédilection des patients pour le mot palmier, "un arbre, par-dessus le toit, berce sa palme". L'imaginaire sait qu'une palme bercée est un mouvement berceur. Pour une psychologie qui s'exerce au retour à la mentalité d'innocence, quel barrage que ce mot cocotier qui durcit la voix et heurte l'oreille, brisant la paix et le rêve. La palme berce et le cocotier choque.

Le palmier du rêve est un arbre intemporel. Une palme bercée ignore la cadence. Son mouvement se déploie au-delà des rythmes, dans des zones de l'être qui échappe aux mesures du temps. Par elle, le rêveur apprend l'éternité.

La onzième séance de Delphine présente des mots et des images qui rendent bien ce que la plupart des patients expriment à travers le palmier. Le rêve commence par ces paroles : « Le désert... avec... le désert de sable... avec la lune et les étoiles, avec une caravane qui passe juste à ce moment-là... il y a un grand silence, malgré la caravane qui passe... il y a un petit garçon, un petit bédouin... il fouille le sable, lui, alors que la caravane est très ordonnée et suit son chemin... lui est curieux de tout... il creuse... il trouve un coquillage... un coquillage qui vient de la mer... il le porte à son oreille et il entend la mer... il est heureux... il pense qu'il a trouvé quelque chose de merveilleux... on le houspille pour qu'il rejoigne la caravane... [...] Ils arrivent près d'une oasis où la caravane va se reposer... lui se dit : « Il faut que je fouille cette oasis. » Il y a des arbres, de la végétation... alors, il voudrait voir aussi ce qu'il y a sous l'eau... il est sûr que, partout il peut trouver des merveilles cachées... il y a des palmiers... il va jusqu'au sommet, fouille partout... il a trouvé des dattes mais c'est pas ce qu'il cherchait... il se penche sur l'eau... il va boire, mai il y a des paillettes d'or dans l'eau et ça le gêne... il fait tout un système pour purifier l'eau... avant l'or, y avait une harmonie... maintenant, des étrangers arrivent en camion... des Occidentaux... ils sont bruyants... ils n'ont aucun respect de la nature...ils polluent le sable... même quand ils seront partis, ce ne sera plus comme avant... il y a une conscience qui a été amenée... qui ne pourra jamais disparaître... je pense à la virginité... à un état que l'on a et que l'on n'a plus... et... l'innocence... je pense à la conscience des choses... le monde ne pet plus être pareil après... les bédouins ont perdu leur pureté. Ils choisissent d'aller à la civilisation plutôt que de laisser envahi le désert... le désert est trop beau pour des gens qui n'y comprennent rien ! Le désert a retrouvé la paix... la caravane est partie... la caravane, c'était le conformisme... et le désert la joie, la liberté... maintenant, j'ai l'image d'une petite fille, houspillée par une matrone qui veut que la petite fille se conforme à ce qu'on attend d'elle... »

Ainsi le palmier, qui ramène à l'eau, à la mère, au temps originel, est le lieu symbolique d'une régénérescence du sentir, d'une réhabilitation des sentiments. Il est un retour à la source de vie. Inscrit dans une chaîne de symboles qui sont le désert, la lune, la dune de sable, l'eau, le sud, la chaleur, etc... le palmier est peut-être le plus maternel des arbres.

Si, comme tout arbre, il parle de l'union du ciel et de la terre, il signe aussi, d'un grand geste de sa palme, le besoin du patient de s'alléger du poids des conventions, de réhabiliter son naturel. Pour chaque patient comme pour chaque patiente, cette reconversion semble devoir se jouer, d'une façon ou d'une autre, à travers une modification profonde de la relation à l'image maternelle. Estelle, dans un très long scénario assume, au cœur d'un palais oriental, la charge de la reine. Cette usurpation manifeste du rôle de la mère engendre une paralysie du naturel, étouffé par les comportements d'apparence. Son rôle de reine oblige Estelle à condamner des gens que l'on soumet à son jugement.

« ... C'est bouleversant... je suis tellement désespérée, tellement triste !... Je descends de mon trône qui était surélevé sur un piédestal rouge. J'ai une très grande robe avec une très grande traîne, je sens ça qui est lourd derrière moi... je vois une sorte de patio... c'est un pays chaud... il y a de très belles couleurs, des mosaïques bleues... il y a là des femmes habillées de voiles légers, transparents et moi j'ai une lourde robe en velours, avec une traîne longue et lourde,brodée de pierreries. J'ai une coiffure compliquée et un diadème qui me fait mal à la tête, qui est très lourd sur la tête... alors, j'appelle les femmes et je demande qu'on me débarrasse de toutes ces... de cette robe si pesante, des bijoux... l'une d'elles me défait cette coiffure compliquée et on me brosse les cheveux, qui flottent librement... je me sens mieux. Je lève la tête... il y a une verrière qui donne beaucoup de clarté et j'aperçois des palmiers, des palmes à travers le verre... de l'eau jaillit dans une vasque au centre du patio... »

Estelle, avec la complicité d'un vieux serviteur, s'enfuit du palais à la nuit tombée pour rejoindre dans le désert un vieux sage qui est le chef d'un groupe de nomades. Cette séquence illustre on ne peut plus clairement la corrélation entre le palmier et l'abandon des attitudes conventionnelles mais aussi la modification radicale qui suit l'abdication des prétentions œdipiennes à prendre la place de la mère. De très nombreux rêves établissent la relation particulièrement forte entre le palmier et l'image maternelle. Ici, Estelle renonce à jouer le rôle de la mère et bénéficie aussitôt de la liberté e l'enfant qui se confie à la douceur maternelle.

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Du soleil, du sable, de l'eau et la vie surgit sous la forme du palmier, l'arbre du sud. Lorsqu'on sait que la puissance de la dynamique d'évolution s'exerce de façon privilégiée dans le sens nord-sud, lorsqu'on a constaté que le sud apparaît dans les rêves quatre fois plus fréquemment que le nord, quand on admis que le bercement d'une palme évoque un bercement maternel, comment pourrait-on encore s'étonner que e palmier soit l'arbre le plus présent dans l’imaginaire ?

La touffe des palmes qui décrivent leurs courbes dans toutes les directions de l'espace est une image qui s'intègre aussi dans une autre chaîne de symboles, tels que le jet d'eau, le feu d'artifice, le parachute, le parapluie, le champignon. Cette forme, qui part d'une centre pour s'épanouir librement dans toutes les orientations, est elle-même une expression de liberté, d'explosion vitale. Chacune de ces images s'offre à des projections différentes et spécifiques mais elles ont en commun de permettre la représentation de la liberté d'être.

Devant le palmier, l'analyste à l'écoute du rêve ne saurait oublier que, si particulier qu'il soit, ce végétal est d'abord un arbre, c'est-à-dire symbole de croissance et de transmission de vie. L'interprétation serait en grand risque d'erreur s elle négligeait la relation à l'image de la mère, très probablement active dans le scénario. dans presque tous les cas, le palmier sera regardé, comme un indice majeur de l'usure des résistances intellectuelles, des attitudes conformistes et d’une avancée dans la libération des sentiments opprimés.

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Mythes et légendes :


Selon Dimitri KARADIMAS, auteur de l'article suivant : "La métamorphose de Yurupari : flûtes, trompes et reproduction rituelle dans le Nord-Ouest amazonien" paru dans le Journal de la Société des Américanistes, 2008, vol. 94, n°94-1, pp. 127-169 :


Les données sur les groupes de langue Tukano et Arawak du Vaupès sont essentiellement tirées d’un ouvrage de Reichel-Dolmatoff (1996). Ce livre présente une analyse de quatre textes (numérotés en chiffre romain de I à IV) qui sont des narrations ayant en commun de décrire l’origine des flûtes et leur passage d’une appartenance féminine à une possession masculine. Ces textes accréditent aussi, aux yeux des personnes qui les énoncent, l’origine de la sexualité et des interdits qui lui sont liés.

La trame commune des quatre textes, que je synthétise à l’extrême, est la suivante :  Une guêpe de couleur métallique [IV] est brûlée et ses cendres donnent naissance au palmier paxiuba (Socratea exorrhiza) grâce auquel on fait les flûtes et les embouts des trompes. Un père avait préparé quelque chose pour que son fils apprenne. Les sœurs, ayant entendu parler de ce quelque chose, partent le voir au débarcadère (là où l’on se baigne d’habitude). Elles l’aperçoivent sur (au pied d’) un palmier paxiuba (en fleur) : ce quelque chose – Tonnerre [I], un ancêtre [II], ~miria pora [III], la racine [IV] – se balançait d’avant en arrière au gré du vent [I], pénétrait [IV]. Ce mouvement, ou cet état des choses (image de la pénétration), éveille, chez ces sœurs, un désir. Elles remontent voir leur père afin qu’il leur prépare un « bâton à manioc » [I], elles soufflent dans les flûtes [II]. Le père comprend qu’elles ont vu ce qui était destiné à son fils. Il envoie ses aides, des rongeurs, afin qu’ils sectionnent le palmier. Mais ces derniers ne voulaient pas révéler le secret de l’attraction (produit par le « bâtonnet de la vulve », c’est-à-dire le clitoris). Le premier, le grand écureuil, monte dans la « demeure des hommes », puis chacun en fait autant. C’est pour cela, affirme le narrateur, qu’il y en a de différentes tailles (en parlant des sections de palmier, des membres masculins et, selon Reichel-Dolmatoff (1996), des clitoris). En faisant cela, il crée les différents clans (groupes de filiations), chacun avec une section de palmier (prélevée sur un seul tronc). Le père, lui, ne restera qu’avec une petite section du palmier qui est l’embout des trompes du rituel. De là-haut, il arrangea le morceau afin de berner les femmes. En voyant arriver un si petit morceau, les sœurs le refusent de façon agressive en réclamant quelque chose de plus grand.

Le père prépare ce quelque chose et le dépose auprès du débarcadère pour qu’au petit matin, son fils se l’approprie. Celui-ci se fait pourtant précéder par ses sœurs qui volent l’embout, se baignent et cherchent où le placer sur leur propre personne. En fait, elles le placent comme les racines du palmier [I, § 127], puis s’enfuient pour créer leur propre maison communautaire. À partir de là, elles deviennent déviantes (découvrent l’homosexualité féminine). Dans le texte I, elles abandonnent l’embout des flûtes à cause de l’endroit où elles l’avaient placé, soit dans leur entrejambe. L’esprit de l’embout, un petit rongeur (un acouchi, genre de petit agouti : Myoprocta pratti), s’enfuit effrayé lorsqu’elles s’enfoncent l’embout dans leur entrejambe [II].

Les hommes doivent empêcher que l’acouchi puisse retourner dans le tube (l’embout). À cet effet, les hommes créent la mante religieuse (textes II, III et IV). L’insecte sectionne l’embout et prend sa place dans l’entrejambe des femmes, non sans que les hommes aient préalablement transpercé ou creusé la mante religieuse [II]. Dans le texte III, la mante ne fait que fendre la terre avec sa patte prédatrice (au lieu de trancher l’embout). Dans le texte I, les hommes retrouvent les femmes qui ont abandonné l’embout et se proposent de les inséminer : du haut de la maloca, ils mâchent du piment afin de saliver abondement [IV] et afin de descendre le long de ce fil [I]. Chacun s’y essaie, mais seul le plus jeune y parvient [III]. Il les insémine, mais ses frères le poussent et le tuent. Ces derniers inventent les formules pour le ressusciter : la reproduction. La reproduction se fera comme une mue : c’est comme cela qu’il renaîtra [I, § 155].

Dans le texte II, après que la mante ait sectionné les embouts, les femmes tentent de s’enfuir de la maison communautaire maintenant investie par les hommes ; certaines récupèrent les embouts et les replacent entre leurs jambes. Dans les textes III et IV, les femmes se doivent de cacher les embouts ; certaines les cachent dans leur entrejambe, les autres aux alentours et permettent aux hommes de les récupérer. Dans le texte II, d’autres femmes s’en détournent et laissent les embouts, elles s’enfuient en forêt ; les hommes les récupèrent pour eux, mais ces embouts n’avaient plus de force (l’acouchi est en fait l’esprit, la vigueur, de l’embout). Chez toutes ces femmes qui les ont placés dans leur entrejambe, les embouts restent comme clitoris : il est l’organe qui refuse de céder et les empêche d’avoir des enfants ou d’accoucher.

Dans le texte I, une fois le mode de reproduction (par changement de peau) rétabli, les femmes refusent de bien recevoir les hommes dans leurs malocas. Malgré cela, les hommes les investissent et, ce faisant, déchirent l’écran fait d’une natte de palmier (évocation de la défloraison ?). Les femmes s’enfuient de nouveau et trouvent refuge plus bas sur le fleuve. Les hommes arrivent et prennent contact avec « celui qui accompagne les femmes », un allié. Ce dernier leur propose de se multiplier comme la grenouille pipa pipa et les opossums (c’est-à-dire sans gestation). Les hommes refusent et revendiquent le fait d’être les enfants des hommes ; les femmes doivent porter leurs enfants. La reproduction, auparavant instituée, se fera par le sexe des femmes lorsqu’elles auront leur « eau ». Reichel-Dolmatoff évoque l’urine : selon la physiologie miraña, il s’agirait du liquide vaginal. En faisant cela, les hommes commencent à se disperser et à créer les différents groupes. En récupérant les embouts, les hommes laissent la séduction aux femmes, mais récupèrent la parole [I et IV]. Les femmes, pourtant, « ayant, les jours de grands désirs sexuels, placé leur main dans “l’obscurité du palmier”, ont senti l’essence de l’embout » et les hommes ont placé le quartz dans cet entrejambe. Les femmes pensaient pouvoir tirer profit de cette acquisition, mais les hommes ne se laissèrent plus séduire. Ils étaient plus forts.

[...]

Il resterait, avant de conclure, à comprendre en quoi le palmier paxiuba doit son origine à cette guêpe. Plus spécifiquement, il faut s’interroger sur les raisons qui font que ce palmier naît des cendres de la guêpe.

En examinent attentivement les propriétés de ce palmier, il en est une qui semble avoir échappé à Reichel-Dolmatoff. Le paxiuba se multiplie par sexuation (donc par fructification). Toutefois, dans le cas où un arbre viendrait, en tombant, à se coucher contre terre, son « tronc » (le stipe), suffisamment souple, se pliera mais restera ancré grâce à ses racines échasses, là où d’autres palmiers seraient simplement déracinés et condamnés. À partir de l’endroit du stipe le plus proche du sol, le paxiuba va projeter de nouvelles racines échasses et redresser sa frondaison pour poursuivre sa croissance. Il procède ainsi à une sorte « d’auto-bouturage ». Mais il y a plus.

Chez les Barasana, l’ensemble des flûtes et des trompes du rituel forme le corps de Yurupari. Les flûtes sont ses « jambes » et ses « bras », alors que les trompes forment son « corps ». Or ce corps est celui de la guêpe parasite, soit sous forme larvaire, soit sous forme adulte. Si je reprends une théorie plus générale de la génération des savoirs à partir des images mentales générées par la perception sur laquelle je travaille depuis plusieurs années, il apparaît que le palmier plié et qui a jeté de nouvelles racines échasses possède, en association avec sa frondaison de palmes et le racème de fruits, le même schéma d’image que la guêpe parasite (l’un et l’autre sont appréhendés de façon similaire par le cerveau humain). Les racines échasses, hérissées de petits piquants, correspondent à l’image des longues pattes de la guêpe, le stipe recourbé à l’abdomen, la frondaison de palmes aux ailes bruissantes, le racème, avec ses bractées bipennées, à la tête et, enfin, une des racines sortantes du premier ensemble de racines-échasses correspondrait au dard-pénis de l’hyménoptère : il s’agit en fait d’une correspondance par l’image (Figure 13).


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Dans Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Éditions du Seuil, février 2017) de Françoise Frontisi-Ducroux, on peut lire que :


"Lorsque Ulysse, rejeté sur le rivage des Phéaciens, se jette aux pieds de Nausicaa, après avoir feint de prendre la jeune fille pour Artémis, il compare sa beauté non point à une fleur, mais à la jeune pousse d'un palmier, dont le fût sorti du sol s'élançait vers le ciel, vision merveilleuse et stupéfiante, contemplée à Délos auprès de l'autel d'Apollon. Un arbre sacré.

Cette comparaison révèle une certaine idée de la beauté féminine. Les qualités physiques, pour une fille, dira plus tard Aristote, sont la beauté et la taille, kallos kai megethos. Une fille doit être belle et grande. Comme les statues archaïques des corai. Tant pis pour les petites rondelettes. Même L'Art d'aimer d'Ovide ne semble pas leur rendre raison.

Les arbres que ces filles deviennent sont des espèces à fût droit, à silhouette rectiligne et élancée, lauriers, peupliers, pins et sapins."

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