Blog

  • Anne

Les Herbes



Étymologie :

  • HERBE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1100 « plante à tige non ligneuse » (Roland, éd. J. Bédier, 2871 : De tantes herbes el pré truvat les flors) ; en partic. a) ca 1160 « plante qui a des propriétés médicinales » (Enéas, 7969 ds T.-L.) ; b) xiiie s. male herbe « plante nuisible à la culture » (FEW t. 4, p. 404b) ; 1316 mauvaises herbes (G. de Paris, Chron. métr., éd. A. Diverrès, 1579) ; c) 1306 « herbes employées comme assaisonnement » lait de jument confist en herbes (Joinville, St Louis, éd. N. L. Corbett, § 487) ; 1540 fines herbes (ds Bull. soc. hist. Paris et Ile de France, XXX-106) ; d) 1414 [date trad.] au plur. « certaines herbes potagères et des champs propres à la consommation » salades d'herbes (Decameron, B.N. 129 [ms. du xve s.], f°16c ds Gdf. Compl., s.v. salade) ; 2. ca 1100 « ensemble des herbes qui forment une végétation (au sing. collectif) » (Roland, éd. J. Bédier, 671 : Sur l'erbe verte estut devant sun tref) ; d'où 1572 [éd.] expr. couper l'herbe sous le pied de qqn (Jacques Yver, Le Printemps, 3e histoire, éd. P. Jourda, p. 1202) ; 3. 1225-30 en herbe « état des céréales qui sont encore toutes jeunes et vertes » (G. de Lorris, Rose, éd. F. Lecoy, 3935) ; 1558 fig. en herbe, ou en gerbe (B. Des Périers, Œuvres françoises, Nouv. récréations, 32 [Jannet, 1856] ds Quem. DDL t. 9); 4. mil. xiiie s. en composition, désigne un grand nombre de plantes herbe Jehan, herbe Robert (Voc. plantes, 140a et 140b ds T.-L.) ; 1547 herbe-aux-chats (R. Estienne, De Latinis et graecis nominibus arborum...). Du lat. class. herba « herbe ; mauvaises herbes ; jeune pousse, en partic. en parlant des céréales ; plante en général » ; entre en composition avec d'autres mots pour désigner diverses plantes dès le lat. imp. : herba Proserpinae « camomille » (André Bot.) ; cf. pour le sens 4 en lat. médiév. herba Roberti xiiie s. (Voc. plantes, 140 ds T.-L.), herba gattarum xve s. (J. Camus, Op. sal., p. 134 ds Roll. Flore t. 9, p. 9).

Étymol. et Hist. 1remoitié du xiie s. fein (Psautier d'Oxford, 71, 16, éd. F. Michel, p. 94); fin du xiie s. fœns (Sermons de Saint Bernard [a. lorr.] p. 91, 17 ds T.-L.). Du lat. class. fœnum, fēnum « foin ». La forme foin pour fein est un doublet dial. de l'Est (Lorraine, Bourgogne), dont l'adoption a été facilitée par la nécessité d'éviter l'homonymie avec faim et par l'existence d'une alternance [wę/ę ; wẽ/ẽ ] dans de nombreux mots où la voyelle est précédée d'une consonne labiale (émoi, aboi, armoire, poêle; avoine, moins) ; cf. Bourciez § 38 Rem. IV, § 60 Rem. I, Fouché pp. 376-377 et 753-755 ; Pope § 487 ; G. Straka, Les sons et les mots, p. 517 note 3.


Lire également les définitions de herbe et foin afin d'amorcer la réflexion symbolique.

*

*




Expressions populaires :

Claude Duneton, dans son best-seller La Puce à l'oreille (Éditions Balland, 2001) nous éclaire sur le sens d'expressions populaires bien connues :


Avoir du foin dans ses bottes : Voilà une mode un peu surprenante au premier abord, mais qui montre clairement que le foin a toujours été une denrée de valeur. Avoir du foin dans ses bottes est le signe, sinon d'une très grande richesse, au moins d'une solide aisance.

C'étaient les gens de la campagne qui garnissaient ainsi leurs sabots, d'une poignée de paille pour les moins aisés qui n'osaient généralement pas y mettre du bon foin, plus douillet mais plus précieux et dur à récolter. Les plus cossus - mais aussi les soldats et sans doute les officiers - fourraient leurs bottes de vrai foin.

Quel intérêt de garnir ainsi ses chaussures ? Quiconque a fait du cheval en hiver, ou de la moto, sait que c'est toujours un problème de en pas se geler les extrémités. Or le foin a ceci de particulier qu'il est à la fois isolant et absorbant ; comme toute matière desséchée il absorbe l'humidité de la transpiration mieux qu'aucun lainage et constitue une "fourrure" odorante - peut-être même légèrement médicinale, on ne sait jamais avec les plantes ! - dans laquelle le pied est merveilleusement "à l'aise"...

Cependant, l'expression, qui est née au XVIIe siècle, non pas chez les paysans mais dans le milieu profiteur de l'administration royale selon toute apparence, avait à l'origine une signification plus précise et plus nuancée. Il s'agissait de mettre du foin dans ses bottes, et par des moyens, qui, s'ils étaient communs à l'époque parmi les agents de l'Etat, n'en demeuraient pas moins douteux.

« On dit, il a bien mis du foin dans ses bottes, de la paille dans ses souliers ; pour dire, il s'est fort enrichi ce qui ne se dit d'ordinaire, que de ceux qui sont venus de bas lieu, qui ont fait de grandes fortunes, par des voyes illicites », note Furetière en 1690.

C'est bien dans ce sens de trafic à peine avouable que Voltaire emploie l'expression dans une lettre à un intendant de l'armée ; « Vous me mandâtes que tout le foin de la cavalerie du roi très chrétien était soumis à votre juridiction ; je souhaite que vous en mettiez dans vos bottes et que vous veniez à Paris enrichi de vos triomphes.»

En effet les bottes, vastes, du cavalier ont toujours constitué une cachette de choix pour le voyageur qui pouvait y placer quelques pièces d'or, un bijou, une missive importante et secrète qui devaient être tenus à l'abri des accidentes de grands chemins ; un endroit aussi pour les produits des menus larcins. A force d'emporter, fût-ce du foin, sous couvert d'en rendre ses botes douillettes, un rapineur consciencieux pouvait s'en faire un tas quelque part, puis une meule qu'il pouvait vendre un bon prix, et se constituer ainsi un petit départ dans la vie - surtout s'il était patient. Je crois que l'image d'un gain aussi médiocre que mal acquis a servi de métaphore - semblable à celle de la fameuse épingle du banquier Laffitte - pour désigner les pratiques qui finissent par enrichir ceux qui partent de rien. En 1748, Caylus fait une allusion à cela, jouant sur les mots, par la bouche d'un de ses personnages, colporteur qui vendait clandestinement des petits livres interdits : « Je n'entendais parler que e colporteurs saisis, pris et emmenées par le guet à pied ; je me fis colporteur à cheval, et je portai impunément des brochures dans mes bottes ; il est vrai que quand le foin enchérissait, j'étais obligé de vendre mes livres plus cher. » (Mémoires des colporteurs, 1748).

En changeant de verbe - avoir du foin au lieu d'en "mettre" - vers le début du siècle suivant, l'expression s'éloigna légèrement de son sens premier pour ne faire allusion qu'à la fortune solide des bons bourgeois, sans indication de provenance. En même temps elle quittait les sphères du langage de belle tenue pour devenir "peuple" - Voltaire ne l'eût certes pas écrite si elle avait de son temps senti le pavé ! « Il avait, comme on dit, du foin dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans travailler », écrit Vidocq en 1828, et cent pages plus loin dans ses Mémoires : « … ce rusé coquin avait toutes les apparences rassurantes de ces particuliers dont le vêtement cossu fait présumer qu'ils ont du foin dans leurs bottes. ». (La Guerre Sociale, 1er mars 1911).

Il est vrai que le foin dans les bottes empêche de trop sentir les scrupules… Heureux hasard de l'étymologie ; les scrupules, du latin scrupulus, sont précisément ces petits cailloux qui s'introduisent sournoisement dans la chaussure, et gênent le pied.

*

*




Symbolisme :


D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"Symbole de tout ce qui est curatif et revivifiant, les herbes redonnent la santé, la virilité et la fécondité. Ce sont les dieux qui auraient découvert leurs vertus médicinales. Mircea Eliade rattache leur symbolique à celle de l'Arbre de vie.

D'une façon générale, les herbes sont souvent l'occasion de théophanies des divinités fécondatrices.


Ô herbes, ô vous, mères, c'est vous que je salue comme des déesses !


Les herbes facilitent l'accouchement, accroissent le pouvoir génétique, assurent la fertilité et la richesse. C'est pour cela que l'on va jusqu'à recommander de sacrifier des animaux aux plantes. Un des noms de l'herbe, en breton louzaouenn, a encore au pluriel le sens archaïque de remède. la médecine celtique primitive se servait beaucoup des herbes médicinales et l'origine de la tradition est mythique puisque les herbes sont à la base (les incantations n'étant qu'un moyen auxiliaire) des vertus curatives de la fontaine de santé (Slante) des Tùatha Dé Danann, dans le récit de la Bataille de Mag Tured. Le symbolisme de l'herbe rejoint celui de la fontaine.

Courber les herbes sur la terre signifie anéantir les ennemis, dans les épopées des Esquimaux d'Asie.

*

A l'entrée simples, dans le même dictionnaire, on peut lire que "Pour les Chrétiens, les herbes médicinales devaient leur efficacité au fait d'avoir été trouvées pour la première fois sur le Mont du Calvaire. Pour les anciens, les herbes devaient leurs vertus curatives à ce qu'elles avaient été découvertes pour la première fois par les dieux.

Selon Mircea Eliade, les simples tirent leur valeur d'un archétype céleste, qui est une expression de l'arbre cosmique. Le lieu mythique de leur découverte, de leur naissance, par exemple le Golgotha, est toujours un centre.

Les simples illustrent, par les vertus qui leur sont attribuées, cette croyance que toute guérison ne peut venir que d'un don divin, comme tout ce qui touche à la vie."

*

*

Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Foin : cette denrée de valeur, symbole d'or et de richesse, d'où l'expression "avoir du foin dans ses bottes" (signifiant avoir des ressources) est le plus souvent favorable. Très estimé chez les anciens Romains, il peut même constituer un fétiche amenant chance et argent, lorsque d'une poignée dérobée à une charrette on fait brûler la moitié en récitant trois Pater et trois Ave (Gironde). A Paris, un peu de foin "emprunté" à une voiture qui passe constitue un porte-bonheur, il est vrai, de plus en plus difficile à se procurer, toutefois voir passer une charrette de foin présage une dispute ; dans certaines régions (Anjou, Poitou), en rencontrer une renversée sur le chemin le jour de son mariage est de très mauvais augure. En Angleterre, la charrette de foin qui se dirige vers une personne lui porte bonheur mais le présage est inversé si elle s'en éloigne. Lorsqu'on voit un tas de foin, disent les Américains, il faut compter jusqu'à vingt et faire un vœu : il se réalisera à condition qu'on détourne son regard de la meule.

Parce qu'à sa naissance, dans l'étable de Bethléem, l'enfant Jésus fut couché sur du foin, les Bretons s'interdisaient d'en brûler.

Béni le 17 février, le foin donné aux animaux les préserve de toutes sortes de maux ; celui dont on a fait faire le tour de l'église trois fois la nuit de Noël est très profitable au bétail. La veille de Noël, les Russes recouvraient de foin la table à manger, comme symbole de "bien-être par opposition à la table nue, symbolisant la pauvreté". Il y restait jusqu'au nouvel an puis était utilisé comme remède pour le bétail.

Vu en songe, le foin n'annonce reine de bon : s'il est mouillé par la pluie, il présage un appauvrissement et s'il est brûlé par le feu, la perte de sa fortune dans un procès.

Sentir plus que de coutume l'odeur du foin est la preuve qu'il va pleuvoir.

Il vaut mieux ne pas couper le foin en jeune lune car il sera de mauvaise qualité.


+ à l'entrée Plante : [...] Les plantes, particulièrement les aromates qui favorisaient la communication avec les dieux, jouaient également un rôle essentiel dans les rites religieux.

les druides se servaient aussi de plantes aromatiques pour leur médecine magique.

Le Moyen Âge a repris la plupart des connaissances des Anciens, notamment celles de Dioscoride (De Medica materia), de Galien ou d'Hippocrate et de Pline (contenues dans son Histoire naturelle), qui prétendait que toute herbe cueillie en bordure de l'eau, avant le lever du soleil, avait un pouvoir magique, en raison de la rosée qui s'y déposait.

[…] Une tradition veut aussi que les mauvaises herbes viennent d'une malédiction de Dieu lorsque Adam lui désobéit : l'homme aura beau les arracher, il n'en sera jamais délivré.

Le folklore mentionne des herbes maudites, appelées "herbe d'égarement", "herbe de fourvoiement" ou "herbe de la détourne" : celui qui la foule ne peut retrouver son chemin (voir Fougère, Lycopode, Mandragore, Plantain). En Normandie, la "malherbe" (espèce non déterminée) rend maussade les personnes qui ont été en contact avec elle : à un homme de mauvaise humeur, on demandait encore au début du siècle : "Sur quelle herbe avez-vous donc marché ?"

Les "herbes de la Saint-Jean, qui faisaient fuir les démons, protégeaient des sorts et des maladies, devaient leur pouvoir au fait que la Saint-Jean (24 juin) était un jour magique par excellence. Le dicton "employer toutes les herbes de la Saint-jean" signifiait que l'on avait utilisé tous les soins possibles pour guérir une personne ou fait tous les efforts nécessaires pour la réussite d'une entreprise. Selon une croyance de XVe siècle, celle qui donnait à son mari une soupe d'herbes cueillies à cette date était assurée qu'il ne la quitterait pas.

Les sorciers n'ont que vingt-quatre heures pour faire leur récolte d'herbes magiques : de l'Angélus de midi du 23 juin au lendemain même heure. Les plus puissantes sont celles qui ont été cueillies dans la nuit de la Saint-Jean, à minuit.

Pour qu'une blessure cesse de saigner, on recommande de couper en deux un brin d'herbe et d'appliquer les morceaux, en forme de croix, sur la plaie. Selon un rite du Tarn, le fiévreux doit se lever de bon matin et, en marchant à reculons, se rendre dans un pré, y arracher, sans la regarder une poignée d'herbe et la jeter derrière lui. S'il part en courant sans se retourner, "sa fièvre passe au diable".

Chez les Juifs d'Orient, les aromates préservent du mauvais oeil.

[…] Quand les chiens et les chats changent de l'herbe, il va pleuvoir (Angleterre).

*

*




Symbolisme onirique :


Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995) s'interroge :


"Est-il raisonnable de s'engager dans l'exploration d'une symbolique de l'herbe, quand les analystes les plus compétents sont restés totalement muets à propos de ce symbole ? Leur silence traduit-il le manque d'intérêt par rapport à l'image ou la réelle pauvreté de celle-là ? Il y aurait malentendu à se référer aux rares commentaires que présentent quelques ouvrages : ces réflexions concernent toutes les herbes, prises dans le sens de plantes médicinales, de simples.


Nous entendons ici traiter de l'herbe dans l'acception la plus commune du terme, l'herbe sur laquelle on marche, dans laquelle on aimera s'étendre. Cette herbe-là, présente dans 7% des scénarios de rêve éveillé, nous parait digne, autant que beaucoup d'autres symboles, d'une tentative d'élucidation. Étrange aventure, pourtant que celle qui conduit à la rencontre de l'herbe imaginée ! En première approche, l'examen des séquences de rêve dans lesquelles apparaît le symbole déconcerte le chercheur. L'herbe du rêve semble dotée du pouvoir de dissoudre les images qui auraient pu lui faire escorte. Dans un scénario, l'herbe apparaît rarement sous la forme d'une évocation banale, qui lui conférerait le rôle accessoire d'élément d'un décor. Elle occupe, au contraire, une place si particulière que tout soupçon de futilité s'en trouve anéanti. Le plus souvent, une séquence spécifique lui est consacrée, après un long silence. Cette séquence, qui paraît étrangère aux autres contenus du rêve, est comparable à une poche d'air isolée dans une masse liquide. L'herbe imaginée invite le rêveur à vivre l'expérience du rien ! Elle l'arrache aux jeux compliqués du mental et l'emporte vers le naturel, vers un temps qui fait penser aux premiers jours de la nature. Un temps sans horloge, sans rythme, sans repère. L'herbe onirique croît dans les déserts de la pensée, dans un espace sans limite où seuls jouent l'eau, le soleil et le vent. Elle s'enracine dans une terre généreuse qui symbolise les forces originelles de la vie végétative, vecteurs de la naissance du monde et de celle de la personne. Une psychologie fatiguée par le tintamarre assourdissant des raisonnements logiques sera guérie par un seul regard porté sur la prairie herbeuse. Les remparts du système de défense, si laborieusement édifiés, sont à la merci d'une vision d'herbe. L'herbe du rêve n'est pas seulement une herbe à voir. Elle est d'abord une herbe à vivre ! Une herbe à toucher, dans laquelle le rêveur ou la rêveuse s'allongent, se roulent, ou sur laquelle ils prennent plaisir à marcher, les pieds nus. Nous n'étonnerons personne en révélant que l'une des deux associations les plus fréquentes avec l'herbe est la couleur verte. Le vert, couleur de croissance, de renouvellement.

L'autre association, moins prévisible, concerne l'eau. Une eau chargée, riche à la fois de promesses et de résidus. Souvent, le rêveur hésite entre une eau douce et une eau salée. Alors qu'ils plongent dans cette eau saumâtre, poisseuse, avant de se hisser sur la rive de la vie, le patient ou la patiente s'étonnent souvent aussi de l'aisance avec laquelle ils respirent dans ce milieu aqueux. Trop souvent pour que l'attention ne soit pas dirigée sur le caractère maternel de ces eaux. Presque tous les rêveurs et rêveuses dont les scénarios ont été pris en référence étaient, à ce moment de leur cure, en conflit avec l'image de la mère. Dans plusieurs séances, l'herbe intervient de façon irréfutable comme l'agent actif d'une dynamique de dissolution de ces tensions. Ainsi, toute étendue herbeuse pourrait avoir vocation de simples, elle aurait la vertu de guérir ces maux insupportables qui découlent d'une relation négative à l'image maternelle.

Le quatorzième scénario de Dominique montre le rôle conducteur de l'herbe sur l'itinéraire qui va des artifices du mental à la simplicité du sentir. Lorsque, par la vertu d'une herbe, "tout devient simple", on se sent autorisé à entendre l'imaginaire rappeler que c'est ce qui est simple qui guérit ! Si la relation à la mère n'est pas apparente dans cet extrait, cela tient probablement au fait qu'une étape décisive avait été franchie, sur ce thème, au cours de la séance précédente :

« ... Je regarde un feu d'artifice... c'est au bord de la mer... en fait, j'assiste à un spectacle ! C'est l'apothéose... mais c'est le soir... c'est comme la fin d'un spectacle ou ... c'est quelque chose qui se termine... c'est l'approche de la nuit... aussi, l'approche du repos... l'approche d'un silence... mais d'un silence intérieur... c'est quelque chose de très profond... c'est la fin d'un tintamarre, la fin du bruit de foule, de l'extérieur... En fait, c'est la fin d'un décor... maintenant, je suis sur une colline... sur une route en lacet... je vois une mule qui porte de l'eau... elle a des urnes remplies d'eau... elle s'arrête... chacun peut prendre de l'eau, boire à sa soif, se désaltérer... [long silence]... Là, je me vois étendu dans l'herbe... une herbe très verte... très grasse... je me vois m'éveiller... je mets les jambes en tailleur... je médite, je réfléchis, comme s'il m'avait été nécessaire de dormir dans l'herbe pour mieux comprendre. J'avais besoin de calme, de repos, avant de continuer à être... je vois un joueur de flûte... c'est une image très pure, très simple... j'entends ces notes à la fois concrètes et impalpables... comme surnaturelles.... je suis entré dans la patience... comme si le temps et la distance n'avaient plus de force... comme si toutes les barrières se levaient... comme si tout était simple ! C'est la plénitude, le calme... pas le calme figé, non ! Le clame dynamique, le calme porteur... ne plus dessiner les choses comme on voudrait qu'elles soient, mais les accepter telles qu'elles sont... les vivre surtout, telles qu'elles sont... maintenant, je vois l'étoile de Bethléem... »

Le passage dans un sommeil est l'une des représentations classiques du franchissement du seuil. Bienfaisant sommeil que celui dont bénéficie Dominique, étendu dans une herbe verte, une herbe grasse.

La vache, comme on pouvait le supposer, apparaît dans 40% des scénarios où pousse l'herbe vivifiante. L'herbe est le lait de la nature. Elle est nourriture et contrepoison. Pour un rêveur qui se laisse emporter par l'imaginaire, la vache n'a pas besoin de transformer l'herbe en lait : elle boit le lait de la terre pour le donner à l'enfant. Le poison des réseaux de justifications intellectuelles engendrés par le conflit œdipien, perd tout pouvoir maléfique devant une image d'herbe que l'on foule, pieds nus, dans laquelle on se roule, sur laquelle on dort !

Il y aurait une démarche intéressante à suivre les métaphores de l'herbe rase et de l'herbe haute. Paul Diel voyait dans les hautes herbes un indice de l'exaltation imaginaire. L'observation du contenu des scénarios conduit plutôt à rapprocher des images de celles qui se rapportent aux cheveux. L'herbe rase rejoindrait les cheveux rasés, les hautes herbes trouveraient leur correspondance dans la chevelure libre, les cheveux fous. Ainsi les symboles seraient-ils placés sur un même axe de traduction qui va de l'inhibition, de la retenue des élans, à la liberté d'être.

Le cinquième rêve de Cédric a commencé sur la vision de vaches qui, dans un pré, regardaient jouer des enfants. Le scénario se développe longuement à travers des images dures, qui mêlent blessures, carcasses d'animaux morts, relation orageuse aux figures parentales. Cédric vit depuis plusieurs années dans les turbulences d'une situation œdipienne particulièrement compliquée. A travers la cure une réconciliation s'amorce, encore modeste, avec sa mère. Le cinquième rêve va s'achever. Aux péripéties brutales succède un silence. Puis, de la façon la plus inattendue, l'herbe entre en scène : "Je suis dans une grande prairie... y a des fleurs, des herbes... j'ai envie de couper tout ça... il y a justement une tondeuse à gazon à côté... mais j'abandonne ce projet... c'est bien plus beau comme ça ! Alors, je m"allonge dans l'herbe et je m'endors... et quand j'ouvre les yeux, le ciel est tout vert au-dessus... y a une lumière verte très très forte, qui inonde tout... c'est impressionnant, mais pas désagréable... je ne vois plus rien d'autre..."

L'imaginaire oppose le gris au vert. Le gris onirique exprime l'état d'une âme piégée dans les impasses de l'espérance, une psychologie qui a cessé de devenir. Le gris du rêve est tout de suite grisaille. Une patiente vit une scène douloureuse dans laquelle se combattent un univers froid, dur et un espace de liberté, chaleureux. Le premier prend la forme d'une étendue d'herbe grise, couverte par le sel, au bord d'une mer sombre. Le second se déploie le long de prairies vertes, exposées à la chaleur du soleil. Une lumière verte, une herbe verte engendrent une dynamique de renaissance et de réconciliation.

A vingt ans, Véronique est engluée dans un réflexe de rejet œdipien de l'image maternelle. Cette orientation négative de la relation bloque le développement de l'anima de la jeune fille. Il en résulte une situation d'inconfort psychologique sérieux. Dès le deuxième rêve, un mouvement e réhabilitation de la mère se dessine à travers une très belle image. Le scénario est à la fois très long et très dépouillé. Pendant plus de vingt-cinq minutes, Véronique s'impose un parcours difficile dans le maquis corse, se frayant un chemin parmi les épineux, marchant sur de la terre grise, dure, sur des cailloux, du sable. Elle parvient enfin dans une minuscule clairière où croît une herbe fine sur laquelle la jeune fille s'assied. Aussitôt, une biche sort des taillis et vient lui lécher l visage et les mains. Véronique caresse l'animal et lui passe les ras autour du cou, dans un geste tendre. La biche est à la fois le symbole de la mère et celui de l'anima. Cette scène, authentique rituel de réconciliation , accomplie, Véronique reprend sa marche : « ... J'arrive maintenant dans une grande prairie... celle où j'étais au début, mais maintenant y a une herbe super verte... je ne me sens plus angoissée, ni rien... je me rends compte que j'étais angoissée tout à l'heure... et, là, je me sens très bien... c'est la même prairie mais, maintenant, elle est verte... il y a, au bout, un village... il fait beau, chaud... je ne sis plus du tout indécise... je vais vers le village... je sais que c'est l'heure de la sieste... que les gens sont à l'intérieur... mais je sais aussi que la vie va reprendre... voilà ! »

L'onirisme refusera ses chemins d'herbe à qui les aborderait avec l'indifférence du promeneur. L'herbe rêvée est une herbe active, qui appelle le contact avec le corps, avec le pied du rêveur ou de la rêveuse. La liberté d'être n'acceptera pas la chaussure, cet accessoire fait pour protéger mais qui, de ce fait, isole. Dans l'article consacré à la chaussure, nous montrons que le geste qui consiste à ôter ses souliers a signification d'avancée dans le naturel. Beaucoup de scénarios conjuguent l'acte d'enlever les chaussures et le plaisir de marcher pieds nus dans l'herbe.

*

Le praticien confronté aux images de l'herbe, tenant compte de la sobriété symbolique de telles séquences, pourrait être tenté de négliger celles-là. Qu'il se souvienne que cet apparent manque de relier est par lui-même expressif de la simplicité d'être que l'imaginaire s'applique à promouvoir.

Toute herbe rêvée est à ranger parmi les simples. Elle délivre des labyrinthes de la justification mentale. Elle renvoie le rêveur à la vérité du sentir. Elle reconstitue les conditions d'une approche naturelle des faits de la vie. Elle est agent de renaissance, promesse de vie. Elle est un remède infaillible qui guérit ce qu'on nous pardonnera d'appeler le mal de mère.

Dans l'article consacré au vert apparaissent des aspects complémentaires de la symbolique de l'herbe.

*

*




Littérature :


Dans Debout les morts (Éditions Viviane Hamy, 1995 ; Éditions J'ai lu, 2000), roman policier dans lequel Fred Vargas présente les personnages des "évangélistes", Marc, l'un d'entre eux, essaie de comprendre le mystère de l'arbre qui a apparu subitement dans le jardin de la voisine :


" Il s'assit aux côtés de l'arbre. L'herbe n'avait pas encore bien repoussé autour de lui depuis qu'on l'avait déraciné deux fois. Ça faisait un petit duvet d'herbe clairsemée qu'il caressa avec sa paume. Bientôt, elle serait forte et grande et on n'y verrait plus rien. On oublierait l'arbre et sa terre./ Mécontent, Marc arracha par touffes l'herbe neuve. Quelque chose n'allait pas. La terre était sombre, grasse, presque noire."

Dans le roman policier Sous les Vents de Neptune (Éditions Viviane Hamy, 2004) de Fred Vargas le commissaire Adamsberg revient dans sa brigade après des semaines mouvementées, revêtu de son uniforme, à la grande surprise de son collègue québécois.


"- Criss, ça fait plaisir de voir ça, dit Sanscartier. tout le monde est habillé fouledresse, hein ? T'es bien beau sur ton forty-five. C'est quoi, ces feuilles d'argent sur ton épaulette ?

- Ce n'est pas de l'érable. C'est du chêne et de l'olivier.

- Ça veut dire quoi ?

- La Sagesse et la Paix.

- Prends pas ça frette mais je dirais pas que ça te convient. L'inspiration, ce serait mieux, et je le dis pas pour que tu te fasses péter les bretelles. Seulement, il y a pas de feuilles d'arbres pour figurer ça.

Sanscartier plissa studieusement son regard de Bon à la recherche d'un symbole de l'Inspiration.

- L'herbe, suggéra Adamsberg. Que dirais-tu de l'herbe ?

- Ou les tournesols ? Mais ça ferait niais sur les épaules d'un coch.

- Mon intuition, c'est parfois de la vraie marde, comme tu dirais. De la mauvaise herbe.

- Ça se peux-tu ?

- Ça se peut beaucoup. Et il arrive qu'elle se coince royalement les doigts dans le tordeur. J'ai un fils de cinq mois, Sanscartier, et je l'ai compris il y a trois jours."

Dans le roman policier de Fred Vargas intitulé Dans les Bois éternels (Éditions Viviane Hamy, 2006), le commissaire Adamsberg se retrouve confronté à un revenant de son enfance, Veyrenc de Bihlc :


"Adamsberg considéra la sépulture, un rectangle encore frais de pleine terre qui attendait sa dalle. Il commençait à comprendre un peu le lieutenant et celui-ci ne l'appelait certainement pas pour rien.

- Le chant de la terre, vous l'entendez ? dit Veyrenc. Et ce qu'il dit, vous le lisez ?

- Si vous parlez de l'herbe sur la tombe, je la vois. Je vois les brins qui sont courts, je vois les brins qui sont longs.

- On pourrait se figurer, mais seulement si on voulait se figurer quelque chose, que les brins plus courts ont poussé plus tard.

Les deux hommes se turent, se demandant au même instant s'ils voulaient oui ou non se figurer quelque chose.

- Nous sommes attendus à Paris, objecta Veyrenc à lui-même. - On pourrait se figurer, reprit Adamsberg, que l'herbe à la tête de la tombe est plus tardive, et donc plus petite. Elle dessine une sorte de cercle, et cette femme est normande, comme Élisabeth.

- Mais si nous passions nos jours à visiter les cimetières, on trouverait sans doute des milliards de brins d'herbe de hauteurs différentes.

- Sûrement. Mais rien n'interdit de vérifier s'il existe une fosse sous les herbes courtes, n'est-ce pas ?

- C'est à vous de juger, Seigneur, si ces signes

Sont présents du hasard ou de la malfaisance,

Et si l'obscur chemin que ces brins vous désignent

Vous emmène au succès ou à la décadence.

- Mieux vaut le savoir tout de suite, dit Adamsberg en posant les bois de cerf au sol. Je préviens Danglard que nous nous attardons dans les prés."

Dans L'Armée furieuse (Éditions Viviane Hamy, 2011) de Fred Vargas, Adamsberg retrouve Veyrenc, originaire comme lui des Pyrénées :


"Chez Veyrenc, ce détachement générait des éloignements inexpliqués, une obstination opiniâtre, parfois massive et silencieuse, éventuellement ponctuée de colères. "c'est la vieille montagne qui a fait cela", disait Adamsberg sans chercher d’autre justification. La vieille montagne ne peut pas cracher des graminées amusantes et folâtres comme le font les herbes mouvantes des grandes prairies."

Dans Temps glaciaires (Éditions Flammarion, 2015), Fred Vargas confirme l'attachement du commissaire Adamsberg pour les herbes :


Les trois hommes déambulaient dans l'allée sombre, Danglard suivait la ligne de graviers - pour ne pas endommager ses chaussures -, tandis qu'Adamsberg marchait sur le bas-côté, ne laissant jamais passer une opportunité de fouler de l'herbe. Une preuve, avait dit caustiquement le divisionnaire - qui estimait Adamsberg sans l'aimer -, que le commissaire n'avait jamais atteint un degré normal de civilisation. Depuis qu'on laissait pousser les mauvaises herbes sur les grilles des arbres à Paris, Adamsberg déviait souvent ses pas pour passer sur ces grilles, infimes espaces de sauvagerie. Parmi les herbes qu'il écrasait à cette heure, une plante déposait sur le bas de son pantalon de ces petites boules adhérentes qu'il fallait décoller une à une à la main. Il leva la jambe droite, nota dans l'obscurité une dizaine de graines accrochées au tissu, en arracha une. Elles venaient vite, elles étaient douées, elles ne lâchaient pas prose, alors qu'elles n'avaient même pas de pattes. Le nom de cette plante, qu'aucun enfant n'ignore, il l'avait oublié.

[...]

Les quatre hommes avançaient rapidement dans la nuit, trois sur le macadam, Adamsberg sur le bas-côté herbeux.

- Vous n'êtes pas de la ville, commissaire ? dit Victor.

- Des Pyrénées.

- Et vous ne vous faites pas à Paris ?

- Je me fais à tout.

*

*

Dans Mantra Corridor (Éditions Viviane Hamy, 2006), Domnique Sylvain imagine une énigme liée à la pêche sous-marine et qui permet de brosser le portrait de personnages hauts en couleurs, comme Lady M'ba, férue de proverbes africains inventés.


"- Je ne voudrais pas vous attrister mais un gars qu'on emploie sans le déclarer est libre comme l'air. Louis a pu décider que l'herbe était plus verte ailleurs.

- Ici, l'herbe a la couleur du crocodile qui est content parce qu'il a bien mangé. J'ai nourri Louis avec de bons plats et de la bonne humeur."

Martin Cruz Smith, auteur de Chiens et loups (Éditions Titanic Productions, 2004 ; traduction française Robert Laffont, 2006) raconte comment la faune et la flore vivent à nouveau dans la zone sinistrée de Tchernobyl : Ils emportèrent des faux - de longs instruments à deux poignées avec des lames si effilées qu'elles sifflaient dans l'air - dans le champ derrière l'étable pour couper l'herbe et l'orge couchées par la pluie. Eva et Maria nouèrent les épis en gerbes avec de la ficelle, Arkady et Roman les précédaient. Arkady, qui avait fauché du foin quand il appartenait à l'Armée rouge, se souvenait que le rythme du fauchage ressemblait à celui de la natation : plus le mouvement était souple, plus on avançait. Des brins de paille volaient et des insectes tournoyaient dans la poussière dorée. Il n'avait pas accompli de travail plus abrutissant depuis des années, il s'y donnait pourtant complètement. Arrivé au bout du champ, il lâcha la faux pour s'allonger dans les hautes herbes, entre les épis tièdes et la fraîcheur du sol, regardant d'un œil vague le ciel qui tournait au-dessus de lui.

Selon Jacqueline Kelen, auteure de Un Chemin d'ambroisie, Amour, religion et chausse-trappes (Éditions de La Table ronde, 2010),


"Ce que j'entends derrière les pieuses résolutions du "développement durable", derrière les slogans qui parlent de "sauver la planète", c'est encore une fois le déni de la condition mortelle. C'est une façon d'oublier que l'homme, comme toute autre créature, est un être passant, non point durable, qu'il est semblable à l'herbe des champs qui dans peur d'heures séchera. Et ce brin d'herbe aurait la prétention de sauver le pré dont il fait partie ! Mieux vaudrait, pour l'herbe, qu'elle fût bien verte, vive et drue, qu'elle fût la gloire du champ le temps de sa brève existence !"

*



0 vue