Blog

  • Anne

La Guêpe




Étymologie :

  • GUÊPE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. a) Ca 1180 wespe entomol. (M. de France, Fables, éd. K. Warnke, 65, 28) ; b) 1783 taille en guêpe (Restif de La Bret., Contemp. du commun, p. 165) ; 1829 taille de guêpe (Janin, Âne mort, p. 214) ; 2. 1829 fig. « personne d'un esprit railleur » (Boiste). Du lat. vespa « guêpe » devenu *wespa par croisement avec l'a. b. frq. *waspa de même sens, d'où sont issus l'a. h. all. wafsa « id. », le néerl. wesp « id. » et l'all. Wespe « id. ».


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Zoologie :


Selon Frans de Waal, auteur de Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux (Édition originale 2016 ; traduction française : Éditions Les Liens qui Libèrent, 2016) :


"La conférence de Tinbergen m'a rappelé tous ses exploits, notamment la découverte de la cognition animale, même s'il n'a jamais utilisé le terme. Il avait étudié la façon dont les sphex retrouvent leur nid après un long trajet. Ces guêpes, qu'on appelle aussi philanthus, capturent et paralysent une abeille, la traînent jusqu'à leur nid dans le sable (un long terrier) et la laissent là en pâture à leurs larves. Avant de partir chasser l'abeille, elles effectuent un petit vol d'orientation pour mémoriser le lieu discret de leur terrier. Tinbergen a placé des objets autour du nid - un cercle de pommes de pin, par exemple - afin de voir quelles informations elles utilisent pour retrouver leur chemin. Il a réussi à piéger les guêpes : en déplaçant les pommes de pin, il les a amenées à chercher au mauvais endroit. Son étude portait sur la résolution d'un problème spécifique à l'histoire naturelle d'une espèce : c'est exactement le sujet de la cognition évolutive. Les guêpes se sont révélées très douées pour cette tâche particulière.

[...]

Les guêpes polistes fuscatus vivent dans de petites colonies hiérarchiques où il est utile de reconnaître chaque individu. Leurs masques faciales jaune et noir leur permettent de se distinguer. Une espèce de guêpe très proche mais dont la vie sociale est moins différenciée ne possède pas la reconnaissance des visages ; cela montre à quel point la cognition dépend de l'écologie.

[...]

Certaines guêpes communes dans le Midwest américain, les polistes fuscatus, vivent en sociétés très structurées ; il y a une hiérarchie parmi les reines fondatrices, qui dominent toutes les ouvrières. Chaque guêpe doit connaître sa place, car la compétition est rude. La reine alpha pond plus d’œufs que la reine bêta, et ainsi de suite. Les guêpes de cette petite colonie sont agressives envers les étrangères, mais aussi envers les femelles dont les marques faciales ont été altérées par les expérimentateurs. Elles se reconnaissent mutuellement grâce à des motifs jaune et noir tout à fait différents sur les visages de chaque femelle. Les scientifiques américains Michael Sheedan et Elisabeth Tibbetts ont testé leur reconnaissance individuelle et découvert qu'elle est aussi spécialisée que celle des primates et des moutons. Ces guêpes reconnaissent les faciès de leur propre espèce bien mieux que d'autres stimuli visuels. Elles sont aussi bien meilleures dans cette tâche que d'autres guêpes qui sont leurs proches parentes mais vivent dans une colonie fondée par une seule reine. Ces dernières n'ont presque pas de hiérarchie, et leurs visages sont bien plus homogènes. Elles n'ont pas besoin de la reconnaissance individuelle. […] Les guêpes n'ont pas le gros cerveau des primates et des moutons – elles ont des jeux minuscules de ganglions nerveux. Elles doivent donc s'y prendre d'une autre manière. Les biologistes soulignent sans cesse la distinction entre mécanisme et fonction : il est très courant que des animaux arrivent au même résultat (la fonction) par des moyens différents (le mécanisme).

*

*




Croyances populaires :


Selon Ignace MARIÉTAN, auteur d'un article intitulé "Un nid de frelons." paru dans le Bulletin de la Murithienne, 1952, n°69, pp. 97-98 :


Les campagnards redoutent les guêpes, surtout celles qui nichent dans la terre ; en fauchant ils les irritent et se font piquer. Ils les craignent aussi pour le bétail qui se fait piquer en broutant près des nids ; il s'affole alors et des accidents peuvent survenir dans les endroits abrupts.

Des légendes circulent au sujet des guêpes : on prétend que les personnes qui mettent une poignée d'herbes en bouche peuvent s'approcher des nids sans être piquées. A Nendaz, à Hérémence on précise qu'il faut alors marcher à quatre pattes. Le renard agirait ainsi, c'est pourquoi il peut déterrer les nids impunément (Evolène). Il existerait des hommes qui seraient de vrais charmeurs des guêpes : à Forclaz on cite le cas d'un homme qui prenait deux brindilles fraîches de mélèze, les plaçant en forme de croix entre ses dents. La condition est d'avoir confiance dans ce procédé, dit-on. Son petit-fils aurait aussi ce pouvoir. La même idée des brindilles en croix se retrouve à Nendaz. On ajoute que les faibles d'esprit ne sont pas piqués.

*

*



Symbolisme :


D'après Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"La guêpe maçonne qui narcose les araignées sur lesquelles se développent ses larves et vit à proximité de l'homme, bâtissant son nid dans les cheminées et sur les murs des cases, jour un rôle important dans le bestiaire symbolique et mythologique africain. En Rhodésie du Nord, elle est considérée comme le chef de tous les oiseaux et reptiles de la terre. Maîtresse du feu, ce fut elle qui l'obtint de Dieu, à l'origine des temps, pour le transmettre aux hommes. Pour les Bambaras du Mali, insigne d'une classe d'initiés supérieurs, elle incarne le pouvoir de sublimation, de transfiguration, de mutation du profane en sacré."

Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


Selon une légende du Morbihan, un jour, Jésus, en compagnie de saint Pierre et de saint Jean, "s'amusait à créer différentes espèces de mouches". Le diable, attiré par ce manège, , voulut faire aussi bien. Il "chercha longtemps, fit et défit son ouvrage, puis finit par créer les guêpes. Jésus aussitôt créa les abeilles, et dit que, pour juger de la valeur des unes et des autres, il fallait les considérer dans tous leurs aspects. Après un minutieux examen, on reconnut qu'au point de vue de la couleur et de la taille les guêpes pouvaient rivaliser avec les abeilles ; mais que pour le caractère et le savoir-faire, les abeilles l'emportaient d'emblée".

Quelques croyances sont communes à ces deux insectes : la guêpe, comme l'abeille, ne pique que les coureurs de jupons et sept de ses attaques peuvent provoquer la mort. Sa piqûre soulage les rhumatismes. Dernière particularité commune : une vierge peut traverser un essaim de guêpes sans danger.

En Belgique, c'est sainte Agathe qui'il faut prier en cas de piqûre de guêpe.

Tuer la première guêpe de l'année, disent les Anglais, porte bonheur et protège de ses ennemis toute l'année.

Dans les environs de Rennes, on soutient que la guêpe poursuit de sa haine tenace celui qui a tenté de la chasser et peut le reconnaître au bout de quelques jours.

Selon le dicton de la Côte-d'Or, "année de guêpes, année de bon vin". Dans les Vosges, l'abondance de guêpes est signe de sécheresse et de fertilité.

Les Indiens Iküngens de l'île de Vancouver frottaient le visage des guerriers de guêpes réduites en cendres pour les rendre "aussi batailleurs" que ces insectes tandis qu'ils administraient "intérieurement à des femmes stériles" une décoction de nids de guêpes croyant les rendre aussi prolifiques que ces dernières.

*

*

Karsten Massei nous explique dans son essai intitulé Les Offrandes des Abeilles (Édition originale, 2015 ; traduction française : Éditions de l’Émeraude, 2017) que les animaux et les hommes sont unis par des liens spirituels étroits :


Grâce à son entité spirituelle, la guêpe est très liée à ce que vit l'homme par sa pensée, son intelligence et tout ce qui lui permet de comprendre les réalités vivantes extérieures. La guêpe est bien un miroir pour l'intelligence humaine, celle qui se limite au matériel et aux faits perceptibles par les sens. La vie de la guêpe est une illustration de cette pensée raisonnable.

On découvre ainsi qu'au contraire des abeilles, les guêpes n'ont pas accès au processus de chaleur. Elles ne sont pas capables d'en générer. La guêpe paraît froide, et ce, à juste titre. Elle est entourée d'un éclat superficiel, frais, argenté, tout à l'inverse de ce qu'émet l'abeille, le fameux chaud rayonnement de l'entité de l'abeille. Ce contraste entre abeille et guêpe se révèle aussi dans les matériaux différents qu'elles utilisent pour construire leurs nids. Tandis que la guêpe élabore et utilise une matière proche du papier, l'abeille construit et emploie de la cire. La différence entre papier et cire exprime le contraste entre l'entité fraîche et argentée de la guêpe et celle, chaude et lumineuse, de l'abeille.

Pour autant, l'action de la guêpe n'est pas sans importance pour l'abeille et ses missions. La guêpe prend sur elle un peu de la pression que la suprématie de la pensée raisonnable fait peser sur tous les animaux, dont les abeilles. Les abeilles en sont libérées d'autant. La guêpe est donc une entité qui enveloppe et protège les abeilles, qui les dispense d'une partie des conséquences négatives de cette froide pensée humaine, celle que les hommes d'aujourd'hui, plus que jamais, pratiquent et gravent profondément dans les processus vitaux de la terre. Grâce à la guêpe, l'abeille est plus libre, plus légère pour vaquer à ses missions. Il revient donc légitimement aux guêpes une partie du miel qu'élaborent les abeilles.

*

*




Littérature :


Jules Renard nous propose dans ses Histoires naturelles (1874) de petits portraits ou historiettes relatives aux animaux les plus communs mais pourtant tous plus étonnants les uns que les autres. Quelquefois, le portrait se réduit à une formule bien sentie :

La guêpe


Elle finira pourtant par s'abîmer la taille !

Madame Guêpe


Madame guêpe a taille de guêpe

Madame guêpe est au régime.

Elle ne boit que des jus de fruits,

Ne mange ni pain, ni farine,

Ni jambon, ni poisson frit.


Madame guêpe a taille de guêpe

Mais elle n’a pas très bonne mine.

Il lui manque des vitamines.

Elle a mauvais caractère

parce que sa ceinture la serre.


Raymond Lichet, "Madame Guêpe"

*

*