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  • Anne

L'Agneau





Étymologie :

  • AGNEAU, AGNELLE, subst.

Étymol. ET HIST. − 1. Début xiie s. agnel « petit d'une brebis » (Psautier d'Oxford, 113, 4 ds T.-L. : li aignel des öeilles) ; 2. p. ext. a) xiiie s. « fourrure d'agneau » (Roman de la Rose, éd. Fr. Michel, V, 215 ds Gay t. 1 1887 : Ou mantiau n'ot pas penne vaire Mès moult vies de povre afaire D'agneaus noirs velus et pesans Bien avoit la robe vingt ans) ; b) 1665 « agneau tué vendu à la boucherie » (Lettres patentes, Delamare, Traité de la police, liv. V, tit. XXIII, t. 2, p. 1425 ds Dict. hist. Ac. fr. t. 2 1884 : les marchands forains et le peuple de notre dite ville ont ci-devant choisi diverses rues et endroits pour vendre et débiter leurs marchandises et denrées et particulièrement les volailles, gibier, agneaux et autres vivres) ; 1694 « chair de l'agneau » (Ac. : [...] manger de l'agneau) ; 3. 1289 fig. relig. désigne le Christ immolé en sacrifice comme l'agneau de l'Ancien Testament (Renart le Nouvel, 6743 ds T.-L. : le dous aigniel K'en crois fist de son cors maisiel) ; 4. empl. spéc. a) 1690 hérald. (Fur. : Agneau [...] d'azur au chevron d'or accompagné en chef de deux étoiles de même, & en point d'un agneau d'argent) ; b) 1751 bot. « sorte de fougère » (Scaliger ds Encyclop. t. 1 s.v. Agnus Scythicus : [...] Cette graine produit une plante d'environ trois piés de haut, qu'on appelle boramets, ou agneau, parce qu'elle ressemble parfaitement à cet animal) ; c) 1752 hist. (Trév. : [...] Agneau de Dieu. C'est le nom d'un Ordre de Chevalerie, qui s'appelle autrement de l'Agnus Dei. Cet Ordre fut institué en Suéde par Jean III. en 1569). Empr. au lat. agnellus « petit agneau », dimin. du lat. agnus « agneau » (usité au fig. comme terme d'affection dep. Plaute, Asin. 667 ds TLL s.v., 1349, 75 : agnellum, hædillum me tuom dic esse vel vitellum) ; ensuite, de plus en plus fréquent, agnellus a repris la plupart des sens de agnus : « petit d'une brebis » (fin viie-viiie s., Formulœ Marculfi, 1, 11, p. 49, 11 ds Mittellat. W. s.v., 390, 6 : vervices tantos, agnellus tantos), « chair de l'agneau » (xiiie s., Thaddeus, Florent., Cons. 49, 25, ibid., 390, 12 : inconvenientia... sunt agnelli et porci recentes) et terme relig. (860-884, Notker-le-Bègue, Hymn., p. 80, ibid., 390, 16 : Aethiopes horridos, Mathee, agnelli vellere... vestiti candido).


Lire aussi la finition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.

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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant qui ont dirigé la rédaction du Dictionnaire des symboles (1ère édition 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"à toutes les étapes du développement de la civilisation méditerranéenne - civilisation de pasteurs nomades autant que d'agriculteurs sédentarisés - l'agneau premier-né, celui qu'on appelle aujourd'hui agneau de la Saint-Jean, apparaît, dans sa blancheur immaculée et glorieuse, comme une cratophanie printanière : il incarne le triomphe du renouveau, la victoire, toujours à refaire, de la vie sur la mort. C'est cette même fonction archétypale qui fait de lui par excellence la victime propitiatoire, celui qu'il faut sacrifier pour assurer son propre salut. Et là, comme en beaucoup d'autres rites et coutumes, les adeptes de Dionysos préfigurent le temps des grandes révélations : ainsi, pour permettre au dieu de réapparaître aux abords du lac de Lerne, par lequel il était descendu aux enfers chercher sa mère, ils jetaient dans le gouffre un agneau pour apaiser les Pylaochos, gardien des portes infernales.

Avec la révélation hébraïque ce symbole va prendre tout son sens : L'agneau (ou la brebis) symbolise d'abord l'israélite, membre du troupeau de Dieu (Isaïe, 40, 10-11) paissant sous la conduite de bergers (chefs politiques) (I Hénoch 89, 12, s.) :

Voici le Seigneur Yahvé qui vient avec puissance,

Tel un berger qui fait paître son troupeau,

recueille dans son bras les agneaux,

les met sur sa poitrine,

conduit au repos les brebis mères

Isaïe, 40, 10-11)

L'image sera reprise par le christianisme (Luc, 10, 3 ; 15, 3 ; Jean, 21, 15-17).

Mais surtout, avec une constance qu'aucun événement ne vient altérer, jusqu'à nos jours, l'agneau e lait, des juifs aux chrétiens, et ce ceux-ci aux musulmans, est la victime sacrificielle de toutes les occasions, et surtout du Renouveau où se succèdent Pâque juive, Pâques chrétiennes, mort et résurrection du Chris agneau de Dieu, et sacrifice du Ramadan, ce Kurban qui, dans la langue courante du Moyen-Orient devient l'apostrophe affectueuse par laquelle on salue l'ami véritable, comme on lui dirait "frère".

Une étude détaillée de ces trois rituels fait apparaître la continuité de leurs significations symboliques, jusque dans les moindres détails. Ainsi l'effusion du sang rédempteur du Christ sur la croix n'est pas sans rapport avec ce sang salvateur de l'agneau sacrifié dont les juifs enduisent les montants et le linteau de leur porte pour écarter de leur maison les forces du mal.

Lorsque Jean-Baptiste s'écrie en voyant Jésus : Voici l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde (Jean, 1, 29), il se rattache certainement, au moins en partie, au thème sacrificiel. C'est l'accent pascal qui apparaît au premier plan dans la première épître de Pierre (I, 18-19) : le chrétien est libéré, comme jadis Israël d’Égypte, par le sang d'un agneau, Jésus-Christ.

Jean (19, 36) et Paul (1 Cor. 5, 7) affirment également que la mort du Christ accomplit parfaitement le sacrifice de l'agneau pascal.

Toutefois, le christianisme primitif se rattache également, en parlant de Jésus comme d'un agneau, à une autre prophétie de l'Ancien Testament : la mystérieuse page dans laquelle Isaïe (53, surtout le verset 7) annonce un messie souffrant, symbolisé par l'image d'un agneau mené à l'abattoir (Voir Actes, 8, 32).

L'agneau est sur la montagne de Sion et au centre de la Jérusalem céleste, dans l'Apocalypse. Se fondant sur une description presque identique du Brahma-pura donnée par la Bhagavad-Gitâ (15, 6) et de la Jérusalem céleste, Guénon a suggéré un rapprochement - purement phonétique - entre l'agneau et l'Agni védique, lequel est d'ailleurs porté par un bélier. La similitude ne saurait être fortuite car, outre le caractère sacrificiel d'Agni, l'un et l'autre apparaissent comme la lumière au centre de l'être, celle qu'on atteint dans la quête de la Connaissance suprême. Ce rapprochement avec le dieu védique du feu manifeste l'aspect solaire, viril et lumineux de l'agneau : c'est la face léonine de l'agneau que l'on trouve également signalé dans l'Apocalypse, qui emploie 28 fois le mot agneau pour désigner le Christ.

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Dans l'Encyclopédie des symboles (1989, trad. française 1996) établie sous la direction de Michel Cazenave, on découvre que :


"l'agneau est un symbole de pureté et de candeur. Les Israélites égorgeaient un agneau pour les Pâques juives, la Pessah. L'image du berger divin qui conduit son peuple comme un troupeau, et l'image du serviteur de Dieu que l'on compare à "un agneau traîné à l'abattoir" (Isaïe, LIII, 7) ont donné lieu à la métaphore du Nouveau Testament, qui compare Jésus à un "bon berger" recherchant ses agneaux égarés. Saint Jean (Évangile I, 29) décrit ainsi la rencontre entre saint Jean-Baptiste et Jésus : "Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit : Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde". L'Apocalypse de saint Jean (XIV, 1) parle également de l'agneau triomphant : "Et je vis : L'agneau était debout sur la montagne de Sion". Dès les catacombes romaines, l'agneau de Dieu (en latin agnus dei) est un symbole du Christ ; mais cette représentation fut interdite dans l'art byzantin par le concile de trullo, au XVIIè siècle. Pour l'église romaine, l'agneau pascal est au contraire, avec le drapeau qui rappelle la victoire sur la mort l'un des symboles les plus courants de la Résurrection. On sculpte même des agneaux de cire bénie comme porte-bonheur. L'agneau sacrificiel évoque ceux qui ont souffert le martyr, comme l'agneau entouré de loups que l'on peut voir représenté dans la catacombe romaine de Saint-Prétexte. L'Ancien Testament rapporte qu'Abel avait sacrifié l'un des agneaux dont il était le berger, et l'agneau est devenu l'attribut de saints comme sainte Suzanne ou sainte Agnès (ce prénom est issu du mot latin agnus), ou encore saint Wendelin, le patron germanique des bergers. Les "pastorales" ou représentations théâtrales qui apparurent à l'âge baroque, donnent une image totalement idéalisée de la condition de pâtre, et jouent dans certaines métaphores érotiques sur l'innocence réputée de l'agneau (se reporter par exemple au premier don Juan espagnol, celui de Tirso de Molina : L'Abuseur de Séville)."

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D'après Le Livre des symboles, réflexions sur des images archétypales (2010) dirigé par Ami Ronnberg et Kathleen Martin, avec le concours des auteurs de ARAS,


"Une douce lumière ambrée baigne une bergerie et illumine les toisons neigeuses d'une brebis et son agneau. Depuis des milliers d'années, la saison où naissent les agneaux évoque le matin, le printemps, la tendresse et le renouveau magique de la nature. Il n’existe pas d'emblème plus durable de l'innocence que l'agneau, cette petite créature qui tète à genoux, se cache timidement derrière sa mère et suit la brebis dans une douce musique de bêlements et de clochettes. Nous appelons nos propres nourrissons des "agneaux". L'agneau nous projette dans une idylle, nous rappelant la simplicité enfantine, les gambades et l'union avec la nature. C'est également l'un des symboles religieux les plus exaltés. Les Chrétiens appelèrent Jésus "l'agneau de Dieu" pour son innocence et le fait que, comme l'agneau, il fut conduit à la mort pour nos péchés. Parce que sa douceur et sa pureté rendent l'agneau particulièrement vulnérable à la prédation et à la destruction, la nature ne nous laisse pas rester "innocents comme des agneaux" bien longtemps. Tout comme depuis l'Antiquité, l'agneau a été un animal sacrificiel, notre naïveté doit être sacrifiée sur l'autel de l'adaptation et de l'indépendance.


Karl Kerényi, Hermes der Seelenführer, Rhein-Verlag, Zürich, 1944.

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Littérature :


Honoré de Balzac, dans Eugénie Grandet (1834) comme dans ces autres romans a quelquefois la main un peu lourde sur le symbolisme (à mon goût tout au moins) :


"Grandet avait bien réellement quelque chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui, n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit de mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer ? Oh ! qui a bien compris l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres, celui de leur avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiées ? Cet agneau, l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent et de dédain."

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Christian Bobin évoque ainsi les agneaux dans son ouvrage intitulé La Grande Vie (Éditions Gallimard, 2014) :


Dès que je les ai vus, les nuages sont venus à mon secours. Si vous saviez comme j'ai besoin d'aide. Il n'y a pas un instant où je ne cherche une pierre pour aiguiser l’œil.


Dans un pré j'ai vu un agneau suivre sa mère au millimètre près. Il n'y avait aucune distance entre elle et lui. Il y en avait beaucoup moins qu'entre des amants de légende. Il venait de naître et n'avait qu'elle pour guide. Elle était ses yeux, son âme, son unique certitude sur la terre. Cette vision m'a brisé le cœur. L'air est entré par la brisure.


Un jour, très tôt dans la vie, quelque chose se jette sur nous et nous donne notre visage inguérissable. Il prend forme à deux ou trois ans puis se cache dans l'ombre des travaux.


Quand j'appuie la pointe du feutre sur le papier délicieusement froid, ma mort ne sait plus mon nom.


Nous avons mille visages qui se font et se défont aussi aisément que les nuages dans le ciel. Et puis il y a ce visage du dessous. A la fin il remonte - mais peut-être parce que ce n'est pas la fin. Peut-être qu'il n'y a jamais de fin - juste ce déchirement sans bruit des nuages dans le ciel inépuisable.

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