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  • Anne

Le Léopard des neiges



Étymologie :

  • LÉOPARD, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. a) Zool. ca 1100 leupart (Roland, éd. J. Bédier, 1111) ; ca 1200 [ms. 2e moitié xiiie s.] leopart (Simund de Freine, Vie de St Georges, éd. E. Matzke, 1185) ; b) 1924 « fourrure de léopard » (Gazette du bon ton, 7eannée, n°2, sept., 60 ds Quem. DDL t. 16) ; 2. a) ca 1170 inocogr., hérald. (Chrétien de Troyes, Erec, éd. M. Roques, 2630 : une ymage de liepart Qui el tapiz estoit portraite) ; b) 1385 symbole de l'Angleterre le liepart « les Anglais » (Eustache Deschamps, Œuvres, éd. Queux de Saint-Hilaire, t. 1, p. 106, 9). Empr. au b. lat. leopardus (TLL s.v. 1170, 76 sqq.).


Lire aussi la définition du nom léopard pour débuter l'interprétation symbolique.


Autres noms : Panthère des neiges.

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Zoologie : fiche



Symbolisme :





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Pour Nicki Scully, auteure de Méditations de l'animal pouvoir, Voyages chamaniques avec les alliés esprits (1991 et 2001 pour l'édition originale ; Guy Trédaniel Éditeur, 2002),


"Le Léopard des neiges est un chasseur magnifique, mystérieux, des Himalayas, insaisissable et rare. Voici ce que me dit le Léopard des neiges, quand il se présenta à moi :

Mon nom est Scimitar. Je suis un Léopard des neiges. Je vis comme le vent glacé du nord. Quand tu m'entendras crier, tu sauras que je suis sur tes traces. Le sang dans tes veines se figera. Je te poursuivrai sans répit. je te pisterai sans cesse, où que tu ailles. Je te regarderai dans les yeux. Sens la peur. Sens-tu cette panique ? Si ce n'est pas le cas, tu le devrais, parce que je suis ici pour te dévorer les tripes. Je suis un félin chasseur. Quand je capture ma proie, je lui sors les tripes avec mes griffes postérieures. Je te déchirerai en lambeaux ; je te forcerai à faire face à tes peurs les plus intimes. Je te trouverai partout où tu fuiras - dans les villes ou dans les montagnes. Je te ferai attendre. Je prendrai mon temps, je te tourmenterai.

C'est seulement quand tu auras cessé de fuir, que tu auras fait face à ta peur et trouvé le lieu en toi qui sait qu'il n'y a d'autre choix que de me faire face avec fermeté, que je marcherai lentement vers toi, te regarderai dans les yeux de mes yeux verts et te frapperai.

Grâce à ta peur de moi, je t'emmènerai dans des endroits et tu apprendras des choses à ton sujet que rien d'autre ne peut t'apprendre, que la peur. Une fois que tu m'auras fait face, je me blottirai à ton côté pour te tenir chaud et je marcherai avec toi partout où tu iras, car je suis ton compagnon guerrier quand un guerrier est nécessaire.

N'entreprenez pas ce voyage à la légère. Mettez-vous en un lieu totalement sûr, sans distraction. Le voyage peut prendre longtemps.

Ce travail, tout comme la vie, ne peut être tout confort et facilité. Parfois, vous êtes effrayé - étant le dos au mur - de chercher et de découvrir des ressources qui vous étaient auparavant inconnues. La peur vous incite à cacher des parties de vous-même. Si vous avez le courage de faire le voyage suivant avec le Léopard des neiges et que par la suite vous soyez acculé et que vous ayez le courage de le regarder dans les yeux, vous découvrirez que ceux-ci ont des miroirs reflétant les parties de vous qui ont besoin de croissance, les parties que vous essayez de fuir, auxquelles vous voulez vous dérober, les parties qui vous mettent mal à l'aise.

Il peut déchirer un morceau de vous et vous le montrer en jouant avec, comme un chat joue avec une souris. Ne faites pas ce voyage si vous ne voulez pas voir les aspects de vous-même qui vous mettent mal à l'aise, mais sachez aussi que, sans reconnaître ces régions, et les mettre à la lumière, vous ne pouvez plus vous développer.

Les Léopards des neiges souvent étripent leur proie. Qu'est-ce que les intestins symbolisent pour nous ? Ils évoquent souvent la maladie et les toxines, les parties de nous-mêmes qui sont en voie d'élimination, ou nos excréments. Ils évoquent aussi la peur viscérale. Pendant ce voyage, remarquez les endroits de votre cœur où vous éprouvez de la peu, et soyez attentif à votre comportement instinctif. Vous pouvez être surpris de découvrir qu'il est différent de ce à quoi vous vous attendiez.

Une fois que vous avez résolu vos peurs avec le Léopard des neiges, vous obtenez la perception d'un Chat - la clarté et la précision des félins. Le monde des Chats s'ouvre à votre conscience et votre sensibilité. Il y a une force et une douceur combinées, et une connaissance du moment où les utiliser. Dans le Chaudron, le Léopard des neiges est la porte. Chaque personne subit son inspection avant d'avoir le droit d'entrer dans le monde des chats. Chaque expérience de lui sera différente, selon ce qu'il voit de convenable pour le moment.

Le Léopard des neiges est un solitaire qui s'approche d'une façon tout à fait silencieuse. Vivant sur les hauteurs de l'Himalaya, les Léopards des neiges sont extrêmement rare, évitant tout contact avec les humains. C'est un exploit d'en trouver un, et la valeur de leur fourrure a rendu le braconnage extrêmement lucratif. Cette chasse illégale a dévasté cette espèce qui est en voie de disparition.

La peur est un grand maître, mais souvent incompris. Avoir peur n'est pas la même chose qu'être un lâche. Il faut du courage pour faire face à ses peurs et les laisser circuler en soi. Dans le voyage du Léopard des neiges, il vous est demandé de contempler la peur, de la sentir et de la connaître, puis de faire la paix avec elle, car il n'y a pas d'échappatoire. La peur est une expérience solitaire, en ceci que c'est vous, et vous seul, qui devez y faire face.

Si vous le pouvez, faites ce voyage seul dans les bois la nuit. Sinon, vous pouvez créer cet endroit partout, même dans votre imagination."

Le Voyage du Léopard des neiges, comme celui du Papillon, du Léopard persan, de la Chouette, du Crocodile, du Morse, du Kangourou et de l'Abeille fait partie des "Voyages de transformation. Dans cette section, vous pouvez travailler sur des situations et des problèmes de votre vie qui requièrent un changement, apprenant à changer l'adversité en avantage, et à utiliser l'alchimie pour créer ce dont vous avez besoin dans votre vie.

Voyage du Léopard des neiges

[Trouvez le lieu de pouvoir approprié dans lequel vous voulez être pour faire ce travail... Quand vous sortez de l'alchimie du Chaudron, c'est le crépuscule...]

Quand votre vision se concentre, vous voyez que vous êtes sur un chemin de montagne, dans une région très rocheuse, avec de nombreuses pistes labyrinthiques. Les ténèbres enveloppent tout tandis que vous cherchez un endroit sûr pour camper.

Dans la tranquillité de ce temps intermédiaire, vous vous mettez à penser aux choses dont vous avez peur... [pause] Vous sentez la présence de quelque chose ou de quelqu'un à proximité, qui vous observe... Une pierre tombe, et vous avez l'impression d'être pisté...

Soudain, d'en haut à votre droite, un cri déchire le calme du soir, et vous remplit de terreur. Il n'y a qu'un être pour crier ainsi : le Léopard des neiges... vous vous mettez à courir sur la piste à votre gauche, pendant peut-être que vous vous êtes éloigné du danger. Quand vous voyez une forme confuse en mouvement à votre droite, vous réalisez qu'il a sauté directement sur le rocher devant vous. Vous vous figez, tous deux yeux dans les yeux, les siens, d'émeraude, miroitant...

Il chasse... Il vous chasse... Faites demi-tour et sauvez-vous. Il y a un étroit passage dans les rochers à votre droite. Vous vous glissez, espérant qu'il soit trop étroit pour qu'il y passe et continue à vous poursuivre. Restez calme. Chaque souffle vous trahit. Tandis que vous essayez de calmer votre respiration, des pierres déboulent devant vous, et vous savez qu'il vient. Vous vous enfuyez par le chemin d'où vous venez, il frappe avec ses griffes de devant, et vous déchire le cuir chevelu. Du sang coule sur votre visage. Sentez le goût salé de votre propre sang. Vous êtes fou de terreur, et votre peur augmente quand vous réalisez qu'il est en train de jouer avec vous. Suivez une autre piste. Elle est à angle droit, et finit dans une paroi rocheuse. Vous êtes pris au piège...

Vous le voyez venir vers vous. Il n'y a pas de terreur dans ses yeux. Il s'approche, balançant la queue. Vous grimpez avec peine, vos ongles se cassant sur la paroi, essayant de trouver quelque chose qui vous serve d'arme pour vous défendre. En même temps, vous savez que vous êtes à lui. Vous êtes enfermé dans ses yeux quand il vous regarde, son regard pénétrant votre être même. Cela semble durer une éternité...

Enfin il attaque, et d'n coup de griffes il vous ouvre l'abdomen et vos tripes se répandent...

Dans ce moment éternel, au-delà de la panique, vous serez obligé de vous voir tel que vous êtes... Il met une grosse patte sur votre poitrine et vous fixe de son regard. Chaque fois que vous esquissez un mouvement, ses griffes sortent pour vous arrêter...

Quand vous accédez enfin à l'instant et que vous réalisez ce que c'est - il n'y a pas d'échappatoire, vous allez mourir - vous pouvez rencontrer son regard avec un total abandon. Ouvrez consciemment votre cœur et relaxez tout votre être. Rejetez votre tête en arrière, exposez votre gorge... Le Léopard des neiges rétracte un peu ses griffes, se met calmement à lécher le sang qui sot de votre corps, puis lève les yeux sur vous, des yeux vert doré qui brillent dans l'obscurité.

Soyez avec le Léopard des neiges et recevez un autre enseignement au sujet de votre relation avec la peur...[Longue pause]

Il fourre son nez dans votre épaule et ronronne tandis que vous réalisez que ce processus de servitude est achevé. Un sentiment de liberté pénètre vos esprits quand vous reconnaissez la percée que vous avez effectuée...

Quand vous aurez achevé votre expérience avec le Léopard des neiges, Thoth sera là. Prenez n moment pour discuter de cette expérience avec lui...

[Thoth vous aidera à rentrer dans votre corps... Vous vos sentez en sécurité, mais vous ne pouvez rien faire... Enracinez-vous et centrez-vous...]

Mot-clef : Peur."

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Littérature :


Sylvain Tesson entreprend grâce à Vincent Munier une véritable quête initiatique qu'il relate dans un récit de voyage qu'il a intitulé La Panthère des neiges (Éditions Gallimard, 2019) : La nuit tomba, les bêtes se distribuèrent dans les fourrés, il y eut des froissements. Munier devait s'être aperçu de ma joie. Je tenais ces heures pour l'une des plus belles soirées de ma vie. Je venais de rencontrer une troupe d'êtres vivants parfaitement souverains. Eux ne se débattaient pas pour échapper à leur condition. Nous revînmes à la route par la berge. Dans ma poche, j'avais écrasé les cigares.

- Il y a une bête au Tibet que je poursuis depuis six ans, dit Munier. Elle vit sur les plateaux. Il faut de longues approches pour l'apercevoir. J'y retourne cet hiver, viens avec moi.

- Qui est-ce ?

- La panthère des neiges, dit-il.

- Je pensais qu'elle avait disparu, dis-je.

- C'est ce qu'elle fait croire.


Comme les monitrices tyroliennes, la panthère des neiges fait l'amour dans des paysages blancs. Au mois de février, elle entre en rut. Vêtue de fourrures, elle vit dans le cristal. Les mâles se battent, les femelles s'offrent, les couples s'appellent. Munier m'avait prévenu : si l'on voulait avoir une chance de l'apercevoir, il fallait la chercher en plein hiver, à quatre ou cinq mille mètres d'altitude ? J'essaierai de compenser les désagréments de l'hiver par les joies de l'apparition. Bernadette Soubirou avait usé de cette technique dans la grotte de Lourdes. Sans doute la petite bergère avait-elle eu froid aux genoux mais le spectacle d'une vierge en son halo devait valoir toutes les peines. « Panthère », le nom tintait comme une parure. Rien ne garantissait d'en rencontrer une. L'affût est un pari : on part vers les bêtes, on risque l'échec. Certaines personnes ne s'en formalisent pas et trouvent plaisir dans l'attente. Pour cela, il faut posséder un esprit philosophique porté à l'espérance. Hélas, je n'étais pas de ce genre. Moi, je voulais voir la bête même si, par correction, je n'avouais pas mes impatiences à Munier. Les panthères des neiges étaient braconnées partout. Raison de plus pour faire le voyage. On se porterait au chevet d'un être blessé.

Munier m'avait montré les photographies de ses séjours précédents. La bête mariait la puissance et la grâce. Les reflets électrisaient son pelage, ses pattes s'élargissaient en soucoupes, la queue surdimensionnée servait de balancier. Elle s'était adaptée pour peupler des endroits invivables et grimper les falaises. C'était l'esprit de la montagne descendu en visite sur la Terre, une vieille occupante que la rage humaine avait fait refluer dans les périphéries.

J'associais quelqu'un à l'animal : une femme qui ne viendrait plus nulle part avec moi. C'était une fille des bois, reine des sources, amie des bêtes. Je l'avais aimée, je l'avais perdue. Par une vue de l'esprit infantile et inutile, j'associais son souvenir à un animal inaccessible. Syndrome banal : un être vous manque, le monde prend sa forme. Si je rencontrais l'animal, je lui dirais plus tard que c'était elle que j'avais croisée un jour d'hiver sur le plateau blanc. C’était de la pensée magique. J'avais peur de paraître ridicule. Pour l'instant, je n'en disais pas un mot à mes amis. J'y pensais sans cesse.

[...]

Par superstition, je ne parlais jamais de la panthère, elle surgirait quand les dieux - le nom poli du hasard - jugeraient l'instant propice. Ce matin-là, Munier avait d'autres préoccupations. Il voulait s'approcher des yacks sauvages dont nous avions repéré de lointains troupeaux.

[...]

Ils avaient vu la panthère au moins une fois dans leur vie de dix ans. En tibétain, panthère des neiges se dit Saâ, et les mômes prenaient soin de lancer le mot très fort, comme une interjection, avec force grimaces et les index ramenés devant la bouche pour figurer les crocs. Le genre d'enfants qu'on n'endort pas avec les contes de Perrault. Parfois, dans une vallée du haut Mékong, la panthère raflait un petit enfant, nous avait dit le père.

[...]

Nous attendions qu'apparaisse celle pour qui nous étions venus, la panthère des neiges, « once » de son nom scientifique, l'impératrice qui avait fait allégeance à ce canyon et dont nous venions admirer les apparitions publiques. Il restait 5 000 anthère dans le monde. Statistiquement, on comptait davantage d'êtres humains vêtus de manteaux de fourrure. Les onces se terraient dans les massifs centraux, du Pamir afghan au Tibet oriental, de l'Altaï à l'Himalaya. L'aire de répartition correspondait à la carte des aventures historiques de la haute Asie. L'expansion de l'empire mongol, les raids psychiatriques du baron Ungern-Sternberg, les courses des moines nestoriens à travers la Sérinde, les efforts soviétiques aux périphéries de l'Union, les campagnes archéologiques de Paul Peillot au Turkestan : ces mouvements couvraient la cartographie de la panthère. Les hommes s'étaient comportés là comme des fauves très méritants. Munier, lui, patrouillait depuis quatre ans sur la bordure orientale de la zone. Les chances restaient minces d'apercevoir une ombre dans un espace grand comme un quart de l'Eurasie. Pourquoi mon camarade ne s'était-il pas spécialité dans le portrait humain, métier d'avenir. Un milliard et demi de Chinois contre 5 000 panthères : ce garçon cherchait la difficulté.

[...]

Munier la repéra, à cent cinquante mètres de nous, plein sud. Il me passa la longue-vue, m'indiqua précisément l'endroit où viser, mais je mis un long moment à la détecter c'est-à-dire à comprendre ce que je regardais. Cette bête était pourtant quelque chose de simple, de vivant, de massif mais c'était une forme inconnue à moi-même. Or la conscience met du temps à accepter ce qu'elle ne connaît pas. L’œil reçoit l'image de pleine face mais l'esprit refuse d'en convenir. Elle reposait, couchée au pied d'un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la forge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd'hui le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré. Elle levait la tête, humait l'air. Elle portait l'héraldique du paysage tibétain. Son pelage, marqueterie d'or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. Elle avait pris les crêtes, les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l'automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d'armoise, le secret des orages et des nuées d'argent, l'or des steppes et le linceul des glaces, l'agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s'était vêtue avec la Terre.

Je la croyais camouflée dans le paysage, c'était le paysage qui s'annulait à son apparition. Par un effet d'optique digne du zoom arrière cinématographique, à chaque fois que mon œil tombait sur elle, le décor reculait, puis se résorbait tout entier dans les traits de sa face. Née de ce substrat, elle était devenue la montagne, elle en sortait. Elle était là et le monde s'annulait. Elle incarnait la Physis grecque, natura en latin, dont Heidegger donnait cette définition religieuse : « ce qui surgit de soi-même et apparaît ainsi ». En somme, un gros chat avec des taches jaillissait du néant pour occuper son paysage. Nous restâmes jusqu'à la nuit. La panthère somnolait, épargnée de toute menace. Les autres animaux paraissaient de pauvres créatures en danger.[...] La paranoïa est une condition de la vie. Mais la panthère était certaine de son absolutisme. Elle reposait, absolument abandonnée car intouchable.

Dans ma jumelle, je la vis s'étirer. Elle se recoucha. Elle régnait sur sa vie. Elle était la formule du lieu. Sa seule présence signifiait son « pouvoir ». Le monde constituait son trône, elle emplissait l'espace là où elle se tenait. Elle incarnait ce mystérieux concept du « corps du roi ». Un vrai souverain se contente d'être. Il s'épargne d'agir et se dispense d'apparaître. Son existence fonde son autorité. Le président d'une démocratie, lui, doit se montrer sans cesse, animateur du rond-point.

[...] Munier me passa la lunette la plus puissante. Je scrutai la bête jusqu'à ce que mon œil se dessèche dans le froid. Les traits de la face convergeaient vers le museau, en lignes de force. Elle tourna la tête, pleine face. Les yeux me fixèrent. C'étaient deux cristaux de mépris, brûlants, glacials. Elle se leva, tendit l'encolure vers nous. « Elle nous a repérés, pensai-je. Que va-t-elle faire ? Bondir ? »

Elle bâilla. Voilà l'effet de l'homme sur la panthère du Tibet. Elle nous tourna le dos, s'étira, disparut. Je rendis la lunette à Munier. C'était le plus beau jour de ma vie depuis que j'étais mort. - Ce vallon n'est plus le même à présent que nous y avons vu la panthère, dit Munier. Lui aussi était royaliste, croyant à la consécration des lieux par le séjour de l'Être. Nous redescendîmes dans la nuit. J'avais attendu cette vision, je l'avais reçue. Plus rien ne serait désormais équivalent en ce lieu fécondé par la présence. Ni en mon for intérieur.

[...] Le premier qui la voyait signalait une bête aux autres. Aussitôt que nous l'apercevions, une paix montait en nous, un saisissement nous électrisait. L'excitation et la plénitude, sentiments contradictoires. Rencontrer un animal est une jouvence. L’œil capte un scintillement. La bête est une clef, elle ouvre une porte. Derrière, l'incommunicable. [...]

Je lisais mes aphorisme à mes compagnons et récoltais un sourire gêné ou une approbation polie :

Dieu s'est servi de la panthère comme buvard pour essuyer l'encre de sa plume.

[...]

Nous serpentions entre les vires vers les campements, quand nous l'entendîmes feuler. Ce n'était pas un madrigal, c'était un déchirement. L'écho retentit dix fois, vaste et triste. Les panthères s'appelaient pour perpétrer la race tachetée. D'où le chant émanait-il ? Des rives du fleuve ou des grottes de parois ? Le miaulement douloureux emplit la vallée. Il fallait un effort d'imagination pour entendre le chant d'amour. Les panthères feulaient et s'en allaient. « Je l'aime, je le fuis », confiant la Bérénice de Racine, reine des panthères. Je bâtissais déjà une théorie de l'amour proportionné à la distance conservée entre les êtres. La faible fréquence des fréquentations garantirait la perpétuation du sentiment.

- C'est le contraire, corrigea Munier à qui j'exposais mes théories de bistro. Elles s'appellent pour se trouver. Elles se choisissent, se cherchent. Les feulements s'accordent.

[...]

La panthère déboucha sur l'arête. Elle descendit vers les barhals. Elle avançait, plaquée au sol, d'une foulée retenue – chaque muscle convoqué, chaque mouvement maîtrisé, mécanique parfaite. L'arme de destruction massive avançait à pas mesurés vers le haut sacrifice de l'aube. Son corps coulait dans les blocs. Les chèvres bleues ne la voyaient pas. Ainsi chasse la panthère, usant de surprise. Trop lourde, incapable de rattraper une proie à la course (elle n'est pas le guépard de la savane africaine) elle mise sur le camouflage, s'approche de ses proies contre le vent et saute d'un bond de plusieurs mètres. Les militaires appellent « fulgurance » cette tactique du déchaînement et de l'imprévisibilité. Si l'effet est réussi, l'ennemi – même plus nombreux ou plus puissant – n'a pas le temps d'opérer ses défenses. Surpris, il est vaincu.

Ce matin-là, l'attaque échoua. Une chèvre bleue détecta la panthère et sa convulsion alerta l'ensemble du troupeau. A ma surprise, les caprins ne s'enfuirent pas mais se tournèrent vers le fauve, pour lui signifie que l'approche était éventée. Surveiller la menace protégeait le groupe. Leçon donnée par les chèvres bleues : le pire ennemi est celui qui se cache.

Panthère démasquée, fin de partie. Elle traversa le vallon sous l’œil des barhals qui, sans la lâcher du regard, se contentaient de reculer de quelques dizaines de mètres pour la laisser passer. Si le fauve faisait un seul mouvement, les herbivores s'égailleraient dans les pierriers. L'once fendit le groupe, grimpa dans les blocs, gagna l'arête, apparut encore une fois, découpée dans le ciel, puis disparut de l'autre côté de la crête. [...]

Et nous attendîmes tout le jour, écoutant ce poème, dans l'espoir que la bête revienne sur notre versant. Elle allait lentement, elle avait la vie devant elle. Nous avions notre patience. Nous la lui offrions. Nous la revîmes avant la tombée du soir dans les mâchicoulis de la crête. Elle était étendue, s'étira, se releva et s'en alla, d'un pas chaloupé. Sa queue fouetta l'air et se figea, dessinant un point d'interrogation : « Conserverai-je mon royaume devant l'avancée de vos républiques ? » Elle disparut.

- Elles passent une grande partie des huit années de leur existence à dormir, dit Munier. Elles chassent si une occasion se présente, elles se gobergent puis tiennent une semaine sur les réserves.

- Mais le reste du temps ?

- Elles somnolent. Vingt heures par jour parfois.

- Elles rêvent ?

- Qui sait.

- Quand elles fixent le lointain, contemplent-elles le monde ?

- Je le crois, dit-il.

[...] La panthère alternait entre les campagnes carnassières et les siestes délicieuses. Une fois rassasiée, elle s'étendait sur des dalles de calcaire et je la soupçonnais de rêver à des plaines de viandes fumantes disposées pour elle, où elle n'aurait plus à bondir pour gagner sa part.


Ainsi, dans les huit années de sa vie, la panthère embrassait-elle une existence totale : le corps pour la joie, les rêves pour la gloire. Jacques Chardonne ramassait ainsi la tâche de l'homme dans Le ciel par la fenêtre : « Vivre dignement dans l'incertain. » - Définition pour panthère ! dis-je à Munier. - Attention ! dit-il, on peut se persuader que les bêtes jouissent du soleil, des profusions de sang et des siestes énormes, on peut leur attribuer des sentiments élaborés – et je suis le premier à le faire – mais pas les affubler d'une morale.

- Une morale humaine trop humaine ? dis-je.

- Pas la leur, dit-il.

- Le vice et la vertu ?

- Pas leur affaire.

- Le sentiment de honte après le massacre ?

- Pas concevable ! reprit Léo qui avait lu les livres.

[...]

Ainsi chassent les panthères : sautant sur le garrot de leur proie et ne lâchant pas prise. La bête attaquée s'enfuit en pleine pente, le prédateur à sa gorge, et la course se solde par une chute des deux animaux - chasseur et proie. Ils roulent sur le versant, tombent dans les escarpements, s'écrasent sur les rocs. Il arrive que les fauves se brisent l'échine dans ces parties. Ceux qui réchappent aux choc boiteront toute leur vie. Les nomades scythes avaient représenté sur leurs fibules d'or le motif du léopard sur le garrot. Les dessins figuraient le tourbillon de muscles et de fourrures mêlés, la danse de l'attaque et de la fuite qui est la plus commune conséquence de la rencontre entre deux êtres. La panthère nous avait entendus. Sans doute nous observait-elle, cachée dans les rocailles, inquiète que des bipèdes – race honnie entre toutes – puissent lui ravir sa proie. Elle se méprenait car les intentions de Munier étaient plus sophistiquées que de voler la pitance d'un carnassier. Le yack était mort.

[...]

Aux premières lueurs, nous rampâmes hors de nos sacs. Il avait neigé et la bête était près de son yack, babines rougies de sang, pelage saupoudré de blanc. Elle était revenue avant l'aube et dormait, le ventre lourd. Sa fourrure était une nacre aux reflets bleus. Pour cela, on l'appelait panthère des neiges : elle arrivait comme la neige, silencieuse, et se retirait à pas de feutre, fondue dans la roche. Elle avait déchiré l'épaule, part du roi. Une tache vermillon se découpait dans la robe noire du yack. La panthère nous avait repérés. Se tournant sur le flanc, elle leva la tête et nous croisâmes son regard, braise froide. Les yeux disaient : « Nous ne pouvons nous aimer, vous n'êtes rien pour moi, votre race est récente, la mienne immémoriale, la vôtre se répand, déséquilibrant le poème. » Cette face barbouillée de rouge, c'était l'âme du monde primitif alternant les ténèbres et l'aurore. La panthère ne semblait pas inquiète. Peut-être avait-elle mangé trop vite. Elle s'endormait de courts instants. Sa tête reposait sur ses pattes avant. Elle se réveillait, humait l'air. Cette phrase que j'avais tant aimée du Récit secret de Pierre Drieu la Rochelle me martelait l'esprit, et si la proximité de la bête ne nous avait pas commandé le silence, je l'aurais récitée à Munier, à la radio, pour lui dire tout le mal que j'en pensais à présent : « … je savais qu'il y avait en moi quelque chose qui n'était pas moi et qui était beaucoup plus précieux que moi. » Je la détournais mentalement pour formuler ceci : « Il y a hors de moi quelque chose qui n'est pas moi et qui n'est pas l'homme et qui est plus précieux, et qui est un trésor hors l'humain. » [...]

Cette bête, songe fugace, était le totem des êtres disparus. Ma mère emportée, la fille en allée : chaque apparition me les avait ramenées.

Elle se leva, fila derrière un rocher, réapparut sur la pente. Son pelage se mêlait aux buissons, laissant une traînée poikilos. Ce mot de la Grèce antique désigne la peau tachetée du fauve. Le même terme décrit le chatoiement de la pensée. La panthère, ; comme la pensée païenne, circule dans le dédale. Difficilement saisissable, elle palpite, accordée au monde, pavoisée. Sa beauté vibre dans le froid. Tendue parmi les choses mortes, paisible et dangereuse, mâle avec un nom femelle, ambiguë comme la plus haute poésie, imprévisible et sans confort, bigarrée, moirée : c'est la panthère poikilos. Le chatoiement disparut pour de bon. La panthère des neiges s'était évaporée. La radio crépita :

- Vous l'avez ? dit Munier.

- Non, perdue, dit Léo.

[...]

Ce fut le face-à-face de notre admiration et de son indifférence. (...] Toutes les deux minutes, je rampais vers les trépieds, collais mon œil à l’œilleton pour regarder son visage fuselé et son corps replié sur sa propre chaleur. La vision, à chaque fois, me procurait une électrocution de plaisir. Ainsi des choses réelles dont le regard s'assure de la présence. La panthère ce matin n'était pas un mythe, ni un espoir, ni l'objet d'un pari pascalien. Elle se tenait là. Sa réalité était sa suprématie.

[...]

Ici, dans l'air raréfié, les âmes migrent en des corps provisoires pour continuer la course. Depuis mon arrivée au Tibet, je pensais au poids des vies successives des animaux. Si la panthère du vallon était une âme incorporée, où allait-elle trouver refuge après sept années de tuerie ? Quelle autre créature accepterait de porter le fardeau ? Comment s'extirperait-elle du cycle ?

L'esprit des temps pré-adamiques pénétrait quiconque captait son regard. Ces mêmes yeux avaient contemplé un monde où l'homme chassait en maigres bandes, pas certain de sa survie. Quelle âme emprisonnée se tenait-elle sous cette fourrure ? Quand l'once m’était apparue, quelques jours plus tôt, j'avais cru reconnaître le visage de feu ma mère : hautes pommettes fendues d'un regard dur. Ma mère cultivait l'art de disparaître, un goût pour le silence, une raideur considérée comme de l'autocratisme. Ce jour-là, pour moi, la panthère fut ma pauvre mère. Et cette idée de la circulation des âmes à travers l'immense stock planétaire de chair vivante, cette même idée simultanément formulée, au VIème siècle avant le Christ, en des points géographiquement éloignés – Grèce et plaine indo-népalaise – par Pythagore et Bouddha, me semblait un élixir de consolation.

[...]

Mais je n'avais rien à consoler puisque j"avais croisé le beau visage de l'esprit des pierres. Son image, glissée sous mes paupières, vivait en moi. Quand je fermais les yeux, je voyais sa face de chat hautain, ses traits plissés vers un museau délicat et terrible. J'avais vu la panthère, j'avais volé le feu. Je portais en moi le tison.

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