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Les Pictons

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    Anne
  • il y a 1 jour
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Sources antiques :



Localisation :


Selon Gilbert-Charles Picard, auteur de l'article intitulé "La République des Pictons." (In : Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 126ᵉ année, N. 3, 1982. pp. 532-559) :


La plus vaste des « républiques » gallo-romaines est aussi une des plus mal connues. Sous l'empire, le territoire des Pictones ou Pictavi couvrait non seulement en entier celui des actuels départements de la Vienne, des Deux-Sèvres et de la Vendée, mais aussi le sud du Maine-et-Loire et de la Loire-Atlantique, la Loire leur servant de frontière avec les Namnètes, les Andecaves et les Turons, soit plus de 25 000 km.

J. Hiernard a établi que jusqu'à César, leur domaine était beaucoup plus restreint ; ayant pour cœur le seuil du Poitou, il se prolongeait au nord jusqu'au territoire turon, qui commençait au même endroit que le département d'Indre-et-Loire, à Ingrandes-sur-Vienne (Equoranda) ; au nord-ouest, il englobait le pays de Loudun ; au sud et au sud-ouest il contrôlait le golfe dont le colmatage a donné le marais poitevin et qui était alors le centre d'une intense activité maritime avec l'embouchure de la rivière Canentelos et son port. (1)



Note : 1) Ptolémée II, 7, 1, nomme du sud au nord de Santonion acron, Kanentelos potamos, Pictonion acron, Sicor limen. A. Grenier, MAGR, VI, 51, identifie le Canentelos à la Vie ; mais ce cours d'eau insignifiant n'a gardé aucune trace notable d'activité, tandis que les rivages de l'ancien golfe sont d'une extrême richesse archéologique ; il vaut mieux donc avec L. Maurin et F. Tassaux, Gallia, 37, 1979, 2, p. 270 voir dans le cap Picton l'entrée du golfe et dans le Canentelos la Sèvre Niortaise, avec pour port soit une ville homonyme, soit Niort.

Jérôme Pascal, Lionel Pirault, Stéphane Deschamps et Frédéric Guérin proposent un article intitulé « Ratiatum (Rezé, Loire-Atlantique) : origines et développement de l'organisation urbaine. » (In : Revue archéologique de l'ouest, tome 9, 1992. pp. 111-127) :


"[...] L'agglomération de Ratiatum appartient à l'Aquitaine augustéenne et plus exactement à la civitas des Pictons dont l'important territoire s'étend du marais poitevin aux rives de la Loire.

Cette localisation ne manque pas de surprendre en raison de la proximité presque immédiate d'une seconde agglomération antique (séparée par quelques bras de Loire), chef-lieu de la civitas des Namnètes : Condevincum (Nantes). Elle confère ainsi à Rezé une importance particulière, offrant aux Pictons un débouché sur l'estuaire. Pour comprendre les origines ou la fondation (acte volontaire) de Ratiatum, il convient de préciser la situation politique de ces territoires à la fin de l'Age du Fer et d'analyser la création augustéenne du « Grand Poitou ».

Le territoire picton tel que nous pouvons le restituer correspond sensiblement aux limites du plus ancien diocèse de Poitiers. Malgré les risques inhérents à cette méthode « régressive » (du diocèse à la civitas...), la localisation de plusieurs toponymes frontaliers de type equoranda permet de préciser l'extension de ce territoire (Hiernard, 1979). Au nord, cette civitas est séparée des Namnètes et des Andecaves par les cours de la Loire et du Layon, au nord-est par une ligne sensiblement parallèle au cours de la Vienne (avec deux equoranda), à l'est par la Creuse puis l'Anglin, au sud-est par une ligne reliant Brigueil-le-Chantre et Confolens (avec le ruisseau des Equilandes), au sud et à l'ouest par une ligne reliant Confolens, Aulnay puis le Golfe des Pictons.

Au début du 1er siècle ap. J.-C, la description du géographe Strabon confirme la limite nord de ce territoire, la Loire ayant « son embouchure entre le pays des Pictons et celui des Namnètes » (Strabon, Géographie, IV, 2, 1). Entre 126 et 160 ap. J.-C, Ptolémée mentionne les Namnètes, dont la ville est Condevincum, puis les Pictons qui occupent la partie la plus septentrionale de l'Aquitaine, du côté de la mer (Ptolémée, II, 8 et II, 7, 15) . Ce dernier auteur évoque également les deux villes des Pictons, Ratiaton (Rezé) et Limonon (Poitiers). L'Histoire Naturelle de Pline, rédigée vers 70 ap. J.-C, nous livre une liste des peuples de l'Aquitaine augustéenne. Ordonnée en fonction d'une progression géographique débutant par le nord de la province (Duval, 1955), cette liste se présente sous la forme suivante : « Aquitanicae sunt Ambilatri, Anagutes, Pictones, Santoni liberi, Bituriges liberi cognomine Vivisci... »

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Étymologie :


Pierre Gastal, dans Sous le français, le gaulois - Histoire, vocabulaire, étymologie, toponymie (Éditions le Sureau, 2003) décompose le nom Pictavii de la manière suivante :


PICTO : « ruse » ou « rusé ».

Dans le second cas, pictavo doit renchérir.

  • Pictones ou Pictavii, peuple du Poitou ; Picti, peuple de l'Ecosse.

  • Cf gallois pyth (rusé).


AVO/-AVA : suffixe servant à former des adjectifs : callio : caillou => calliavo : caillouteux, luta : boue => lutevo : boueux (Luteva : Lodève/Hlt.), late : plaine => letavis : plat, litos : fête => litavis : fêté, picto : ruse => pictavo : rusé.


PICTONS OU PICTAVES : Celtique.

  • Peuple du Poitou (Poitevins). C'est peut-être une fraction de cette nation qui avait émigré en Ecosse (Pictes).

  • Capitale : Limonum (Poitiers).




Histoire :


 Gilbert-Charles Picard, auteur de l'article intitulé "La République des Pictons." (In : Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 126ᵉ année, N. 3, 1982. pp. 532-559) retrace les épisodes marquants de l'histoire des Pictons qui sont parvenus jusqu'à nous :


"L'extension considérable de l'état picton à la fin de la guerre des Gaules fut le fruit de la politique d'un homme qui dès le début avait secondé César, Duratios. On devine déjà son action lorsqu'en fin 57, le jeune Crassus vient hiverner en Anjou avec la VIIe Légion. Pour approvisionner ses hommes, le légat fit réquisitionner du blé chez les Armoricains : les Vénètes du Morbihan, les Coriosolites des Côtes-du-Nord, et les Ésuviens de l'Orne, c'est-à-dire sur des terres impropres aux céréales du Massif armoricain, épargnant les riches plaines calcaires du Poitou. Il s'agissait évidemment de provoquer sciemment les Armoricains, en favorisant les Pictons et les Santons qui s'étaient rangés dans l'alliance romaine ; le but recherché était l'anéantissement du monopole commercial des Vénètes en Atlantique et en Manche, qui indisposait aussi bien les hommes d'affaires romains que les négociants et armateurs de ces deux peuples.

Santons et Pictons mirent d'ailleurs leur flotte à la disposition de Brutus contre les Vénètes. En 52 cependant un contingent picton de 8 000 hommes participe à l'expédition de secours d'Alésia. Hirtius garantit que Duratius n'avait pas approuvé cette décision ; en fait une partie de la civitas avait fait défection et s'était révoltée contre lui4. Tandis qu'une partie des insurgés marchait au secours de Vercingétorix, les autres bloquaient Duratios dans le plus important des oppida pictons, Limonum, dont il restait maître. Ses adversaires étaient renforcés d'alliés venus des cités voisines et commandés par l'Ande Dumnacus.

Délivré en 51 par les légats Caninius et Fabius, Duratius reçoit de César le gentilice de Iulius, véritable titre de noblesse, qu'il fut un des premiers à obtenir. Pour mieux marquer son lien personnel avec le dictateur, il met au droit de ses monnaies la tête de Vénus. Investi ainsi d'un pouvoir vraiment royal, il règne sur un territoire élargi vers le nord jusqu'à la Loire, englobant notamment l'important port de Ratiata en face de Condevincum, la capitale des Namnètes, et toute la Vendée, où J. Hiernard situe l'habitat des Ambiliati, petit peuple appartenant jusque-là à la confédération armoricaine.

Ces mesures nous paraissent caractéristiques de la politique personnelle de César ; loin de vouloir démanteler les civitates gauloises pour les ramener à la taille de poleis méditerranéennes, il cherche à les élargir, en fait de véritables royaumes qu'il confie à ses fidèles, avec qui il établit un lien personnel en leur conférant son gentilice.

Le commerce bénéficiait de la circulation par le seuil du Poitou, rendue plus facile par un réseau de voies dont les artères principales, la route Saintes-Tours et la route Ratiata-Argentomagus, se croisaient à Poitiers, où aboutissait aussi la très active route de Niort et du golfe ; le Clain et la Vienne étaient navigables ; mais c'était surtout le contrôle de la Loire inférieure, avec le port de Ratiata (Rezé), en face de Nantes qui donnait aux Pictons une position commerciale enviée par les Andes et les Turons ; le fait que ces deux peuples aient donné en 21 le signal de la révolte s'explique, croyons-nous, par cette rancœur que maintenait chez eux le souvenir de Dumnacus. Mais chez les Pictons, l'activité des échanges faisait vivre une quantité de boutiquiers dont les fouilleurs retrouvent les échoppes dans les vici comme dans les villes, et enrichissait de grands hommes d'affaires comme les Sedatii. Bien que l'artisanat se soit contenté de satisfaire les besoins locaux, la balance économique demeurait largement positive, permettant d'importer des marchandises coûteuses comme les marbres.

Nous ignorons la durée du règne de Duratius. Mais les dispositions prises en sa faveur par César vont dominer toute l'histoire de son peuple jusqu'à la fin du 11e siècle de notre ère. D'une part elles donnent à la respublica les moyens d'un rapide essor économique ; mais d'autre part elles introduisent entre ses habitants une discrimination qui ne sera jamais surmontée, faisant des uns des privilégiés et des autres des déshérités. Cette discrimination engendrera des haines qui se transmettront de génération en génération, et qui finiront par entraîner la ruine de la civitas.

[...]

La richesse piétonne est attestée par tous les documents, depuis les aurei jusqu'aux peintures et aux mosaïques. Mais tous ces monuments confirment aussi l'opposition du haut Poitou, opulent et du bas Poitou, misérable. La prospérité reposait à la fois sur l'agriculture et le commerce. En ce qui concerne l'agriculture, une indication très intéressante de Pline (XVII, 47) nous apprend que les Pictons, comme les Héduens, essayaient de cultiver non seulement la vigne mais même l'olivier, en amendant leurs sols à la chaux; ceci implique une transformation radicale des modes d'exploitation traditionnels, et l'influence de l'agriculture méditerranéenne, probablement sous l'impulsion d'immigrés venus de Narbonnaise. Les céréales devaient demeurer la ressource principale et l'élevage atténuait la pauvreté du Bocage ; la popularité du culte d'Epona doit être liée à l'élevage des chevaux et des ânes, qui a toujours été une des richesses de la région. L'activité minière et métallurgique n'était pas négligeable ; à Melle Surtour, le plomb argentifère était exploité bien avant le Moyen Âge. La construction navale, attestée déjà par César, était liée à la fois à la pêche et au commerce de mer.

[...]

Sous le règne d'Antonin, la république piétonne paraissait la plus florissante de la Gaule occidentale ; sa capitale était aussi celle de l'Aquitaine, ses notables s'élevaient au plus haut rang, non seulement de la société gauloise, mais de tout l'Empire, et une partie de sa classe laborieuse jouissait d'une prospérité exceptionnelle. Or cette fortune allait être brutalement renversée par la plus soudaine des catastrophes.

Tous les archéologues qui travaillent en Poitou sont unanimes à signaler la dévastation de leurs sites dans la seconde moitié du IIe siècle. [...] Elles ont généralement pour cause l'incendie, qui entraîna des dommages assez graves pour mettre hors d'usage les édifices les plus solidement construits. Si le forum de Poitiers a été restauré, le théâtre du Vieux-Poitiers a servi d'abord de refuge aux habitants dont les maisons avaient été détruites et n'a jamais été remis en service.

[...]

La brutale décadence des Pictons nous paraît la conséquence des malheurs qui ont jalonné le règne de Marc-Aurèle, trop souvent minimisés en raison de la sympathie qu'inspire l'empereur philosophe. Le premier, survenu dès 162, frappe indirectement la cité piétonne en la personne de son « prince » Severianus ; le nom de son fils n'apparaît plus ensuite dans aucun document. Quelques années plus tard surviennent l'épidémie de peste, l'invasion germanique et les troubles intérieurs. L'Histoire Auguste ne mentionne en Gaule qu'une sédition chez les Séquanes ; mais Hérodien63 nous révèle un mouvement de la plus extrême gravité en Gaule occidentale : « Un certain Maternus, ancien soldat, ayant à son actif bon nombre de mauvais coups, avait déserté, entraînant à sa suite d'autres qui étaient dans le même cas, et rassemblé en peu de temps une troupe considérable de malfaiteurs. Au début, attaquant villages et campagnes, il les pillait. Puis, devenu possesseur de richesses importantes, il rassembla une foule plus grande encore de malfaiteurs, en leur promettant de grandes récompenses et en les faisant participer au butin. C'était désormais aux villes les plus grandes qu'ils s'attaquaient, et, forçant les prisons qui s'y trouvaient, délivrant de leurs liens les détenus de toutes catégories et leur promettant l'impunité, il s'en faisait des associés par des générosités. Parcourant tout le pays des Celtes et des Ibères, s' attaquant aux plus grandes cités, ils les incendiaent en partie, pillaient le reste puis se retiraient. Lorsque ces faits furent déclarés à Commode, celui-ci écrit aux chefs des cités, en grande colère et avec menaces, les accusant d'indifférence, et fait rassembler une armée contre les brigands. Informés que de grandes forces s'assemblaient contre eux, ceux-ci, par des marches rapides, en montagne et par petits groupes, réussissent à s'échapper et à s'infiltrer en Italie ». Ce texte, dont l'auteur est un Grec d'Egypte assez mal informé des affaires d'Occident, est pourtant plein d'enseignements précieux : sur la durée de la révolte d'abord ; Hérodien distingue trois phases : d'abord la constitution d'une grosse bande de brigands qui pille les campagnes et attaque des villages ; à ce stade il n'avait à redouter que les milices municipales peu aguerries. Puis la troupe de brigands, devenue une véritable armée s'attaque aux villes, et, donnant au mouvement le caractère d'une révolution sociale, se grossit de détenus, libérés. La troisième phase est celle de la répression par l'armée qui oblige rapidement les hors-la-loi à se disperser. Maternus essaiera alors de s'introduire déguisé dans le palais pour assassiner l'empereur mais sera dénoncé et abattu. On situe généralement ce dernier événement en 186 ou 187. Mais nous n'avons aucun moyen d'apprécier la longueur des deux premières phases, qui ont pu durer des années, la première surtout. Les désertions massives qui ont donné naissance au mouvement sont sans doute liées aux grandes défaites des légions en 166-167. Les troubles se seraient donc prolongés pendant une vingtaine d'années au total.

Un autre problème est celui de la localisation. Hérodien, qui voit les choses de l'autre bout de la Méditerranée, donne pour théâtre à la rébellion, la Gaule entière, l'Espagne et pour finir (mais après une longue marche à travers les montagnes) l' Italie du Nord. La mention de l'Espagne à côté de la Gaule situe déjà le quartier général de la rébellion en Aquitaine. Poitiers est la seule grande ville dont on constate la destruction à cette époque ; mais P. Galliou a relevé des traces de troubles en Armorique, et c'est l'armée de Bretagne qui étouffera le mouvement. Nous sommes ainsi amenés à situer son centre entre l' Armorique et l'Espagne, c'est-à-dire en Poitou. Une révolte de ce type n'a d'ailleurs de succès que si elle peut couver longtemps dans une région où les insurgés ont la sympathie des populations, comme un poisson dans l'eau, selon l'expression de Mao-Tse-Dong. Aucune région de Gaule ne répond mieux à ces conditions que le bocage bas-poitevin, dont nous avons constaté le sous-développement et où subsistaient certainement des rancunes séculaires à l'égard de la noblesse piétonne. La mort de Severianus entourée de circonstances étranges apparut comme un premier signe des temps. Les grands désastres qui suivirent bientôt semblèrent confirmer les espoirs des deshérités. Maternus, dont le nom est gaulois, était peut-être originaire de la région ; en tout cas il y fut bien accueilli avec ses compagnons, et démontra vite des qualités de chef ; ses bandes, sans doute montées, étaient très mobiles, échappant facilement aux forces de l'ordre d'ailleurs médiocres, et lançant des raids audacieux là où on savait trouver des mécontents ; c'est ainsi que l'Armorique put facilement être soulevée et que des coureurs passèrent les Pyrénées pour donner la mains aux Cantabres insoumis. Le vicus de Vieux-Poitiers dut être un des premiers objectifs importants des brigands. Quelques années plus tard, enhardis, ils osèrent s'attaquer à Limonum même, dont ils ne se rendirent sans doute pas complètement maîtres, mais qu'ils incendièrent et pillèrent. Cette provocation ne pouvait rester sans réponse. Commode et son préfet du prétoire Perennis se décidèrent à faire intervenir l'armée de Bretagne. L'épitaphe de L. Artorius Castus nous apprend que cet officier, alors préfet de la VIe Légion, en garnison à Eburacum, fut mis à la tête d'un corps expéditionnaire qui passa la Manche. H. G. Pflaum avait vu avec raison dans cette promotion à un commandement d'officier général d'un ancien centurion l'effet de la politique de Perennis. Mais pour qu'il fut possible de prélever sur l'armée de Bretagne des effectifs importants, il fallait que le Urnes calédonien fut tranquille. Or, dès 181 ou 182 semble-t-il, les tribus des Highlands allaient enlever le mur d'Antonin, commençant une guerre qui allait rejeter les Romains sur le limes d'Hadrien. L'insécurité devait durer jusqu'à la fin du règne de Septime Sévère. Il est bien évident que l'expédition d'Artorius Castus ne peut qu'être antérieure à l'attaque calédonienne : on n'aurait pas dégarni une frontière menacée. C'est même sans doute la nouvelle du départ de forces importantes pour la Gaule qui incita les barbares à l'offensive. Nous devons donc dater la répression du soulèvement de 181 au plus tard. Assurément Hérodien raconte la tentative de Maternus pour assassiner Commode après la chute de Perennis ; mais il fallut certainement pas mal de temps aux hors-la-loi, après avoir subi le choc des légions en Armorique, pour revenir dans le bocage picton, s'infiltrer de là dans le Massif central, traverser le Rhône et les Alpes. Ainsi cette révolte apparaît comme bien plus qu'un fait divers ; comme l'ont bien vu E. A. Thompson et P. Galliou, elle préfigure les mouvements des Bagaudes. Nous pouvons ajouter d'autre part qu'elle prolonge, après plusieurs siècles, l'entreprise de Dumnacus et la révolte de 21. Certes il ne faut pas l'imaginer comme une révolution généralisée, mais plutôt comme une série de hardis coups de mains. Poitiers fut la seule grande ville sérieusement atteinte ; les cités d'Armorique purent se protéger par des fortifications hâtives. Il n'en reste pas moins qu'au moment de la mort de Marc Aurèle, la Gaule presque entière était en effervescence. Il faut évidemment tenir compte de ce contexte pour comprendre la persécution des chrétiens de Lyon et le senatus-consulte de 177 sur les jeux.

[...]

La destinée des Pictons apparaît différente de celle de tous leurs voisins, d'abord par la précocité et la rapidité de leur développement, qui les apparente plus aux cités de Narbonnaise qu'à celles des Trois Gaules, ensuite par la promptitude de leur décadence, dont la cause principale est l'insurmontable déséquilibre des deux parties du territoire de leur république. Il est donc difficile de tirer de cette histoire si originale des conclusions valables pour l'ensemble de la Gaule et à plus forte raison de l'ensemble de l'Empire. Cependant l'étude des Pictons nous apporte quelques données sur la catégorie des habitants de l'Empire la plus difficile à appréhender pour l'archéologue et l'historien : ces marginaux qui, n'utilisant ni l'écriture ni la sculpture, ni l'architecture de pierre, n'ont laissé aucun monument. Nous avons vu qu'il ne s'agit pas de l'ensemble de la population rurale, qui, dans certains cantons était, à tous ses niveaux, bien intégrée dans la civilisation gallo-romaine ; il ne s'agit pas non plus d'une catégorie sociale déterminée : de même que parmi les auteurs de monuments il y a des riches et des pauvres, des hommes libres et des esclaves, il y avait probablement parmi les marginaux des espèces de notables, un peu comparables aux hobereaux paysans de Bretagne au XVIIe siècle. C'est en définitive la géographie qui permet de mieux les cerner : ils habitent des terres peu productives, qui avaient déjà été dédaignées par les Gaulois de La Tène. Quant à leur rôle historique, il est purement négatif ; ce sont des gens qui refusent la culture impériale et son idéologie, passivement dans les périodes calmes, en se révoltant quand l'autorité s'affaiblit. De ces dissidents, il y en avait certainement ailleurs en Gaule et dans l'Empire ; barbares de l'intérieur, ils ont un jour contribué à la chute de l'ordre romain, plus activement peut-être que les barbares extérieurs, dont les chefs au moins appréciaient la civilisation impériale et entendaient bien en profiter."

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Croyances :


 Gilbert-Charles Picard, auteur de l'article intitulé "La République des Pictons." (In : Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 126ᵉ année, N. 3, 1982. pp. 532-559) évoque les croyances religieuses des Pictons :


"[...] la popularité du culte d'Epona (1) doit être liée à l'élevage des chevaux et des ânes, qui a toujours été une des richesses de la région.

[...]

Mais du point de vue religieux, les Pictons ne se singularisent guère par rapport aux autres Gaulois ; ils honorent les dieux énumérés par César, et d'abord Mercure le pourvoyeur, qui possède l'ouest de Poitiers, le temple du faubourg de la Roche dont les chapelles bâties au Ier siècle s'organisent au 11e en ensemble monumental. Au moins aussi populaire, Apollon protège Limonum par l'intermédiaire de sa Tutelle59 ; l'épithète de Matuix fait de lui comme M. Lejeune a bien voulu nous l'apprendre, un tueur d'ours, de sorte que guérisseur, musicien et chasseur il combine les fonctions pourtant apparemment hétérogènes de son homologue grec. Jupiter apparaît tantôt sous l'aspect classique dans la tête julio-claudienne de la rue Grimaud, d'époque julio-claudienne, tantôt, plus tard sous celui du cavalier à l'anguipède ; un groupe trouvé près de Thouars est l'une des très rares antiquités du nord des Deux-Sèvres ; deux « pierres à quatre dieux », socles de colonnes de ce type, ont été trouvées dans la banlieue immédiate de Poitiers, et un pilier monumental appartenant à la même catégorie, à Antigny ; une pierre à quatre dieux encore près de Talmont sur la côte vendéenne.

Tous ces monuments expriment le conformisme de la bourgeoisie piétonne : fidélité aux traditions, combinée avec l'adhésion (par les colonnes joviennes) à l'idéologie impériale ; un petit Attis de bronze trouvé à Sanxay exprime seul l'attrait pour les religions orientales. La recherche de formes nouvelles de religiosité deviendra plus forte au IIIe siècle, comme en témoignent les cippes de Julia Maximilla, dont le symbolisme complexe reflète un spiritualisme éclectique, et l'installation dans la capitale de l'haruspice campanien Fabius.

Nous n'avons aucun témoignage direct sur la religion des populations deshéritées du bas Poitou et de la Vendée. Peut-être se reflètent-elles dans quelques monuments très primitifs, qui paraissent se rattacher à des croyances antérieures à l'établissement des Pictons dans la région, comme les plaquettes de Niort et d'Usseau, images de dieux de fécondité aux caractères sexuels brutalement accentués, dont les origines paraissent se situer dans la culture de Hallstatt, sinon plus haut encore.

Note : 1) Une image d'Epona a été trouvée récemment à Poitiers, à l'emplacement de la Trésorerie générale, tout près du forum (Gallia, 33, 1975, fig. 25, p. 381). Une autre, au Musée de Poitiers (Espérandieu 6963) provient du temple de Mercure à La Roche. Autre statue à Fontenay-le-Comte (Vendée) : Gallia, XV, 1957, 2, p. 248."

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