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Le Parapluie

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • il y a 2 jours
  • 19 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour




Étymologie :


Étymol. et Hist.1. 1622 parapluye « objet portatif servant d'abri contre la pluie » (Tabarin, OEuvres complètes, Préface, Paris, 1858, t. 1, p. 21) ; 2. a) 1817 p.anal. fig. « ce qui protège » (Stendhal, Rome, Naples et Flor., t. 2, p. 268 : il fallait ouvrir le parapluie) ; b) 1963 parapluie atomique (Le Monde, 3 févr., p.4b ds Blochw.-Runk. 1971, p.424); 1964 parapluie nucléaire (L'Humanité, 24 janv., p.3h, ibid.) ; 3. av. 1933 « chapiteau de cirque à un seul mât » (d'apr. Amis Lex. fr. Ét. lexicogr., 1976, t. 3, no14/15, p. 23) ; 1959 (Vialar, loc. cit.). Formé de l'élém. para-2* et de pluie*, sur le modèle de parasol*. Au sens 2 b, cf. l'angl. nuclear umbrella (1973 Times, 9 nov. ds NED Suppl.2, s.v. nuclear).


Étymol. et Hist. 1847 Dict. arg., p.214). Orig. obsc.; d'apr. Dauzat 1938-64 et Bl.-W.1-5, du nom d'un personnage du vaudeville Romainville ou la Promenade du dimanche (joué aux Variétés en 1807), qui entrait en scène armé d'un énorme parapluie ; d'apr. FEW t. 8, p. 210b, du nom de Pépin, l'un des accusés du procès Fieschi (1836), qui se présentait toujours muni d'un tel accessoire (cependant aucune allusion au port d'un parapluie par l'accusé Pépin n'a été relevée dans Procès de Fieschi et de ses complices devant la Cour des Pairs, Paris, E. Bourdin, 3 vol., 1836 ; non plus que dans les longs comptes rendus d'audience parus dans La Gazette de Languedoc (4-24 févr. 1836)).


Étymol. et Hist. 1825 (Désaugiers et alii, Le Marchand de parapluies, p. 47 ds Quem. DDL t. 19). Empl. comme nom commun de Riflard, n. d'un personnage de la comédie de Picard (Théâtre, t. 3, Pte ville, 1801) qui portait un énorme parapluie.


Lire également la définition des noms parapluie, pépin et riflard afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Pébroc - Pébroque - Pépin - Riflard -

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Anecdotes historiques :


Marie-Agnès Moller, autrice de "Qui a peur des chats noirs ? : La vérité sur les superstitions" (Éditions Le Texte vivant, 2015) relate l'anecdote suivante :


"Le parapluie assassin


Aujourd'hui encore, la célèbre affaire dite du « parapluie bulgare » n'a jamais été élucidée mais elle a marqué l'histoire de la guerre froide et en est même devenu un symbole.

Georgi Ivanov Markov était un écrivain et journaliste bulgare, vivant exilé à Londres. Ce dissident travaillait notamment pour la BBC World Service et il était considéré par son pays comme un ennemi à faire taire. En effet, son émission intitulée Free Europe prônait clairement l'anti-communisme.

Le 7 septembre 1978, Georgi Markov attend son bus sur le pont de Waterloo. Tout à coup, il se fait bousculer par un homme trapu d'une quarantaine d'années qui le pique avec la pointe de son parapluie. Markov prend son bus et arrive dans les locaux de la BBC où il anime une émission.

Au fil des heures, le journaliste bulgare se sent de plus en plus mal. Il ressent une vive douleur à l'arrière de sa cuisse droite, là où le parapluie l'a piqué. Après son service à la radio, il rentre chez lui mais les symptômes s'aggravent et dès le lendemain, il est envoyé à l'hôpital Saint-James.

Les médecins l'auscultent et constatent que sa cuisse droite est légèrement enflée. Une perforation d'un ou deux millimètres seulement se trouve au cœur de la blessure.

Markov sait qu'il va mourir. Il est persuadé de s'être fait empoisonner par le KGB et le dit même à l'un des médecins qui s'occupent de lui.

Quatre jours après avoir senti la piqûre du parapluie, le 11 septembre 1978, Georgi Markov décède. L'autopsie confirmera ensuite l'empoisonnement. La pointe du parapluie avait réussi à inoculer sous la peau du journaliste un poison extrêmement violent : de la ricine.

L'enquête est confiée à Scotland Yard ainsi qu'aux services secrets. A cause de la prescription de 35 ans, prévue par la loi britannique, le dossier a été classé et personne n'a jamais été directement mis en cause dans cette affaire d'homicide.

Quelques jours auparavant, un autre journaliste bulgare, Vladimir Kostov avait failli mourir de ce même coup de parapluie...."

Michel Despland, auteur de L’Émergence des sciences de la religion. La Monarchie de Juillet : un moment fondateur. (Éditions L’Harmattan, 1999) mentionne les propos suivants :


 Petrus Borel déclarait que le parapluie est « le symbole de notre époque – la Monarchie de Juillet – misérable transsubstantiation de la cape et de l’épée » !).

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Croyances populaires :


Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Croyances populaires, superstitions, sorcellerie, rites magiques (Éditions Omnibus, 2016) Marie-Charlotte Delmas consacre un article au parapluie :


"Parapluie : La superstition qui consiste à craindre d’ouvrir un parapluie à l’intérieur d’une habitation est relativement récente, puisque les premiers parapluies à armature métallique datent du XVIIIe siècle en Angleterre. De par leur mécanisme assez rudimentaire, ils se dépliaient brutalement. Il valait mieux avoir de l’espace pour éviter de blesser quelqu’un, ce qui se produisait, paraît-il. On peut penser que cela explique pourquoi il fallait éviter de les ouvrir à l’intérieur des pièces, mais rien n’est moins sûr.

Au XIXe siècle, à la campagne, le parapluie reste un objet de luxe, rarement évoqué par les informateurs des folkloristes. C’est d’ailleurs essentiellement dans les villes qu’apparaît cette superstition au début du XXe siècle (Mont-de-Marsan, 1911, et Paris, dans les ateliers de modistes, en 1912)."

Jean-Louis Hue, auteur d'une Histoire de la pluie en quarante épisodes : couverture bleue. (Éditions Grasset, 2019) évoque le métier des saints de pluie :


"Le plus célèbre des saints de pluie, saint Médard, tenait son auréole d’un aigle qui, en récompense d’un bienfait, l’aurait protégé de la pluie sous ses ailes déployées. Cela n’empêcha nullement le miraculé, dont la fête est célébrée le 8 juin du calendrier grégorien, de devenir l’indicateur redouté d’une période décisive pour la fenaison. « Quand il pleut à la Saint-Médard, il pleut quarante jours plus tard », promettait le dicton tout en apportant cette réserve : « À moins que saint Barnabé ne lui casse le nez. » L’incertitude se devait d’être rapidement dissipée, saint Barnabé étant fêté trois jours plus tard. « Saint Médard s’est mis à pisser, saint Barnabé y a coupé », renchérissait un autre dicton. Certains prétendent que cette mésentente relevait d’une concurrence déloyale, l’un s’étant fait marchand de parapluies quand l’autre proposait des ombrelles. Querelle dérisoire er quand on sait que les saints eux-mêmes sont depuis longtemps rangés au rayon des accessoires."

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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (Éditions Seghers, 1969) :


"Parapluie : Tout autre que l'ombrelle, dont, malgré son nom, le symbolisme est solaire et glorieux, comme celui des dais, et des parasols, le parapluie se tient, lui, du côté de l'ombre, du repliement, de la protection. Son usage ne fut introduit en Europe qu'au XVIIe siècle. Il ne semble pas exact d'y voir une signification phallique, à moins d'attribuer au père toute espèce de protection. Il serait également excessif d'en interpréter le sens, comme celui d'une coupe renversée, qui signifie la descente des dons célestes. Symboliquement, il trahirait plutôt un refus timoré des principes de la fécondation, qu'elle soit matérielle ou qu'elle soit spirituelle. S'abriter sous un parapluie est une fuite devant les réalités et les responsabilités. On se dresse sous une ombrelle, on se courbe sous un parapluie. La protection ainsi acceptée se traduit par une diminution de dignité, d'indépendance et de potentiel de vie."

Virginie Tournay, autrice de "La consistance des êtres collectifs. Mode (s) d’existence, dilemmes ontologiques et politiques." (In : Introduction du Dossier. SociologieS, 2017) se sert de la métaphore du parapluie étrange des Shadoks pour asseoir son raisonnement :


"[...] Parmi les célèbres images des Shadocks, « Parapluie pour temps sec » pourrait correspondre à l’une des figures emblématiques de cette sociologie de la perception. Elle représente un parapluie surmonté en son centre d’un réservoir fontaine qui projette de l’eau sur la partie supérieure du parapluie tandis que le Shadock qui le tient se promène avec, en toile de fond, un grand ciel bleu ensoleillé. Cette vignette humoristique illustre le profond décalage entre la fonction utilitaire d’un outil et la réalité d’un contexte qui ne justifie en rien son utilisation. Au-delà, elle met en scène de façon remarquable les mécanismes de l’« apparence trompeuse du donné » pour reprendre l’expression de Nelson Goodman (2007). Celui qui est sous le parapluie perçoit l’eau qui tombe sur le parapluie : il l’entend et en ressent corporellement les impacts sur la toile. Il est donc sensoriellement plus enclin à adhérer à l’utilité du parapluie que celui (vous, moi) qui regarde le tableau général de cette scène sans ressentir la réception de la pluie. Le Shadock sous le parapluie a donc une vision singulièrement différente du monde qui l’entoure et de sa composition d’ensemble.

Cette saynète schadokienne nous fournit une porte d’entrée pour comprendre les mécanismes de perception des êtres et de l’environnement. Elle montre que la perception immédiate du monde n’est pas un inventaire plus ou moins exhaustif d’un tableau partagé que chacun serait à même de recomposer progressivement afin d’atteindre une vision commune, rapportée à quelques nuances près. Pour reprendre les termes de Georges Perec (1982), la tentative d’épuisement d’un lieu opéré par l’observateur, aussi restreint que soit son périmètre, ne parvient qu’à reconstituer imparfaitement la mécanique de son propre ressenti individuel. Elle échoue drastiquement à déterminer les conditions possibles ou encore les caractéristiques du ressenti pour un autre observateur. Les perceptions restent singulières, inépuisables dans leur description et tributaires de la relation qu’établit l’observateur avec son environnement immédiat. Dès lors, l’interrogation porte sur ce qui fait la consistance des êtres, et en particulier celle des êtres collectifs, caractérisés par la réunion active d’éléments épars. C’est une question de nature cognitive mais également politique puisqu’elle est tributaire de nos perceptions individuelles ainsi que de l’établissement d’un consensus général permettant de dire que telle ou telle chose définit un être collectif consistant."

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Jean-Louis Hue, dans Histoire de la pluie en quarante épisodes : couverture bleue. (Éditions Grasset, 2019) nous rappelle l'importance du parapluie anglais ou du parapluie bourgeois dans notre imaginaire :


"[...] Le parapluie, auquel il devait jadis sa légendaire raideur, a longtemps fait la fierté du Londonien. Le précieux objet possède son sanctuaire : la maison James Smith and Sons, la plus vieille boutique de parapluies d’Europe. On dirait au premier abord un vieux cinéma de quartier, coincé au carrefour de New Oxford Street et Shaftbury Avenue. Sur l’arête centrale de l’édifice, une rangée de lettres rouges, à la verticale, signale le titre du film qui s’y joue : UMBRELLAS. Une autre enseigne signale qu’ici les parapluies peuvent être rentoilés, rénovés et réparés. Mis à part quelques spécimens futuristes aux baleines en fibre de verre, exposés dans le compartiment « parapluies pour messieurs » de la vitrine, rien n’a vraiment changé depuis l’époque victorienne. Une rangée de trophées de chasse domine le comptoir de bois verni. À l’étage, des bureaux comme des loges de théâtre où l’on aperçoit de vieux employés penchés sur des registres séculaires. On dénombre ici toutes sortes de parapluies, rangés en bouquets dans d’étroits paniers d’osier. Pour dames ou messieurs, pour golfeurs ou simples piétons. En toile unie, à motifs de tartan, à rayures ou à plis froncés comme les robes Belle Époque. Avec une poignée droite ou recourbée, de bambou, de jonc, de corne ou de cuir. Mais le modèle incontournable que déploie sous mes yeux le vendeur en faisant fi de toute superstition est le classique parapluie londonien, un vestige de l’Empire encore proposé dans les meilleurs collèges, qui témoigne tout à la fois du bon goût anglais et d’un salutaire souci de respectabilité. Soit un globe de toile noire avec pour pivot une tige de bois, sans mortaise, dont une extrémité a été recourbée pour servir de poignée. Fabriqué maison, il coûte 225 pounds. Ce qui n’est rien si l’on sait qu’il peut protéger de la pluie durant une vie entière.

Prudence élémentaire, Des Esseintes bourre sa malle de parapluies quand il s’apprête à partir pour Londres. Le héros d’À rebours de J.-K. Huysmans a décidé de rompre avec la solitude et la vie artificielle dans lesquelles il s’est retranché. La lecture de Dickens l’invite à rallier Londres.

[...]

Comment ne pas périr ? Les ecclésiastiques disposent bien d’un camail, pèlerine équipée d’un capuchon mais qui, s’arrêtant aux reins, laisse les jambes à découvert. Les autres promeneurs peuvent espérer qu’un parapluie les sauve de l’infortune. Le précieux objet, encore mal différencié du parasol, vient d’être doté des premières baleines. Dans ses Loisirs où il relate ses pérégrinations dans Paris, Siméon-Prosper Hardy signale le 16 septembre 1769 l’ouverture d’« un bureau établi rue Saint-Denis pour distribuer des parapluies au public ». Ils sont en taffetas vert et numérotés. Quand ils sont loués pour la nuit, une lanterne, estampillée du même numéro, permet de mieux distinguer ceux qui les utilisent.

[...]

« Dans dix ans, nous serons propres, la boue de Paris aura été rayée du dictionnaire », écrit Balzac à madame Hanska en 1837. Le romancier connaît tout du piéton de Paris. Dans les premières pages de Ferragus, il décrit la physionomie d’un « essaim de Parisiens groupés, par un temps d’orage, sous le porche d’une maison ». Tableau formidablement vivant et grimaçant, à l’échelle d’une foule, comme Boilly aimait à en composer. Il y a là le piéton rêveur, épris des fantaisies de la pluie, le piéton causeur qui se lamente du mauvais temps ; le piéton rieur qui se moque des femmes crottées et des passants qui chutent ; le piéton silencieux, plein de suspicion et ruminant la catastrophe ; le piéton industriel qui fait le bilan comptable des gouttes ; le piéton aimable qui tient à se concilier le ciel et tous ceux qu’il asperge ; « enfin, le vrai bourgeois de Paris, homme à parapluie, expert en averse, qui l’a prévue, sorti malgré l’avis de sa femme, et qui s’est assis sur la chaise du portier ». L’indécrottable bourgeois pourvu de son inséparable pépin.

[...]

Le règne du parapluie : Le parapluie sert d’enseigne au XIX siècle. Ses différents noms disent sa popularité. Il sera durant une courte période surnommé la mauve, en raison de sa ressemblance avec la feuille de la plante. « La mauve est toujours en coton bleu, rouge ou vert », précise un ouvrage drolatique, daté de 1841, Physiologie du parapluie par deux cochers de fiacre. « Elle commence par un bâton de bois blanc, et finit par un décrotteur, un bedeau de paroisse ou un épicier retraité. » Toujours dans la veine comique, via le théâtre de boulevard cette fois, le parapluie acquiert ses lettres de noblesse. Dès le début du siècle, il devient le riflard, nom d’un personnage de la comédie La Petite Ville, qui arrivait sur scène, tel Guignol armé de sa matraque, affublé d’un colossal et fort rustique parapluie. Dans une pièce tout aussi oubliée, Romainville ou la promenade du dimanche, jouée en 1807 au théâtre des Variétés, le précieux objet emprunte le nom d’un autre personnage ; le pépin fait son apparition. Et provoque l’amusement des petits et des grands.

S’il suscite tant le rire, c’est qu’il est un compagnon familier dont on s’accommode des travers et des fantaisies. Bien qu’il symbolise l’ordre et la respectabilité, il paraît rarement à sa juste place. Tantôt affalé contre un mur, dégoulinant de toute son eau, avec une toile mal ajustée qui bâille et fait des soufflets. Tantôt arrogant, gonflé de lui-même, se prenant sans vergogne dans les cheveux des passants. Forfanterie passagère. Un coup de vent le retourne, une baleine se détache et le transperce, le mécanisme d’ouverture s’enraie. Il finit aussi dégingandé qu’un épouvantail.

Le vaudeville raffole de ce ressort comique. Dans Un fil à la patte, Feydeau met un parapluie entre les mains de Boussin, clerc de notaire et e amant malgré lui, dont la postérité n’a pas voulu retenir le nom. À l’image du pépin, pourquoi pas le boussin ? Son parapluie lui joue sans cesse des tours. À sa première entrée, Boussin cherche désespérément à l’accrocher, visant une poignée de porte, le rebord d’un meuble puis finalement le chandelier d’un piano. Quand il veut prendre ses aises, il ne sait toujours pas comment s’en débarrasser, en joue comme d’une arme dans une sorte de délire convulsif puis, enfin calmé, le suspend à une rampe d’escalier. À chacune de ses sorties, il oublie son parapluie. « Votre parapluie, votre parapluie », lui serine-t-on en écho. « Vous oubliez votre parapluie. »

Ah ! l’oubli du parapluie. C’est le syndrome du siècle. Cette petite misère de la vie quotidienne est universellement partagée. Grandville en tire une illustration, Balzac le début d’une nouvelle, Le Curé de Tours. Son bon abbé, qui ambitionne de devenir chanoine, en est si étourdi qu’il oublie son parapluie chez l’une de ses protectrices. Le voilà douché au début de l’automne 1826 par l’averse, alors qu’il traverse une petite place déserte de Tours, derrière le chevet de la cathédrale Saint-Gratien. Ses souliers prennent l’eau. Il ne lui sera d’aucun secours d’enfiler de douillets chaussons de flanelle une fois rentré chez lui. Ses pieds demeurent glacés par la pluie, et des humeurs néfastes l’envahissent, qui favoriseront une prochaine attaque de goutte.

L’humidité devient une hantise. Elle est porteuse de miasmes et de vilenies. Médiocre et mesquine, elle mine le corps et s’insinue jusqu’aux tréfonds de l’âme. Il faut s’en préserver à tout prix. À la première goutte de pluie, chacun court à la maison, se claquemure et se calfeutre. D’épais molletons assurent le colmatage : bonnets de coton, gilets de flanelle, pantoufles de tapisserie. Bouvard et Pécuchet ont la même constitution fragile que leurs contemporains. Ils craignent la pluie tout comme les orages, le vent, le froid, la chaleur, le feu, les courants d’air, accessoirement les mouches. Pour se protéger, ils se procurent toutes sortes d’équipements : paratonnerres, paravents, pare-feux et, inévitablement, parapluies.

Impossible de s’en passer. Ce « meuble prudent », ainsi que Champfleury qualifie le parapluie dans son roman Les Bourgeois de Molinchart, est le symbole de l’ordre bourgeois, de la vie tranquille et paisible. Il a son pendant, à l’intérieur de la maison, ce baromètre que chacun observe avec componction, comme s’il s’agissait d’un mourant auquel on voudrait arracher ses dernières volontés. Le bon usage du parapluie suppose que l’on sache prévoir le temps qu’il fera afin de s’organiser en conséquence. Une prétention scientifique s’allie avec un souci de prévoyance. Le parapluie est l’emblème d’un monde qui ratiocine, calcule, classe, prévoit et s’emmitoufle. Larousse lui consacre dans son dictionnaire cette définition : « C’est l’instrument de l’homme rangé, soigneux, du bourgeois, de monsieur Prudhomme. Quand on veut représenter le type du calme, de la médiocrité, et de la bonhomie, il suffit de peindre un homme portant sous son bras un parapluie bien solide, bien solennel, un riflard bien conditionné. Les Anglais ne voyagent jamais sans leur parapluie. » Ajoutons que pour la plupart ils le gardent à la main durant leur vie entière et qu’ils aiment le manier, strictement sanglé, comme une canne de majordome.

Ce meuble si convoité a des usages multiples, une géométrie variable. Il abrite les amoureux et peut décocher des coups fatals. Dans le roman de Champfleury, il sert d’étalon à un antiquaire maniaque pour mesurer les monuments. Il est le pilier de La Famille Fenouillard, la bande dessinée que Christophe publie à la fin du siècle, tout à la fois drapeau, voile, arme contre les bêtes sauvages, expédient capable d’estourbir un Anglais ou d’arrêter un train. Cramponné à son parapluie, monsieur Fenouillard traverse indemne tourmentes familiales et crises politiques.

« Qu’importe que ce soit un sabre, un goupillon ou un parapluie qui vous gouverne ! c’est toujours un bâton », vitupère Théophile Gautier, emporté par un élan anarchiste, dans sa préface à Mademoiselle de Maupin. L’attaque vise Louis-Philippe. Le roi-citoyen ne sortait jamais sans son parapluie. Il en avait découvert les vertus lors de son séjour à Londres. Les caricaturistes de l’époque exploitèrent la scène tant et si bien que le parapluie devint l’emblème de la monarchie bourgeoise. À meuble prudent, monarque prudent. Dans Les Misérables, Hugo dresse le portrait flatteur de ce roi qui voulait se concilier les classes moyennes et suivre leurs usages. « Il n’avait point de cour. Il sortait avec son parapluie sous le bras, et ce parapluie a longtemps fait partie de son auréole. » Sobre, serein, paisible, patient, bonhomme et bon prince : autant de qualificatifs attribués au roi par Hugo et qui ne dépareraient pas dans un magasin de parapluies. Louis-Philippe ressemblait à l’accessoire dont il ne se séparait pas et qui devint son sceptre.

Il arriva au roi d’abandonner son parapluie. C’était pour mieux se rapprocher du peuple en éprouvant la pluie dans le plus simple appareil. Louis-Philippe sans son parapluie était un roi nu. Au tout début de son règne, entre 1831 et 1833, plusieurs voyages en province le mènent vers des contrées embrumées, la Haute-Normandie, la Picardie, l’est de la France jusqu’aux régions frontalières. Le même souci de simplicité guide le roi. Pour ses discours il délaisse le dais au profit de l’estrade ou du balcon. À l’approche des villes qu’il visite, il quitte sa berline et choisit de faire son entrée à cheval. En chemin, il tient à descendre à l’auberge. Près de Provins, il déjeune dans un champ. À Dieppe il partage une soupe de fèves avec les marins du port. Et pour mieux montrer aux Français que le roi est leur égal et qu’il est soumis aux mêmes lois de la nature, Louis-Philippe prend comme eux la pluie, en toute simplicité. « Je sais que lorsque les Français s’exposent à la pluie pour leur roi, le roi doit jeter là le manteau et venir se mouiller avec eux », déclare-t-il lors de sa venue à Besançon le 25 juin 1831. La pluie est devenue un moyen de ralliement. Louis-Philippe la partage avec le peuple, sans parapluie ni manteau. Partout il défile trempé sous les hourras : « Bravo le roi ! Vive le roi ! » À Metz, où il tombe des cordes, son aide lui tend un manteau qu’il rejette. À Bayeux, même scénario. Dans la foule un homme lui conseille de remonter en voiture tandis qu’une femme lui propose un parapluie. À tous il répond : « Comme vous, mes amis. » Et les ovations redoublent. La pluie lui réussissait si bien qu’il se mit à détester le beau temps.

[...]

La multiplication des postes pluviométriques et des stations automatiques permettra aux météorologues d’affiner ces mesures. Leurs relevés placent aujourd’hui Biarritz en tête des villes les plus humides de France (1 483 mm), suivie par Dax, Ambérieu-en-Bugey, Chambéry et Aurillac qui n’est pas pour rien la capitale historique du parapluie."

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Littérature :


Le Parapluie


Il pleuvait fort sur la grand'route

Ell' cheminait sans parapluie

J'en avais un, volé sans doute

Le matin même à un ami.

Courant alors à sa rescousse

Je lui propose un peu d'abri,

En séchant l'eau de sa frimousse

D'un air très doux ell' m'a dit : oui.


Refrain

Un p'tit coin d' parapluie

Contre un coin d'Paradis

Elle avait quelque chos' d'un ange,

Un p'tit coin d'Paradis

Contre un coin d' parapluie

Je n' perdais pas au change, pardi !


Chemin faisant, que ce fut tendre

D'ouïr à deux le chant joli

Que l'eau du ciel faisait entendre

Sur le toit de mon parapluie !

J'aurais voulu comme au déluge

Voir sans arrêt tomber la pluie,

Pour la garder sous mon refuge

Quarante jours, quarante nuits.

(Refrain)


Mais bêtement, même en orage,

Les routes vont vers des pays.

Bientôt le sien fit un barrage

A l'horizon de ma folie.

Il a fallu qu'elle me quitte,

Après m'avoir dit grand merci,

Et je l'ai vue toute petite

Partir gaiement vers mon oubli.

(Refrain)


Georges Brassens

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Arts visuels :


Ghislain His, auteur d'un article intitulé "Architectures du nuage." (In : Faces, Journal d’architecture, 2006, Air (63), pp. 12-15) mentionne le parapluie dans la genèse de l'aarchitecture humaine :


"Tandis que certains affirment en 1993 à Tourcoing que "l'architecture ne se sert guère de la météorologie comme nourriture métaphorique", le groupe d'architectes autrichien Coop Himmelblau avait fait du nuage tout à la fois son emblème, son programme et son projet architectural à Vienne à partir de 1968.

En tant que forme particulière de l'air qui anime l'ennuyeuse uniformité d'un ciel bleu, le nuage a traversé l'histoire de l'architecture. Après avoir pris différents aspects, il est devenu un véritable concept architectural dont il n'est pas inintéressant de mesurer les enjeux.


Occurrences du nuage: science et croyance : Le nuage est d'abord météorologique. Réalité physique dont il faut se protéger par un toit, il devient une métaphore écologique.


PARAPLUIE : Pour Vitruve c'est "le feu [qui] donna occasion aux hommes de s'assembler en société et d'habiter en un même lieu", l'architecture commence par la construction d'un abri, un toit "pour se défendre du soleil et de la pluie". Pour Alberti, c'est plutôt la raison, "considérant l'utilité et la nécessité du toit et du mur", qui en est l'origine (De Re Aedificatoria, 1452). Quoiqu'il en soit, l'architecture est d'abord une réponse à un problème fonctionnel: se protéger des fureurs du ciel ou de la colère des dieux. Quand Laugier reprendra la mythologie de la hutte primitive (Essai sur l'architecture, 1753), il racontera que l'homme a d'abord cherché refuge dans l'ombre fraîche d'une forêt pour se protéger des brûlures du soleil, puis dans une caverne pour être au sec, et enfin décida de construire une hutte pour éviter l'air malsain et l'obscurité de la grotte.

Ainsi le toit à double pente de l'abri est d'abord un parasol avant d'être un parapluie, contrairement à la version illustrée de Filarete. Dans le traité de ce praticien florentin grand lecteur d'Alberti, on voit en effet Adam nu sur un morceau de terre tentant de s'abriter de "la première pluie", tombant sans doute du premier nuage.

Le temple, dont la fonction sera de protéger les dieux, est considéré comme un perfectionnement de la cabane initiale, le tronc d'arbre devenant colonne, la double pente du parasol-parapluie se retrouvant dans le fronton. Ces améliorations sont guidées par la raison qui suit "l'ordre de la nature" d'où est exclu, bien évidemment, le désordre des nuages."

Alexandre Melay, présente dans l'article intitulé "Sonorités d’une méditation émotionnelle. Une esthétique de la pluie." (In : The Goose, 2018, vol. 17, no 1, p. 1) explique l'importance de la pluie dans la culture japonaise :


"Le professeur des cours du soir

Et son grand parapluie noir

À la saison des pluies

— Hosomi Ayako


Dans un monde extrêmement rationnel, où les sociétés contemporaines imposent leurs lois à la nature et à l’homme, il est un phénomène que nul ne pourra jamais contrôler : la pluie. Loin de l’effet anxiogène des phénomènes naturels et des messages alarmants sur les catastrophes climatiques à avenir, l’élément naturel qu’est la pluie est une métaphore de la vie, des sentiments et du mental. La pluie a des pouvoirs, apporte de l’énergie et de la mélancolie, elle est propice à la réflexion en invitant à la lenteur et à l’introspection. Écouter la pluie, c’est arriver à suspendre le temps, à goûter à l’impermanence, à entrer dans un monde entre rêve et réalité.

[...]

Atmosphère météorologique : Si l’est un pays où la pluie relève d’un véritable éloge, le Japon fait figure de pionnier. Pour les Japonais, la pluie est bien autre chose qu’une simple précipitation d’eau. Comme le décrit le géographe et orientaliste Augustin Berque, tout l’art japonais est imprégné d’images et de symboles issus de la nature, et les phénomènes atmosphériques jouent un rôle essentiel dans la culture japonaise. [...]  Que l’eau arrive sous forme d’une fine brume ou provoquant une grande inondation, la pluie trouve toute sa place dans l’esthétique japonaise, dans la littérature et la poésie, dans la peinture et même dans la musique. [...]

Ses sonorités produisent de subtiles mélodies, et il s’agit d’être à l’écoute, non pas des bruits, mais de ces sons émis par la pluie, car la pluie est la révélation de la pluie bouddhique. Les Japonais utilisent un vocabulaire particulier pour exprimer les sonorités de la pluie. On compte plus d’une centaine d’expressions et d’onomatopées. Ainsi, quand les premières gouttes de pluie tombent, elles murmurent potsu potsu, para para ; puis en s’accélérant, saa saa jusqu’au mugissement zâ zâ lors de trombes d’eau ; et quand la pluie se fait plus douce, elle chuchote doucement shito shito avant shobo shobo. Les conditions météorologiques ont une influence majeure sur les arts et elles sont essentielles à l’atmosphère des récits littéraires, l’écoute de la belle musique de la pluie sur le toit de la vieille hutte est une image constante dans la littérature japonaise ancienne.

L’héritage de cette tradition est perceptible dans l’art contemporain, ce que l’artiste Kouichi Okamoto perpétue dans son installation artistique intitulée RE-Rain (2016).

L’artiste s’intéresse aux sons de la pluie, en exprimant les caractéristiques non visibles de la gravité et des forces magnétiques en tant qu’éléments physiques. Pour créer l’installation sonore RE-Rain, Okamoto a d’abord échantillonné le son de la pluie tombée au début du printemps au Japon, et plus précisément, les gouttes de pluie tombant sur un parapluie. L’expérience sensible de ses recherches a pris la forme d’une installation, construite à partir d’un ensemble de quinze parapluies placés dans un arrangement en forme de grille, trois par cinq. Chaque parapluie est placé au-dessus d’un haut-parleur, permettant à la vibration générée par le son de la pluie précédemment enregistré de traverser l’objet et d’être reproduite par celui-ci. Les sons des gouttes de pluie frappant un parapluie sont transmis par les vibrations dans les parapluies placés au-dessus des haut-parleurs. Les sons sont créés en établissant un équilibre entre la force magnétique des haut-parleurs, le poids des parapluies et le volume du son de l’enregistrement. L’artiste met en évidence l’interdépendance des hommes avec la nature et avec les éléments qui les entourent."

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