La Forêt de Tronçais
- Anne

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Toponymie :
Pierre Rousselin, auteur d'un Dictionnaire des termes anciens: Les mots oubliés de la forêt et du bois (Éditions CNPF-IDF, 2018) rappelle la signification du terme "tronçais" :
Tronçais - tronquoy : Futaie claire formée d'arbres d'émonde, préalablement étêtés.
Tronce : Arbre de futaie dont on tient les branches coupées. Tronçon d'une grume ébranchée.
Norme AFNOR : tronçon découpé dans le tronc ébranché d'un arbre abattu. Synonyme de bille.
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Histoire de la forêt de Tronçais :
D. Bourdichon, autrice de "Chronique universitaire." (In : Revue archéologique du Centre de la France, tome 10, fascicule 3-4, 1971. pp. 345-347) s'interroge sur la forêt antique :
"La forêt de Tronçais devait avoir à l'époque celtique cet aspect particulier aux frontières gauloises : une sorte de no mans'land abandonné aux marécages et à la forêt, néanmoins parcourue de routes (Tronçais en compte deux qui empruntent les vallées de la Marmande et de la Sologne et dont le tracé paraît être antérieur à la conquête romaine).
Effectivement, le Nord du Bourbonnais a été la zone de jonction des trois grandes cités pré-romaines : les Bituriges au Nord, les Eduens à l'Est, les Arvernes au Sud.
Le toponyme d'Ygrande semble corroborer cette thèse : les noms celtiques fondés sur Eguranda jalonnent les limites des anciennes cités de la Gaule indépendante. Les légendes à fond chthonien, qui sont nombreuses dans cette région, ne sont peut-être pas sans rapport avec les croyances celtiques relatives à ces zones marginales qu'étaient les forêts-frontières.
On peut se représenter la forêt de Tronçais comme le reliquat d'un vaste ensemble, plus bocager sans doute que véritablement forestier. Le nombre des toponymes celtiques et l'existence d'un réseau routier permettent de supposer que cette zone n'était pas vide d'hommes ; il semble d'ailleurs que les zones frontières celtes jouaient un rôle très particulier dans les échanges entre les cités.
La forêt-frontière de la période pré-romaine a réussi à résister à la pression de l'homme au cours des siècles qui ont suivi, là où les sols se prêtaient le moins à la culture. Les conditions géographiques générales ont permis à Tronçais de subsister et de poursuivre au Moyen-Age son rôle de frontière, favorisant de la sorte la constitution de la province du Bourbonnais."
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Laure Laüt, Jean-Luc Dupouey, Etienne Dambrine et Lionel Humbert. auteurs de "La forêt domaniale de Tronçais (Allier). Approches archéologiques et environnementales de l’occupation antique." (In : AGER VII "Silva et saltus en Gaule romaine : dynamique et gestion des forêts et des zones rurales marginales", Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Oct 2004, Rennes, France) étudient la physionomie de la forêt à partir des vestiges antiques :
"À l’époque romaine, le secteur de Tronçais se trouve au sud-est de la cité des Bituriges Cubes, non loin des cités arverne, éduenne et lémovice. [...]

Toutes les activités artisanales répertoriées dans cette zone réclament de grosses quantités de bois pour alimenter les fours. La zone de Tronçais devait donc avoir, dès l’époque romaine, un aspect largement forestier, comme l’indiquent d’ailleurs les résultats d’analyses polliniques et anthracologiques. Mais, compte tenu du nombre important d’habitats disséminés dans le secteur, il ne faut pas imaginer un massif forestier aussi dense qu’aujourd’hui. Nous retiendrons donc plutôt l’image d’exploitations agricoles implantées dans des clairières de défrichement, dont E. Bertrand avait eu la première intuition. L’un des enjeux des recherches futures sera de préciser l’importance relative, en surface, de ces essarts. Le lidar permettra peut-être d’en détecter l’extension. Il est également intéressant de souligner que les sites à caractère strictement artisanal ou cultuel ont peu d’impact sur la composition des sols et la biodiversité, laissant à penser que l’environnement immédiat de ces établissements était boisé. Par ailleurs, les pollens observés dans des niveaux postérieurs à l’abandon des bâtiments évoquent un paysage en cours de fermeture. Ce retour de la forêt, amorcé sans doute dès la fin de l’Antiquité ou le haut Moyen Âge, aurait pu favoriser de nouvelles implantations humaines liées à l’exploitation du bois, celles de métallurgistes ou tuiliers venus profiter des ressources locales en matière première et en combustible. Notons que, sur l’ensemble de la forêt, 25 % des sites révélant une activité artisanale ont livré en surface du matériel du IVe siècle.
Conclusion : À la lumière des prospections, fouilles et analyses environnementales, le paysage antique dont les vestiges sont enfouis sous la forêt de Tronçais se dévoile progressivement. Nous avons d’ores et déjà de nombreux éléments pour dire que la forêt faisait partie du paysage dès l’époque romaine, une forêt habitée, « mitée » par les agriculteurs, exploitée par les artisans du feu et dont les éleveurs devaient également tirer parti, en pratiquant le panage. La centaine d’établissements ruraux reconnus dans le secteur indique un réel mouvement de colonisation de ce milieu forestier à l’époque romaine, qui, en l’état actuel des connaissances, ne semble pas avoir eu d’équivalent aux périodes protohistorique et médiévale. Si l’on sait aujourd’hui que la céréaliculture était pratiquée autour des bâtiments gallo-romains, l’extension des zones cultivées devait être relativement réduite, car la modification des sols et de la biodiversité est plus restreinte ici que dans d’autres secteurs, plus favorables à l’agriculture. [...]
Pendant de nombreux siècles, le massif de Tronçais a préservé les vestiges archéologiques des agressions de la mise en culture, mais il a également conservé, dans son sol et dans sa flore, la mémoire des activités humaines et de leur environnement. Aussi, cette forêt apparaît-elle aujourd’hui comme un conservatoire naturel particulièrement précieux, pour percevoir les différents aspects de l’occupation antique, dans ce secteur du territoire biturige."
Nicolas Blanchard, auteur de Géohistoire d'une forêt du nord-ouest de la France. (Thèse de doctorat. Normandie Université, 2023) rappelle la jeunesse des forêts françaises :
"Il apparaît d’abord que les campagnes étaient bien plus exploitées durant la Protohistoire et l’Antiquité qu’on ne le pensait. De fait, de nombreuses études ont conduit à réévaluer la dynamique d’apparition des forêts. De la forêt du Tronçais (Allier) au massif forestier de Bercé (Sarthe) en passant par celui de Compiègne (Oise), plusieurs centaines de structures archéologiques, sans aucun lien avec l’état forestier actuel, ont été mises au jour (Laüt L. et al., 2007). Ainsi, une large part des forêts actuelles trouvent leurs racines dans des terroirs agricoles, exploités il y a plusieurs milliers d’années."
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Caractéristiques de la forêt :
D. Bourdichon, autrice d'une "Chronique universitaire." (In : Revue archéologique du Centre de la France, tome 10, fascicule 3-4, 1971. pp. 345-347) situe la forêt :
"La forêt de Tronçais présente, avec sa superficie de plus de 10.000 ha, un grand intérêt à l'historien des campagnes. Le massif forestier, qui n'a de massif que le nom tant son aspect est aéré par des vallées Nord-Sud et une série de zones libres d'arbres à l'intérieur, est établi sur une véritable région naturelle ; il recouvre le rebord d'un plateau qui n'excède pas 300 mètres et s'abaisse progressivement vers le Nord; il correspond en fait à une zone de contact entre les plaines sédimentaires du Bassin Parisien et les contreforts du Massif Central ; des dépôts tertiaires assurent l'unité pédologique de cet ensemble. Ces conditions générales, jointes à un micro-climat où les influences ligériennes le disputent aux tendances continentales, font de la forêt de Tronçais une zone de transition.
Ces marches ont connu très tôt la présence de l'homme. On retrouve ses traces en forêt dès le Paléolithique ; elle livre des témoins des différents âges, en particulier de nombreux silex présentant un bulbe de percussion. La présence de sites préhistoriques en forêt n'est pas inconcevable, étant donné le mode de vie de l'homme à cette époque lointaine. Par contre, l'existence de sites celtiques et romains à l'intérieur même de la forêt pose un problème particulier : quel lien précis existait, aux époques considérées, entre la forêt et les habitats ?"
Laure Laüt, Jean-Luc Dupouey, Etienne Dambrine et Lionel Humbert. auteurs de "La forêt domaniale de Tronçais (Allier). Approches archéologiques et environnementales de l’occupation antique." (In : AGER VII "Silva et saltus en Gaule romaine : dynamique et gestion des forêts et des zones rurales marginales", Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Oct 2004, Rennes, France) présentent la forêt :
"La forêt de Tronçais, considérée comme une des plus belles chênaies d’Europe, couvre 10 600 hectares au cœur de la France, dans l’Allier, à environ 30 km au nord de Montluçon et 50 km au sud de Bourges. Implanté dans un paysage vallonné, largement dominé par des terrains sableux acides, relativement peu propices aux cultures, le massif forestier est entaillé par les vallées de la Marmande et de la Sologne, deux petits affluents du Cher. Cette forêt domaniale est composée à 80 % de chênes, essentiellement sessiles, auxquels sont associés des hêtres et des charmes, sans compter quelques parcelles de pins sylvestres."
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Arbres remarquables :
"La forêt de Tronçais compte 25 arbres remarquables, arbres prestigieux aux dimensions exceptionnelles, et 24 arbres remarquables dits "particuliers", qui sont plus des curiosités. Ces arbres sont les monuments de la forêt. parmi eux, certains sont devenus emblématiques comme le chêne carré." (ONF)
Dans Arbres remarqués, arbres remarquables (Cahier d'Études n° 20 – 2010) Andrée Corvol réunit différents textes dont celui de André-Georges Morin intitulé "Le Chêne Pétain et le Chêne de Montravail" qui raconte l'histoire d'un arbre remarquable de la forêt de Tronçais :
"Le Chêne de la Résistance en forêt de Tronçais
L’intitulé de mon intervention juxtapose le chêne de Montravail et le chêne de Tronçais. Il y a toujours de la provocation à citer un nom frappé par ce que les Romains appelaient damnatio ad aeternum. Il n’y a plus de chêne Pétain : il y a le chêne de la Résistance. Avant d’aborder cette question, je me suis demandé si, outre l’essence, il n’y avait pas quelques liens ténus entre ces deux arbres. Au final, j’en ai retenu trois. Pessines est au cœur historique du vignoble de Saintonge, célébré par Ausone au IVème siècle, vignoble devenu celui du Cognac qui vieillit en fûts de chênes, si possible de Tronçais. Cette forêt fut incorporée au Domaine en 1527 grâce au séquestre des biens du connétable de Bourbon, qui ordonna le roi François Ier, né à Cognac. Un autre chef d’Etat, grand connaisseur es-forêts, originaire de Saintonge, François Mitterrand, écrivit en 1973 : « le connétable de Bourbon, par son alliance avec Charles Quint contre son roi, François Ier, entra par la grande porte dans la série noire des traîtres officiels », ce qui nous ramène au sujet.
La cérémonie du 8 novembre 1940 : A l’invitation de son ami et filleul, Jacques Chevalier, originaire de Cérilly, fils d’un général du Génie et auteur de « La Forêt et les Produits forestiers pendant la guerre », Philippe Pétain se rendit à Tronçais le 8 novembre 1940. Un chêne lui fut dédié, en présence du ministre de l’Agriculture, Caziot, lors d’une cérémonie où le pittoresque le dispute au ridicule…
Dans sa présentation, Chevalier est lyrique : « le soleil a chassé les brumes du matin et illumine de biais une clairière où flamboient tous les tons de l’or et du cuivre et où se font entendre prolongés par l’immensité des bois, les fanfares de l’équipage la Rochefoucauld ». Le discours qui suit est révélateur : « Permettez-moi, Monsieur le Maréchal, de vous présenter votre chêne. C’est le plus beau, le plus haut de cette antique forêt de Tronçais, vieille sylve gauloise qui fut mise en réserve par les rois de France, qui a fourni une flotte au pays en 1793, et, en 1917, le bois qui a permis de gagner la guerre ». Puis, après avoir convoqué François Ier, Jeanne d’Arc, Saint-Louis et Colbert, il continue : « On mit un gland ici, et c’est votre chêne. Il mesure 42 mètres de hauteur totale, 28,64 jusqu’à la première branche. Il est toujours jeune et vivace, comme vous, Monsieur le Maréchal. » Enfin, il conclut : « Eh bien maintenant, on viendra ici et l’on dira, Pétain fut là, Pétain l’homme qui a sauvé trois fois la France, Pétain, vivante image de la vieille France, toujours jeune parce qu’immortelle. Comment douter d’un pays qui produit de tels arbres et de tels hommes ? Par ma voix, Monsieur le Maréchal, je vous apporte l’amour de la France ».
Philippe Pétain répondit : « Mon cher ami, c’est la première fois que j’assiste à une semblable cérémonie. Je n’ai pas encore en France de chêne qui porte mon nom. Je ne me figurais pas que cet arbre fût aussi vieux : j’imaginais que son âge était voisin du mien. 270 ans ! Je suis confondu. Jamais je ne le rattraperai. Mais à quoi sert de faire des comparaisons entre la hauteur de ce chêne et moi ? ». A ce moment là, le discours de Pétain fut interrompu par le cri : « Le Maréchal est encore plus grand que son chêne ». Après les coups de marteau imprimant sur le tronc les initiales « PP », retentit « une dernière sonnerie de trompe, Les Honneurs, dont les sons mourants annoncent aux hôtes de la sylve millénaire la fin d’une cérémonie unique dans ses fastes.
Dans la nuit du 13 février 1944, les maquis locaux démontèrent la plaque dédiée à Pétain et rebaptisèrent le chêne du nom de Gabriel Péri. Pour le symbole, l’arbre a-t-il été fusillé ? cela reste discuté. Le tarif du traître aurait dit Clémenceau. Gabriel Péri, lui, avait donné sa vie à la France, mais il était communiste. L’administration forestière, plus regardante que la RATP et des centaines de municipalités, crut devoir rebaptiser ce chêne en le dédiant à la Résistance. Voilà brièvement résumée l’histoire de ce chêne de Tronçais. Là aussi quelques pistes de réflexions.
La prudence de l’administration forestière conduit à s’interroger sur son histoire. Avec soixante-dix ans de recul, les protagonistes sont morts et l’étude de cette administration dans une période sinistre devrait pouvoir être écrite avec sérénité. Les charges héréditaires sont abrogées depuis plus de deux siècles, a fortiori dans un domaine technique. Rendons hommage à la Revue forestière qui, sous le couvert d’un historien anglais, commença à soulever le voile forestier sur Vichy, trente-cinq ans après l’américain Paxton. Et pourtant, même sur ce premier article, il y a quelque mystère, par exemple à propos de ce spécialiste du reboisement qui signait « L. Padre » en 1941 quand il montrait comment le reboisement était une composante de la régénération nationale. Cela annonçait la loi du 21 janvier 1942. Je ne vois pas de qui il peut s’agir : ce n’est pas une erreur de traduction car le nom figure comme cela dans la version originale en langue anglaise.
Quelle est la base juridique des dénominations d’arbres ? Qui décide ? Rien n’en est dit dans le Code forestier. Seul l’article L. 122-1 relatif aux missions du Conseil d’administration de l’ONF pourrait ouvrir une possibilité : « Le conseil d'administration veille notamment à ce que l'établissement développe le patrimoine forestier national ». Malheureusement le détail de ses missions ne comporte aucune donnée applicable au patrimoine forestier. A défaut de texte, essayons le bon sens. Donner un nom à un objet est une prérogative de propriétaire. Pour un arbre appartenant à un particulier, c’est à lui de le nommer à moins qu’il existe déjà une dénomination cadastrale. Pour une collectivité, c’est le maire qui a cette possibilité sous contrôle du conseil municipal. Pour une forêt domaniale, comme Tronçais, c’est le représentant de l’Etat, donc le directeur général de l’ONF, historiquement subrogé au directeur général des eaux et forêts. Pierre-Olivier Drège semble partager cette analyse, à moins qu’il ne me l’ait suggéré. C’est pourquoi je m’étonne que subsiste en forêt de Tronçais un chêne dédié à Jacques Chevalier, l’instigateur de la mascarade ou de la maréchalade du 8 novembre 1940. Je proposerai donc que le chêne Chevalier devienne le chêne Gabriel Péri.
Dans le cas de Chevalier, le discours du 8 novembre 1940, s’inscrit dans la suite d’un livre publié dès les années 1930, la Forêt de Tronçais. C’était le moment où le président Herriot publiait Dans les forêts normandes. Ainsi, deux normaliens, Herriot né en 1872 et Chevalier né en 1882, écrivaient sur le chêne. Compte-tenu de leurs engagements politiques respectifs la gauche modérée opposée à l’extrême droite catholique, il est intéressant de comparer leurs écrits.
Herriot est précis, technique presque : « le climat constamment humide favorise à la fois la forêt et la prairie… où l’herbe demeure verte, la forêt prospère… la forêt est la mère des pluies et des rosées… la croissance est une lutte…le vent pire ennemi de la forêt… le chêne et le hêtre, essences nobles, y commandent la plèbe des mort-bois… dans le conflit qui aura pour résultat l’aménagement du bocage normand, le Roi intervient ; il prend parti pour la forêt, son plaisir... duel qui, par-dessus la bataille des idées met aux prises le laboureur et le gentilhomme.. ». Il s’agit d’une réflexion de fond : « [la forêt] recherche comme nous un équilibre social qui se détruit à mesure qu’il est établi ». Suit une phrase à mettre en exergue au Code forestier : « les juristes l’établissent [la forêt] avec une solennité ridicule et majestueuse tout ensemble ». Le texte finit par la formule attendue : « le chêne arbre divin, symbole même de la France ».
Chez Chevalier le ton est différent, plus lyrique, plus idéologique, démagogique aussi, afin de flatter les petites gens qui vivent en forêt, « les travailleurs de la forêt qui, par leur effort patient, nous en ont révélé l’âme ». Il y a une mise en garde sur les « sophismes de la science contemporaine », qui annonce les dérives du néo-créationnisme : « il convient de n’user des méthodes scientifiques qu’avec une extrême prudence : rien ne supplée l’observation directe des choses… l’intuition de l’artiste nous révèle mieux la réalité que les observations du savant ». Si tout va avec un peu d’hygiénisme (« la vie dans la forêt est la plus saine qui soit, pour le corps et pour l’âme ») et une vision organisée. Chevalier loue ainsi « cette société parfaite où tous les arbres s’entraident et s’élèvent ensemble ». Il finit par montrer que l’arbre, « de la terre au ciel symbole la croissance du vrai ». Voilà, un beau sujet de réflexions au-delà des pots de fleur d’Aragon, le chêne de gauche, le chêne de droite."
Un article intitulé "Des écrins créés pour 5 arbres remarquables à Tronçais" (Site de l'ONF, 25/07/2020) valorise la mise en valeur artistique des arbres remarquables :
"Des écrins créés pour 5 arbres remarquables à Tronçais
L’ONF, en partenariat avec la prestigieuse maison de Cognac Martell, a lancé un appel à projet pour préserver 5 arbres remarquables de la forêt de Tronçais. Artistes, designers, charpentiers, menuisiers, ingénieurs et étudiants ont fait preuve de créativité et plus de 50 projets ont été reçus. Un jury a sélectionné 4 projets très différents. Les gagnants vont maintenant pouvoir passer à la réalisation des œuvres. Les équipes vont investir la forêt à partir de fin août.
Quel est le sens de cet appel à projet ? Après l'inauguration du sentier de la futaie Colbert II et l’aménagement du tour de l’étang de Pirot en 2019, c’est au tour de cinq arbres emblématiques de Tronçais de bénéficier de nouveaux équipements pour mieux les protéger et mieux les valoriser. Le défi ? Recycler des tonneaux utilisés pour affiner le cognac afin de créer des équipements fonctionnels, novateurs et artistiques pour que les visiteurs puissent accéder, sans abîmer le sol, aux arbres remarquables. Martell met à disposition la matière première avec les douelles des tonneaux (planches de bois qui permettent de composer la barrique) et finance l’ensemble du dispositif.
Les 4 projets sélectionnés : Un platelage témoin de la hauteur hors normes du Chêne pilier. Il s'agit d'un ponton de 47,5 mètres qui permet l’accès à l’arbre. C'est aussi une œuvre (de Marc Vatine) et un témoin de ses dimensions. Sur ce ponton, des intervalles d’âge (1 an, 5 ans, 10 ans, 25 ans, 50 ans, 100 ans, 150 ans, 200 ans) seront matérialisés pour prendre conscience du temps nécessaire pour atteindre ses dimensions.
La ronde du Chêne carré (Prisca Cosnier). L’installation rappelle la forme carrée de la base du tronc qui a donné son nom à ce chêne. Les 48 anneaux composent une forme qui évoque également le génome et le cycle de la forêt, un éternel recommencement, grâce au symbole de l’ellipse.
Ephémère : un clin d’œil à l’Ecosse et à la mer (Prisca Cosnier). Le Chêne Stebbing, planté à l'époque de Colbert, est supposé avoir été destiné à l'origine à la production de bois de marine. En ce temps-là, le bois de la forêt de Tronçais naviguait sur tous les océans du globe. Le mouvement dessiné par l'assemblage des douelles évoque la mer que l'arbre n'a jamais vue. Depuis, il observe le fil des investigations humaines en constante évolution ; "tout change, rien n'est stable". Un chardon est peint en mémoire au Professeur Stebbing écossais d’origine.
Regard de Tronçais (Menuiserie Kremenski) est une installation qui offre aux promeneurs la possibilité d'habiter l'arbre ponctuellement. S'installer et laisser aller son imagination en s'inspirant de la lecture des textes écrits sur la nature par ces deux grands auteurs. Un ensemble de douelles ponctuera également le cheminement pour inciter le promeneur à la découverte.
Ainsi, le Chêne carré, le Chêne Emile Guillaumin, le Chêne pilier, le chêne Charles Louis Philippe et le chêne Stebbing vont bénéficier d’un écrin spécialement conçu pour les valoriser. Certains de ces arbres remarquables, par leurs situations géographiques, leurs dimensions exceptionnelles et / ou leurs particularités, sont plus visités que d’autres. Ainsi, le piétinement répété des visiteurs contribue au tassement des sols qui provoque l’asphyxie des petites racines de surface et à la mise à nu du système racinaire. A la longue, cette dégradation peut devenir préjudiciable pour l’arbre."
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Marie Reetz, auteur de "L’« argument de la nature » dans le discours fasciste du 20e siècle en Allemagne, en Italie et en France." (In : Argumentation et Analyse du Discours, 2023, no 30) attire notre attention sur un discours dangereux que l'on peut faire porter aux arbres :
"Un album pour enfants de l’époque montre la France symbolisée par une forêt et Pétain par un chêne exceptionnellement grand. La même image est invoquée lors d’une cérémonie, dans la forêt de Tronçais, pour nommer un chêne massif le « Chêne Maréchal Pétain ». Le discours cérémoniel compare la droiture de l’arbre à celle de Pétain. L’essence de l’arbre, vieux de plusieurs générations, serait celle de la France (Pearson 2008 : 60‑61).
Le paysan et le bûcheron ainsi que le montagnard tels que les présente la propagande véhiculent letoposde la virilisation (18, 57, 95). La forêt devient l’école dure où les hommes apprennent le travail dur, mais libérateur, autonome et la vie dure mais saine du forestier ou du bûcheron et où ils peuvent s’enrichir physiquement et moralement en suivant les lois de la nature et de la vie commune. Dans une édition de 1943 de laRevue des eaux et forêts, la vie dans la nature et le travail du forestier sont assimilés à la meilleure école de la vie, qui abolit l’individualisme et l’égoïsme en cultivant des qualités comme le sacrifice et la charité (57). Afin de faire naître le patriotisme et l’appréciation de l’effort et du sacrifice dans la population, la propagande loue le pouvoir transformateur de la forêt comme de la montagne."
Paul Arnould, auteur de « Jacques Farinotte, Petite histoire d’une grande forêt. Tronçais en Bourbonnais », (In : Géocarrefour, Comptes rendus, mis en ligne le 14 octobre 2023) mentionne le Chêne des Quarante mètres :
"L’étonnant destin du Chêne des Quarante mètres, baptisé chêne de Pétain, lors de la venue du maréchal, en 1940, invité par son secrétaire d’état à l’éducation Jacques Chevallier, l’enfant du pays, puis rebaptisé, durant la guerre, chêne Gabriel Péri, du nom d’un résistant fusillé par les Allemands et enfin chêne de la Résistance à la fin de la guerre, est un exemple particulièrement évocateur des risques de trop « politiser » la dénomination des arbres remarquables. L’ONF échaudée par cet épisode de guérilla toponymique n’a pas souhaité, pendant longtemps, donner des noms trop connotés idéologiquement à ses arbres remarquables. Le tabou a été brisé en 2020 avec l’intronisation du chêne Péron, du nom d’un grand botaniste originaire de Cérilly, au sud de la forêt de Tronçais, explorateur de l’Australie, exempt de tout reproche d’engagement politique."
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Dimension spirituelle :
Camille Gagnon, dans Le folklore bourbonnais (2) : Les croyances et les coutumes (Crépin-Leblond Éditeur, 1949) mentionne divers lieux de pèlerinage en forêt de Tronçais :
"Brethon (Le) - La chapelle et la fontaine de saint Mayeul, au prieuré de la Bouteille, en forêt de Tronçais, étaient un but de pèlerinage, en période sèche ou de sété, pour demander la pluie.
Par contre, on se rendait en pèlerinage à la chapelle de sainte Madeleine pour obtenir la cessation des pluies trop abondantes. Cette chapelle conserve une statue ancienne de sainte Madeleine à laquelle des mères inquiètes viennent présenter leurs petits enfants qui « peinent à marcher ».
[...]
Brethon (Le) - Dans la forêt de Tronçais, à proximité de la Bouteille, la font Pissoi est renommée pour la guérison de la gravelle et des maladies de vessie.
Un peu plus loin, la font du Tonneau s'écoule par deux trous ; elle emprunte l'un ou l'autre selon que le blé de l'année doit connaître un prix élevé ou un cours désavantageux.
La font des Andars qui suinte d'un rocher, guérissait les dartres. Les patients déposaient des sous dans les anfractuosités du rocher. Au début du XXe siècle, un garde-forestier se faisait un bénéfice appréciable en recueillant ces offrandes.
[...]
Isle-et-Bardais - Dans la forêt de Tronçais, la fontaine Villejot rappellerait, d'après la légende, l'emplacement d'une ville engloutie. La source coulerait à l'endroit même où s'enfonça la chapelle. Chaque année, dans la nuit de Noël, en se pendant sur l'onde, on entend le son très lointain des cloches enfouies.
Les amoureux consultent l'eau de la fontaine qui reflète les traits de l'être aimé quand le sentiment est partagé ; elle reste terne en cas d'abandon ou de tromperie. pour savoir si leur mariage est prochain, les jeunes filles lancent une épingle dans l'eau. Elles sont assurées de convoler dans l'année lorsque l'épingle se fixe droite au fond et s'y maintient. Elles disent alors qu'elles ont piqué un cœur.
[...]
Brethon (Le) - En temps de sété, on allait en procession à la font saint Mayeul, au prieuré de la Bouteille, dans la forêt de Tronçais. Arrivés là, les assistants aspergeaient avec l'eau de la fontaine le prêtre qui conduisait la procession. Cette coutume fut encore observée en 1893, l'année de la grande sété, restée mémorable dans les campagnes.
Voici la relation des ultimes processions à la font Saint-Mayeul, telle qu'elle fut contée à Jacques Chevalier par un vieillard de l'endroit : « Les prières dites, les assistants, à la demande du prêtre, se mirent tous à la fois à jeter des pierres dans la fontaine, et la mère Bagneux des Gagères, au Grand Villers, lui versa de l'eau à pleines mains. « Diantre ! mes amis, n'allez pas si fort ! leur dit-il. Vous serez écrasés d'eau ». Et de fait, ajoute le père Lamarque, « ils n'avaient pas encore, en s'en retournant, atteint la corne du bois par la traverse, qu'il arriva un rang d'orage qui les mouilla tous jusqu'aux os. Ca devait-il arriver comme ça ? ou c'était-il un miracle ? Je n'en sais rien : mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je vous dis la vérité vraie. On vint deux fois encore en procession à la font Saint-Mayol, du temps de M. le curé Forges, qu'on appelait « Monsieur Blandinot » et du » (non disponible sur Internet ».
D. Bourdichon, dans sa "Chronique universitaire." (In : Revue archéologique du Centre de la France, tome 10, fascicule 3-4, 1971. pp. 345-347) rappelle la légende attachée à la fontaine de Viljot, sise dans la forêt :
"La légende abonde dans le même sens en ce qui concerne le site de Viljot ; les découvertes préhistoriques et gallo-romaines témoignent d'une occupation précoce du site : à la fin du siècle dernier, la parcelle de la Font Viljot a livré un grand nombre d'outils préhistoriques, flèches et racloirs notamment, ainsi que des tessons de poterie, drainages et monnaies romaines. Ce que fut Viljot à la période romaine, seules des fouilles systématiques pourraient permettre de s'en faire une idée ; mais l'impact que le souvenir de son existence a eu sur la conscience populaire suffit à indiquer qu'il ne s'agissait pas d'une simple résidence de chasse. On peut en particulier insister sur le caractère religieux qu'a conservé ce site. La tradition rattache le nom de Jupiter (Jovis) au toponyme de Viljot et nombreuses sont encore les jeunes filles à marier qui viennent consulter l'oracle de la fontaine. Ces légendes pourraient bien avoir pour origine un culte des sources à l'époque celtique."
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Actualité de la forêt :
Gaspard d’Allens, dans un article intitulé "Une longue marche lance le combat contre l’industrialisation de la forêt" (Reporterre, 25 octobre 2028) rapporte un événement important dans la lutte pour les forêts :
Une longue marche lance le combat contre l’industrialisation de la forêt
Après avoir parcouru la France à pied pendant plus d’un mois, les agents de l’ONF veulent créer un large mouvement contre l’industrialisation des forêts. Une première rencontre a lieu aujourd’hui dans la forêt de Tronçais, berceau de la sylviculture, et a débouché sur l’écriture d’un manifeste « Pour la forêt française, notre bien commun ».
Une longue marche contre le silence. La forêt publique et ses défenseurs ne veulent pas se laisser abattre dans l’indifférence. Depuis le 17 septembre, les gardes forestiers de l’ONF, l’Office national des forêts, ont usé leurs souliers. Partis de Mulhouse, Perpignan, Strasbourg ou Valence, ils ont parcouru plus de 300 kilomètres pour rejoindre ce jeudi 25 octobre la forêt de Tronçais, dans l’Allier, qui abrite l’une des plus belles futaies de chênes du pays. L’objectif ? Dénoncer l’industrialisation de la forêt française et la privatisation de l’Office, qui, sous couvert de restructuration, supprime des postes, pousse à la rentabilité et accroît les coupes de bois.
La marche a duré une quarantaine de jours. Sous les couleurs vives de l’automne, juste avant les premiers froids. Elle a rassemblé près de 2.000 personnes qui se sont relayées le long du parcours. Revêtus de chasubles vertes, armés de bâtons de randonnées, les participants ont cheminé à travers les bois, franchi les cols, traversé les villages. « Avec cette marche, on a voulu s’inscrire dans le temps long », précise Michel Bénard, syndicaliste à la CGT Forêt. Il est parti de Perpignan, il y a un mois, et a sillonné la Montagne noire, les Causses du Quercy, le plateau de Millevaches… « On a souhaité changer de mode d’action. Ne pas faire simplement une manifestation éphémère pendant une journée mais remonter lentement le territoire pour alerter la population, aller au contact, échanger en prenant le pouls des résistances citoyennes. »
Après avoir battu le pavé à maintes reprises et fait rugir les tronçonneuses dans les rues de la capitale, les gardes forestiers ont tiré un constat. Désappointé. L’écho de leur combat peine à se faire entendre. En 2008, les gardes forestiers étaient plus de 2.500 à manifester sur le champ de Mars, devant la tour Eiffel, avec leurs uniformes, des cornes de brume et une armée d’arbres en carton. Mais rien, pas l’ombre d’une caméra, d’un reporter embusqué ou d’un citoyen engagé. « On était aussi isolés que dans nos forêts, se rappelle un syndicaliste. La grève ne suffit plus. Il faut inventer autre chose pour interpeller la société et nourrir le rapport de force. L’imaginaire syndical doit se renouveler. »
« Il est question de l’avenir des forêts. Notre bien commun à tous. Le filtre de l’eau, de l’air, notre biodiversité »
La marche veut participer à ce nouvel élan. Car la situation est grave. En trente ans, 4 emplois sur 10 ont été supprimés. L’ONF est passé de 15.000 à 9.000 employés. Le pourcentage de fonctionnaires ne cesse de diminuer au profit des contractuels. La privatisation, sans faire l’objet de déclaration officielle, se trame de manière insidieuse. Elle est « rampante ».
Parallèlement, la direction prévoit de prélever en 2020 un million de mètres cubes de bois de plus qu’en 2014. La surexploitation des forêts rime avec celle des êtres humains. On compte, à l’ONF, une cinquantaine de suicides depuis 15 ans, des dépressions nombreuses, une perte de sens et une démotivation au travail.
Cette tendance « délétère » se poursuit en ce moment même : « Lors d’un séminaire de cadres, en septembre dernier, à Paris, la direction a annoncé la suppression dans les cinq prochaines années de 1.500 postes », écrit l’intersyndicale.
« Face à ces attaques, les forestiers ne peuvent plus être seuls dans le combat, assure Philippe Canal, porte-parole du syndicat Snupfen. L’enjeu nous dépasse. Il va au-delà des corporatismes. Il est question ici de l’avenir des forêts. Notre bien commun à tous. Le filtre de l’eau, de l’air, notre biodiversité. »
En parcourant la France à pied, les gardes forestiers ont lancé les prémices d’un mouvement plus vaste contre la marchandisation des forêts. « C’était un pari, reconnaît Philippe Canal. Des associations, des collectifs en lutte mais aussi des élus nous ont rejoints. Plus d’un tiers des marcheurs n’étaient pas employés à l’ONF. »
La convergence ne s’invoque pas. Elle se vit au quotidien et se travaille. Elle s’aiguise. Dans la lenteur des pas réguliers, sous les airs de l’accordéon ou dans les conversations qui s’étirent la nuit. « On parcourait une vingtaine de kilomètres par jour, raconte Frédéric Bedel, un syndicaliste qui a fait cinq étapes en Lorraine. Ça nous a remis du baume au cœur. La marche est propice à la rencontre. On parle de tout et de rien, des espaces naturels sensibles, des batraciens, des chauves-souris, de la sylviculture. En interne, dans la profession, nous n’avons plus de lieu pour échanger sur le sens de ce que l’on fait. On a retrouvé ici la convivialité qui nous manquait. On est sorti du bois. »
Le soir, les forestiers étaient hébergés chez des habitants ou dans les salles des fêtes. Conférences, concerts, bal folk ont ponctué le parcours. Le film de François-Xavier Drouet Le Temps des forêts a été projeté à plusieurs reprises. Il dénonce le management néolibéral de la direction de l’ONF. Son mépris et sa violence.
« Cette convergence, la solidarité entre citoyens et syndicats inquiète le gouvernement en place »
« C’est quand nous avons traversé des territoires en lutte où les gens se mobilisent que nous avons été le plus nombreux, se souvient Michel Bénard. Près de 80 personnes ont marché entre Meymac et Chavanac sur le plateau de Millevaches. » Là-bas, les habitants font face à un projet d’usine à biomasse qui menace les forêts locales. Dans le Morvan aussi, les associations mobilisées contre l’enrésinement du massif ont largement participé à la marche.
Le parcours a suivi le chemin des luttes. Passant par le Grand contournement ouest (GCO) et la forêt fraîchement rasée de Kolbsheim, près de Strasbourg (Bas-Rhin). Puis par Bure (Meuse), où le bois Lejuc et ses érables sycomores risquent de disparaître sous le poids des déchets radioactifs. Des opposants au projet de Center Parcs, à Roybon (Isère), se sont également mêlés à la marche à proximité de Valence (Drôme).
Le résultat est positif. Des dizaines d’articles dans la presse locale ont donné une visibilité au mouvement. Un éclat inédit. Mais aussi une force. « Nous pensons que cette convergence, la solidarité entre citoyens et syndicats inquiète le gouvernement en place. C’est quelque chose d’inhabituel », relate Philippe Canal. En témoignent les patrouilles de gendarmes qui surveillent furtivement la marche. « La vente annuelle de bois qui devait se dérouler le 25 octobre à Tronçais a aussi été annulée. La direction a eu peur qu’on la perturbe. Aujourd’hui, elle ne peut plus nous ignorer. »
Ce 25 octobre, les stands, les forums associatifs et les tables rondes ont remplacé les marchands de bois. Les débardeurs à cheval, les 4x4 des investisseurs. « Cette journée se veut comme une grande fête, une déclaration d’amour à la forêt », s’emporte Philippe Canal.
Syndicats et associations environnementales ont cosigné un manifeste « Pour la forêt française, notre bien commun ». Ce texte est l’aboutissement politique de la marche, la construction pas à pas d’un mouvement de défense des forêts. Parmi les signataires, Greenpeace, la LPO, FNE, les Amis de la Terre, le Réseau des alternatives forestières ou Agir pour l’environnement. Ils demandent « la convocation d’un grand débat sur la forêt », et exigent un « droit de regard sur la gestion des forêts publiques ». « Mobilisés, vigilants et unis, nous entendons nous rencontrer régulièrement pour débattre des orientations cruciales de la politique forestière, élargir et amplifier la dynamique enclenchée ce jour », concluent-ils.
Michel Bénard sourit : après un mois de randonnée, il va falloir continuer de marcher."
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Littérature :
Amélie Auzoux étudie "Jean Giraudoux et Valéry Larbaud, deux « Fils » du centre de la France." (In : Cahiers Valery Larbaud, 2015, no 51, pp. 27-42) :
Véritable « République des Arbres » (1), la forêt de Tronçais est « la merveille sylvestre » (2) des paysages du Centre. Ainsi Larbaud célèbre l’« extrême beauté de cette vaste région forestière » (3). Dans sa lettre du New Weekly de Londres datée du 6 juin 1914, Larbaud écrit au sujet d’une exposition chez Druet, rue Royale :
« Les paysages français les plus impressionnants de Dufrénoy sont ceux du Centre. On voit une belle vue de notre plus grande forêt, trop peu connue des étrangers, la merveilleuse forêt de Tronçais qui ne le cède en pittoresque qu’à celle de Fontainebleau. » (4)
La forêt de Tronçais peut soutenir la comparaison avec celle de Fontainebleau. Quand Larbaud préface La Forêt de Tronçais en Bourbonnais de Jacques Chevalier, les superlatifs abondent sous sa plume. La forêt de Tronçais qui concentre « les plus beaux chênes de France » représente « la plus belle, sinon la plus grande de toutes ». (5) Alors que Larbaud évoque « l’admirable forêt de Tronçais » (6) dans une lettre à l’écrivain nivernais Raoul Toscan, Jacques Chevalier la décrit comme « le plus beau massif de notre pays et peut-être du monde entier ». (7) Ainsi Larbaud conclut son article, écrivant que La Forêt de Tronçais en Bourbonnais constitue l’« un des meilleurs » livres qui « aient été écrits en France sur la forêt en général » (8). Giraudoux qui connaissait bien la forêt de Tronçais, l’associera au souvenir de Larbaud. Dans « Visite chez le Prince », le narrateur ne manque pas de décrire au prince de Saxe-Altdorf ces « poètes » qui, durant « la grande époque de Cérilly », « parcouraient la forêt sous la conduite de Valery Larbaud ». (8) Rappelant la « présence d’une grande forêt » (9) pendant la « grande époque de Cérilly », Giraudoux, qui entretient comme un mythe le souvenir de sa ville natale, décrira aussi la « grandeur » de Bellac, qualifiée de « plus belle ville du monde ».
Notes : 1) Valery Larbaud, « Dans la Forêt », Les Nouvelles Littéraires, 30 août 1930, p. 1.
2) Jacques Chevalier, art. cité, p. 51.
3) Valery Larbaud, « Dans la Forêt », éd. citée, p. 1.
4) Valery Larbaud, Lettres de Paris pour Le New Weekly, éd. citée, p. 76. Quand Jacques Chevalier lui adressa des notes sur la forêt de Tronçais à destination d’un public italien, Larbaud lui répondit : « L’idée de parler de notre Tronçais à des lettrés italiens tickles me pleasantly », cité par Jacques Chevalier, art. cité, p. 52.
5) Valery Larbaud, « Dans la Forêt », éd. citée, p. 1. Larbaud écrira de même dans une lettre à Pierre-André May : « Mais nous nous rencontrerons certainement, et je pense déjà, pour l’année prochaine, à une journée dans la Forêt de Tronçay. La connaissez-vous ? C’est une des plus belles de France, un peu loin de Valbois malheureusement », cité par Béatrice Mousli, "Intentions : histoire d’une revue littéraire des années vingt", Ent’revues, 1995, p. 96.
6) Lettre de Valery Larbaud à Raoul Toscan, datée du 14 juin 1925, citée dans le bulletin Tronçais, les amis de la forêt de Tronçais, no 52, juillet 2007, p. 48.
7) Jacques Chevalier, La Forêt de Tronçais en Bourbonnais, Paris, Aux Horizons de France, 1940, p. 14.
8) Valery Larbaud, « Dans la Forêt », éd. citée, p. 1.
9) Jean Giraudoux, « Visite chez le Prince », éd. citée, p. 70. Jacques Chevalier évoque le souvenir d’une promenade avec Valery Larbaud, Paul Devaux, Marcel Génermont, Henri Buriot-Darsiles, Joseph Place et Hubert Morand dans son chapitre « Les Saisons et les Heures », « Nuit d’été », La Forêt de Tronçais en Bourbonnais, éd. citée, p. 44-47. Giraudoux composa au lycée une comédie en deux actes « La rosière des Chamignoux » qui reprenait le rond des Chamignoux, emplacement connu de la forêt de Tronçais. Dans Siegfried et le Limousin, Giraudoux évoque aussi la « forêt de chênes verts de Vertechenaie » qui selon Gaston Imbault semble « à la fois une évocation de la forêt de Tronçais célèbre par ses chênes verts, qu’il a connue à Cérilly, et de la forêt de Meillant, laquelle domine Saint-Amand et fait à la ville une toile de fond quand le voyageur arrive par la route de Montluçon », op. cit., p. 22. En décembre 1940, Giraudoux dédicacera un de ses livres à Jacques Chevalier : « En souvenir d’une rue, d’un lycée, d’une forêt amis ».
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