Blog

  • Anne

La Crevette




Étymologie :

Étymol. et Hist. 1532 crevette (Du Guez, Grammaire, 913, Génin ds Delboulle ds R. Hist. litt. Fr., t. 8, p. 501). Forme normanno-picarde de chevrette* (1552 au sens de « crevette » ds F. Rabelais, Le Quart Livre, ch. LX, éd. R. Marichal, p. 243), la crevette faisant de petits sauts comme une chèvre en liberté, cf. bouquet.


Lire également la définition du nom crevette afin d'amorcer la réflexion symbolique.

*




Zoologie :


Dans son Atlas de zoologie poétique (Éditions Arthaud-Flammarion, 2018) Emmanuelle Pouydebat expose les caractéristiques de la squille multicolore (Odontodactylus scyllarus), qu'elle appelle "la boxeuse des mers" :


La squille multicolore est un crustacé qui évolue sur les fonds coralliens, rocheux ou encore sableux. On la trouve jusqu'à 70 mètres de profondeur. Elle vit dans son terrier, mais peut tout à fait s'installer dans celui d'un autre animal ! Elle y passe la nuit et s'y cache le jour pour chasser à l'affût de mollusques, d'autres crustacés et des poissons. La squille multicolore est une splendeur de la nature... Superbe crustacé, prédateur et considéré par certains comme le plus agressif des océan, elle passe à l'attaque au moindre passage sur son territoire. Moi qui trouvais les écrevisses agressives, me faisant régulièrement pincer... elle sont largement devancés ! Même les plongeurs s'en méfient ! Elle est d'ailleurs parfois nommée crevette-mante-paon, en référence à ses couleurs et aux pattes assassines des mantes religieuses. Tout un programme...

Les pattes des squilles sont de véritables armes de guerre ultra-performantes, encore plus redoutables que celles des mantes. Elles sont si légères et résistantes qu'elles inspirent la recherche pour créer de nouveaux matériaux de protection. Au service de la squille, elle sont multifonctions : elle les utilise tour à tour pour assommer ou briser sa proie, construite et creuser ses terriers, se défendre contre des prédateurs et combattre ses congénères. Leurs extrémités rondes et dures, ne mesurant pourtant que quelques millimètres, permettant à ce crustacé de casser des coquilles de mollusque en les frappant puissamment pour ensuite consommer la chair. Une vraie boxeuse ! Le coup de marteau de la squille est ultrarapide, précis et très violent. Ses pattes peuvent se déployer à la vitesse de 100 kilomètres à l'heure et frapper coquillages, crustacés ou paris d'aquarium avec une force pouvant aller jusqu'à 1501 newtons ! Il s'agit de l'un des mouvements les plus rapides de la nature. C'est comme si la squille tirait une balle avec une carabine pouvant générer des forces d'impact représentant des milliers de fois son poids corporel ! Invisible pour un œil humain, c'est une prouesse incroyable compte tenu de la résistance de l'eau. La succession rapide des frappes génère de telles forces d'impact que même si la squille rate son coup, elle peut réussir à tue la proie... Si, en tenant compte de l'écart de poids et de taille, notre bras pouvait lancer une balle à cette vitesse, elle serait mise en orbite !

Les pattes ne sont pas le seul atout des squilles pour chasser ou se défendre. Les squilles sont des prédateurs agressifs dont le comportement est largement guidé par la vision. Leur système visuel est constitué de plusieurs milliers de facettes et d'une zone d'acuité prononcée qui en font l'un des plus élaborés du monde animal. De véritables merveilles de nanotechnologie optique ! La squille possède une vision stéréoscopique à 360 degrés pour chaque œil orientable différemment, permettant de voir les objets avec trois parties distinctes du même œil. Chaque œil bénéficie d'une perception précise de la profondeur et des distances, si utile pour frapper. Leurs rétines sont également dotées du plus grand nombre de photorécepteurs dédiés aux couleurs du monde animal : douze dans chaque œil.

A titre de comparaison, la plupart des autres animaux ne possèdent que deux à quatre photorécepteurs et les humains trois (le rouge, le bleu et le vert). Ce caractère unique permet à la squille de voir les couleurs très rapidement, ce qui est fondamental pour un animal coloré qui vit dans les récifs coralliens colorés également. Distinguer très vite les couleurs est vital pour agir : combattre, fuir, communiquer, se reproduire ou se cacher. La squille peut même percevoir la polarisation de la lumière (direction dans laquelle oscille le champ électrique), les images multispectrales issues du spectre électromagnétique ainsi que les rayonnements ultraviolets, utiles pour repérer les proies difficiles à détecter dans les récifs coralliens. Autant de capacités indispensables pour survivre. Sans compter les mouvements rapides et indépendants dont les yeux sont capables afin de scanner les environs pour reconnaître différents types de coraux, suivre des proies transparentes ou détecter des prédateurs comme la barracuda aux écailles scintillantes. Ces yeux incroyables octroient également à la squille la capacité de détecter les phases de la lune liées aux marées pendant lesquelles les femelles sont fertiles ou de percevoir la fluorescence d'un partenaire. sans contexte, les yeux de ce crustacé sont les plus complexes du monde animal et repoussent les limites de l'évolution.

Les yeux composés de la squille multicolore détectent la lumière polarisée. Or ce type de lumière peut refléter des tissus cancéreux ou en bonne santé. Des chercheurs ont ainsi comme objectif de reproduire ces yeux en caméra afin de détecter des cellules cancéreuses. Un crustacé au service de la prévention médicale humaine...

*

*


Croyances populaires :


Selon Pierre Malrieu, auteur d'un ouvrage intitulé Le bestiaire insolite : l'animal dans la tradition, le mythe, le rêve (Éditions La Duraulié, collection "Les Fêtes de l'irréel", 1987) :


On l'appelle "la sauterelle de la mer".

Dans les os de sa tête on reconnaît Adam et Eve. Pour cela, il suffit d'extraire délicatement deux petits appendices situés près de la tête. On distingue Adam d'Eve par la longueur de la chevelure (Picardie).





Symbolisme :


Diana Cooper, auteure du Guide des archanges dans le monde animal (édition originale 2007, traduction française, Éditions Contre-dires, 2018) nous délivre un :

Message des poissons et des crustacés :


Toutes les créatures présentes dans l'univers sont reliées

par l'amour cosmique qui repose dans l'eau. Nous sommes

particulièrement bienheureux parce que nous baignons constamment

dans l'eau. Quand vous pensez à nous, vous attirez automatiquement

vers vous l'amour et l'harmonie divine de l'univers.

Nous sommes des messagers de l'unité.

Les homards, les langoustes, les langoustines, les crevettes et les crabes font de leur mieux pour avoir de la nourriture fraîche quand ils le peuvent, mais ils font aussi un travail héroïque en mangeant les animaux morts qui gisent dans les fonds marins, ce qui permet de les nettoyer et de les purifier. Ce sont les vautours du monde océanique.

*

*




Symbolisme onirique :


Selon Tristan-Frédéric Moir, auteur sur son site :


Symbole rare, la crevette possède pourtant un sens très important dans le monde onirique. La crevette une représentation de l’inconscient et, plus précisément, des forces d’attraction et de l’énergie qui animent et qui alimentent nos rêves.

Il y a aussi ici une notion de plaisir liée à sa consommation ; c’est un délicieux fruit de mer. Sa couleur rose renforce son appartenance au domaine du rêve. Celui qui rêve de crevette prend donc conscience de la formidable énergie que contient le rêve et du plaisir qu’il en tire. Il est en mesure même de se servir de cette énergie ; elle le nourrit. L’apparition de ce symbole laisse donc à penser que nous avons affaire à un grand rêve.

Énergie motrice et positive du rêve.

*

*




Littérature :

La Crevette


Plusieurs qualités ou circonstances font l'un des. objets les plus pudiques au monde, et peut-être le plus farouche gibier de contemplation, d'un petit animal qu'il importe sans doute moins de nommer d'abord que d'évoquer avec précaution, de laisser s'engager de son mouvement propre dans le conduit des circonlocutions, d'atteindre enfin par la parole au point dialectique où le situent sa forme et son milieu, sa condition muette et l'exercice de sa profession juste.

Admettons-le d'abord, parfois il arrive qu'un homme à la vue troublée par la fièvre, la faim ou simplement la fatigue, subisse une passagère et sans doute bénigne hallucination : par bonds vifs, saccadés, successifs, rétrogrades suivis de lents retours, il aperçoit d'un endroit à l'autre de l'étendue de sa vision remuer d'une façon particulière une sorte de petits signes, assez peu marqués, translucides, à formes de bâtonnets, de virgules, peut-être d'autres signes de ponctuation, qui, sans lui cacher du tout le monde l'oblitèrent en quelque façon, s'y déplacent en surimpression, enfin donnent envie de se frotter les yeux afin de re-jouir par leur éviction d'une vision plus nette.

Or, dans le monde des représentations extérieures, parfois un phénomène analogue se produit : la crevette, au sein des flots qu'elle habite, ne bondit pas d'une façon différente, et comme les taches dont je parlais tout à l'heure étaient l'effet d'un trouble de la vue, ce petit être semble d'abord fonction de la confusion marine. Il se montre d'ailleurs le plus fréquemment aux endroits où même par temps sereins cette confusion est toujours à son comble : au creux des roches, où les ondulations liquides sans cesse se contredisent, parmi lesquelles l'œil, dans une épaisseur de pur qui se distingue mal de l'encre, malgré toutes ses peines n'aperçoit jamais rien de sûr. Une diaphanéité utile autant que ses bonds y ôte enfin à sa présence même immobile sous les regards toute continuité.

L'on se trouve ici exactement au point où il importe qu'à la faveur de cette difficulté et de ce doute ne prévaille pas dans l'esprit une lâche illusion, grâce à laquelle la crevette, par l'attention déçue presque aussitôt cédée à la mémoire, n'y serait pas conservée plus qu'un reflet, ou que l'ombre envolée et bonne nageuse des types d'une espèce représentée de façon plus tangible dans les bas-fonds par le homard, la langoustine, la langouste, et par l'écrevisse dans les ruisseaux froids.

Non, à n'en pas douter elle vit tout autant que ces chars malhabiles, et connaît, quoique dans une condition moins terre à terre, toutes les douleurs et les angoisses que la vie partout suppose... Si l'extrême complication intérieure qui les anime parfois ne doit pas nous empêcher d'honorer les formes les plus caractéristiques, d'une stylisation à laquelle elles ont droit, pour les traiter au besoin ensuite en idéogrammes indifférents, il ne faut pas pourtant que cette utilisation nous épargne les douleurs sympathiques que la constatation de la vie provoque irrésistiblement en nous : une exacte compréhension du monde animé sans doute est à ce prix.

Qu'est-ce qui peut d'ailleurs ajouter plus d'intérêt à une forme, que la remarque de sa reproduction et dissémination par la nature à des millions d'exemplaires à la même heure partout, dans les eaux fraîches et copieuses du beau comme du mauvais temps ? Que nombre d'individus pâtissent de cette forme, en subissent la damnation particulière, au même nombre d'endroits de ce fait nous attend la provocation du désir de perception nette. Objets pudiques en tant qu'objets, semblant vouloir exciter le doute non pas tant chacun sur sa propre réalité que sur la possibilité à son égard d'une contemplation un peu longue, d'une possession idéale un peu satisfaisante; pouvoir prompt, siégeant dans la queue, d'une rupture de chiens à tout propos : sans doute est-ce dans la cinématique plutôt que dans l'architecture par exemple qu'un tel motif enfin pourra être utilisé... L'art de vivre d'abord y devait trouver son compte : il nous fallait relever ce défi.


Francis Ponge, "La Crevette" in Le Parti pris des choses, Gallimard, 1942

*

*

La Crevette


« Mince, alors ! dit la crevette

Élevée dans les faubourgs,

Ce que ça peut être bête,

De toujours parler d'amour.

Moi qui connais les vieux crabes

Dont le coin est infesté,

Moi qui ai fait les Arabes

De la rue de la Gaîté.

Pensez si ça m'impressionne

Moi, tous ces miaou miaou...

Je ne dois rien à personne

Je travaille sans marlou.

L'amour qui passe à la caisse,

L'amour la main sur le cœur,

C'est toujours la main aux fesses.

Les hommes sont des noceurs.

Le sentiment c'est tout frime :

Ça n'a jamais existé ;

Et ceux qui vont jusqu'au crime,

C'est parce qu'ils étaient vexés. »

Elle dit et sur la plage

Un adolescent joufflu,

Qui péchait dans les parages,

On ne sait pourquoi lui plut

Il n'avait pas de tendresse, Comptait la manger tout cru,

Elle qui avait fait pièce A tous les pêcheurs du cru,

Malgré sa triste dégaine;

Subjuguée par ses mollets,

Paralysée, incertaine

Elle choit dans son filet.

Il la cuit, il la dépiaute...

L'amour est un accident.

Les crevettes sont idiotes.

Les femmes ont du bon sens.


Jean Anouilh, "La Crevette" in Fables, 1962.

*

*