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  • Anne

L'Ange des mers




Autres noms : Clione ; Papillon de mer.




Zoologie :


Dans son Atlas de zoologie poétique (Éditions Arthaud-Flammarion, 2018) Emmanuelle Pouydebat nous explique les caractéristiques de l'ange des mers (Clione limacina) qu'elle surnomme "l'ange démoniaque" :


Voici l'ange des mers, nommé aussi papillon de mer, ou clione. Attention à ne pas la confondre avec un autre ange de mer, le requin Squatina squatina. Clione vient de Clio ("célébrer" en grec), muse de la poésie épique et de l'histoire, qui chante le passé des cités et des hommes. A plus de 500 mètres de profondeur, la position d'équilibre de ce gastéropode est verticale, sa tête étant orientée vers la surface. Celle-ci est munie de deux paires de courts tentacules à l'arrière desquelles sont placés ses deux yeux. L'ange des mers étant dépourvu de coquille et de branchie, les échanges respiratoires s'effectuent à travers sa peau gélatineuse. Comme d'autres mollusques tels que l'escargot ou l'huître, ces petits animaux sont hermaphrodites. Ils doivent s’accoupler pour se reproduire et lorsqu'ils rencontrent leur partenaire, ils s'octroient le rôle de mâle ou de femelle.

Cet ange, qui constitue un élément important de la nourriture des cétacés, vole délicieusement et gracieusement dans l'eau. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Car derrière son aspect inoffensif se cache un prédateur redoutable. Son régime alimentaire est spécialisé dans la consommation de zoo-plancton, tel que le gastéropode Limacina helicina, sa proie favorite ! Très rapide grâce à ses nageoires latérales, une fois sa proie détectée, sa bouche s'ouvre rapidement en 10 à 20 millisecondes puis déploie et propulse six tentacules auparavant rétractés dans la tête comme sur l'illustration. Ces tentacules agrippent la proie et sécrètent une matière visqueuse permettant probablement d'adhérer davantage à la coquille. Ils font ensuite pivoter la coquille du gastéropode de manière à ce que son ouverture se place devant sa bouche. la proie est alors immobilisée et deux sacs s'ouvrent, laissant apparaître une trentaine de crochets chacun ! Ces crochets de chitine, souples et résistants, sont éjectés et perforent le gastéropode. L'ange des mers peut ainsi extraire les parties molles de la coquille du gastéropode. La proie se fait ensuite lentement ronger grâce à la langue râpeuse, la radula, avant d'être avalée ! En une demi-heure, la coquille de la proie est nettoyée et les parties molles, comestibles, sont avalées. Alors, ange ou démon ?

Petite particularité qui rend cet animal mystérieux et ô combien poétique : il est translucide et laisse ainsi entrevoir ses organes. Ce superbe petit mollusque semble d'un autre temps, d'un autre lieu. Il se déplace en effectuant une nage rythmée avec ses deux organes natatoires en forme d'ailes. Ces dernières accomplissent des mouvements d'oscillation qui produisent une force dirigée vers l'avant. Fait très intéressant, cette activité locomotrice est corrélée à une activité cardiaque spécifique. En effet, l'ange des mers s'accorde régulièrement des pauses lors de ses déplacements. Elles interviennent spontanément au bout de quelques minutes. Or, pendant ces phases de "repos", le cœur de cette petite merveille s'arrête de battre. Ce lien établi entre l'activité cardiaque et la locomotion est également observé dans des contextes de défense comme de chasse pendant lesquels le rythme cardiaque s'accélère. La physiologie cardiaque de ce petit mollusque est donc parfaitement adaptée à ses activités.


Ce petit gastéropode marin semble voler, comme un ange, dans les eaux glaciales, sombres, mystérieuses et abyssales de l'océan Arctique.


« Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles, de buccardes lisses, en forme de cœurs, et particulièrement de clios au corps oblong et membraneux […]. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les eaux libres sur la lisière du rivage. »

Pierre Aronnax, professeur suppléant au Muséum national d'histoire naturelle, dans Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne.

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