L'Ergot de seigle
- Anne

- 6 août 2018
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Étymologie :
ERGOT, subst. masc.
Étymol. et Hist. I. Ca 1175 argoz « apophyse cornée située à l'arrière des pattes de certains animaux » (B. de Ste-Maure, Ducs Normandie, éd. C. Fahlin, 11711) ; ca 1440 fig. dancer sur les ergos (Martial d'Auvergne, Amant rendu cordelier, éd. A. de Montaiglon, 1643). II. a) 1651 arboric. argot (Bonnefons, Le Jardinier françois, p. 27) ; b) 1676 agric. Sologne ergot (Lettre de M. Dodart de l'Académie Royalle des Sciences ds Fr. mod. t. 18, p. 235) ; 1721 (Trév.). Orig. obsc. (FEW t. 22, 2, p. 13 et t. 21, p. 120 pour II b), peut-être à rattacher à une racine pré-romane *arg- désignant des choses pointues (cf. Hubschmid ds Z. rom. Philol., t. 71, p. 243, note 1 et Thes. praerom. II, 161).
Lire également la définition du nom ergot pour pouvoir amorcer la réflexion symbolique.
Autres noms : Sphaeria entomorrhiza - Clavaria secalina - Sclerotium clavus - Spermoedia clavus - Sphaeria purpurea - Sphacelia segetum - Cordyceps purpurea - Claviceps purpurea - Claviceps entomorrhiza - Champignon fou - Pain du diable.
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Mycologie :
Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque la toxicité des champignons, en particulier celle de l'ergot de seigle :
"Tout à fait redoutable aussi, le petit champignon parasite du seigle, l'ergot, qui déclencha au Moyen Âge d'effroyables épidémies. Ecoutons le témoignage du chroniquer Sigebert de Gembloux, écolâtre de Saint-Vincent de Metz : « Année de grande épidémie que cet an de grâce 1089, surtout dans la partie occidentale de la Lorraine où l'on vit beaucoup d'ergotants (1), les entrailles dévorées par l'ardeur du feu sacré, avec des membres ravagés, noircissant comme du charbon, qui, ou bien mouraient misérablement, ou bien conservaient la vie en voyant leurs pieds et leurs mains gangrenés se séparer du reste du corps... » On reconnaît là les symptômes de la gangrène, appelée encore « feu de Saint-Antoine » ou « mal des Ardents » , dont on ignorait alors tout des origines. S'ajoutaient souvent à ces symptômes des convulsions qui secouaient tut le corps, accompagnées de délires et d'hallucinations. Il fallut attendre près de sept siècles, juste avant la Révolution française, pour que Tessier localise les mêmes symptômes sur des canards et des porcs intoxiqués par des farines contaminées par l'ergot de seigle ; la cause du mal était enfin repérée. Peu après commencèrent de longues recherches sur la chimie de l'ergot, qui aboutirent à l'isolement d'une collection de douze substances actives, chacune dotée de propriétés particulières pouvant être modifiées par hydrogénation. Il en est résulté une collection de médicaments inscrits au palmarès des laboratoires Sandoz, de Bâle, qui sont parvenus à décortiquer la chimie de cette drogue naturelle, l'une des plus complexes qui soit.
Sandoz a entrepris ensuite de synthétiser des « analogues » proches des molécules de l'ergot de seigle ; l'un d'eux devait connaître une brillante mais sulfureuse carrière : le fameux LSD ! En pleine guerre mondiale, le 16 avril 1943, Albert Hoffmann, coauteur avec le professeur Stoll des travaux sur l'ergot, quitta son travail pour regagner son domicile, en proie à une sorte de délire accompagné de visions colorées. Circulant à bicyclette entre les rames des tramways bâlois, il voyait curieusement les rails diverger devant lui et perdre leur parallélisme. Intrigué par ce phénomène, la tête pleine de sons et d'images, il pensa tout naturellement à une intoxication et passa en revue les substances qu'il avait manipulées. Récapitulant les expériences auxquelles il s'était livré le jour même, i décida de trier l'affaire au clair en absorbant 250 millionièmes de gramme de la substance qu'il venait de synthétiser : le diéthylamide de l'acide lysergique (en allemand Lysergic Säure Diethylamide, soit LSD). Malgré la dose infime absorbée par élémentaire prudence, les symptômes ressentis furent beaucoup plus intenses que la première fois. L'agent responsable de l'effet hallucinogène était donc identifié : il s'agissait bien du LSD qui faisait ainsi son entrée dans l'Histoire. Connaissant le goût des nazis pour les armes chimiques, les établissements Sandoz firent tout pour que cette découverte restât secrète, et ce n'est qu'au cours des années 50 que le LSD amorça sa « carrière », mais sans réussir à tenir toutes ses promesses initiales et à se transformer en véritable médicament. Il mena donc une carrière marginale en tant que drogue hallucinogène particulièrement dangereuse en ce qu'elle déstructure la personnalité et peut l'amener à des situations extrêmes : suicide, accident, autodestruction, etc.
Mais le LSD peut aussi provoquer des états de ravissement et d'extase en repoussant les bornes du mental et en permettant d'atteindre à ces « paradis artificiels » décrits par de nombreux auteurs.
Notes : 1) Maladifs. Le mot n'a aucune étymologie commune avec l'ergot ; au demeurant, les épidémies constatées à cette époque n'étaient pas encore imputées à l'ergot de seigle."
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Selon Jean-Baptiste de Panafieu, auteur de l'ouvrage intitulé Champignons (collection Terra curiosa, Éditions Plume de carottes, 2013),
"Provoquant des contractions de l'utérus, l'ergot de seigle a aussi été employé à des fins obstétricales, afin de déclencher l'accouchement avant terme, mais on usage était risqué, pour la mère comme pour l'enfant. Il a bien sûr aussi servi d'abortif clandestinement. Aujourd'hui, la dihydroergotamine, substance issue de l'ergot, est utilisée en médecine pour ses propriétés vaso-constrictives, par exemple contre les migraines.
Au milieu du XXe siècle, les études menées sur ce champignon aboutissent à la découverte du diéthylamide de l'acide lysergique, ou LSD. Ce composé est un puissant hallucinogène, qui est d'abord testé en psychiatrie et pour d'éventuelles applications militaires. Au début des années 1960, il devient un élément important de la culture "psychédélique" américaine, dans le mouvement hippie et chez les artistes. Certains le vantent alors comme permettant d'accéder à un "état modifié de conscience" et à une perception plus aiguë de soi-même et du monde. Mais, au-delà des effets recherchés, ivresse ou extase mystique, le LSD peut avoir de graves effets secondaires, au niveau du cerveau. Il est rapidement considéré comme une drogue dangereuse et est interdit partout dans le monde, selon la convention sur les substances psychotropes signées par les Nations unies en 1971."
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Vertus médicinales :
F.S. Cordier, auteur de Les Champignons, Histoire - Description - Culture - Usages des espèces comestibles, vénéneuses et suspectes... (J. Rotschild Éditeur, 1876) rend compte de pratiques en vogue à son époque :
"L'Ergot du seigle, Sclerotium clavus, DC. , qui sert de base au Sphacelia segetum, Lév. , est, on le sait, donné journellement, à la dose de quatre grammes, à des femmes en travail d'enfantement, pour provoquer les contractions de l'utérus et accélérer l'accouchement. Donné ainsi occasionnellement, il ne détermine pas d'accidents, tandis que l'usage prolongé de la farine qui en contient finit par occasionner l'ergotisme, maladie grave, qui rend les digestions difficiles, affaiblit les facultés intellectuelles, produit un engourdissement incurable, entraîne quelquefois la gangrène des extrémités inférieures, et, dans tous les cas, amène la dégénérescence non- seulement des individus, mais de familles entières. [...]
On sait quel usage fréquent, on pourrait même dire quel abus, les accoucheurs et les sages-femmes font aujourd'hui du seigle ergoté pour ranimer les contractions de l'ultérus dans les cas d'inertie de cet organe, accélérer l'accouchement, favoriser la délivrance, arrêter les pertes atoniques qui surviennent quelquefois après le travail de l'enfantement. On administre cette substance, réduite en poudre, à la dose de cinquante centigrammes à deux grammes ; et en infusion, à celle de quatre grammes pour cinq cents grammes d'eau. Qui aurait pensé, il y a un demi-siècle à peine, que l'ergot du seigle, poison lent lorsqu'il est mêlé au pain, prendrait place dans la matière médicale et deviendrait d'un usage général comme médicament ? Ajoutons que si cette substance a rendu des services, son abus a occasionné plus d'une fois la mort des enfants, et n'a pas été sans nuire à la mère.
Wiggers, à qui l'on doit l'analyse la plus complète du seigle ergoté, y a trouvé un principe particulier, doué de propriétés narcotiques, qu'il appelle ergotine, et que l'on administre à peu près dans les mêmes circonstances que l'ergot, mais à de moins fortes doses."
Le Dr Lucien-Marie Gautier, auteur de Les Champignons considérés dans leurs rapports avec la médecine, l'hygiène publique et privée, l'agriculture et l'industrie (Librairie J. B. Baillière et fils, 1884) mentionne l'amadou chirurgical :

"Deux produits seulement, et d'une grande importance, sont fournis à la médecine par les Champignons :
[...]
2º L'ergot de seigle ou de blé (fig. 83) qui, considéré autrefois comme un Champignon complet du genre Sclerotium, n'est qu'un mycélium de consistance dure, dont nous parlerons plus loin avec quelques détails. Il est employé en médecine ainsi que son principe le plus important, l'ergotine, à plusieurs usages de premier ordre : contre les hémorrhagies internes de divers organes, principalement hémorrhagies utérines, pulmonaires, rénales, intestinales, etc., contre la fièvre typhoïde et les fièvres intermittentes par quelques médecins, et surtout par les accoucheurs, pour réveiller les contractions utérines après l'accouchement et pendant la dernière partie du travail de l'enfantement."
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Dans Des Champignons et des Hommes - Consommation, croyances et science (Éditions Cabédita, 2010) G. Gaudreau, A et F.-X. Ribordy et M. Tremblay confirment les propriétés de l'ergot de seigle :
"Les propriétés obstétricales de l'ergot de seigle : Outre les symptômes précédemment décrits, [Voir ci-dessous, section "toxicité"] les femmes du Moyen Age étaient également affectées d’une manière spécifique par la consommation de pain de seigle ergoté. En effet, elles se sont rendu compte que, pendant leur grossesse, il arrivait souvent que les contractions se déclenchent trop rapidement, provoquant fausses couches, avortements et naissances prématurées. En outre, les nourrices cessaient brusquement d’allaiter, provoquant ainsi la mort des nouveau-nés, privés de lait maternel. Une mortalité infantile exceptionnellement élevée accompagnait ainsi les paysans frappés d’ergotisme. Par exemple, les archives de Grisolles, en France, rapportent que :
« [Pendant les mois de juillet et août 1709] toutes les nourrices perdirent le lait et il mourut beaucoup de petits enfants comme par famine [...] il y eut pendant 3 ou 4 mois, savoir depuis le mois de juillet jusque vers l’automne, en certains endroits, un certain mal de pieds et de jambes qui, outre la douleur très aiguë et la très grande puanteur, pourrissait tellement la chair que les pieds et les jambes et même les bras qui [...] tombaient d'eux-mêmes et qu'ils se trouva plusieurs personnes sans bras ni jambes. »
On ne s’étonne donc pas que les sages-femmes se soient rendu compte du lien entre l’ergot de seigle et ces drames des mères et des femmes enceintes. C’est d’ailleurs en faisant écho à leur pratique qu'Adam Lonitzer, médecin et botaniste allemand, a publié la première description de l’ergot de seigle, en 1582, dans son herbier intitulé Kreüterbuch. La traduction de cette description pose quelques difficultés d'interprétation que nous identifions entre crochets.
Note sur l’ergot de seigle, en latin Clavi Siligini ; il peut se retrouver sur des épis de seigle sous forme d’excroissance noire sur les grains ou entre les grains. Ces ergots ressemblent à des ongles noirs dont la chair est blanche, comme l’intérieur d’une graine de seigle, et cette graine n’affecte pas la comestibilité des grains [ou est comestible].
Cet ergot est utilisé pour provoquer les contractions et permettre l'accouchement, quand on en consomme à trois reprises [ou trois grains].
En rapport à ce texte, outre le fait qu’on y attribue, pour la première fois, un nom latin, soulignons deux autres éléments. D'abord, que sa consommation peut provoquer des contractions et favoriser l’accouchement. Dans ce cas, la posologie recommandée, selon Barger, est de trois grains ergotés, ce qui est contesté par les spécialistes de la langue allemande consultés. Mais rien de plus, et cela est tout aussi significatif. Aucune remarque sur ses effets gangréneux et convulsifs. On sous-entend plutôt le contraire. Que le texte ne fasse pas mention de la capacité abortive de l’ergot — alors que cela est su par les sages-femmes — se conçoit fort bien puisque l'Eglise condamne l’avortement et que la société en refuse toute forme de promotion. Mais qu’on ne prenne pas la peine de souligner les dangers de son utilisation régulière alors qu’on indique plutôt sa comestibilité demeure, selon nous, révélateur des connaissances que les hommes de la fin du XVIe siècle ont accumulées.
Il faut écarter l'hypothèse d’un oubli de Lonitzer puisqu'on peut établir le même constat à partir de la deuxième mention connue sur l’ergot. En effet, Jean Thalius, dans un ouvrage en latin publié en 1585, fait uniquement référence au fait que sa consommation est efficace contre les hémorragies utérines, validant en quelque sorte les propriétés obstétricales de l’ergot. Il est frappant que les effets nocifs de l’ergot soient escamotés, même chez le célèbre botaniste Gaspard Bauhin, qui identifie pourtant Lonitzer et Thalius comme les deux seules références connues à l’ergot et ce, après avoir dépouillé plus de 130 ouvrages publiés au XVIe et au début du XVIIe siècles. La seule hypothèse à en tirer est que le rapport entre la consommation du seigle ergoté et l’ergotisme n’est pas complètement établi. En fait, on ignore qui est le premier à avoir associé l’ergotisme à la consommation du pain de seigle ergoté ; il faudra attendre le XVIIe siècle pour que cela soit finalement établi.
Poursuivons l’examen des propriétés obstétricales. En France aussi ces vertus sont connues, bien qu'il soit impossible de dater les débuts de son utilisation par les sages-femmes, étant donné que ces dernières ont laissé peu de témoignages écrits. Notons toutefois celui de cette dame de Chaumont-Vexin, appelée madame Dupille, qui raconte que, depuis son enfance, elle connaît «au seigle ergoté une propriété dont je n'ai jamais vu de mauvais effets, non plus que ma mère, qui en a fait prendre aux femmes qui ont de la peine à accoucher. Je ne sais de qui elle tient cette recette, elle n’a non plus que moi d’autre science en médecine que l’envie de rendre service aux personnes qui manquent de secours et qui en ont besoin ».
Il faudra attendre que la médecine officielle récupère ce remède de bonne femme pour publiciser son emploi et attester du même coup son utilisation à des fins médicales. Cette étape est franchie seulement au début du XIXe siècle alors que se multiplient les témoignages en Allemagne, aux Etats-Unis et en France. Selon Barger, le médecin américain John Stearns, dans un texte publié en 1808, est celui qui, le premier, a sensibilisé le monde médical occidental aux vertus obstétricales de l’ergot. Sa reconnaissance comme remède favorisera la diffusion des témoignages. Ainsi, en 1853, le Journal des connaissances médico-chirureicales consacre trois articles de fond sur le sujet, par le même auteur.
Quelques années auparavant, le médecin A. L. J. Bayle de Paris avait publié, en 1835, une série de témoignages qui remontent parfois à quelques décennies et qui servent en quelque sorte de mise au point.
« Exposé à l’air, l’ergot se dessèche promptement et perd en grande partie ses propriétés vénéneuses et médicamenteuses, d’où la nécessité de le conserver.dans des vases bouchés hermétiquement, de le pulvériser seulement au moment de s’en servir et de l’employer dans la même année où il a été recueilli. »
[...]
« En 1777, époque où il quitta le service médical de l’hôpital de Lyon, M. Desgranges eut occasion de rencontrer plusieurs fois une garde de femmes en couches qui administrait fréquemment le seigle ergoté [...] Cette femme en avait sans cesse une certaine quantité sur elle; elle en moulait une pincée dans un moulin à café, la faisait bouillir dans un verre d’eau pendant un quart d'heure environ, et en faisait avaler tout à la fois la décoction et le marc. L'effet commençait au bout de dix ou douze minutes ; les douleurs se déclaraient, le visage se colorait [...]
[...]
« Une sage-femme, qui exerce depuis vingt-cinq ans dans un des faubourgs les plus populeux de Lyon, fait un usage suivi de ce remède, et avec un succès constant, à la dose de 40 à 45 grains. Les remarques qu'elle à faites et que M. Desgranges a consignées dans son mémoire, sont les suivantes :
1° Les grains entiers, ou seulement concassés grossièrement, bouillis dans l’eau, donnent un breuvage dégoûtant, qui agit avec trop de force, et cause quelquefois, des spasmes des extrémités.
2° Le seigle ergoté fatigue beaucoup les personnes d’une constitution délicate et nerveuse, et il n’est pas prudent de le leur administrer.
3° Son effet est le même en poudre et en infusion.
4° Donné avant que la dilatation de l’orifice utérin ait acquis le diamètre de 4 à 5 lignes, il ne provoque qu’un effet nul ou peu marqué.
5° Pris à une dose trop faible, à celle de 15 à 20 grains, par exemple, il agit peu ou même point du tout.
6° Jamais elle n’a fait prendre de suite deux doses du remède, et jamais elle ne l’a donné dans le cas d’avortement, pour procurer la sortie de l’embryon ou de l’arrière-faix, non plus que pour expulser des portions de placenta resté dans la matrice après l’accouchement.
Beaucoup d’autres sages-femmes ont recours au seigle ergoté dans leur pratique à Lyon, ou dans les environs, mais secrètement. Chez l’une d’elles, morte après au moins quarante ans d’exercice, on a trouvé un tiroir plein de grains de ce seigle. »
Puisque les indications fournies par le D' Desgranges de Lyon vont s'avérer relativement exactes, faisons donc le point sur l’utilisation de l’ergot à des fins obstétricales, à commencer par son emploi à des fins abortives. Nier cet usage ne fait que confirmer l’existence d’une pratique répandue, mais illégale. Si la dose efficace est de deux grammes environ, ce qui représente quelques ergots, il faut aussi qu'ils soient assez frais puisque leur efficacité diminue rapidement. Il fallait donc que les sages-femmes s’en procurent régulièrement.
Un avis émis par un chercheur de l’Université McGill aux producteurs de seigle les prévenant des dangers de la culture du seigle indique que l’entreposage des grains pendant un an réduit à zéro la concentration de toxine des grains ergotés: il est alors inutile de les tamiser pour les éliminer. Par ailleurs, et cela doit également être retenu, le labourage des sols et leur recouvrement d’une couche de 5 cm de terre, après la récolte, élimine toute possibilité de reproduction du champignon. Ces observations révèlent sans doute des labourages insuffisants et une consommation des grains dans les mois suivant les récoltes, de sorte que les épisodes d’ergotisme pouvaient varier en puissance selon la quantité et la fraîcheur des grains ergotés consommés.
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Usages traditionnels :
Jean Duval dans un article intitulé "L'Ergot du seigle", (EAP Publications, mai 1994) précise l'intérêt de la culture de l'ergot de seigle :
"Dans certains pays, on pratique la culture de l'ergot. En effet, l'ergot est utilisé par l'industrie pharmaceutique dans la fabrication de certains médicaments, plus particulièrement ceux utilisés pour les chirurgies du cerveau, le traitement des migraines, de l'hypertension et des problèmes d'accouchement. Le LSD, d'abord dérivé de l'ergot, intéresse la médecine psychiatrique.
La plus forte production d'ergot est obtenu avec le cultivar de seigle Ergo, qui est le cultivar le plus recommandé à cet effet. Pour obtenir le meilleur rendement possible, la maladie est inoculée directement sur les plants. Le meilleur stade pour inoculer est lorsqu'environ 75% des épis sont visibles (Gainariu et al., 1989 ; Singh et Husain, 1980). L'injection dans les épis donne des résultats supérieurs à la pulvérisation de l'inoculum. La qualité et la quantité d'ergot diminue si l'inoculation est faite après que les épillets soient lâches.
Pour préparer l'inoculant, on cultive le champignon artificiellement. On fait incuber des ascospores ou des conidies en vase pétri pendant 10 à 12 jours à 24-26C dans un média de citrate d'ammonium. Les suspensions de conidies sont alors préparées en brassant la culture obtenue et en la filtrant à travers six épaisseurs de coton fromage. La concentration de l'inoculant doit être supérieure à 10 conidies par ml."
Gianluca Toro, auteur d'un article intitulé "Sorcellerie à Zuggaramurdi (Pays Basque, Espagne) : brève note sur l’utilisation possible de l’ergot (Claviceps purpurea)." (In : Bulletin de l'Association Entrevalaise de Mycologie et Botanique appliquée, n°60, décembre 2015) relate un usage magique possible de l'ergot de seigle :
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Toxicité :
Dans Des Champignons et des Hommes - Consommation, croyances et science (Éditions Cabédita, 2010) G. Gaudreau, A et F.-X. Ribordy et M. Tremblay relatent l'histoire des intoxications provoquées par l'ergot de seigle :
"L'ergot de seigle : un champignon funeste et bénéfique
Lorsque le chroniqueur Flodoard raconte, en l’an 945 de notre ère, un épisode d’une maladie survenue dans la région parisienne, il écrit : « Plusieurs hommes eurent les membres affligés de plaies à Paris et dans les bourgs avoisinants ; ces membres, brûlés peu à peu, se consumaient jusqu’à ce que la mort finit ce supplice. Quelques-uns cependant échappèrent à ce tourment en visitant les églises [...]. Ceux d’entre eux qui voulurent retourner chez eux furent de nouveau atteints par la maladie. » Un autre chroniqueur du Moyen Age, Raoul Glaber rapporte un récit similaire en 1039 : « Dieu bientôt, dans le secret de sa justice, fit éclater sa vengeance contre leurs peuples. Un feu mortel qui s’alluma parmi eux emporta beaucoup de grands, des personnes du commun, et du bas peuple. D’autres perdirent seulement quelques membres, et restèrent mutilés. »
Telles sont les premières manifestations attestées des symptômes provoqués par la consommation répétée de pain de seigle contaminé par le champignon connu aujourd’hui sous le nom de Claviceps purpurea. Quelques observations, qui nous serviront d’entrée en matière, peuvent être tirées de ces remarques sur les connaissances que les hommes de cette époque avaient des effets de ce funeste champignon qui, dans l’histoire humaine, s’est avéré sans nul doute le plus meurtrier. En effet, ses victimes se comptent par centaines de milliers au cours du dernier millénaire, voire quelques millions.
Le premier symptôme de cette intoxication à l’ergot de seigle est cette douleur ressentie comme un brûlement, un feu intérieur qui provoque ultimement décès et amputations. Deux expressions populaires vont rapidement dominer et être utilisées pour décrire cette maladie au Moyen Age, soit le « mal des ardents » ou le « feu de Saint-Antoine ». La maladie, aujourd’hui appelée ergotisme, peut toucher toutes les classes de la société et ceux qui ont pu se réfugier dans les églises pour y être hébergés et s’y faire soigner ont vu leur maladie s’interrompre pour une raison bien simple : comme les églises fournissent une nourriture différente et plus saine aux réfugiés, le retour à domicile des malades les amène à consommer le même pain de seigle qui les avait initialement contaminés.
Le feu de saint Antoine : Un ordre religieux se spécialisera dans le traitement de cette maladie, les Religieux de Saint-Antoine, appelés les Antonins. Fondé dès 1092 par un gentilhomme dont le fils, souffrant de cette maladie, fut guéri après un pèlerinage auprès de la relique de saint Antoine, cet ordre comptera 300 abbayes à son apogée au XVe siècle. Par analogie avec les terribles souffrances vécues par le saint lors de sa lutte avec le diable qui cherchait à l’entraîner en enfer, le nom du saint fut associé à cette maladie et à l’ordre religieux qui se spécialisera dans la livraison de traitements appropriés et, notamment, les amputations. Dans l’un des établissements de l’ordre, celui d’Issenheim, les malades pouvaient admirer une peinture de Matthias Grünewald intitulée La tentation de Saint-Antoine sur le revers de l’un des volets du célèbre retable peint entre 1512 et 1516. Cette peinture évoque les douleurs et les hallucinations des malades.
En vue d'apporter soins et réconfort, l’ordre a le droit d'élever des cochons en liberté qui serviront d’un des éléments de la base alimentaire offerte aux victimes qu'ils hébergent. C’est pourquoi, dans plusieurs illustrations et gravures moyenâgeuses de saint Antoine, on retrouve cochons et mutilés. [...] d’autres attributs accompagnent généralement ces reproductions du saint homme, tels le livre, « comme une allusion à [s]a vie privée », le tau cousu ou brodé sur le manteau qui symbolise la croix ou rappelle le bâton en forme de potence ou de béquille qu’il tient toujours. Quant aux souffrances des mutilés, la flamme qui jaillit de leurs mains la leur rappelle, tandis que la clochette ou la sonnette fait écho au droit des Antonins d’ameuter la foule pour faire l’aumône. Mais il y a espoir, car la foi en saint Antoine peut guérir. Pieds et mains pendus au-dessus de sa tête, lugubres ex-voto laissés en guise de remerciement, rappellent que certains ont, malgré tout, eu la vie sauve. Cette pratique n’est pas sans évoquer ces lieux de guérisons miraculeuses où sont accrochés béquilles, cannes et autres appareils.
C’est notamment grâce au témoignage du chroniqueur Sigebert de Gembloux, à la fin du XIe siècle, que les historiens savent que les propos assez vagues de ses prédécesseurs décrivent bel et bien les effets de la consommation de pain contaminé par l’ergot. En effet, «[l]’an 1096, dit Sigebert de Gembloux, beaucoup de gens furent frappés d’une maladie particulière. Les membres noirs et tout charbonnés se détachaient du corps et les sujets mouraient misérablement, ou traînaient une vie malheureuse, privés des pieds et des mains ; le pain que l’on mangeait à cette époque était remarquable par sa couleur d’un violet foncé. »
Cela dit, les hommes n’ont pas encore conscience qu’ils s’empoisonnent lentement en consommant quotidiennement une farine de seigle contaminée, préférant croire en la fatalité et en un Dieu vengeur. Tout se passe comme si les grains ergotés n’ont pas été reconnus comme une substance nuisible dans les récoltes. Pourtant, leur taille, plusieurs fois supérieure aux grains comestibles et leur couleur foncée permettent de les distinguer aisément.
Si on en croit une description tardive lors d’une épidémie en Sologne, la présence de l’ergot dans les grains de seigle pouvait représenter le quart de la récolte!!, de sorte qu’ils pouvaient difficilement passer inaperçus. Comme ces épisodes d’« ergotisme » ont toujours lieu en période de famine, c’est assurément par nécessité que tous les grains sont utilisés, même ceux ergotés. Barger, qui a consacré un ouvrage à cette maladie, cite même des textes évoquant, lors de famines, des épisodes de cannibalisme chez certains paysans affamés. Pas étonnant alors qu’on ait consommé tous les grains récoltés, puisque les grains contaminés pouvaient représenter des quantités importantes de nourriture.
L'importance du seigle dans l’économie paysanne européenne jusqu'à la fin du XIXe siècle doit être soulignée pour bien comprendre les ravages causés par le champignon. Cette céréale est consommée seulement depuis quelques siècles av. J.-C. Elle poussait à l’état sauvage dans la région de la Turquie actuelle. Pline l’Ancien, au Ier siècle de notre ère, y fait une brève allusion, affirmant que « c’est la pire des céréales, bonne seulement en cas de disette » Sa culture se cantonne, pendant plusieurs siècles, à quelques régions telles que le nord de l'Italie, la Suisse et le sud de l’Allemagne, avant de connaître une formidable expansion vers l’an 1000. Le seigle pousse dans les sols les plus pauvres et dans des conditions froides et humides. On peut le retrouver en montagne et dans les zones sablonneuses. Le pain fait de seigle reste comestible longtemps, car son gluten est moins élastique et retient peu d'humidité ; cela signifie qu’on n’a pas besoin d’allumer souvent les fours à pain pour le cuire. Dans le Valais, en Suisse, par exemple, les fours communaux n'étaient allumés que deux ou trois fois par année pour produire le pain.
Un facteur a néanmoins contribué à une éclosion d'épisodes d’ergotisme à partir de l’an 1000. En effet, l'augmentation de la population, qui se manifeste à compter du tournant du XI: siècle, force l’extension de l’agriculture vers des zones moins propices, comme dans la partie nord-est de l’Europe et sur des terrains montagneux. Il suffit alors de quelques années de pluie abondante pour inciter davantage les paysans européens de ces régions à recourir au seigle comme nourriture de base.
On peut raisonnablement avancer que l’homme de l’an 1000 affronte une nouvelle calamité, peu connue jusqu’alors, liée à la grande popularité du seigle. D’ailleurs, cette dernière s’observe de deux manières à compter du haut Moyen Age. D'une part, comme le souligne Jacques Devalette, « la fréquence de la présence du seigle dans les sites archéologiques quadruple entre le Bas-Empire et l'époque carolingienne », ce qui souligne son expansion. D’autre part, le glissement sémantique observé pour le désigner nous force à reconnaître que la céréale cesse d’être mal vue puisqu'on finit par la désigner du mot latin siligo, terme qui, au temps de Pline, ne désignait que le bon froment.
Cela dit, la maladie devient tellement commune que les auteurs y ont recours dans leurs dialogues comme imprécation. Ainsi Rutebeuf, au XIIIe siècle, dans son fabliau Le testament de l'âne, fait dire à un jongleur, un des personnages de la farce : « Que [...] le mal des ardents déjà te prend. » Rabelais, au XVIe siècle, utilise à plusieurs reprises dans Gargantua et Pantagruel « Que le feu sainct Antoine vous arde. »
Deux formes d'ergotisme : Pendant plusieurs siècles, l’ergotisme se manifestera sous deux formes distinctes. La première, beaucoup plus courante, marque l’imaginaire du Moyen Age; elle est dite gangréneuse, c’est-à-dire qu’elle provoque un arrêt de la circulation du sang dans les membres, ce qui peut conduire à la mort ou à l’amputation des membres affectés. La deuxième, plus rare et plus difficile à attester à la lecture des témoignages de cette époque, est dite convulsive ; elle attaque le système nerveux et provoque des délires. Selon Géraldine Mocellin-Spicuzza, qui a rédigé un ouvrage sur l’histoire d’une abbaye antonine, les chanoines hospitaliers de Saint-Antoine auraient identifié, dès le XIIe siècle, les deux formes du mal. Barger, spécialiste de l’ergotisme, a expliqué qu’une carence en vitamine À (présente notamment dans le poisson et les produits laitiers) expliquerait que la maladie se manifeste sous la forme convulsive plutôt que gangréneuse. Datant du XVe siècle, deux fresques de la chapelle Saint-Antoine de l’église de Waltalingen, en Suisse, montrent bien que les deux formes du mal étaient connues puisqu'elles y sont illustrées.
Au fil des siècles, les observateurs ont laissé des descriptions très détaillées de la forme gangréneuse au cours de laquelle quatre étapes de l’évolution de la maladie ont été observées.
« 1) Un homme qui étoit sain, robuste, gai, devient tout-à-coup sombre, mélancolique, presque stupide ; il sent un malaise, un brisement dans les membres, & un accablement général pendant le jour ; dans la nuit il est agité de rêves effrayans qui l’éveillent en sursaut ; il est dans une agitation continuelle au lit & d’une pâleur presque livide.
2) [...] les membres qui avoient été en convulsion sont pesans, engourdis ; dans ceux qui sont menacés de gangrène, 1l y a une douleur vive & poignante qui, lorsqu'elle est très-forte, donne au pouls une fréquence momentanée |...]
3) [...] la douleur vive que les malades sentoient aux pieds ou aux mains en froid glacial; alors le sentiment & le mouvement s’'éteignent dans la partie qui souffroit. La douleur se communique de proche en proche de la main à l’avant-bras, de l’avantbras au bras, &c. La même progression de douleur à lieu dans les parties inférieures, lorsqu'elles sont attaquées. Le membre affecté devient livide ; la peau se ride & semble avoir été trempée dans une eau à la glace ; la peau diminue de volume & se dessèche, les malades pâlissent, jaunissent, se réfroidissent peu à peu [...]
4) [...] le membre malade, qui étoit d’abord livide, est devenu comme une chair boucannée & noire, & que le sentiment & la vie n’y existent plus [...]. Le membre devenu noir n’est pas fétide ; il est comme durci & desséché au feu, sans vie & sans sentiment, & dont la séparation du reste du corps est désirable. La nature l’opère souvent d'elle-même, sur-tout aux articulations; & on connoit ses efforts à une bande plus ou moins large, en forme de cordon rouge & enflammé, qui circonscrit le membre [...]. Il s'établit à cette ligne une suppuration qui détache peu à peu la partie morte, & le membre sphacelé tombe souvent de lui-même. Quelquefois 1l reste attaché par quelques tendons plus difficiles à rompre que les autres parties. Cette séparation se fait toujours sans hémorrhagie. L'hémorrhagie n’est pas même à craindre dans le cas d’une amputation; ce qu’on attribue, soit à la coagulation du sang, soit à l’état gangréneux des vaisseaux sanguins. »
Retenons de cette longue description un fait important, à savoir que le taux de survie des personnes affectées par l’ergotisme gangréneux est non négligeable en raison de l’absence d’hémorragie consécutive à la perte des membres, ce qui explique en partie que les culs-de-jatte, les unijambistes et les manchots soient nombreux à cette époque et présents dans certaines peintures de la vie quotidienne, comme chez Pieter Bruegel. Ainsi, dans Le combat de carnaval et carême, peint en 1559, on note, parmi la foule, la présence d’un groupe d’unijambistes. A la fin de sa vie, le peintre consacrera un tableau à des estropiés, appelé Les mendiants (1568), où figurent un cul-de-jatte et des unijambistes. Qui sait s’ils étaient allés prier saint Antoine ou saint Martial, également réputé pour guérir les malades.
[...]
La lente reconnaissance de l'ergot de seigle comme origine du mal : Si les sages-femmes, au moins depuis le XVIe siècle, avaient intégré l’ergot de seigle dans leur pharmacopée, il semble bien que les médecins et le monde paysan n’aient pas encore associé ce grain contaminé aux épidémies d’ergotisme qui ravagent alors l’Europe. Cela peut paraître étonnant ; pourtant, il faut attendre la fin de la Renaissance et l'affirmation de la Révolution scientifique pour que, finalement, on commence à s'intéresser aux causes physiques de l’ergotisme.
En effet, encore en 1560, Guy Didier, médecin attitré de l’abbaye de Saint-Antoine du Viennois, décrivait ainsi les causes de cette maladie qu'il connaissait pourtant très bien puisqu'il était en contact permanent avec elle :
« Le feu consiste dans la mortification avec gangrène d’un membre. On l'appelle aussi Feu de Saint-Antoine ou bien de Saint-Martial, et il est remarquable de constater que, dans cette maladie, il se produit une douleur et une ardeur pareilles à celles des brûlures véritables.
Les causes de cette maladie sont établies par Galien [médecin de l'Antiquité]. Lorsque la bile passe dans le sang et est transportée par tout le corps, la jaunisse apparaît. Lorsque la bile se fixe dans quelque partie du corps et qu’elle s’épaissit, toute la peau de la partie du corps où elle se tient s’ulcère jusqu’aux chairs [...]. La bile épaissie et corrompue est donc la cause du feu, car si elle était fluente, elle ne s’arrêterait pas mais s’évaporerait, au dire d’Avicenne. Mais lorsqu'elle est très épaisse, elle provoque la gangrène. »
Pareille certitude, aussi éloignée de la réalité, montre bien les obstacles que représentait, à la Renaissance, la foi absolue aux auteurs de l'Antiquité évoquée au deuxième chapitre. La révolution scientifique va heureusement mettre un terme à ces croyances. Parmi les deux symboles de cette révolution qui secoue l’Europe au début du XVIIe siècle, il y a, bien sûr, le procès de Galilée qui commet cette énormité d'avancer l’idée d’un héliocentrisme, c’est-à-dire que la terre tourne autour du soleil. Mais il y a aussi le Discours de la méthode de Descartes qui illustre cette volonté de rationalité et d'examen attentif des phénomênes. En somme, Descartes et Galilée développent un mode d’existence et d'approche des phénomènes où les dimensions mentales et physiques sont dorénavant régies par des mécanismes cohérents et logiques”. Ce changement de mentalité aura des répercussions sur la compréhension des épisodes d’ergotisme.
Un de ceux qui illustrent le mieux cette nouvelle approche est le médecin Denis Dodart, qui fait paraître, en 1676, dans le Journal des Savants, une lettre qui fait le point sur l’examen du seigle ergoté dans une des régions les plus affectées par ces épidémies, soit la Sologne, région au sud d'Orléans, en France. L'auteur ne prétend nullement être le premier à faire ce lien entre le grain contaminé et les graves épidémies d’ergotisme. Dès 1630, « voulant connoistre si ce grain en estoit veritablement la cause, [un médecin] en fit donner à plusieurs animaux de sa basse-cour qui en moururent ». Outre le fait que les nourrices ne donnent plus de lait, que le « seigle ainsi corrompu fait son effet, surtout quand il est nouveau, mais il ne le fait qu'après un long usage », Dodart constate avec raison que ce sont surtout les pauvres qui sont affectés.
« I1 n’y a pas lieu de s’éstonner que les pauvres gens de la campagne soient seuls sujets à ce mal, parce qu'ils ne mangent ordinairement que du pain ; que le pain qu'ils font n’est que de seigle, qu'ils n’ont ny le moyen, ny le soin, ny le temps de le cribler, avant que de le mettre au moulin, & encore moins d’attendre que ce grain soit bien sec pour en user.
[S]i cette gangreine ne vient qu’à ceux qui mangent du pain de seigle & ne leur vient que dans les années où il y a beaucoup de seigle corrompu, il est comme certain que ce seigle corrompu est cause de cette gangreine. »
Fort de ce constat, Dodart demande aux autorités françaises de faire connaître les dangers de ces grains corrompus et, surtout, d’avertir « le peuple de ce mal & de l’obliger à cribler le seigle, en deffendant aux musniers de moudre du seigle où il y aura de ce grain, qui est si aisé à connoistre qu'il n’est pas possible de s’y mesprendre ». Les multiples épidémies qui auront cours, dans certaines régions isolées jusqu’au début du XXe siècle, montrent que ces avertissements sont restés lettre morte, probablement parce qu'il est difficile d’en assurer la diffusion dans une France et une Europe rurales peu alphabétisées et encore ancrées dans leurs croyances. Mais en fait, c’est surtout par nécessité, et sans doute aussi par incrédulité que l’ergot continuera à faire des ravages. Le D’ Vétillard raconte, dans un mémoire publié en 1770, un épisode qui en dit long sur les pratiques des paysans miséreux.
« Un pauvre homme de Noyon voyant un fermier cribler son seigle lui demanda la permission d’enlever le rebut pour faire du pain, le fermier lui représenta que ce pain pouvait lui être préjudiciable, mais le besoin l’emporta sur la crainte. Le pauvre homme fit moudre ses criblures composées d’ergot pour la plus grande partie, il forma le pain de cette farine. Dans l’espace d’un mois cet infortuné, sa femme et ses deux enfants périrent misérablement. »
Il demeure difficile pour l’homme des XXe et XXIe siècles de comprendre la mentalité de gens qui, épisodiquement, ont connu de graves famines. Depuis plus de deux siècles, le monde occidental a cessé, dans son ensemble, d’être terrorisé par la famine, de sorte que cette calamité nous est devenue étrangère“. Mourir littéralement de faim amène des comportements de survie qui nous apparaissent déroutants. Si, dans ces circonstances, l’homme est capable de cannibalisme, il est encore bien plus capable de consommer un pain dont les effets immédiats sont salutaires. On ne doit donc pas s'étonner des agissements de ces paysans qui choisissent de s’empoisonner à petit feu en s’alimentant de ce seigle ergoté. Sans connaître des situations aussi désespérées, les fumeurs et les fumeuses d'aujourd'hui agissent, à certains égards, de la même manière.
Sur un autre plan, tout se passe comme si les propriétés vertueuses de l’ergot de seigle, d’abord reconnues par des sages-femmes pragmatiques, ont pris moins de temps à être reconnues que ses propriétés toxiques difficiles à démontrer par des hommes de science imbus de leur savoir et prisonniers de leurs préjugés et par une population trop affamée pour se soucier de ses effets à moyen terme.
Si on est parvenu à identifier la responsabilité de l’ergot de seigle, le milieu scientifique n’a pas encore expliqué la cause de cette métamorphose des grains de seigle. Quand Diderot et d’Alembert publient la première édition de l'Encyclopédie, en 1755, le brouillard et les insectes sont pointés du doigt®. Grosso modo, ce point de vue prévaudra jusqu'en 1815, date où un botaniste suisse, Augustin-Pyramus de Candolle, identifia finalement le vrai coupable: un champignon qu’il baptisa Sclerotium clavus. Par la suite, ce nom ne fut retenu ni par ses collègues botanistes ni par le célèbre mycologue Elias Fries qui, en 1822, puis en 1823, lui attribua successivement les noms de Spermoedia clavus, puis de Sphacria purpurea. Finalement, ce sera Louis-René Tulsane qui complétera l’analyse et l’appellation du champignon, en 1853, en lui attribuant le nom qu'il a toujours aujourd’hui, soit Claviceps purpurea (Fr) Tul. Le temps nous manque ici pour élaborer sur l’ampleur des travaux de botanique de Candolle qui a laissé son nom à un champignon appelé « psathyrelle de Candolle » que tous les mycologues amateurs apprennent vite à reconnaître dans leur jardin et pelouse.
Si Tulsane a laissé son nom, en abrégé, dans l’appellation scientifique du champignon, c’est qu’il est le premier à avoir saisi son cycle complexe de reproduction. En effet, outre les ascospores libérées par des sporophores pédicellés (les cinq longs pieds surmontés d’une tête pointillée de la figure 5.9) qui, au gré du vent, infectent les ovaires des fleurs des graminées — et pas seulement du seigle’, le champignon dispose également d’un second mécanisme de reproduction qui a longtemps confondu les botanistes. En effet, au moment où les spores attaquent les tissus des ovaires d’une graminée pour la transformer en un grain de seigle ergoté, elles produisent une substance visqueuse et sucrée, appelée miellat, qui renferme des conidies, soit des spores secondaires, que les insectes, attirés par le nectar, vont répandre, propageant ainsi le champignon sur d’autres fleurs de la graminée. Il se déroule environ 28 jours entre le début de l’infection de la fleur du seigle et le sclérote parvenu à maturité. Jean Duval, de l’Université McGill, a bien schématisé ce cycle de reproduction du Claviceps purpurea.
L’ergot de seigle aura de nombreuses répercussions sur le plan médical. Outre le LSD, dont nous parlerons longuement au chapitre suivant, il faut mentionner d’autres propriétés pharmacologiques en terminant ce texte. Elles nous rappelleront certains constats effectués au moment des épidémies d’ergotisme. Bien qu'on ait cessé d’y avoir recours aujourd’hui, les propriétés ocytociques de l’ergot furent un temps utilisées pour déclencher les contractions de l'utérus. Finalement, le dernier dérivé auquel nous ferons référence est la bromocriptine qui bloque la libération de prolactine, c’est-à-dire qui empêche la lactation des accouchées. On comprend mieux maintenant pourquoi un nombre incalculable de nourrissons sont morts lors de ces épidémies et que les sages-femmes l’ont compté dans leur pharmacopée !
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Force nous est de souligner les contributions de la Suisse dans les découvertes et la mise en valeur des propriétés du Claviceps purpurea. Celles-ci sont tellement nombreuses qu’elles ne peuvent être seulement le fruit du hasard. L’idée même de ce chapitre provient de deux auteurs de cet ouvrage, Annette et François-Xavier Ribordy, qui sont d’origine suisse et qui ont, à leur adolescence, récolté de ces ergots pour le laboratoire Sandoz. Gaspard Bauhin, également Suisse, y donne un de ses premiers noms latins, soit Secale luxurians. Les deux formes de l’ergotisme, soit le convulsif et le gangréneux, se retrouvent bien illustrées dans une chapelle du village de Waltalingen, près de Zurich. C’est un autre scientifique de la Confédération helvétique, Augustin-Pyramus de Candolle, qui, le premier, range l’ergot de seigle dans la catégorie des champignons, en 1815. Un siècle plus tard, le chimiste Arthur Stoll des laboratoires Sandoz isole l’ergotamine et, en 1938, son employé, Albert Hofmann, découvre le LSD-25. Quand les signataires de ce texte cherchent à obtenir des spécimens pour leur recherche, une station de recherche helvétique Agroscope Changins-Wädenswil a la gentillesse de leur en procurer. Si le Claviceps purpurea affiche autant d’affinités avec la Suisse, c’est d’abord en raison de la qualité des chercheurs qui y sont formés depuis des siècles, mais c’est peut-être aussi parce que le pain de seigle fait partie de sa tradition culinaire."
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D'après Jean-Baptiste de Panafieu, auteur de Champignons (collection Terra curiosa, Éditions Plume de carottes, 2013),
"Autrefois, d'étranges épidémies ravageaient certaines régions. Les personnes atteintes se plaignaient d'intenses douleurs semblables à des brûlures, accompagnées de convulsions et de visions terrifiantes. Ce mal était appelé "feu de Saint-Antoine", "feu sacré" ou "mal des ardents". Il aboutissait parfois à la gangrène des membres et à la mort.
Au XVIIe siècle, la "gangrène des Solognots" fit 7 000 à 8 000 morts ! En 1777, l'abbé Teissier démontra que ces troubles étaient dus à l'ergot de seigle (Claviceps), un champignon parasite qui se développe sur cette céréale. Les épidémies venaient de ce que des villages entiers consommaient le pain fait à partir de farine contaminée.
Du fait du comportement délirant des personnes atteintes, l'ergotisme expliquerait certaines accusations de sorcellerie ou de possession démoniaque : certains historiens ont attribué à l'ergot de seigle l'affaire des sorcières de Salem aux États-Unis. Dans ce petit port du Massachusetts, en 1692, huit jeunes filles sont accusées de sorcellerie. Elles tiennent des propos incohérents, parfois indécents, et sont victimes d'hallucinations. Vingt personnes seront alors pendues pour sorcellerie.
Au cours de l'été 1951, plusieurs centaines d'habitants de Pont-Saint-Esprit (Gard) présentent d'étranges symptômes : comportements aberrants, convulsions et hallucinations. On déplore sept morts. Certains médecins soupçonnent une intoxication par l'ergot de seigle, car toutes les personnes atteintes avaient acheté leur pain dans la même boulangerie. L'enquête montra alors que la farine utilisée était avariée et contaminée par l'ergot de seigle, mais ces résultats furent ensuite contestés. En 2009, un journaliste américain revient sur l'affaire et accuse la CIA d'avoir secrètement testé les effets du LSD, qui venait d'être découvert. L'affaire du "pain maudit" n'est peut-être pas terminée !"
Dans Le Génie méconnu et discret des champignons (Éditions Albin Michel, 2024) Guillaume E. Lopez nous en apprend davantage sur la molécule importante contenue notamment dans l'ergot de seigle :
"L'ergothionéine, un puissant élixir de jouvence : Outre l'acide calvatique que nous avons déjà évoqué (cf vesse-de-loup), les champignons sont pourvoyeurs d'autres molécules particulièrement importantes pour notre santé au quotidien, nous permettant de fonctionner normalement et d'éviter l'apparition de maladies. Celle qui m'a le plus marqué par son évidence et que j'apprécie particulièrement, car elle est à elle seule une métaphore du monde fongique, c'est l'ergothionéine.
L'origine de l'ergothionéine : On la trouve principalement dans les pleurotes jaunes (jusqu'à 10.62 mg/g de matière sèche), les cèpes de Bordeaux (7 mg), les pleurotes (4 mg), les maïtakés (2 mg) et les shiitakés (1 mg), ou encore les champignons de Paris (o,4 mg).
Découverte en 1909 dans l'ergot de seigle, cette petite molécule, un acide aminé, démontre à elle seule la nécessité, la beauté et l'imprégnation de notre monde par les champignons, tout en incarnant cette métaphore de l'importance cachée du monde fongique (et microbien, plus généralement). Si Antoine de Saint-Exupéry avait été au courant de son existence, il y a fort à parier que le Petit Prince n'aurait pas été aussi sévère avec les champignons peut-être qu'après avoir compris que les champignons nourrissaient et arrosaient sa rose, il aurait aussi pris conscience que c'étaient eux qui rendaient le sol de son astéroïde fertile, qu'ils protégeaient aussi sa rose et lui donnaient une partie de son envoûtant parfum.
Les propriétés de l'ergothionéine : Mais revenons-en à l'ergothionéine, un puissant antioxydant que notre organisme et de nombreux autres se sont habitués à récupérer dans l'environnement, car seuls les Fungi, une poignée de bactéries et quelques organismes marginaux synthétisent cette précieuse molécule. Elle revêt une importance si capitale pour le vivant que tous les organismes la collectent et en font des réserves. L'organisme humain s'est même construit des collecteurs spécifiques et un circuit de distribution moléculaire spécialement dédié à l'ergothionénine. Il héberge des bactéries qui, à l'image des endophytes, donnent aux végétaux des capacités de plantes carnivores, permet à notre organisme de ne jamais voir ses compteurs d'ergothinoénine tomber à zéro En raison de tous ces facteurs qui rendent l'ergothionéine indétricotable de notre organisme, il est difficile de dire qu'il s'agit bel et bien d'une vitamine ou non.
Une vitamine est une substance sans laquelle la vie ne peut s'opérer indépendamment de tous les autres facteurs Une condition sine qua non pour qu'un organisme s'anime. Pour prouver que l'ergothionéine en est une, il faudrait pouvoir montrer que sa carence peut être mortelle. [...] Seul problème : l'ergothionéine est tellement indispensable aux organismes que tous en contiennent a minima. Son extrême stabilité à la chaleur - elle résiste à des températures avoisinant 275°C ! - rend sa totale éviction alimentaire impossible. Il faudra donc attendre encore quelque temps pour trouver une expérience permettant de valider ou non l'hypothèse de la vitamine fongique. Pour l'heure, l'ergothionéine est considérée comme une substance nutraceutique, ou, dans un néologisme plus français, comme un « alicament » (aliment + médicament) : on sait la substance sûre et bénéfique pour la consommation humaine, mais celle-ci ne fait l'objet d'aucune recommandation officielle.
Ergothionéine et santé : Il semble que les personnes atteintes de maladies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson ou celle d'Alzheimer, ainsi que celles présentant des pathologies inflammatoires et auto-immunes tells que la maladie de Crohn, ont un taux d'ergothionéine trois fois plus faible que les individus sains. Certaines maladies liées au vieillissement des tissus, comme la cataracte, sont également associées à une concentration locale plus faible en ergothionéine.
Il semble aussi que dans les pays où les traditions culinaires donnent une place plus importante à cette molécule les populations y vieillissent en meilleure santé. Le Japon, deuxième pays dont l'espérance de vie est la lus longue (85 ans) après Hong-Kong, a une alimentation riche en ergothionéine grâce à la consommation régulière de champignons et de nourriture fermentée qui en contiennent une quantité importante. D'autre part, les champignons favoris des japonais (notamment le maïtaké et le shiitaké) sont naturellement plus riches en ergothionéine que nos champignons de Paris.
L'étude de la relation entre la santé et l'ergothionéine est un domaine émergent qui nous prouve, une fois de plus, la véracité des sagesses traditionnelles. En Europe, nous connaissons cette fameuse phrase : « Que ton aliment soit ton médicament », attribuée à >Hippocrate. Au Japon, on parle de Yakushoku dougen, un motto en quatre signes qui dit que les aliments et le remède possèdent la même origine.
Ergothionéine et environnement : L'ergothionéine, en effet, ouvre une troisième dimension à cette dialectique entre nutrition et santé : celle de l'environnement évoqué plus haut. Les découvertes à ce sujet en sont à leurs balbutiements, mais une étude de 2021, suivant la logique déjà établie que les populations microbiennes et notamment fongiques sont lourdement affectées par nos pratiques agricoles actuelles - entre autres, le labour -, a émis l'hypothèse suivante : les Fungi, bactéries et amibes étant la source de production de l'ergothionéine (les autres organismes, dont les végétaux, se contentant de capter cette dernière dans leur environnement), plus le sol est vivant, riche d'une diversité et d'une abondance en micro-organismes, plus la nourriture qu'il produit devrait être riche en ergothionéine. L'étude constate ainsi une diminution de 30% des taux d'ergothionéine sur le maïs, le soja ou l'avoine produits par des méthodes conventionnelles par rapport à une agriculture sans labour."
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Symbolisme :
Dans l'article de Wikipedia relatif à l'ergot de seigle, on note, d'après John Grigsby, auteur de Beowulf & Grendel : The Truth Behind England's Oldest Myth, (Watkins, 2005, p. 188) :
"Il est possible que l'ergot ait été personnifié par un des esprits des champs du folklore allemand, le loup du seigle."
Selon Catherine Clément, autrice d'un ouvrage intitulé L'appel de la transe. (Éditions Stock, 2011) :
"Sans surprise, comme leurs homologues du continent américain, ils [les guérisseurs/ chamanes] se servent de champignons.
Le premier est le champignon du seigle cornu, responsable d'épidémies très graves connues sous le nom de « feu Saint-Antoine » ou de « mal des ardents », gangréneuses ou convulsives, avec des crampes violentes et une perte de conscience. Comme on le sait l'ergot de seigle contient un alcaloïde qui fut synthétisé en 1943 sous le nom d'acide lysergique diéthylamide, le LSD, grâce auquel on partit pour des « trips » au long cours.
Mais le champignon du seigle cornu faisait aussi partie des médecines traditionnelles pour avorter, arrêter les hémorragies, voire faciliter les contractions dans un accouchement difficile.
Sous ergot de seigle, on retrouve l'intégrale du cycle chamanique. Convulsions, tressautements ; chute brutale ; sommeil inerte ; visions.
Des visions, enfin !
Quand le chaman se relève de la mort apparente où le plongent ses amours avec une fille de la forêt, il raconte ce qu'il a vu, car telle est sa fonction. Les visions sont une des protes de sortie de la transe. Une vision, cela se parle ; on la communique, on utilise les mots, on se resocialise ; c'est ce que fit Jeanne des Anges pour quitter ses démons. Parler de ses visions, rêves et fantasmes, c'est se préparer à guérir."
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Thomas Gicquel, Sylvie Lepage et Isabelle Morel nous rappellent dans un article intitulé "Histoire du LSD. De l’ergot de seigle à l’utilisation thérapeutique." (La Presse Médicale, Elsevier Masson, 2015, 44 (7-8), pp. 832-836) nous rappellent que l'ergot de seigle est à la base de la découverte du LSD :
"Découverte du LSD : En 1918, au sein du laboratoire Sandoz, à Bale, le professeur Arthur Stoll identifie l'ergotamine, le premier des douze alcaloïdes toxiques contenus dans le champignon Claviceps purpurea. Le laboratoire de chimie s’intéresse particulièrement aux composés provenant de l’ergot de seigle. Sous la direction d’Arthur Stoll, Albert Hofmann, un chimiste suisse fut chargé de travailler sur ces alcaloïdes dans le but de trouver une molécule permettant de réguler la pression sanguine. Les deux chimistes synthétisèrent de nombreuses molécules dans les années 1930 en partant de la structure chimique de l’ergotamine et de son noyau, l’acide lysergique. En 1938, ils synthétisèrent le vingt-cinquième dérivé de l’ergotamine, un diethylether de l’acide lysergique, le LSD-25. Sans le savoir, Albert Hofmann synthétisa l’une des drogues hallucinogènes les plus puissantes actuellement connues. Lors des tests pharmacologiques sur la pression sanguine, le LSD-25 présentait une activité inférieure à celle de l’ergométrine et entrainait une agitation après administration aux animaux. Dans ce contexte, cette molécule ne semblait pas intéressante, il arrêta donc ses expérimentations. Cependant, en 1943, Hofmann et Stoll reprirent leurs recherches sur le LSD-25 après précipitation de la molécule de LSD sous forme de tartrate…"
Selon les recherches de Carole Chauvin-Payan qu'elle communique dans le préprint de l'article intitulé "Les noms populaires des champignons dans les populations européennes mycophobes" (Quaderni di Semantica, Perspectives de la sémantique, 2018, pp. 159-189) :
"[...] Selon Sueur et alii, les drogues étaient considérées dans les sociétés traditionnelles, comme sacrées. En absorbant ces drogues “on acquiert leurs pouvoirs et la connaissance, ‘on devient Dieu’. [1999 :13]” En Grèce antique, le culte de Déméter déesse de la fécondité, de la fertilité du grain et des moissons était pratiqué par un grand nombre. Ce culte à la déesse du grain ou des moissons avait des racines anciennes qui associaient Déméter au serpent et la reliaient à la déesse reptile du néolithique. Ce culte célébré à Eleusis honorait la déesse lors de rituels de la fertilité qui duraient trois jours en automne. À un certain moment du rituel ésotérique “les initiés recevaient les bienfaits d’une expérience qui les élevaient au-dessus du commun des mortels. Les textes nous disent qu’ils éprouvaient une sorte de vertige, de sueurs froides, de tremblements et sentaient se lever le voile sombre de la triste vie qui pesait sur eux au quotidien. Les initiés devaient jurer de garder le secret de cette vision dont il ne fait aucun doute qu’elle faisait suite à la prise de substances hallucinogènes contenues dans un breuvage appelé kukéon. Certains pensent qu’il s’agissait d’une moisissure ou ergot du seigle. [Subbash : 2006, 101-102]” La présence de l’ergot de seigle dans la préparation herbacée utilisée pour le culte d’Eleusis est aussi mentionnée par d’autres auteurs comme Wasson et alii ou encore Bernat. Au Moyen-Âge, l’absorption d’ergot de seigle présent dans les farines provoqua des millions de morts en Europe. Ce fléau appelé ‘le feu de Saint-Antoine’, ‘feu ardent’ était attribué au diable tellement il était terrible. Les symptômes de la maladie se manifestaient par des hallucinations, des accès de folie, des délires et vertiges mais aussi par des convulsions, des contractions musculaires et la gangrène. On peut imaginer que l’ergot de seigle a pu être l’une des sources de désignations, telles que Champignon fou ou Pain du diable."
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