Le Marbre
- Anne

- 24 oct. 2019
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Étymologie :
MARBRE, subst. masc.
Étymol. et Hist. A. 1. Ca 1050 « pierre calcaire dure » (Alexis, éd. Chr. Storey, 583) ; 2. ca 1179 un maubre « morceau de marbre taillé et poli, ici dalle funéraire » (Renart, éd. M. Roques, I, 440) ; 1831 « plaque de marbre qui recouvre certains meubles, cheminées » (Balzac, Peau chagr., p. 271) ; 3. av. 1615 table de marbre « ensemble de différentes juridictions » (Pasquier, Les Recherches de la France, p. 466) ; 4. 1771 être de marbre (Dorat, Les Sacrifices de l'Amour, IV, 114 ds Fr. mod. t. 37, p. 120) ; av. 1799 visage de marbre (Marmontel, Mém., VI ds Littré). B. 1. a) 1522 impr. « partie de la presse sur laquelle on place la forme » (P. Pansier, Histoire du livre et de l'imprimerie à Avignon, 3, 116 ds L. Wolf Buchdruck 1979) ; b) 1863 sur le marbre « en parlant d'articles en attente d'impression dans un journal, une revue » (Mme V. Hugo, Hugo, p. 184) ; 2. 1694 marbre artificiel « stuc de couleurs mélangées imitant le marbre » et marbre feint « peinture imitant le marbre » (Corneille). Du lat. marmor « marbre ».
Lire également la définition du nom marbre afin d'amorcer la réflexion symbolique.
Symbolisme :
Selon Philippe François Nazaire Fabre d'Églantine, auteur du Rapport fait à la Convention nationale dans la séance du 3 du second mois de la seconde année de la République Française :
Le Marbre était le nom attribué au 19e jour du mois de nivôse.
Roger Caillois, auteur de L'Écriture des pierres (Éditions d'Art Albert Skira, 1970) écrit à propos d'un marbre particulier, les "pierres de rêve" :
"Pierres de rêves : En Chine, vers le milieu du XIXe siècle, il arrive que l'artiste choisisse une plaque de marbre dont lui plaisent les taches ou les veines : il la délimite et l’encadre, l’intitule et y grave son cachet. De cette manière, il en prend possession et la transforme en œuvre d'art dont il assume désormais la responsabilité. J'ai publié à plusieurs reprises un document représentant une de ces plaques que les Chinois appelaient pierres de rêve. Elle est intitulée Héros solitaire et signée K'iao Chan. Elle présente une figure difficilement identifiable, de teintes jaune, bistre et noire, qui peut à la rigueur évoquer la silhouette d’un être pris par un tourbillon de vent et comme s’arcboutant. Depuis, j'ai vu beaucoup d’autres de ces plaques, parmi lesquelles j'en mentionnerai deux, de plus vastes dimensions, qui représentent des paysages.
On y aperçoit des ravins boisés, des étangs, des lacs où se reflètent les pentes des escarpements voisins ou dont les berges plates, d'un côté se perdent dans la campagne et, de l’autre, s'arrêtent bientôt au pied de collines obliques, inclinées comme par l'effet d'un grand vent soufflant toujours dans le même sens. Ces marbres sont également signés et, au lieu d’un simple titre, portent chacun un court poème dont le sens correspond à l'impression dégagée par le charme ou la sauvagerie du site. Voici la traduction de ces deux textes :
I. Parmi les monts les plus gris,
Les nuages vont et viennent
Comme autant de grands hommes :
Aucun d'eux n'atteint la grandeur,
Tant c'est difficile.
II. Dans son cercle de montagnes,
Un vieux temple est comme neuf.
L'esprit y paraît à tel point vivace,
Tout comme le vent, l'air, les arbres :
Comment exprimer pareille impression ?
Dans un roman de Lin-Yu Tang, la description d’un riche intérieur chinois montre que l'engouement pour les pierres de rêve était communément partagé :
« Tout était grand, simple et sévère. Une haute table d’acajou, au dessin sobre et massif, était placée contre le mur du Nord et il n’y avait dessus que trois objets d’art. Au centre, un trépied ancien en émail cloisonné, incrusté d’or. Puis une plaque de marbre rare, de soixante centimètres carrés, dont les dessins naturels suggéraient un paysage dans le brouillard et dans la pluie, avec des sommets à demi invisibles, des bois et deux jonques de pêche, le tout d’une vérité incroyable. Les dessins naturels de l’autre plaque de marbre avaient l’aspect d’un gros canard ; la tête, le bec et le cou de l'oiseau étaient presque parfaits, tandis que de légers linéaments semblaient tracer la silhouette de son corps et que des taches brunes dans la pierre évoquaient ses pieds palmés ».
Certes, la ressemblance continue d'orienter le choix de la pierre imagée. Ici, cependant, elle n'est plus souhaitée qu'évasive, allusive, ambiguë peut-être. En tout cas, la qualité figurative du motif le cède nettement à sa qualité plastique. À la réflexion, je ne suis pas assuré, comme il m'est arrivé de l’affirmer, que l'artiste se contente de signer un rectangle de marbre qu'il aurait distingué. Je me demande s'il ne se réserve pas d’en corriger subtilement le dessin, sans qu'il y paraisse.
Un procédé inconnu, mais fort aisément concevable, minéraliserait pour ainsi dire la substance colorante, la faisant devenir partie intégrante de la pierre, dont elle prendrait le grain et le poli. Je ne m'explique pas autrement que les veines, taches et motifs divers des marbres chinois ne soient visibles que d’un côté de la plaque, alors que, normalement, ils devraient la traverser de part en part, l’occuper dans toute son épaisseur et apparaître plus ou moins différents sur l’une ou sur l’autre face, comme il arrive en effet pour les pierres-aux-masures, les marbres-paysages et les agates.
Qu'il y ait ou non subterfuge, l'essentiel demeure toutefois qu'à l'inverse de l'artiste d'Occident qui part d’une ressemblance lisible dans la pierre et qui s'efforce de l’accentuer pour la transformer en tableau, le peintre chinois emploie son art à donner le change à l’amateur et à le persuader que son tableau est un marbre naturel, non retouché, qu'il n'aurait fait qu'intituler, c’est-à-dire interpréter et signer. Les deux démarches sont opposées. L'une et l'autre trahissent néanmoins de significatives connivences entre l’art et l'esthétique, si l’on consent que j'appelle art la beauté expressément produite par l’homme, et esthétique l’appréciation de toute beauté, celle qui est issue de l’art aussi bien que celle qu’on rencontre accidentellement dans l'univers.
Le langage ne fait pas la distinction entre les deux ordres de beauté : on parle indifféremment d’un beau nuage et d’une belle statue ; d’un bel arbre et d’un beau vers ; d’un beau paysage et d’un beau tableau, lequel peut-être représente le beau paysage, mais n’est pas estimé beau pour cette raison. Pourtant, ce qui est apprécié dans chaque domaine est (ou paraît) foncièrement différent (peu importe d’ailleurs, car ici être et paraître ne tendent-ils pas à coïncider ?). L'assimilation confond les résultats de démarches sans rapport, sinon contradictoires. Mais le fait que la beauté créée par l'artiste imite ou reproduit la beauté découverte dans la nature permet et même sollicite ce commun vocabulaire."
Symbolisme onirique :
Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),
"Un rêveur qui s'engagerait, au fil de l'imaginaire, à la recherche de ces palais de marbre rose, illuminés par les rayons d'un soleil levant, dans l'air toujours chaud d'un pays des Mille et une nuits, irait à coup sûr au devant d'une rude déconvenue ! Le marbre imaginé n'est pas celui dont on fait les palais de rêve ! Le marbre du rêve est un marbre froid, un marbre dur, une matière morte. L'imaginaire en fait des colonnes, des statues, souvent mutilées, des autels ou des lieux funéraires. Le marbre n'est pas sans parenté avec le cristal ou le diamant, dont il a la froideur et l'apparence de dureté. dans l'ordre de l'imaginaire, le marbre se présente parfois comme un cristal opaque. Il n'est pas rare qu'un rêve confère un instant au marbre le pouvoir cristallin de réfraction de la lumière. Mais le marbre n'a pas, comme un diamant, la capacité de tout contenir. Il se tient à moindre distance de l'humain, n'étant pas aussi près de Dieu ! Le diamant est l'aurore de la vie minérale, le marbre est une pierre calcaire qui témoigne d'une vie révolue.
Un marbre rêvé entraîne toujours quelque peu l'idée d'un temple, d'un lieu de consécration. pas de l'un de ces temples majestueux érigés pour les siècles et les foules ! Plutôt une sorte de temple individuel d'où se dégage un parfum d'anachronisme. Le marbre imaginaire, qu'il soit colonne, statue, autel ou caveau, a toujours vocation de révéler l'encombrante persistance d'une dévotion sans objet. Un marbre a toujours, dans l'imaginaire, une résonance de relique. A travers un marbre c'est un souvenir que l'on perpétue, une valeur que l'on entretient artificiellement, c'est un poids inutile que l'on garde sur l'âme, une chaîne qui s'oppose à l'évolution. L'apparition du marbre se situe le plus souvent en début de cure mais en tous cas immanquablement à un point sensible de la dynamique de transformation. Un rêve de marbre est toujours un rêve de résurrection, à travers lequel le patient se libère d'une référence pétrifiante.
Il est remarquable que 65% des rêves analysés ont été produits par des hommes ou des femmes orphelins de père ou de mère et que plus de la moitié des autres séances ont été faites par des patients ayant perdu un jeune frère ou une jeune sœur, dans une famille où l'atmosphère de deuil a été prolongée, entretenue. Le marbre, c'est d'abord le gisant, réplique presque parfaite du cadavre. La blancheur, la froideur, la rigidité d'un corps étendu dans la mort ont pour commune origine l'arrêt du flux sanguin. Les rêves ont e pouvoir de faire revivre ce qui était mort en rétablissant un flot de sang. Que les statues, les colonnes, les caveaux de l’imaginaire se mettent à saigner et voici la vie revenue.

Déjà cité dans plusieurs articles, le sixième scénario de Suzanne reste un exemple parmi les plus saisissants : "... Je vois du noir... du noir... du noir ! Je vais essayer de voir à travers ce noir... je vois... une pièce... elle n'est pas noire : elle est grise. Une petite pièce carrée, rectangulaire... les parois sont en marbre gris !... Comme les caveaux mortuaires... C'est très laid ça !... Ce gris sombre... je me demande pourquoi on fait les tombes dans une matière aussi affreuse ! En tous cas c'est ce marbre là !... Un marbre gris-noir... c'est une sorte de mausolée... au milieu, il y a une table, en marbre aussi... du même marbre gris-noir, très lourde, avec un seul pied. Sur cette table, il y a une jeune femme allongée. Elle est nue. Elle n'est pas attachée mais elle ne peut pas bouger. La table est froide, même glacée, et elle a peur... est-elle enterrée vivante ?..."
Cette jeune femme qui n'est pas attachée mais qui ne peut bouger fait corps avec la table de marbre. Elle a le poids, le froid, la raideur du marbre. Dans la suite du rêve un guerrier la blesse de son armure hérissée de piquants de fer. Un flot de sang jaillit. Le sang coule, se déverse, inonde le caveau. Le corps de la jeune femme disparaît et son esprit monte à la rencontre des étoiles, dans le ciel d'où elle va revenir pour renaître sous la forme d'une source. Beaucoup d'exemples montreraient ainsi une chaîne d'associations comprenant le marbre, le froid, le corps, la mort, le sang, la résurrection. Anne-Marie rassemble patiemment les débris d'une statue de marbre qu'elle reconstitue progressivement. La statue compléter, c'est une mer de sang qui envahit la pièce et chaque partie du corps atteinte par le sang devient vivante. C'est une vraie femme qui, à la fin, nage vigoureusement dans une mer redevenue normale.
La colonne de marbre, le caveau, le temple, la statue sont tous expressifs d'une volonté de conservation. Ils imposent au présent ce qui n'appartient qu'au passé. Le marbre est une mémoire, et la mémoire est la prison de l'espérance.
Sur ces autels de marbre de l'imaginaire, une flamme commémore par habitude un deuil sans fin.
Patrice, dans sa troisième séance, va descendre au cœur de la montagne pour découvrir qu'il est des flammes qui ne réchauffent rien ! : "... Je suis descendu très profond, à l'aide de cette échelle de corde. C'est maintenant une sorte de tunnel, très étroit.. c'est lisse... j'arrive dans une pièce, presque tout de suite.. elle est très douce... il y a une lumière très douce... une lumière ambiante... je ne sais pas d'où elle vient... une phosphorescence plutôt et... il y a une sorte de petit autel, en marbre... c'est tout petit... y a une croix posée dessus, très travaillée, en métal. C'est juste la croix. Il n'y a pas de représentation du Christ... elle est posée sur un tabernacle, sur l'autel, comme sur un rebord de cheminée... J'ai l'impression que c'est un caveau... y a une petite lampe à huile aussi? j'ai allumé la mèche... je ne sais pas pourquoi ! J'ai trouvé la clef du tabernacle... j'hésite à l'ouvrir. C'est un peu... comme un sacrilège, une profanation... mais je sais bien que si la lampe n’était pas allumée c'est qu'il n'y a rien de consacré, là... tout à coup, j'ai l'impression que lui aussi c'est un piège... quelque chose qui enseigne des choses dangereuses à manipuler. Je lai ouvert : les pages sont blanches ! Qu'est-ce que je fais là ? Sentiment que je n'ai rien à faire ici... je crois que je vais repartir... je me suis demandé si j'allais éteindre la lampe... puis... je la laisse... elle s'éteindra bien toute seule ! Je m'en vais... quelqu'un d'autre viendra peut-être un jour... moi, j'ai fait le tour des choses... je n'ai plus rien à trouver là... je n'y reviendrai jamais !..."

Patrice, lui, n'est pas orphelin. mais il a perdu la lumière. Il est devenu totalement aveugle à vingt ans. Qui pourrait, mieux que lui, exprimer le réflexe d'entretien de la mémoire qui peut saisir une psychologie qui sait que toutes ses acquisitions visuelles appartiennent au passé ? A travers le rêve éveillé, Patrice apprend à se tourner vers un devenir jusqu'alors emprisonné par ses ancrages au souvenir. Un monde d'images intérieures s'ouvre, restituant l'espérance créatrice.
Paul, cinquante-quatre ans à l'époque du rêve, a perdu sa mère lorsqu'il avait dix-huit mois. Sa vie entière a été profondément marquée par un deuil non réalisé. Paul est entré dans un ordre religieux qu'il devait quitter vingt ans plus tard. Tous ses rêves se déroulent dans une atmosphère lourde, à la poursuite inconsciente d'une insaisissable image maternelle. Dans le vingt-neuvième scénario, quelques phrases dévoilent ce mausolée qu'est devenue la psychologie de Paul.
"... Impression de m'être placé dans le vide pour descendre dans cette vallée... je n'ai plus de points de repère... impression d'être tout en bas maintenant... y a quelque chose qui ressemble à un coffre ancien, très grand, en cuir... ce coffre est ouvert... en fait, à l'intérieur c'est du bric-à-brac... y a des morceaux de bois... Maintenant, une sorte de tache lumineuse l'entoure... ça ressemble à un cercueil... Là... je vois l'entrée d'une pièce... je suis pris entre deux forces irrésistibles : une qui me pousse et l'autre qui me retient... en même temps j'aperçois, dans le noir, on dirait des formes, une série de formes, des linges, des fantômes... ça bouge légèrement... maintenant, je vois une espèce de nacelle, dorée... avec une tête dessus... c'est une statue... le même objet prend plusieurs apparences... ça fait relique ! Dans une sorte de monument de marbre rose... ça fit reliquaire païen ! Et... qu'est-ce qui va se passer ? J'ai envie de casser, de briser... et, il y a effectivement devant moi un de ces reliquaires cassé... détruit... y a une colonne qui reste... du noir et du blanc.... maintenant la vision d'un chandelier qui s'éloigne dans le ciel... c'est étrange... je ne peux retenir mes larmes mais j'éprouve de l'apaisement... une dernière image : on dirait des vieux qui emmènent un corbillard au loin... je crois que c'est terminé..."
Il n'est pas nécessaire de commenter ces images, tellement explicites dès lors que la symbolique du marbre a été dévoilée. Mais en rapprochant le rêve de Patrice et celui de Paul, on notera la similitude d'un autel aux allures de piège satanique et d'un reliquaire païen ! Ces deux phrases condamnent ces mémoriaux de l'âme que sont les marbres imaginés. Elles dénoncent sans appel la nocivité d'une attitude qui se veut pieusement fidèle et qui est un déni d'espérance.
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Le marbre rêvé est certes un complément symbolique de la statue. Par là, il appartient incontestablement à al grande famille des symboles expressifs de la rigidité, de la permanence, de la volonté de maîtrise intellectuelle, du système de défense du moi. Il peut à ce titre être rangé dans la classe des pierres, cristaux, automates, armures, cadres, statues, etc. Son étroite association avec la statue est attestée par le fait que le tiers des corrélations appartient au groupe des images relatives aux parties du corps humain. Cela enlève toute possibilité de doute sur la vocation du marbre à représenter la pétrification de l'être.
Mais, les rêves étudiés le montrent, le marbre imaginé induit surtout la prise de conscience d'une volonté de conservation, de perpétuation artificielle d'une émotion morte. Avec l'apparition du marbre dans le rêve, c'est toujours un peu un autel qui est brisé, une colonne qui tombe, une tombe qui s'ouvre, un obstacle qui disparaît, libérant la voie de l'espérance, de la re-création de l'être.
L'analyste attentif examinera avec soin les morceaux de marbre brisé. Il y décèlera souvent la nature du fantôme en cours de dissipation : attachement excessif à l'image d'un parent disparu, attitude globale de refuge dans les valeurs passées, relation altérée au besoin d'approfondissement spirituel.
Le nombre important de marbres qui prennent la forme de la Vierge oblige aussi à retenir un double rapport à l'image maternelle et à l'âme universelle.
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