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La Fougère (suite)




Symbolisme celte :



Mythes et légendes :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


FOUGERE. — Les anciens attribuaient déjà à cette plante des propriétés médicales extraordinaires ; d’après Apulée, elle était un remède infaillible contre les blessures, la sciatique, l’hypocondrie et autres maladies. Mais la fougère est surtout une plante sacrée dans les croyances populaires celtiques, germaniques et slaves. J’emprunte à un livre de M. Brueyre la note suivante : « La tradition relative à la semence de fougère est universellement répandue, et pendant le moyen âge, au temps où florissait la sorcellerie, on lui attribuait le pouvoir de résister à tous les charmes magiques. Les vertus de l’herbe d’or en Bretagne sont semblables ; celui qui la touche de son pied entend aussitôt et distinctement le gazouillement des oiseaux. Le point difficile, il est vrai, est de se procurer ces merveilleuses herbes ; l’époque la plus propice est, à ce qu’il paraît, la nuit de la Saint-Jean ; mais il faut être pieds nus, en chemise et se trouver en état de grâce : « Je me souviens, dit Bovet, d’avoir entendu raconter par quelqu’un qui avait récolté de la graine de fougère que, pendant tout le temps de ses recherches, les esprits frôlaient continuellement ses oreilles et sifflaient comme des balles, lui renversant son chapeau et le heurtant par tout le corps ; à la fin, quand il crut avoir récolté en quantité suffisante la bienheureuse semence, il ouvrit la boîte et la trouva vide. Le diable évidemment lui avait joué ce tour. »

Dans le conte populaire anglais « Le Fairy devenu veuf », la jeune Jenny s’engage à servir pendant un an et un jour un roi magicien étranger, en appliquant un baiser sur la feuille de fougère qu’elle tient à la main. Dans le premier volume, nous avons déjà fait mention de l’herbe qui égare. Nous apprenons encore par Nork178 qu’en Allemagne, l’herbe censée égarer les voyageurs qui ne la remarquent pas la nuit de la Saint-Jean, est la fougère. On prétend que, la nuit de la Saint-Jean, la fougère laisse tomber sa graine ; celui qui la possède devient invisible ; mais, si on passe devant elle sans la remarquer, on s’égare, même sur le chemin le plus connu. C’est pourquoi, dans la Thuringe, on appelle la fougère « Irrkraut ». Celui qui la voit au moment où elle fleurit ou pendant qu’elle laisse tomber sa graine, non seulement se rend invisible, mais, durant cette invisibilité, il apprend tous les secrets et obtient le don de la prophétie. Shakespeare, dans son Henri IV, fait dire à l’un de ses personnages : « Nous avons cueilli la graine de fougère ; dès lors nous sommes invisibles ». En Allemagne, on appelle aussi la fougère « Walpurgiskraut ». On prétend que, dans la Walpurgisnacht, les sorcières se servent de cette plante pour se rendre invisibles. En Lombardie existe encore, au sujet de la fougère une croyance populaire qui se rattache, sans doute, aux superstitions germaniques. Les sorcières, dit-on, aiment particulièrement la fougère ; elles en cueillent pour s’en frotter les mains, lorsque la grêle tombe, en la tournant du côté où la grêle paraît plus épaisse.

Dans un chant populaire bulgare (recueil de M. Dozon180), que l’on donne à apprendre pour exercer la mémoire, on lit : « J’ai semé de la fougère menue au bord du Danube, afin que la fougère fructifiât ; la fougère ne fructifia point ; j’allumai un grand feu, pour que le feu brûlât la fougère, pour que la fougère fructifiât, etc. » La princesse Marie Galitzin Prazorovskaïa me communique, au sujet de la fougère (poporotnik), la note suivante, qu’elle tient d’un paysan de la Grande-Russie : « La nuit de la Saint-Jean, avant minuit, avec une serviette blanche, une croix, l’Évangile, un verre d’eau et une montre, on va dans la forêt, à l’endroit où pousse la fougère. On trace avec la croix un grand cercle ; on étend la serviette, sur laquelle on place la croix, l’Évangile, le verre d’eau, et on regarde la montre : à l’heure de minuit, la fougère doit fleurir ; on regarde attentivement ; celui qui a la chance de voir cette floraison, voit en même temps une foule d’autres choses merveilleuses, par exemple, trois soleils, une lumière complète, qui dévoile tous les objets, même les plus cachés ; on entend rire, on se sent appeler ; devant de pareils spectacles, il ne faut pas s’effrayer : si on demeure tranquille, on apprendra tout ce qui arrive dans le monde et tout ce qui pourra encore arriver. »

Je trouve des renseignements analogues dans le livre déjà cité de Markevic’181. La fougère fleurit la nuit de la Saint-Jean, à minuit, et chasse tous les esprits immondes. La fougère fait pousser d’abord des boutons qui s’agitent, s’ouvrent et se changent en fleurs d’un rouge sombre. A minuit, la fleur s’ouvre entièrement et illumine tout ce qui l’entoure. Mais, à ce moment même, le démon la détache de la tige. Qui désire se procurer cette fleur doit se rendre à la forêt avant minuit et se placer près de la fougère, en traçant un cercle autour d’elle. Lorsque le diable s’approche et appelle, en feignant la voix d’un parent, de la fiancée, etc., il ne faut pas l’écouter, ni tourner la tête ; si on la tourne, elle restera tournée. Celui qui parvient à s’emparer de la fleur, n’a plus rien à craindre ; par elle, il pourra retrouver des trésors, devenir invisible, dominer sur la terre et sur l’eau, braver le diable. Pour trouver un trésor, on jette la fleur en l’air ; si elle tourne comme une étoile au-dessus du sol, jusqu’à ce qu’elle tombe perpendiculairement sur le même endroit, cela prouve que là se cache un trésor. Il n’y a pas de doute qu’ici la fougère joue le rôle de plante solaire, et qu’elle représente tout spécialement le soleil tournant sur lui-même au solstice d’été.

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POLYPODIUM VULGARE (la Marie bregne). — On prétend, en Allemagne, que cette herbe est née du lait que la déesse Freya et, après elle, la vierge Marie, ont laissé tomber sur la terre.

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Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


Dans les Vosges on dit que le jour saint Abdon (30 juillet) est le seul de l'année où la fougère arrachée ne repousse pas ; dans l'Albret on la fait périr en la coupant tous les vendredis du mois de mai. A Saint-Gondran (Ille-et-Vilaine) on explique par une légende pourquoi un champ n'a point de fougère, alors qu'elle est abondante dans tous ceux du voisinage ; une belle-mère voulait envoyer sa beIle-fille couper de la fougère, même le dimanche. Elle hésita, craignant d'offenser Dieu, puis, par obéissance, elle y alla ; mais pour récompenser sa piété Dieu avait fait disparaître toute celle de cet endroit. A Arbrissel, dans le même département, il n'en pousse plus dans un champ depuis que saint Robert l'a conjurée dans des circonstances analogues.

[...] Plusieurs plantes sont efficaces contre les insectes nuisibles ou désagréables. Dans les Vosges, la cendre d'un pied de fougère cueilli le matin de la Saint Abdon (30 juillet), répandue sur le plancher de la maison, en chasse les puces.

[...] En Basse-Normandie, la fougère fleurit à minuit sonnant [la nuit de la Saint-Jean], elle graine et se sème dans l'heure qui suit : celui qui a recueilli sa semence avant qu'elle ait touché terre, peut se transporter d'un lieu à l'autre, aussi vite que le veut, se rendre invisible, connaître le présent et l'avenir. En Touraine, c'est à cet instant précis que la fougère a de la graine et le trèfle cinq feuilles ; on va en chercher avec des serviettes et des cierges bénits ; mais il faut opérer quand l'heure sonne sous peine d'être écrasé par les chênes ou galopé par les démons. En Haute-Bretagne c est aussi à ce moment que l'on doit ramasser la graine de fougère qui, répandue le dimanche des Rameaux à l'endroit où l'on suppose qu'un trésor est caché, le fait découvrir. Des observances accompagnent la récolte des herbes faite à d'autres moments de cette nuit. Un écrivain du XVIe siècle parle, malheureusement sans les décrire par le menu, de celles qui étaient spéciales à ta graine de fougère : La populace croit et affirme que ceste semence ne se peut amasser que la nuict de la veille saint Jean d'esté, encores avec grandes cérémonies et paroles murmurées entre les dents, qui ayent vertu de chasser les diables qui ont la garde de ladite semence.

[...] On croit dans la Suisse romande que si on peut voir la fougère fleurir entre une et deux heures du matin, le mercredi des Cendres, on trouve un trésor avant la fin de l'année.

[...] En Dauphiné la fougère fleurit pendant la messe de minuit.

[..] Les fées et leurs congénères connaissaient seuls la vertu de quelques plantes des bergers de la Bigorre ayant pris le fils d'un homme sauvage, son père lui cria : « Quoi qu'on te dise et qu'on te fasse, ne révèle jamais à quoi peut servir l'écorce de la fougère. »

[...] On attribue des vertus prophylactiques à des plantes mordues pu mangées à certaines époques pour se préserver die la fièvre : il suffit en Haute-Bretagne de mordre la première tige de fougère que I'on voit au printemps.

[...] Dans la Gironde on se préserve du mal de dents en mordant la première fougère qui sort de terre.

[...] Les plantes mises dans les matelas sur lesquels couchent les malades exercent, en raison de leur espèce, de l'influence sur eux. En Beauce, on se guérit du rhumatisme en dormant sur un lit de fougère.

[...] En Poitou quand on a la rate gonfle, on boit sur l'herbe à la rate (Scolopendrium officinale) la feuille qui a des raies noires est bonne pour les enfants mâles et celle qui n'en a pas pour les filles.

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Littérature :

Régine Detambel consacre un ouvrage à Colette. Comme une flore, comme un zoo (Éditions Stock, 1997) dans lequel elle s'intéresse aux métaphores botaniques et zoologiques :


Comme une Fougère qui s'embrase

« Il suspendait à sa fenêtre un rideau d'un bleu vigoureux, sur lequel passaient et repassaient le buisson ardent de ses cheveux, la fougère incendiée de sa barbe, toute sa personne courte, impérieuse et, sans qu'il y tâchât, olympienne... » En pays connu


Barbe ou cheveux, la fougère de Colette est ardente, crépitante, incendiée : « C'est encore la tentation de la chevelure : Rézi me confie, paresseuse, le soin de la peigner. Je m'en acquitte à ravir, surtout pour commencer. Mais le contact prolongé de cette étoffe d'or que j'effiloche, qui s'attache, électrique, à ma robe et crépite sous le râteau d'écaille comme une fougère qui s'embrase, la magie de ces lieux enivrants me pénètre et m'engourdit... » Dans ce simple épisode de coiffure amateur, tiré de Claudine en ménage, les signes de l’amour, l’attirance, l’ivresse sont tout entiers contenus dans un champ électrique. Le peigne et la chevelure sont les éléments d’une expérience d'électrisation par frottement, rappelant l’instant magique où l’on découvre, en classe de physique, que la bakélite, frottée contre un tissu de laine, attire les petits morceaux de papier posés sur la table. Frôlant la chevelure électrisante, Claudine fait l’expérience de l’électrisation par contact.

Pour mieux coucher un enfant endormi, qui se pelotonne, Colette évoquera l'enroulement souple de la crosse de fougère : « Tête penchée [les enfants] retournent au songe inachevé, se pelotonnent à leur manière, qui est aussi, vers la fin de la nuit, celle du chat roulé en turban, du pigeon rengorgé, de la crosse de fougère, des frileux pétales d'anémone. »

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Voir aussi le début de l'article : Fougère

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