top of page

Blog

Le Taureau à trois cornes

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 9 août 2017
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours


Symbolisme celte :


Paul Marie Duval, auteur de "Cultes gaulois et gallo-romains. 3. Dieux d'époque gallo-romaine." (In : Travaux sur la Gaule (1946-1986) Rome : École Française de Rome, 1989. pp. 259-273. -Publications de l'École française de Rome, 116) présente cet animal mythique des Celtes :


"Le taureau aux trois grues (tarvos trigaranus). Animal sacré ou divin gaulois et peut-être plus largement celtique. Son nom, gaulois et non latinisé, est inscrit sur l'un des blocs du pilier dédié à Jupiter par les Nautae Parisiaci, les mariniers de la cité des Parisii de Lutèce, sous Tibère (14-37). Il est figuré sur ce même bloc en bas-relief, taureau devant un arbre et sur qui sont perchés trois échassiers : les grues (gallois garan « grue »), ainsi que sur une face latérale d'une stèle votive de Trêves (dédiée à Mercure), sous la forme d'une tête de taureau apparaissant avec trois oiseaux à travers le feuillage d'un arbre. Sur le pilier de Paris, le panneau voisin montre le dieu avec son nom gaulois Esus ébranchant un arbre à coups de serpe. La jonction des deux scènes en un seul mythe est attestée par le fait qu'à Trêves, c'est l'arbre même où perchent les oiseaux dont un homme, court vêtu comme l'Esus de Paris, est en train d'attaquer le tronc avec une cognée.

On a vainement essayé d'expliquer trigaranus comme une déformation de mots grecs latinisés qui auraient signifié l'un, trikarènos, « à trois têtes », l'autre, trikératios (?), « à trois cornes ». Les noms indo-européens de la grue (vieil anglais crane, grec γερανός, latin grus, celtique garan-) est ici d'autant plus indiscutable que l'épithète « à trois grues » se trouve déjà, τριγέρανον (variante τρυγέρανον), dans une comédie attique de Philemon, écrite vers 279.

Côté insulaire, une légende épique appartenant au vieux fonds de la mythologie celtique contient des éléments parallèles à ce que nous apprennent le nom et la figuration du Taureau. Le héros irlandais Cu Chulainn, en quête des Vaches de Cooley en Ulster, poursuit un taureau divin abrité dans une forêt et qu'avertissent du danger trois oiseaux, successivement. Cu Chulainn prouve sa force en abattant un arbre; des déesses empruntant l'aspect de corneilles avertissent le Taureau de son approche.

Enfin, une monnaie gauloise, attribuée aux Carnutes, porte au revers un taureau sur le dos duquel est perché un oiseau : le bienfaisant pique-bœuf, mangeur de parasites - curieux sujet, bien réaliste, pour une monnaie : n'est-ce pas, plutôt, un souvenir du Taureau légendaire ?

Une seule inscription, en gaulois ; un vers, d'une comédie grecque ; deux monuments figurés établissant une relation avec un mythe concernant Esus : ces sources nous révèlent un culte, un mythe représentés en Gaule et peut-être jusqu'en Grèce par les Celtes. G. Dumézil a signalé des éléments légendaires en partie parallèles à l'autre bout du domaine indo-européen : en Iran, en Inde, une légende concerne un charpentier qui décapite un monstre dont les trois têtes, creuses comme des boîtes, contiennent une gelinotte, un passereau et une perdrix ..."

Dans sa thèse de doctorat intitulée Le dieu celtique Lugus. (Sciences de l'Homme et Société. Ecole pratique des hautes études - EPHE PARIS, 2007)  Gaël Hily consacre quelques lignes au taureau à 3 cornes :


"Le plus intéressant est le nombre important de pièces archéologiques qui représentent un taureau à trois cornes, aussi bien en Gaule qu’en Grande-Bretagne. La troisième corne est implantée entre les deux autres, sur la partie antérieure de la tête. Nous possédons ainsi une quarantaine de statuettes en bronze, trouvées principalement dans le nord-est de la Gaule. En Grande-Bretagne, des taureaux à trois cornes ont été découverts à Stoke Abbot (Dorset), Leicester (Leicestershire), Colchester (Essex) et Cirencester (Gloucestershire) ; un autre exemplaire provient du temple celto-romain de Maiden Castle (Dorset), où le taureau a sur son dos les bustes de trois déesses plus ou moins aviformes.

Cette abondante série de taureaux à trois cornes est certainement révélatrice d’une association entre cet animal et le triple. Cette caractéristique est d’ailleurs présente sur les monuments de Paris et Trèves, avec la présence du taureau et des trois grues ; ces deux scènes ont donc sans aucun doute un aspect traditionnel. Ann Ross a d’ailleurs émis l’hypothèse que le taureau à trois cornes de Maiden Castle pouvait être une variante du taureau à trois grues. De cette recherche sur le taureau, les deux enseignements principaux sont que cet animal apparaît très fréquemment dans un contexte religieux et qu’il est associé quelquefois à Lugus.

*

*

Dimitri Nikolai Boekhoorn, auteur d'une thèse intitulée Bestiaire mythique, légendaire et merveilleux dans la tradition celtique : de la littérature orale à la littérature écrite : étude comparée de l'évolution du rôle et de la fonction des animaux dans les traditions écrites et orales ayant trait à la mythologie en Irlande, Ecosse, Pays de Galles, Cornouailles et Bretagne à partir du Haut Moyen Âge, appuyée sur les sources écrites, iconographiques et toreutiques chez les Celtes anciens continentaux. (Université Rennes 2 ; University Collège Cork, 2008) s'intéresse au Taureau aux trois grues :


"Comme cet animal [le taureau] est lié à l’agression et à la fécondité, il n’est pas étonnant de voir des représentations où il est doté de trois cornes, objet qui symbolise ces deux caractéristiques d’agressivité et de fécondité. Un curieux symbolisme combinant un taureau et des oiseaux concerne l’animal qui s’intitule‘Tarvos Trigaranus’, le ‘taureau aux trois grues’. Sur des autels de Trèves et de Paris, on a retrouvé cette iconographie, la deuxième portant ce titre de Tarvos Trigaranus. Aussi s’agirait-il d’un symbolisme saisonnier lié à ces animaux qui sont associés aux saules et à un bûcheron divin selon l’imagerie des autels, du moins ils semblent nous le montrer.

[...]

Un curieux symbolisme combinant un taureau et des oiseaux, des grues en l’ocurence, concerne l’animal qui s’intitule‘Tarvos Trigaranus’, le ‘taureau aux trois grues’. Sur des autels de Trèves et de Paris, on a retrouvé cette iconographie, la deuxième portant ce titre de Tarvos Trigaranus. Aussi s’agirait-il d’un symbolisme saisonnier lié à ces animaux qui sont associés aux saules et à un bûcheron divin, sans doute Esus, selon l’imagerie des autels, du moins ils semblent nous le montrer. Plus haut, dans le chapitre sur la musique des animaux, nous avions déjà constaté que les grues, en tant qu’oiseaux vivant dans les terres marécageuses, ont un rapport particulier avec le saule, arbre qui pousse dans les marécages. Les autels de Trèves et de Paris semblent confirmer ce lien.

[...]

Bernard Sergent suppose que cette scène du Tarvos Trigaranus pourrait constituer les traces d’un mythe et/ou un rite. Le dieu-bûcheron Esus est étroitement lié à Lug(h), d’ailleurs, soit il n’est qu’un aspect de ce dieu pancelte, soit il correspond au Gwydion gallois, l’éducateur de Lleu (le Lug(h) gallois).

[...]

Le taureau figure aussi dans l’iconographie des Celtes continentaux. Une sculpture connue trouvée à Paris montre une scène mythique avec le dieu Esus qui coupe un arbre, et un taureau, portant l’inscription gauloise [Tarvos Trigaranus ‘le taureau aux trois grues’]. Nous avons déjà mentionné ce mythème assez problématique. Une représentation de Trèves montre les mêmes éléments. Il est évident que nous avons ici un exemple de l’importance de la triplicité dans la mythologie celtique. Il s’agirait d’un symbolisme saisonnier lié à ces animaux qui sont associés aux saules et à un bûcheron divin, selon l’imagerie des autels, du moins ils semblent nous le montrer.

On pourrait rapprocher le Tarvos Trigaranus gaulois d’une plaque en bronze découverte par Mortimer Wheeler à Maiden Castle qui montre un taureau à trois cornes portant sur son dos trois bustes. Wheeler et Ross y voyaient des personnages de sexe féminin ; Olmsted objecte qu’il pourrait également s’agir de jeunes garçons. En tous cas, l’auteur y voit des personnages ornithomorphes. Wheeler l’avait remarqué aussi, et il était le premier à proposer un rapport avec les trois grues du Tarvos Trigaranus. Dans le chapitre sur la grue nous parlions déjà de ce thème, mais il est possible d’approfondir ce rapport entre le taureau et les oiseaux. Georg Kossack a fourni un exemple d’un oiseau à trois cornes décorant un récipient, de l’époque hallstattienne. Il montre également le motif assez récurrent de corps à la fois ornithomorphes et taurocéphales. Olmsted compare tous ces objets avec un anneau en bronze, de Port, dans le canton de Berne, datant de la fin de l’époque laténienne. Sur cette bague on aperçoit les têtes de deux taureaux et à côté trois oiseaux aquatiques. La mise en relation de ces objets par l’auteur nous semble pertinente. Ajoutons d’ailleurs que le taureau tricorne, (1) dont la signification religieuse est hors de doute, est assez fréquent en Gaule, avant tout sous la forme de talisman. En outre, sur l’autel de Notre-Dame de Paris, le Tarvos Trigaranus est accompagné d’Esus, mais il y également d’autres divinités représentées sur le même autel, dont, peut-être significativement, une divinité cornue.

Garrett Olmsted avance en revanche une théorie audacieuse en comparant le matériau continental avec la littérature irlandaise. Il prétend que ce lien entre le taureau ou un autre bovin et les oiseaux apparaît dans l’épopée gaélique du Moyen Âge. Tout d’abord, il y a la tradition d’hommes-oiseaux étant assis sur le dos de certaines vaches, dans l’histoire intitulée Aided Con Roí / La Mort de Cú Roí. Ensuite, l’auteur écrit qu’il est suggestif de voir dans la TBC que la Morrígan ornithomorphe perche sur un pilier à côté du Donn, le taureau de Cuailgne. Elle ne se place donc pas sur le dos du taureau même, mais Olmsted ajoute que le bovin magique porte, quand même bien, ailleurs dans le récit, des jeunes garçons sur son dos. S’il est vrai que la déesse guerrière vient sous la forme d’un oiseau, et que le scribe a employé le terme Morrigna, faisant référence à la forme plurielle de cette divinité néfaste, le rapprochement est intéressant, mais il n’est cependant pas convaincant à nos yeux. Il n’est point impératif de voir en la déesse de la guerre irlandaise le Trigaranus gaulois comme le suggère Olmsted. Birkhan, lui, considère qu’il n’y a pas d’équivalent insulaire au mythème du Tarvos Trigaranos, et nous le suivons ici, à ceci près que le motif des trois cornes existe bel et bien dans la littérature irlandaise : il faut savoir que la thématique de la troisième corne a été rapprochée du phénomène appelé lon laith, ‘lune du héros’ en Irlande. Il s'agit d'une sorte d'aura sanglante qui sort du crâne en temps d'excitation guerrière.

Vendryes a mis en relation avec la tradition gauloise, quelques vers d’une comédie perdue, intitulée Neaira, de Philémon, cités par Athénée. Philémon relate que le roi Séleucus Nikator avait envoyé un tigre en Grèce ; le poète grec dit par la suite qu’il fallait lui envoyer en retour le theríon trugéranon, ‘car là-bas il n’y en a pas’. Vendryes pensait qu’il s’agissait éventuellement d’une « pièce de butin » prise dans un camp celte. Le terme theríon signifie normalement ‘bête sauvage’. Cette hypothèse nous paraît vraisemblable.

Le rapprochement entre le taureau aux trois grues et la danse appelée geranos dans l’Antiquité grecque – qui apparaît dans la légende de Thésée - a été proposé par De Vries en premier, et nous en avons déjà parlé. Ici, nous soulignons une fois de plus la pertinence de l’analogie entre les mythèmes gaulois et grec, même si Helmut Birkhan objecte que De Vries pensait ainsi exclusivement en termes de mythologie grecque, et non celte. Nous voudrions quand même remarquer que l’analogie est frappante ; il pourrait s’agir d’un héritage mythologique commun ou d’un emprunt. La danse grecque en question semble être une danse rituelle par laquelle on imite en quelque sorte les grues et le labyrinthe. Puis la grue est étroitement liée aux notions du méandre et du labyrinthe – qui mène vers le monde des morts, casu quo le labyrinthe qui menait vers le Minotaure, un monstre tauromorphe.

D’autres théories ont été émises, nous en retenons ici trois seulement, de façon brève. Czarnowski fait intervenir le taureau et les grues dans un drame mythique, celui de la conquête de l’île des bienheureux. En reprenant la légende des Hespérides, l’auteur voit dans l’arbre (le saule) qui orne l’autel de Notre-Dame, l’arbre de vie ; le Tarvos Trigaranos, comme le taureau tricorne, serait l’être triple des Iles des Hespérides. Maugard suggère de voir en ce mythème gaulois le taureau cosmique et l’arbre cosmique, tandis que la grue exprimerait ‘l’idée de transcendance par delà la kratophanie’. Campbell nous décrit la célèbre tradition écossaise du Taroo Ushtey ‘Taureau d’eau’. Il a été suggéré que le Tarvos Trigaranus pourrait être un taureau aquatique, d’autant plus que la grue est un oiseau aquatique. Si ces théories sont intéressantes, aucune des trois hypothèses ne nous semble vraiment expliquer le motif gaulois complexe.

Peut-être faut-il rapprocher ici les trois grues de Midir : ce dieu irlandais possédait en effet trois corr diúltada ‘Grues d’inhospitalité’, qu’Athirne Ailgesach mac Ferchertne, l’homme le plus inhospitalier d’Irlande, récupère par la suite. La première grue disait toujours :’Ne viens pas !’, la deuxième : ‘Va-t-en !’ et la troisième : ‘Dépasse la maison !’. Ici apparaît l’aspect négatif du symbolisme de la grue, animal « belliqueux » qui sert ici à repousser les gens. Le motif irlandais des trois ‘Grues de Refus’ ne se laisse pas aisément comparer au mythème du taureau aux trois grues, ne serait-ce que par la « triplicité » des grues irlandaises et gauloises. Si l’on supposait que la symbolique du taureau aux trois grues s'explique par une signification guerrière, la comparaison irlandaise serait beaucoup plus déterminante. Ann Ross a justement souligné l’aspect guerrier du symbolisme de la grue. Comme Esus apparaît également comme dieu guerrier, à Trèves, le motif du Tarvos Trigaranus pourrait éventuellement être élucidé, en partie tout du moins, par un symbolisme guerrier.

Selon Sabine Heinz, il existerait des légendes écossaises faisant référence à une pratique qui pourrait aussi éclairer partiellement le mythème du Tarvos Trigaranus : par le sacrifice d’un taureau à une divinité, la grue pourrait reprendre sa forme humaine.


Note : 1) Significativement, les animaux qui sont parfois juxtaposés au taureau à trois cornes, sont, outre un oiseau, un bélier, un sanglier ou encore un cerf, tous des espèces « cornues » dans l’imagination des Celtes anciens."

*


*

Selon Gilles Wurtz, auteur de Chamanisme celtique, Animaux de pouvoir sauvages et mythiques de nos terres (Éditions Véga, 2014),


"Le taureau à trois cornes est représenté par un taureau puissant avec une troisième corne centrée entre les deux cornes habituelles. Il est le symbole de la puissance guerrière, mais également celui de la virilité et de la fécondité. On a retrouvé plusieurs représentations de lui sous forme de statues, de figurines, de gravures, tout particulièrement dans les traditions gauloises. Les figurines de représentant étaient assez courantes, elles étaient placées sur l'autel qui se trouvait dans chaque foyer.


Applications chamaniques celtiques de jadis : Le taureau à trois cornes représentait pur les Celtes un maître de la guerre : les guerriers le vénéraient tout particulièrement. Il faisait souvent partie des figurines posées sur l'autel du foyer qui représentaient les membres de la famille ainsi que des esprits gardiens qui veillaient sur la maisonnée et ses membres. Chaque famille avait ses propres esprits bienveillants selon les besoins et les affinités de chacun. Les guerriers priaient le taureau à trois cornes et allaient le retrouver à travers les voyages chamaniques pour qu'il les conseille pour le combat à venir et qu'il leur transmette sa détermination le moment venu.

Les chefs de guerre faisaient de même et organisaient en plus de grands rituels menés par des druides ou des chamans pour l'ensemble du groupe de guerriers ou l'armée pour galvaniser les troupes et mobilier l'excitation guerrière juste avant le combat pour donner une pleine puissance à la charge, e qui avait un impact terrifiant sur les adversaires. Au cours de l'année, les groupes guerriers entretenaient le lien avec l'esprit du taureau à trois cornes à travers des rituels pour s'assurer de son soutien et de sa force quand allait venir l'affrontement suivant.

L'esprit du taureau à trois cornes était aussi sollicité pour participer à la conception d'un enfant pour assurer le couple de la bonne fécondité durant leur acte de conception. Le couple qui souhaitait concevoir pratiquait alors juste avant de faire l'amour un rituel pour inviter l'esprit du taureau à trois cornes à baigner l'union dans cette énergie de fécondité.


Applications chamaniques celtiques de nos jours : Aujourd'hui, l'esprit du taureau à trois cornes peut encore être sollicité pour favoriser la fécondité. Tout pratiquant peut travailler avec l'esprit du taureau à trois cornes, nourrir un lien ininterrompu avec lui pour se faire aider dans ce domaine, comme un couple praticien peut aussi à nouveau demander le soutien de l'esprit du taureau à trois cornes pour favoriser la conception.

Dans certains sports collectifs où la force brute occupe encore une grande place, l'esprit du taureau pourrait amener sa puissance de charge, comme dans le rugby par exemple. Une équipe utilisant cet atout-là serait redoutable.

Et bien sûr, chacun, à son niveau individuel, peut ressentir à certains moments le besoin de faire appel à la détermination de l'esprit du taureau à trois cornes.


Mots-clefs : La puissance guerrière - La fécondité."

*

*


bottom of page