Esprits du Minéral

Le caillou

J’ai un caillou

Dans mon soulier

Qui me fait mal,

Très mal au pied.

J’ai un caillou

Dans mon soulier

Mais tant pis si J’ai mal au pied.

J’ai voyez-vous,

Beaucoup trop peur

Que le caillou

Soit dans mon coeur.

Pierre Coran

Esprits du Végétal

Oui, je suis le rêveur ; je suis le camarade

Des petites fleurs d'or qui se dégrade

Et l'interlocuteur des arbres et du vent.

Tout cela me connaît, voyez-vous. J'ai souvent,

En mai, quand de parfums les branches sont gonflées;

Des conversations avec les giroflées ;

Je reçois des conseils du lierre et du bleuet.

L'être mystérieux, que vous croyez muet,

Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire.

Victor Hugo, "XXVII" (extrait), Les contemplations, 1856 :

Le poète-chamane

 

Les Éléments

     Dans La Splendeur escamotée de frère Cheval ou Le secret des grottes ornées (Éditions Grasset et Fasquelle, 2018), Jean Rouaud propose au lecteur une reconstitution de la manière de penser des hommes vivant à l'époque du Paléolithique. "Que le monde soit pensé comme un empilement de couches, un bâton sculpté nous l'enseigne, qui présente à son sommet un oiseau, sous l'oiseau un renne, et sous le renne un poisson. Ce sont les trois étages animés du monde. Et perceptible, dans sa partie située sous le niveau du sol, grâce à la transparence de l'eau qui est figurée comme un effet du courant sur les poissons de l'os gravé de Chaffaud. L'oiseau, le renne, le poisson, l'ordinaire du garde-manger, concluent les tenants de la chasse qui mesurent l'activité humaine à l'aune d'un lancer de flèche ou de harpon. Au lieu que cet empilement acrobatique accroché au bâton dépasse in simple état figuré des lieux. A travers l'oiseau, le renne et le poisson, on reconnaît les trois élément fondamentaux : l'air, la terre et l'eau. [...]

     On peut opposer que les éléments sont quatre. Il en manquerait donc un sur le bâton ? Mais non, il est là le quatrième élément, que nous ne voyons pas parce que nous nous attendons à ce qu'on le figure sous la forme de flammes léchant le bâton. Il est le bâton lui-même qui est un bâton-feu. Si le bois s'embrase, c'est la preuve qu'il héberge en lui ce foyer potentiel. Les pierres, on a beau les frotter l'une contre l'autre, on obtient quelques étincelles et puis rien. Preuve qu'elles n'ont pas le feu en elles. Mais ce bâton, ce n'est pas du bois, c'est de l'os ? Pas du bois ? Bois des cerfs, bois des arbres, c'est tout un. Aujourd'hui, mais hier ? Vous parlez le magdalénien ? Sur le bout de la langue poétique.

     Les mains d'or ont bien remarqué que les "bois" des cervidés poussent et tombent. Ils tombent en hiver et repoussent au printemps. Comme l'herbe, comme les feuilles. Ce qui fait des cervidés des animaux-arbres, en somme, une variété de "boqueteaux trottinant". Leur appellation, peut-être, ou quelque chose de cet ordre. Ce n'est pas non plus un hasard si les ramures des cervidés sont représentées comme des flammes et même, à Lascaux, sur la tête de l'un d'eux, comme un buisson ardent. Inutile d'en chercher de semblables dans la nature. Il ne s'agit pas d'une coiffe dont l'exubérance si peu réaliste ne devrait qu'à la seule fantaisie de l'artiste. La coiffe, du cerf comme du sorcier ou du chef, signe pour la fonction. Ici, ce cerf signale une nature de "feu". Ce cerf-arbre donne sa "langue" au feu. [...]

     Ce genre de bâton sculpté, on le devine, ne servait pas à jouer au croquet ou à se gratter le dos, de même qu'il n'était certainement pas mis dans toutes les mains. On attribuait à celui qui le brandissait ce pouvoir de relier à la fois les éléments et les couches superposées du monde. Par moi, par mes invocations, par la puissance de mon esprit, ces empilements disparates, hétérogènes, demeurent dans la disposition qui nous convient pour que le renne traverse la terre, et l'oiseau le ciel, et le poisson la rivière, et que le feu nous réchauffe et nous éclaire. L'eau seule nous noie, la terre seule nous étouffe, l'air seul dérobe le sol sous nos pieds, et le feu seul nous consume. C'est à la conjonction de ces quatre éléments que nous devons d'être en vie. D'où la prière que nous adressons au firmament et à la terre-mère pour qu'ils demeurent soudés et dans cet étagement qui nous convient.

     Celui-là devait être respecté et redouté, qui commandait aux quatre forces de l'univers. Car si de lui dépendait que tout demeurât en l'état, peut-être avait-il aussi ce pouvoir de les désunir, ces quatre forces élémentaires, de les désarticuler, d'amener le monde au chaos. Et redoutant ce chaos d'un monde disloqué, est-ce à dire qu'on envisageait qu'il pût retourner à un état originel brouillé, entre mêlé ? Autrement dit, l'homme au bâton était-il le garant d'un certain ordre des choses et la perspective d'un monde chaotique la terreur du groupe ? Quel grand savoir avait cet homme, dont dépendait par ses imprécations qu'il convainque le monde de renoncer à ses forces centrifuges dévastatrices. On en retrouve la trace jusque dans l'imaginaire élisabéthain chez ce Prospero qui, dans la pièce de Shakespeare, commande à Ariel, le génie de l'air, et au monstre Caliban, qui viendrait d'un mot rom et voudrait dire noirceur, ténèbres. Où l'on constate encore une fois que tout ne s'est pas perdu en cours de route."

Esprits de la terre
Esprits de l'eau
Esprits de l'air
Esprits du feu
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