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XVI. La Maison Dieu / La Tour





Symbolisme :


Voici la présentation du Tarot du Sepher de Moïse qui met en avant les lames du Livre de Thot :


Lame du nombre 16 - lettre hébraïque Haïn - la Maison Dieu


Le Nombre Seize, la Maison Dieu dans le livre de Thoth, a pour dixième signe Shem/Sagittaire dans le Zodiaque sacré. C’est le premier Nombre de ce sixième ternaire (16-17-18), qui donc est sous l’influence de la Providence comme l’est le Nombre Sept, sa réduction théosophie (1+6 = 7). Il en est de même si nous additionnons tous les Nombres jusqu’à Seize, nous obtenons la somme de 136 qui en réduction théosophique nous donne Dix puis Un, la Providence... Si nous nous reportons aux dispositions du Zodiaque sacré des Tables de la Loi (chapitre V ), nous savons que Nôah est la dernière manifestation de Seth/Vierge, et que les trois signes de l’évolution du quatrième quadrant sont les fils de Nôah donc son enseignement, et la maîtrise ou non de son libre arbitre. Ce qui veut dire que les signes suivants celui de Nôah/Capricorne sont en réalité les manifestations de ce dernier. Le Nombre Quinze nous indique qu’il a la possibilité de choisir d’être Mage ou sorcier, selon sa capacité à maîtriser les Puissances et Vertus qui figurent dans son patrimoine karmique de Quinze Puissances, selon la Tempérance qui en assure l’harmonie spirituelle. L’intempérance, dont il reste libre d’user, le conduisant non plus sur les voies de l’évolution, mais sur les voies de l’involution celles du Destin et du zodiaque profane. Ainsi, s’il lui venait l’envie de mésuser les facultés supérieures et les pouvoirs qui sont les siens, en succombant par exemple à la fascination de leur puissance, ce qui ne manquerait pas d’engendrer une sympathie passionnelle, il en subirait rapidement leur terrible envoûtement. La forte volonté, qui est celle qu’aura développé l’Initié du Nombre Quinze, rencontrerait alors le désir qui deviendrait si ardent qu’il soumettrait cette volonté en proportion de la puissance de celle-ci. L’envoûtement que provoque ce désir passionnel sur le Mage est une véritable maladie morale qui finira par empoisonner sa vision juste et pervertira son sens aigu du discernement. Cette corruption spirituelle est une des nombreuses tentation d’un magnétisme très puissant, que devra surmonter le Mage sous peine de voir l’édifice, que parvient à réaliser son ego en le détournant de sa mission, foudroyé par la perte de la toute puissance des liens subtils qui le reliaient aux énergies de la Divine Providence. À l’image d’Adam qui par les choix de sa faculté volitive s’est coupé des lumières de Lui-les-Dieux, il sombrera dans les ténèbres de l’ignorance et de l’ardeur cupide. Le hiéroglyphe du signe de Shem/Sagittaire est celui du Centaure moitié animal, moitié homme, que ce dernier domine de sa volonté en dirigeant la flèche de sa volonté de son arc tendu vers le haut... Le Nombre Quinze étant l’ultime étape de la manifestation providentielle, puisque nous l’avons vu après Nôah/Capricorne, les signes suivants sont son œuvre directe, aucune des 78 lames du livre de Thoth, n’a pour réduction théosophique un Nombre supérieur à Quinze (7+8 = 15).


Le symbolisme hiéroglyphique de la Lame du livre de Thoth est sur ce point d’une parfaite justesse ; cette tour qui rappelle la fameuse tour de Babel, et qui se voit décapitée par la foudre qui vient du Soleil (la lumière, la Connaissance), fait s’écrouler les briques sur la tête des âmes-de-vie qui sont à l’origine de cette construction vaniteuse et dérisoire, qui n’est en rien semblable à la Thebah que doit construire l’initié, cette Arche susceptible de surnager au déluge. Cette tour est bâtie par l’empilement de matériaux à l’échelle humaine (partie animale du Centaure), ce qui en fait bien une construction de même nature qui ne peut en aucun cas se mesurer avec les révélations de la Providence et sa cosmologie, dont les matériaux sont eux surhumains. Cette tour condamne son bâtisseur à n’être que son œuvre, qui pour imposante et ambitieuse qu’elle soit, n’en sera jamais digne de comparaison d’avec l’œuvre céleste. C’est surtout la manifestation d’une vanité qui au lieu d’élever celui qui en est victime, le réduit à l’étroitesse des limites de l’humaine nature, qui au regard des Lois de la Divine Providence, n’est que pure folie. Dans son ouvrage Dogme et rituel de la haute magie, Eliphas Lévi disait en parlant du Nombre Seize :


Nous avons tous un défaut dominant qui est, pour notre âme, comme l’ombilic de sa naissance pécheresse, et c’est par là que l’ennemi peut toujours nous saisir : la vanité pour les uns, la paresse pour les autres, l’égoïsme pour le plus grand nombre. Qu’un esprit rusé et méchant s’empare de ce ressort, et vous êtes perdu. Vous devenez alors non pas fou, non pas idiot, mais positivement aliéné, dans toute la force de cette expression, c’est-à-dire soumis à une impulsion étrangère. Dans cet état, vous avez une horreur instinctive pour tout ce qui vous ramènerait à la raison, et vous ne voulez même pas entendre les représentations contraires à votre démence. C’est une des maladies les plus dangereuses qui puissent affecter le moral humain.


Le meilleur moyen de se prémunir contre le fléau du Nombre Seize, c’est bien évidemment la pratique de la Tempérance, mais surtout celle de cette Vertu la plus emblématique de la sagesse, je veux parler de l’Humilité, dont ce Nombre est l’expression de la toute puissance. Car si le Nombre Quinze est celui du libre arbitre, cette liberté ne peut durablement s’exprimer pour qui sombre rapidement sous la domination des désirs, passions, émotions ou vaniteuses ambitions. L’Humilité, comme nous avons eu maintes fois l’occasion de le voir tout au long des précédents chapitres traitant de l’Enseignement des Tables de la Loi, libère et supprime le poids du fardeau des servitudes qui découlent de la vanité et de la présomption, c’est aussi la marque incontournable de la divinité de l’âme-de-vie car, comment celui qui accède à la pleine conscience des réalités de la Divine Création, ne pourrait-il pas faire preuve de la plus grande Humilité signe que, toute proportion gardée, il est devenu semblable par son discernement à son Créateur. Dans la Bhagavad Gîta nous avons cet admirable verset qui résume toute la symbolique du Nombre Seize et de la Tour Dieu du livre de Thoth :


Verset : 13. 8 : L’humilité, la modestie, la non-violence, la tolérance, la simplicité, l’acte d’approcher un maître spirituel authentique, la pureté, la constance et la maîtrise de soi ; le renoncement aux objets du plaisir des sens, l’affranchissement du faux ego et la claire perception que naissance, maladie, vieillesse et mort sont maux à combattre ; le détachement d’avec sa femme, ses enfants, son foyer et ce qui s’y rattache, l’égalité d’esprit en toute situation, agréable ou pénible ; la dévotion pure et 48 constante envers Moi, la recherche des lieux solitaires et le détachement des masses, le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la Vérité Absolue, - tel est, Je le déclare, le savoir, tout ce qui va contre l’ignorance.


Dans le Tao-Tô-King, Lao-Tseu nous résume la vertu de ce Nombre Seize avec toujours la simplicité et l’élégance d’une vision intemporellement juste :


Tout le monde dit que la voie est immense. Et qu’elle ne peut être comparée à rien d’autre. C’est précisément par son immensité qu’elle est différente de tout ce que l’on connaît. Si elle ne l’était pas, depuis longtemps, elle se serait dissipée. Il y a trois trésors que je garde en moi : Le premier est l’amour. Le second est la frugalité. Le troisième l’humilité. Par l’amour on peut devenir courageux. Par l’économie naît la générosité. Par l’humilité on peut atteindre le sommet. Les hommes n’aiment plus mais ils prétendent être braves. Ils ont perdu le goût de l’économie mais ils se déclarent généreux. Ils ont oublié l’humilité et se bousculent pour être les premiers. C’est une pente qui conduit à la mort. Si l’on combat par amour l’on sort toujours vainqueur et la ville qu’on défend devient inexpugnable. Le ciel secourt l’homme qui aime et le rend invulnérable. Et lui fait un bouclier de sa miséricorde.


Le Nombre Seize a pour lettre hébraïque Haïn, nom divin Azaz (Fort).


Vocabulaire radical de La langue hébraïque restituée : Ce caractère doit être considéré sous le double rapport de voyelle et de consonne. Suivant son acception vocale, il représente l’intérieur de l’oreille de l’homme, et devient le symbole des bruits confus, sourds, inappréciables ; des sons profonds et sans harmonie. Suivant son acception consonante, il appartient à la touche gutturale, et représente la cavité de la poitrine. Employé sous l’un et l’autre rapport, comme signe grammatical, il est en général celui du sens matériel, image du vide et du néant. En qualité de voyelle, c’est le signe Vav, considéré dans ses relations purement physiques. En qualité de consonne, c’est le signe de tout ce qui est courbe, faux, pervers et mauvais. Son nombre arithmétique est 70.

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Marie-Claire a la gentillesse de partager avec nous son travail de condensation par extraits choisis des Méditations sur les 22 Arcanes Majeures du Tarot d'un auteur qui a préféré garder l'anonymat (Éditions Aubier, 1980, 1984) :


Arcane XVI : La Maison Dieu


« Quiconque s’élève sera abaissé et quiconque s’abaisse sera élevé » (Luc XIV, 11). Le quinzième Arcane se rapporte au mal démoniaque, le seizième se rapporte au mal humain càd au mal qui a son origine dans l’âme humaine. Le malentendu situant le mal humain inné dans la chair et non dans l’âme est dû à une interprétation matérialiste du Paradis. L’âme peut-elle se vanter de principes moraux aussi stables que l’est le squelette du corps ? Est-elle aussi infatigable et aussi fidèle que le cœur qui bat jour et nuit ? Possède-t-elle une sagesse comparable à celle du corps qui sait harmoniser des choses contraires comme l’eau et le feu, l’air et la matière ? Qu’on se rappelle que Jésus-Christ, le fils de Dieu, l’a honorée au point de s’incarner ! L’ascétisme négatif, càd dirigé contre la chair, est la conséquence pratique de la matérialisation du Paradis et de la chute mais « La chute est antérieure à la vie terrestre de l’humanité » (Hermés Trismégiste, « Koré Kosmou », 24,25,26).


Origène enseigna que Dieu avait créé toutes les âmes égales, que quelques unes avaient péché dans le monde spirituel et devaient s’incarner -les âmes humaines-, que d’autres s’étaient perfectionnées en se tournant vers Dieu -les anges- : «Parce que les créatures raisonnables elles-mêmes ont reçu la faculté du libre-arbitre, l’exercice de cette faculté ont entraîné les uns au progrès de leur volonté par l’imitation de Dieu, les autres à la défaillance par la négligence...» (De Principiis II, 9, 5-6). L’ascétisme positif ne lutte pas contre la chair mais contre le germe du mal en l’âme en vue de sa réunion avec Dieu. Le mal inné n’est pas dû à l’ignorance primordiale mais bien au péché de la connaissance par soi-même au lieu de la connaissance reçue de Dieu. Le péché originel est l’acte de désobéissance envers Dieu càd la séparation de la volonté humaine de celle de Dieu et le désaccord entre les deux.

Dans la Koré Kosmou, les âmes étaient chargées de façonner des animaux sur leurs modèles célestes mais, «elles adoraient la mixture, œuvre du Père, et se demandaient de quoi elle avait été composée» càd qu’elles s’adonnaient à l’analyse préférant la connaissance analytique à l’œuvre créatrice. Ce qui eut pour conséquence qu’elles changèrent leur attitude fondamentale de la verticale (Dieu-âme) pour l’attitude horizontale (âme-monde) et «ne cessèrent de se mouvoir» dans l’horizontale tandis «qu’elles regardaient comme une mort» le fait de « continuer à être attachées à une seule résidence » c'est-à-dire à l’immobilité de la verticale.

Dans la Bible, l’homme est placé par Dieu dans le jardin d’Eden et est appelé à l’œuvre créatrice «de le cultiver et de le garder». Il goûte les fruits de tous les arbres càd les méthodes des extases et des enstases de la prière, de la méditation et de la contemplation qui élèvent l’âme à Dieu. L’homme au Paradis donna des noms à tous les animaux «que Dieu fit venir vers l’homme». Un seul interdit : ne pas «manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où l’homme en mangera, il mourra». Mûs par le désir «d’être comme des dieux, connaissant le bien et le mal», Adam et Eve mangèrent de l’arbre défendu et furent chassés du jardin d’Eden pour cultiver la terre.

La Genèse dit que l’homme leur « donna des noms ». Donner un nom veut dire assigner une mission, charger d’une fonction et rendre en même temps capable de s’en acquitter au plan de la réalisation. Le jardin est l’état du monde où il y a coopération et équilibre entre l’esprit et la nature tandis que le désert est l’état de la passivité immobile, la jungle est l’état de l’activité de la nature seule et la ville est celui de l’activité de l’esprit seul. La mission primordiale et éternelle de l’humanité, est donc de cultiver et de garder le jardin càd le monde en état de coopération et d’équilibre entre l’esprit et la nature.

On comprend qu’il faut travailler et laisser croître, penser et attendre la croissance et le mûrissement de la pensée. On comprend que la parole magique doit être accompagnée et suivie du silence magique, qu’il faut : cultiver et garder le jardin ! Il y a des arbres à cultiver et à garder, des méthodes et des voies de l’union de la Terre et du Ciel à cultiver et à garder, des ponts entre ce qui est en bas et ce qui est en haut à cultiver et à garder. Les arbres nous sont donnés dans les «sept colonnes de la maison que la Sagesse a bâtie» càd dans les sept jours de la création, les sept miracles de l’Evangile de Saint Jean, les sept paroles de Jésus-Christ commençant par «Je suis» et les sept sacrements de l’Eglise.

L’ignorance innée est la conséquence d’un péché originel de la volonté éprise du désir de remplacer la connaissance due à la révélation par celle due à l’expérimentation. La tradition occidentale voit dans le mal humain inné la conséquence du péché d’avoir voulu être « comme les dieux connaissant le bien et le mal » c'est-à-dire l’acte qui défigure la ressemblance de Dieu bien que l’image soit restée intacte. C’est « le moi empirique » qui porte les traits défigurés dus au péché originel. Le « Soi véritable » et le « moi empirique » sont liés par des liens indissolubles pour l’éternité et doivent accomplir ensemble l’œuvre du rétablissement de la ressemblance de Dieu.

La Genèse ajoute trois étapes à celle de la chute ; le fratricide de Caïn, la génération des Géants et la construction de la tour de Babel. Le fratricide de Caïn est le phénomène primordial contenant le germe de toutes les guerres, les révolutions et révoltes de l’histoire de l’humanité. La génération des Géants est le phénomène primordial contenant le germe de toutes les prétentions des individus et des peuples à jouer des rôles de dominateurs et de souverrains divins ainsi qu’à être des surhommes. La construction de la tour de Babel est le phénomène primordial contenant en germe toutes les tendances de l’histoire du genre humain à vouloir conquérir le Ciel au moyen des forces acquises et développées sur terre.

A la révolte, la possession et la substitution du fabriqué au révélé correspondent trois effets : Caïn qui tua son frère devint errant ; la génération des Géants fut suivie par le déluge ; la tour de Babel eut comme effet la foudre de la descente de l’Eternel qui dispersa les bâtisseurs et « confondît leur langage » afin qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres. De même que la construction de la tour de Babel est le résumé des étapes précédentes du péché -la révolte et le gigantisme-, de même l’effet de la construction de la tour de Babel -la foudre dispersant les bâtisseurs et confondant leur langage- est le résumé des effets des deux péchés précédents. C’est pourquoi cet Arcane ne représente que la tour frappée par la foudre car cela suffit pour révéler le rapport entre la volonté et le sort, entre ce qu’on veut et ce qui arrive. Errer est le sort inévitable de la révolte du «moi inférieur» contre le «Soi supérieur», être noyé est le sort de la prétention d’être un surhomme et être frappé par la foudre est le sort aussi inévitable de la construction collective ou individuelle d’une tour de Babel.

L’Arcane Maison-Dieu enseigne une loi générale et universelle qu’il présente sous la forme synthétique de la tour de Babel. D’après cette Loi, celui qui se révolte contre son «Soi supérieur» ne vivra plus sous la loi de la verticale mais sous celle de l’horizontale càd qu’il sera errant et vagabond sur la terre, celui qui s’unit à une entité des hiérarchies déchues au lieu de son «Soi supérieur» sera noyé càd qu’il succombera à la folie. De même, celui qui bâtit une tour pour remplacer la révélation du Ciel par ce qu’il a fabriqué lui-même sera frappé par la foudre c'est-à-dire qu’il lui arrivera l’humiliation d’être réduit à sa propre subjectivité et à la réalité terrestre.

L’enseignement de cette loi est que toute activité autonome d’en bas rencontre inévitablement la réalité d’en haut. Le monde subjectif propre à l’être humain doit passer par l’épreuve de la rencontre avec la lumière absolue de Dieu représentée par la foudre. Cette rencontre constitue l’essentiel de l’état post-mortem connu sous le nom de Purgatoire qui est l’état de l’âme qui voit les actions, les opinions et les aspirations de sa vie passée sous l’Oeil de la Conscience trans-subjective. Personne ne la juge, c’est elle-même qui se juge dans la lumière de la conscience complétement éveillée. « Ce travail de l’âme dure jusqu’à ce que le feu de l’amour l’ait spiritualisée, épurée, purifiée pour qu’elle puisse participer avec suavité comme les anges à l’union de cette influence amoureuse...» (St Jean de la Croix -Nuit obscure de l’esprit-).

Dans l’Arcane XVI, la foudre qui frappe est la lumière divine qui éblouit et qui pèse, la tour frappée est ce qu’avaient édifié les puissances humaines de l’entendement, de l’imagination et de la volonté qui se trouve confronté avec la réalité divine, les constructeurs qui tombent représentent l’école de l’humilité pour les puissances humaines. Le Purgatoire, la voie de purification qui précède l’illumination et l’union mystiques, les grands événements historiques qui obligent l’humanité à un nouveau départ, les événements individuels où des hommes sont terrassés par un coup de foudre pour s’en relever soit illuminés (Saul de Tarse) soit aliénés (Nietzsche) ne sont que des manifestations diverses de l’Arcane.

C’est la loi éternelle de la Tour de Babel frappée par la foudre et du cœur humble élevé, par la même foudre, à l’illumination divine qui est chantée dans le Magnificat : «Il a dispersé ceux qui avaient dans le cœur des pensées orgueilleuses. Il a renversé les puissants de leurs trônes et il a élevé les humbles. Il a rassasié de biens les affamés et il a renvoyé les riches les mains vides...» (Luc, I, 46-53). Le Magnificat est le cantique d’un cœur frappé par cette foudre qui renverse les puissants de leurs trônes et qui élève les humbles. L’essence de cette loi ne peut être exprimée d’une manière plus concise que dans l’évangile selon Luc (XIV, 11) : « Quiconque s’élève sera abaissé et quiconque s’abaisse sera élevé ».


Or, il y a beaucoup de manières de s’élever et il n’y en a qu’une seule pour s’abaisser. S’élever et s’abaisser pour être élevé reviennent à la spécialisation qui fournit des avantages temporaires et à la croissance générale des facultés physiques et psychiques des êtres. « Il en est du royaume de Dieu comme quand un homme jette de la semence en terre ; qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment.» (Marc IV, 26-28). C’est la voie de la croissance générale ou celle de l’abaissement au rôle de semence, par opposition aux chemins de la spécialisation ou à ceux où on s’élève en bâtissant des tours, qui est mise en relief. Croître ou bâtir, voilà le choix que tout homme, toute communauté, toute tradition spirituelle doit faire. Le danger principal est de préférer le rôle de «bâtisseurs de la tour de Babel» à celui de « jardiniers ou de vignerons dans le jardin ou la vigne du Seigneur ».

Agrippa de Nettesheim, l’auteur de Philosophia occulta, avait bâti une tour de Babel qui a été frappée par la foudre d’en haut. La réalité supérieure lui fît paraître vaines toutes les sciences surnaturelles auxquelles il avait consacré les plus belles années de sa vie. La tour fut ébranlée mais la voie du ciel fut ouverte. Il était libre pour recommencer càd en état de s’engager dans la voie de la croissance générale, hors des impasses de la spécialisation. L’Hermétisme pratique càd vécu n’est ni science occulte, ni magie, ni gnose, ni mystique mais bien leur synthèse. Il n’est pas la tour, il est l’arbre càd l’homme lui-même, l’homme entier - philosophe, magicien, gnostique et mystique à la fois -. Il est l’Arbre des Séphiroth, l’Arbre de la Connaissance mais surtout l’Arbre de la Mort et de la Résurrection, la Croix d’où surgit la rose, la Croix mortifiante et vivifiante à la fois, la Croix où le supplice du Calvaire et la gloire de la Résurrection sont unis.

La Croix est la loi de la croissance ; celle du mourir et du devenir perpétuel. Elle est la voie qui échappe aux impasses de la spécialisation, celle de la purification qui mène à l’illumination et aboutit à l’union. Les adeptes du grand œuvre alchimique de la croissance par transformation, sublimation, trans-susbtantiation et transmutation spirituelles, psychiques et physiques confessent «la folie de la Croix» ; ils croient, espèrent et veulent que «rien ne périsse et que tout soit sauvé». La libération par la chirurgie spirituelle, la puissance grâce à la construction d’un mécanisme mental ou autre, la résurrection grâce à la croix, à la loi de la croissance spirituelle sont les trois idéaux entre lesquels toute âme humaine doit choisir. Il n’y a donc, il ne peut y avoir, rien de mécanique dans l’Hermétisme qui ne bâtit pas de tour de Babel.

Le principe alchimique en étant l’âme, c’est le «mariage des opposés» et non leur divorce que en constitue la base. C’est ainsi que le « Soi véritable » est uni au « moi inférieur » où le « moi inférieur » est la croix du « Soi véritable » et où le « Soi véritable » est la croix du « moi inférieur ». Les deux pôles de l’être humain vivent en présence l’un de l’autre, le résultat est le rapprochement graduel de l’un vers l’autre. La volonté fondamentale sous-jacente au désir de dominer, doit prendre conscience du fait que c’est dans l’amour et non dans le commandement et la contrainte qu’elle trouvera ce qu’elle cherche. C’est le processus de la transmutation du « métal vil » en « or ». Nous sommes les missionnaires, dans le domaine subjectif, de notre propre âme chargés de la tâche de la conversion de nos désirs, ambitions...

Le moyen pratique « du mariage » alchimique des opposés est la méditation profonde qui permet l’alchimie de la croix càd la mise en présence de la voie alternative de nos désirs, nos aspirations... en leur montrant la vraie voie. Méditer, c’est penser en présence de Dieu, tout comme prier, c’est parler en présence de Dieu. La méditation est donc l’effort du «moi inférieur» pour penser en communion avec le «Soi supérieur» dans la lumière divine. De même que la concentration précède la méditation, de même celle-ci aboutit tôt ou tard à la contemplation càd on ne pense plus à quelque chose de distant mais la Chose elle-même est présente et se révèle. On n’arrive pas à une conclusion mais on reçoit - ou subit - l’empreinte de la Réalité. Pour pouvoir se concentrer, il faut avoir atteint un certain degré de liberté et de détachement ; pour pouvoir méditer, il faut se mettre dans la lumière d’en haut ; pour pouvoir éprouver la contemplation, il faut devenir un avec cette lumière. C’est pourquoi les trois états de l’âme correspondant à la concentration, à la méditation et à la contemplation sont ceux de la purification, de l’illumination et de l’union de l’âme.

Voilà les secrets pratiques du jardinage intérieur, du maniement des lois de la croissance (et non pas celles du bâtiment) de l’être humain de sorte qu’il avance hors des impasses. Le seizième Arcane révèle la nature et le danger de la spécialisation qui cristallise et prive de la faculté de marcher au rythme de l’évolution spirituelle : « Il ne faut pas bâtir, il faut croître ! ». Ce sont la Mort et la Naissance qui sauvent constamment l’évolution humaine. La mort qui nous sauve de l’impasse à laquelle aboutit notre organisation corporelle est l’action de la foudre de l’amour divin, la naissance qui nous donne la possibilité de participer activement à l’histoire terrestre du genre humain est, au fond, un acte de compassion pour cette terre et l’humanité qui l’habite.

L’Arcane de La Maison-Dieu est un avertissement adressé à tous les auteurs de « systèmes » dans lesquels un rôle important est assigné à la mécanicité ; systèmes intellectuels, politiques, occultes, sociaux et autres. Il les invite à s’adonner aux tâches de la croissance au lieu de celles de la construction, aux tâches des « cultivateurs et gardiens du jardin » au lieu de celles des bâtisseurs de la Tour de Babel.

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Alexandro Jodorowsky et Marianne Costa, dans La Voie du Tarot (Éditions Albin Michel, 2004) nous proposent leur interprétation personnelle de l'Empereur :


XVI. La Maison Dieu



 




Sur le site de Philippe Camoin, on peut trouver un petit fascicule intitulé Le Tarot de Marseille restauré ou "L'Art du Tarot" par Alexandro Jodorowsky qui propose une liste de mots clefs impressionnante, glanés selon les œuvres de différents auteurs :


XVI. LA MAISON DIEV


Force divine - Juste rigueur qui par sa foudre précipite du haut des sommets trop élevés les orgueilleux ou les vicieux - Loi normale de balance - Adoration du Phallus - Hommage au temple de la nature - Régénération par l'application au dehors des clichés de son imagination - Art réalisant les formes - Ruine - Fermentation - Semence sur le plan des réalisations - Castration - Infantilisme sexuel - Complexe d'infériorité en regard du sexe du père - Poésie - Être dans la vérité sans s'en rendre compte et continuer à la chercher - Victoire de l'esprit - Limitation de la puissance humaine - Banqueroute - Interruption d'une œuvre - Changement catastrophique favorable - Destruction d'une partie du corps ou de la conscience - Circoncision - Création de la conscience collective humaine - Élimination des illusions pour travailler dans le réel - Union de l'ego et de l'essence et union avec le centre divin - Souffle créateur qui purifie la chair - Ouverture de limites mentales et émission de paroles inspirées - Énergie créatrice trop forte pour la matière - Accident - Divorce - Explosion - Dissolution d'une société - Opération chirurgicale - Faillite - Entrée en prison - Exil - Désillusion. - Écroulement d'un rêve - Opinions contraires qui détruisent une œuvre - Limite de la puissance humaine et son impossibilité à édifier définitivement - Le sol fécondé par le travail de l'homme porte ses fruits - Danger de persévérance dans une certaine voie ou idée fixe - Libération d'une prison - Choc illuminateur qui libère l'esprit de la chair - Arrêt des activités sexuelles - Impuissance - Maladie vénérienne - Éjaculation précoce - Amour soudain et régénérateur - Intelligence géniale - Destruction d'un esprit qui prétend connaître Dieu sans travail intérieur - Abus des drogues - Éclatement d'énergie cosmique - Détruire pour obtenir la perfection - Abandon du superflu - Mort subite - Guerre atomique -. Baptême du feu - Dieu parlant directement à l'individuel - Personne faible détruite par la splendeur de Dieu - Destruction cérébrale - Désastre de la nature : tremblement de terre (cyclone - incendie de forêt) etc. - Souffrance inutile - Rupture d'un ordre ancien - Rupture avec le passé - Passage de l'enfance à la puberté - Abandonner les oppressions familiales pour construire une vie personnelle - Abandonner la ville pour la campagne - Parvenir à l'oubli - Travailler sur la mémoire et parvenir à la changer - Se libérer de la peur du futur et des chaînes du passé pour se submerger dans le présent - Rupture de croyances - Changement d'opinion - Perte d'argent et augmentation de savoir - Situation délicate - Perte de la confiance en soi - Répulsion opposée à l'attirance - Sacrifier le bonheur pour obtenir une sécurité matérielle - Fausses accusations - Procès perdu - Procès gagné - Égoïste qui retient son sperme - Destruction produisant l'illumination - Laisser circuler l'énergie sexuelle contenue à cause de préjugés inculqués par la famille - Conquête de la liberté du corps et de l'esprit - Père entravant le développement de ses enfants - Fausse science démasquée - Esprit foudroyé par le fluide astral - Mégalomanie - Conquêtes immodérées - Échec mérité de toute entreprise insensée - Effondrement des institutions intolérantes qui se proclament infaillibles - Simplicité d'esprit - Détournement de sottises savantes - Retour à l'harmonie naturelle - Avortement - Moquerie du destin - Chercher la splendeur divine au centre de soi-même -

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Symbolisme celtique :


Dans le livret accompagnant le jeu de cartes du Tarot des Druides de Philip et Stephanie Carr-Gomm (Édition originale 2004 ; traduction française : Édition Véga, 2014), on trouve le petit texte explicatif suivant :


Le Message : Vous recevez le don de l'Awen. La fureur peut précéder la grâce ; la destruction peut précéder la création. Le travail de libération, d'approfondissement et d'illumination progresse.


Mots-clefs : Illumination soudaines - Révélation - Destruction précédant la création - Relâchement de tension - Libération et éveil.


Signification : Changement et Inspiration


- Moment de grand changement -soit intérieur, soit extérieur -

- Les anciennes structures, croyances, cadres de référence sont balayés pour laisser la place à la créativité, à l'inspiration et à la prochaine étape sur votre chemin -

- Un éclair de compréhension ou d'illumination -


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Mots-clefs : Protection contre une libération complète - Éviter - Emprisonnement -


Sens inversé : Une situation où un excès d'ouverture aux forces du changement et de l'illumination est dommageable - Incapacité à se libérer d'une situation ou des croyances limitatives - Sagesse innée qui protège l'âme - Éviter la possibilité de se libérer véritablement - Se sentir emprisonné ou enfermé - Une perturbation ou un changement est imminent, qui s'avérera en fin de compte bénéfique -

 

Kristoffer Hugues, dans Les secrets du tarot celtique (Llewellyn Publications, 2017 ; Éditions De Vinci, 2021) présente ainsi l'Arcane XVI :


N'allez ni trop loin ni trop vite

Oubliez votre suffisance, car le changement ne prévient pas.


Affirmation : Ce qui est brisé n'a pas toujours besoin d'être réparé.


Mots-clés : Révélation - Libération - Changement soudain.


Je suis le Fou, et je me tiens dans cette tour frappée par une puissante force. Chaque coup de tonnerre m'arrache un sursaut, et l'éclair m'aveugle. les bruits de la tourmente et l'incertitude d'une destruction inéluctable m'assourdissent. Mes yeux sont humides de la peur de ce lieu, qui ne porte d'autre voix que la mienne, résonnant dans des pièces vides, avec pour seule compagnie le hurlement du vent. Cette tour a surgi de l'océan, mais chaque brique, chaque pierre, chaque bout de mortier me semblent familiers - non, ils le sont ! C'est moi qui en suis à l'origine. Combien de fois ai-je entendu ma propre voix clamer : « J'ai raison, et vous avez tort » ?

Ô pauvre Fou, dans quoi t'es-tu fourré ? Le plancher se fissure et cède sous mes pieds, mais je reste étrangement debout. La peur me consume toutefois, car la terreur est bien réelle. J'ai beau le haïr, je n'ai pas d'autre choix que d'accepter le changement dans ce lieu conçu de mes propres mains, de peur que la tour m'emporte dans les confins de l'océan, pour m'y garder emprisonné par ma propre folie. Je suis le Fou, mais personne ne peut me considérer comme tel !


Interprétation : La Tour est une lame chargée émotionnellement, et c'est peut-être l'une des lames les moins bien comprises parmi les arcanes majeurs. Son apparition dans le tirage peut être déroutante, mais elle est pertinente. Parfois, pour que les choses reprennent un sens, il faut donner un bon coup de pied dans la fourmilière, et si les bases sont trop faibles, tout ce qui a été construit au-dessus d'effondrera. Pour construire une nouvelle base, l'ancienne doit disparaître ; un grand changement s'annonce, inévitablement. Balayer les débris d'une situation fait partie du processus de guérison. Ne craignez pas le changement ; participez-y plutôt activement. Cette situation ne peut de toute évidence pas continuer ainsi. La Tour est annonciatrice de changement, mais elle ne laisse pas deviner si ce changement sera positif ou négatif. Regardez les lames qui l'entourent pour glaner des indices sur la nature de ce changement à venir. D'un autre côté, une situation intolérable est sur le point d'atteindre une masse critique ; la libération est proche. Reste à savoir si vous attendez ou craignez cette libération.

Si la lame est inversée, les enseignements de la Tour ne sont de toute évidence pas intégrés, et vous avez cédé au pouvoir destructeur apparent de la situation. Vous voyez cette destruction générale comme la conséquence logique de vos échecs, mais vos échecs demeurent subjectifs et peuvent changer. Vous avez abandonné tout espoir ; trouvez un moyen de le faire renaître.

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Mythologie :


Gaëlle Burg, dans un article intitulé « Merlin virtuose de l'énigme » (in : Variations, Volume 18, 2010, pp. 43-55 (13)) explicite le lien entre l'épisode de la tour de Vertigier et la voyance de Merlin :


[...] Un deuxième exemple mérite notre attention, il s’agit de l’épisode de la tour de Vertigier qui fait appel cette fois à la connaissance du présent. Cet épisode appartient au fond ancien de la légende de Merlin. Il apparaît pour la première fois dans un passage apocryphe de l’Historia Britonum et est ensuite repris par Geoffroy de Monmouth dans son Historia Regum Britanniae, un texte en latin du 12e siècle considéré comme fondateur de la légende arthurienne. On trouve à peu près les mêmes éléments dans les différentes versions de cet épisode, c’est pourquoi nous conserverons comme référence le texte de Robert de Boron. Le roi Vertigier tente désespérément de construire une tour qui s’effondre aussitôt qu’elle atteint son sommet. Ses clercs qui ont découvert qu’un enfant sans père serait la cause de leur mort, lui conseillent de verser le sang d’un tel enfant sur les fondations. Des émissaires partent à la recherche de l’enfant, trouvent Merlin et l’emmènent devant le roi. Cependant, ils ne le tuent pas comme l’avait commandé Vertigier mais se portent garants pour lui sur leurs vies auprès du roi. En effet, le héros leur a déjà prouvé sa sagesse à maintes reprises (nous reviendrons sur ces épisodes qui constituent notre troisième cas de figure). Pour sauver à nouveau sa vie en plus de celle des émissaires, le héros va devoir dénouer l’énigme, comme l’exprime Vertigier : « Se vos ossez plevir sor vos vies que il mosterra por quoi ma tors chiet, je ne voil pas qu’il soit ocis » (§ 26, l. 42–44). Notons l’utilisation par Merlin d’une formule énigmatique à travers le jeu entre sanc (sang) et san (science, sagesse), les deux mots étant homophones, qui préfigure déjà qu’il est un maître en la matière :


Sire, tu m’as fait querre por ta tor qui ne puet tenir et me comendas a ocirre par le consoil de tes clers qui disoient que ta tor devoit tenir de mon sanc, mais il mentirent. Mes s’il eussient dit qu’ele deust tenir par mon san, il eussient voir dit. (§ 27, l. 4–9)


Merlin va commencer par mettre le savoir des clercs à l’épreuve en retournant la situation et en se posant lui-même comme questionneur de l’énigme (nous reviendrons sur ce cas de figure qui constitue notre deuxième exemple de maîtrise de l’énigme par Merlin) : « Seingnor clerc, por quoi dites vos que ceste oevre chiet ? » (§ 27, l. 22–23). Les clercs sont incapables de répondre à la « devinette cruciale », ils sont discrédités et méritent la mort alors que Merlin, qui seul connaît la solution est celui qui domine, qui possède le savoir absolu. Il est ainsi doublement sage, parce qu’il peut résoudre l’énigme de la tour et parce qu’il se pose à son tour en questionneur d’une « devinette » que les clercs du roi eux-mêmes sont inaptes à dénouer. Merlin va donc révéler la solution au roi : sous la tour se trouve une nappe d’eau qui abrite deux dragons, lorsqu’ils se retournent, la tour s’effondre. On vérifie les dires du héros et tous s’accordent pour reconnaître son immense sagesse : « Molt est cist hom saiges qui savoit ceste iaue souz ceste terre, et encores dit qu’il a soz l’iaue .II. dragons » (§ 28, l. 30–32). Ainsi, après une première reconnaissance publique par un juge, cette seconde reconnaissance par un roi assure une promotion exceptionnelle à Merlin. Il va pouvoir mener à bien ses projets, notamment en devenant le conseiller du roi Pendragon et de son frère Uter.

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Corinne Pierreville dans Le dragon dans la littérature et les arts médiévaux (2011) explicite l'apport celtique dans l'épisode de la tour de Vertigier à partir du symbolisme des dragons :


[...] Pour les Celtes, comme pour les Romains, les dragons étaient des symboles de guerriers, des emblèmes de prouesse, d’ardeur à combattre. Cela explique pourquoi le dragon apparaît sur les enseignes militaires romaines et le terme même de dragon désignait un étendard dès l’époque latine. Au IIIème siècle après Jésus-Christ, un étendard à l’effigie d’un dragon fut ainsi adopté par les troupes, et fut porté aussi bien par la cavalerie que par l’infanterie. Il remplaça même l’aigle au Vème siècle. L'emblème de l'empire romain d'Orient était un dragon pourpre et l'écrivain romain Mercellinus a raconté comment Constantin était entré dans Rome à la tête de cohortes portant des enseignes frappées de dragons. Les Romains ne furent pas les seuls à adopter le dragon pour emblème. Il fut l’enseigne de Richard Cœur de Lion en 1191, au siège de Saint Jean d’Acre lors de la troisième croisade. On le retrouve aujourd’hui encore sur le drapeau du Pays de Galles.

Dans la littérature celtique, le mot dragon désigne un chef suprême, et il est associé à jamais au plus célèbre des rois de Bretagne, Arthur, fils d’Uterpandragon. Le dragon est alors non seulement symbole de puissance, mais encore de royauté. Le Merlin en prose, composé au début du 13e siècle, explique la raison de ce nom. Le traitement du dragon dans ce roman montre de manière exemplaire comment les mythes celtiques se sont mêlés à la culture chrétienne.

La première mention d’un dragon intervient lors d’un épisode très ancien de la légende de Merlin, dont on trouve des traces avant même que cette légende ait été mise par écrit en langue romane, par Geoffroy de Monmouth au XIIe siècle, dans l’Historia Brittonum de Nennius au IXe siècle. Le roi Vertigier a usurpé le trône de Grande Bretagne en faisant tuer l’héritier légitime, Moine, fils du roi Constant, et en provoquant l’exil des deux héritiers encore en vie, Pendragon et Uter. Vertigier s’est ensuite allié à l’ennemi héréditaire des Bretons, le peuple des Saxons, ce qui a provoqué l’hostilité de ses sujets. Pour assurer sa sécurité, il a décidé de se retrancher dans une tour gigantesque qu’il fait construire à cet effet, mais chaque nuit, la tour que ses bâtisseurs tentent d’ériger s’écroule. Consultés, les astrologues du royaume conseillent à Vertigier de mêler le mortier de la tour avec le sang d’un enfant sans père. Les messagers parcourant le pays découvrent un jour un enfant, Merlin, qu’un autre enfant accuse de ne pas avoir de père. Ils le conduisent devant le roi.

« Veux-tu savoir pourquoi ta tour ne peut tenir sans tomber, et qui renverse ton ouvrage ? Si tu acceptes de faire ce que je te dirai, je te le montrerai clairement. Sais-tu ce qu’il y a sous cette tour ? Une vaste étendue d’eau dans laquelle se trouvent deux grands dragons aveugles, l’un roux, l’autre blanc. Ils sont tapis sous deux grandes pierres et chacun d’eux, immense, connaît parfaitement l’existence de l’autre. Quand ils sentent l’eau et l’édifice peser sur eux, ils se retournent ; l’eau est alors si agitée que tout ce qui est au-dessus d’elle est contraint de chavirer. La tour s’écroule donc à cause des dragons. » (Le Merlin en prose, éd. et trad. par C. Füg-Pierreville)

La première mention des dragons dans l’œuvre s’inscrit dans une tradition que nous avons déjà évoquée. Un dragon maléfique, le roux, couleur par excellence de la traîtrise au Moyen Âge, s’oppose à un dragon bénéfique, le blanc. Ces deux dragons vivent dans l’eau et sous d’énormes rochers, conformément à leur nature archétypale. Gigantesques, hideux, crachant du feu, ils ne dérogent à la tradition que par leur cécité. Ce détail original peut trouver une explication rationnelle : privés de la lumière du jour, les dragons ont connu une atrophie de leur organe visuel, comme un certain nombre d’animaux vivant sous terre (chauve-souris, ver de terre...). Par ailleurs, un jeu de mots n’est pas à exclure, dans l’évocation de ces deux dragons qui vivent dans l’eau, mais ne voient goute. Des interprétations symboliques plus subtiles restent pourtant plausibles. Ces deux dragons, comme Merlin ne tardera pas à le révéler, symbolisent l’un, le traître Vertigier, l’autre, les héritiers légitimes du trône de Bretagne. La cécité de ces deux dragons incarnant le roi en place et les futurs rois peu représenter la difficulté de ces souverains à se guider par eux-mêmes, le cruel besoin qu’ils ressentent d’un conseiller. Or Merlin leur apportera ses conseils, aux uns comme aux autres, lui qui doté du don de double vue, de la connaissance du passé et de l’avenir, contrairement aux simples mortels.

Cette première évocation des dragons paraît donc conforme au symbolisme chrétien ambivalent que nous avons déjà relevé ailleurs. Mais le Merlin en prose n’en reste pas à cette représentation. Il est déjà significatif que l’un des jeunes rois se nomme Pendragon, nom signifiant littéralement « à tête de dragon. » Le dragon est alors associé à la royauté, à la puissance. Il est le symbole du pouvoir royal. C’est ce que confirme l’épisode de la guerre contre les Saxons. En effet, un dragon vermeil crachant du feu apparaît alors dans le ciel pour indiquer le moment où les Bretons doivent attaquer les Saxons et pour leur annoncer la victoire. La signification complète de cette apparition est donnée par Merlin : "Merlin intervint alors afin de dévoiler la signification du dragon. Il affirma que le dragon était apparu afin de signifier la mort de Pandragon, et qu’il était venu au roi pour annoncer sa mort et le sens de cette bataille. À cause du prodige constitué par ce dragon, le roi fut ensuite constamment appelé Uterpandragon, nom qu’il porta depuis lors." Il ne s’agit plus du tout ici du dragon de la culture chrétienne, mais du dragon issu de la culture folklorique, païenne et celtique. Le dragon apparaît dans le ciel, sous les yeux des deux armées, à la fois pour annoncer la disparition de Pandragon, mais aussi pour symboliser l’issue de le bataille, la victoire qui marque l’avènement et le sacre d’Uter. Le dragon est donc simultanément symbole de mort et de vie. Il ne marque pas seulement la fin du règne de Pandragon, mais encore le triomphe de son frère Uter et le début de son règne. C’est un symbole double, de mort et de renaissance. Son apparition dans le ciel préfigure la mort de Pendragon, mais elle l’honore aussi à jamais, tout en annonçant l’élévation d’Uter, qui prend à son tour le nom de « Pendragon », de chef à tête de dragon.

Dans l’œuvre de Geoffroy de Monmouth, lors de la bataille contre les Saxons, ce n’est pas un dragon qui apparaissait dans le ciel, mais seulement une masse de feu. L’auteur du Merlin en prose a véritablement voulu associer le dragon celtique, symbole de puissance, de royauté, de mort et de renaissance, au règne de Pandragon puis d’Uter, père du légendaire roi Arthur. Le dragon héroïse Pendragon et Uter, et par contre coup, le fils de ce dernier, Arthur. Non seulement il contribue à leur glorification, mais il fait d’eux, et du futur roi Arthur, des héros, des rois civilisateurs et mythiques. Bien loin du symbole maléfique qu’il incarne dans bien des textes, le dragon devient ici un emblème de la puissance royale et de la royauté bretonne.

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Ana Sofia Laranjinha, autrice d'un article intitulé « L’apocalypse arthurienne dans le cycle du Pseudo-Boron, ou comment survivre après la fin des temps », (e-Spania [En ligne], 17 février 2014) à partir du même épisode, examine le symbolisme de la tour au Moyen Âge :


[...] Dans le cycle arthurien en prose, la tour fortifiée n’a pas uniquement un rôle défensif. Sa fonction symbolique est bien en évidence depuis l’épisode de la tour de Vertigier, dans le Roman de Merlin. C’est pour se protéger que l’usurpateur du trône de Logres fait bâtir « une tor si fort et si grant que il n’avroit garde de nul home ». Mais les moyens matériels, qui ne lui font pas défaut, ne suffisent pas à la construction de ce symbole du pouvoir, puisque, plusieurs fois de suite, le travail de vingt jours ou de trois semaines s’écroule en une nuit. En fait, ceci ne saurait surprendre le lecteur ; Vertigier avait décidé de construire la tour pour se protéger de ses sujets qui se rebellaient à juste titre. « Si mals hom envers son pueples », non seulement il avait habilement arrangé la mort du jeune roi qu’il aurait dû protéger, mais, s’alliant aux Saxons, il s’était marié à une princesse paϊenne, ce qui l’avait mené à laisser « grant partie de sa creance por sa femme ». L’écroulement semble donc avoir une explication morale : le crime et la trahison étant à l’origine du pouvoir de Vertigier, l’écroulement ne peut être que providentiel.

Or, les clercs consultés par le roi au sujet de cette « merveille », apparemment aveuglés par leur propre complicité, ne suspectent pas le vrai sens de l’événement, même si leur réponse, sur le plan symbolique, présente une dimension sacrificielle qui paraît traduire le besoin de purification de l’usurpateur. Pourtant, c’est pour sauver leur peau qu’ils déclarent que la tour ne tiendra que si elle est construite sur le sang de l’enfant né sans père. Il ne s’agit pas du Christ, mais de Merlin, le fils du diable, qui est prédestiné à les faire mourir et dont ils estiment ainsi pouvoir échapper. Or Merlin, qui devine leurs motivations, décèle la véritable cause de l’écroulement : sous la tour, dans un lac souterrain, vivent deux énormes dragons dont les mouvements provoquent des glissements de terrain. La tour ne pourra tenir qu’après la disparition des dragons, qui se battront à mort. Apparemment, donc, l’interprétation morale est détournée, comme l’avait été l’interprétation sacrificielle. En récupérant le récit mythique du combat du dragon rouge et du dragon blanc, il semblerait que l’explication de Merlin évacue toute problématique de nature éthique, mais tout s’éclaircit lorsque le prophète révèle que le dragon vainqueur du combat signifie les enfants du roi Constant, que Vertigier avait dépouillé de leur héritage, alors que l’usurpateur est représenté par le dragon vaincu. L’explication prophétique de Merlin reconduit donc l’épisode à sa dimension éthique et chrétienne et la scène des dragons, d’origine celtique, est tout à fait apprivoisée.

Ainsi, dès le Roman de Merlin, les fondations symboliques de la tour sont établies une fois pour toutes dans le cycle arthurien en prose : symbole du pouvoir, son effondrement annonce la fin du règne mais comportera toujours une culpabilisation du constructeur, culpabilisation qu’étaye évidemment l’épisode biblique de la tour de Babel, même s’il n’est jamais explicitement évoqué.

En fait, ces images prophétiques de destruction sont souvent liées à la tour parce que la tour est un symbole du pouvoir et un microcosme du château ou du domaine seigneurial, sinon du royaume. C’est pour cela que dans la Suite du roman de Merlin, qui met en scène la pénible affirmation du pouvoir du jeune roi Arthur, celui-ci fait ériger sur la « maistre forterece » de son château de Camaloth des statues représentant Loth, Rion et tous les rois qu’il avait vaincus, s’inclinant devant l’image du roi de Logres lui-même : [...].

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Dans « Merlin, l’Antéchrist sage », (in : Textes et contextes, 12- 1 | 2017), Myriam White-Le Goff étudie l'ambivalence de Merlin qui nous le rend si proche en revenant sur le fameux épisode de la tour :


[...] De fait, ce que nous présentons comme ambivalence ou ambiguïté fait partie de la constitution même du personnage qui est un Antéchrist racheté dès sa naissance, selon Robert de Boron, par la pénitence maternelle, donc intrinsèquement à la fois maléfique et bénéfique, sinon plus bénéfique que maléfique [...]. Merlin lui-même énonce cette double ascendance : « Je connais les choses dites et passes, et je les tiens de ma nature démoniaque. Et notre Seigneur qui est puissant m’a accordé la capacité de connaître les choses à venir. Et pour cette raison, les ennemis m’ont perdu, puisque je n’agirai jamais selon leur volonté. À présent vous savez d’où me vient le pouvoir de faire ce que je fais ». L’enchanteur explique encore : « Il est habituel pour les cœurs malveillants de remarquer davantage le mal que le bien. De même que tu m’as entendu dire que j’avais été conçu par le diable, tu m’as entendu dire que notre Seigneur m’avait donné sa capacité de connaître les choses qui sont à venir. Et pour cette raison, si tu étais sage, tu devrais savoir auquel je devrais me tenir ». Merlin souligne qu’il ne s’agit pas seulement d’une duplicité, mais d’un choix intérieur, qu’il présente comme évident, du bénéfique sur le maléfique.

La plus claire conséquence de ces ambivalences est l’image générale de Merlin, dans une grande partie des œuvres médiévales et ultérieures, y compris dans l’œuvre de Robert de Boron : Merlin est plutôt un personnage positif que négatif. Quelque inquiétant et atypique qu’il soit, il est le compagnon et l’adjuvant de personnages fondamentaux du monde littéraire où il évolue. Ainsi, il est à l’origine d’Arthur et il garantit sa puissance. Dans une certaine mesure, d’Antéchrist, Merlin devient un anti-Antéchrist, c’est-à-dire une figure de sauveur de l’humanité.

[...]

Puisque nous nous interrogeons ici sur la construction du maléfique, il faut observer que le maléfique s’élabore à partir du bénéfique, voire par l’incorporation, y compris par contre-pied, de ce même bénéfique. On peut aller plus loin : il semble fondamentalement, dans l’élaboration du personnage de Merlin, et particulièrement quand il est rapproché de l’Antéchrist, que maléfique et bénéfique sont deux contre-points internes et qu’ils ont réciproquement des fonctions d’équilibrage. Merlin l’énonce lui-même très explicitement : « Le diable avait formé son corps, mais notre Seigneur y mit l’esprit pour entendre et comprendre. Et il lui en avait plus fait don qu’à tout autre parce qu’il en avait grand besoin. On verrait donc bien à qui il se tiendrait ». Il faut accorder d’autant plus d’aspects bénéfiques à Merlin qu’il est porteur d’éléments maléfiques. Or cette conception doit s’articuler, au plan religieux, avec la question du statut de la créature et de son indépendance par rapport au créateur, à son pouvoir d’émancipation, de liberté ou de libre pensée. On se situe là encore par-delà la présence brute du Bien et du Mal en l’être mais davantage au plan de l’expression des choix du personnage. Merlin est pris dans le conflit cosmique que se livrent Dieu et Satan, bien en deçà de son individualisation en tant que personnage. En ce sens, Merlin contient du Mal et du Bien, bien plus qu’il n’est bénéfique ou maléfique. Son affinité avec la merveille lui permet de rejouer par ces actes et révélations l’équilibre des forces qui tiennent le monde. Je propose d’ailleurs de lire dans cette optique l’épisode du combat des deux dragons au cours du passage consacré à la tour de Vertigier. Nous l’avons vu, Merlin propose une interprétation de ce combat. Très simplement, en faisant référence aux codes symboliques communs, on peut conclure à une victoire du bien sur le mal puisque « je vous dis bien que le blanc tuera le roux ». Toutefois, il me semble préférable de nuancer cette impression, en souvenir de la nature hybride, entre bénéfique et maléfique, de Merlin, lui-même, puisqu’il semble bien que la victoire du dragon blanc ne soit que bien ténue puisque « ils se combattirent tant que du feu et des flammes sortirent de la bouche et des narines du blanc, si bien qu’il brûla le roux. Et quand le dragon roux mourut, le dragon blanc se traîna à l’écart, il se coucha et ne vécut plus que trois jours ». Le dragon blanc ne survit que bien peu au dragon roux qu’il a vaincu, comme si l’image du Bien ne pouvait dominer radicalement celle du Mal, comme le choix de Merlin ne peut être considéré que comme une tension perpétuelle qui met en péril la totalité de son être et en programme, dans une certaine mesure, la fin ou l’aporie. [...]

Dans cette mesure, on pourra ici se demander non seulement ce qui construit le maléfique mais ce que construit le maléfique. De fait, il semble bien chez Merlin que l’ascendance maléfique produise la nécessité de se porter vers le bien pour assurer la survie même du personnage et de ses proches. Merlin est bon à proportion de son ascendance maléfique et même, dans une certaine mesure, Merlin est au-delà du bien et du mal.

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Cercle de tambour :


1) Aller connecter les dragons de nos fondations intérieures afin de découvrir leur situation actuelle (par exemple quel type de dragon ? relié à quel élément ?...) et surtout, voir ce qui pourrait les amener à détruire notre tour (sur quoi reposent-ils ? Est-ce compatible avec leur élément spécifique ?...)

2) Rendre visite à Merlin (ou à son Visionnaire) pour lui demander d'affiner notre don de voyance et nous permettre de comprendre ce qui est un risque majeur d'ébranlement pour nous et comment l'éviter ou au contraire le susciter.

3) En fonction de l'état de nos dragons intérieurs et de nos fondations, demander un soin approprié soit pour résoudre les problèmes de sûreté de notre bâtiment, soit au contraire pour assumer l'implosion de notre tour actuelle.




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