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  • Anne

Le Thon





Étymologie :

  • THON, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1393 ton ichtyol. (Ménagier de Paris, éd. G. E. Brereton et J. M. Ferrier, p. 237, 32) ; 1538 thon (Est., s.v. muria) ; 2. 1690 « chair de ce poisson » (Fur.). Du lat. thunnus, thynnus, de même sens, gr. θ υ ́ ν ν ο ς « id. », peut-être par l'intermédiaire du prov. ton « id. » (att. seulement dep. le xves. ds Levy Prov.). Voir FEW t. 13, 1, p. 318b.


Lire également la définition du nom thon afin d'amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Selon Victoria Sabetai, auteure d'un article intitulé « Pêcheurs : les jeunes hommes et la mer », (paru dans Images Re-vues [En ligne], 16 | 2019) :


Un lécythe provenant de Sicile (520 avant J.-C.) porte une scène de pêche où les deux pêcheurs sont identifiés à Héraclès et Hermès, à savoir deux personnages mythiques qui incarnent la vigueur physique et l’esprit ingénieux nécessaires à l’homme pour dompter les créatures de la mer. Dans cette scène, Poséidon est représenté tenant le thynnos en tant qu’attribut et poisson emblématique, mais aussi comme victime sacrificielle en son honneur. Les chercheurs reconnaissent presque unanimement le poisson souvent tenu par Poséidon comme un thon bleu et notent que dans les sources écrites, cette association préexiste à celle du dieu accompagné de son autre animal maritime préféré, le dauphin. Le thon, à l’instar de l’anguille, est une créature aquatique jouant un rôle particulier dans les cultes et les sacrifices. D’ailleurs, Athénée mentionne que lors des Thynnaia, une fête qui avait lieu à Halai, le premier thon pêché était offert à Poséidon ; cela signifie qu’il s’agissait d’une espèce de dîme (dekatê) payée au dieu de la mer, rendu ainsi favorable à l’intervention des hommes dans son royaume maritime et remercié pour les moyens de subsistance qu’il leur consentait.

Une réplique de thon en métal dédiée à Poséidon (inscrite et datée de la fin de la période archaïque) constitue un important témoignage pour comprendre la valeur spécifique du thon. Cette réplique fidèle montre que diverses représentations sur les vases, habituellement considérées comme des images génériques de poissons, étaient reconnues dans l’antiquité comme appartenant à l’espèce du thon, chargée de diverses connotations religieuses et cultuelles. En général, le thon est associé aux représentations de grands poissons, mais d’autres, souvent réalistes, sont de dimensions plus modestes. La queue crochue - comme celle des poissons de notre skyphos - est caractéristique. L’iconographie de notre vase fait donc très probablement référence à la pêche au thon, une proie que la ruse d’Hermès permettait de piéger et que la force d’Héraclès permettait d’attraper, comme l’atteste aussi le lécythe provenant de Sicile. Il s’agissait donc d’un exploit qui convenait parfaitement aussi aux éphèbes. En passant à travers diverses épreuves, ceux-ci devaient démontrer qu’ils combinaient à la fois les qualités de l’esprit et du corps pour pouvoir s’intégrer en tant qu’hommes mûrs au sein de la communauté des citoyens. La chasse, activité organisée de caractère éducatif, cultuel et collectif, accomplie sous l’égide de la polis, constituait une telle épreuve.

La pêche est une variante de la chasse. Plus précisément, la pêche au thon constituait un événement social car il s’agissait d’une entreprise collective et spectaculaire, d’échelle majeure et de caractère violent, qui nécessitait esprit collectif, collaboration à plusieurs niveaux, endurance et habileté. Le groupe de pêche comprenait le thynnoskopos, qui observait depuis le sommet d’une tour de guet sur la côte (thynnoskopeion) le passage du banc de thons, et les rameurs, qui encerclaient le troupeau avec leurs bateaux, ainsi que les pêcheurs, qui le piégeaient dans des filets spéciaux. Des textes du IIe et du IIIe siècle de notre ère se réfèrent à la sagesse du thynnoskopos, tandis qu’ils comparent les poissons encerclés à une ville assiégée. Les comparaisons faites entre les hoplites morts héroïquement et les thons sont également remarquables. Autrement dit, la pêche au thon était aussi une espèce de topos littéraire pour les auteurs, qui y puisaient comparaisons et métaphores afin d’agrémenter leurs textes. Ceci valait également pour les peintres de vases et leur fiction vasculaire.

[...]

L’interprétation de la figure du jeune homme couronné, en train d’examiner un morceau du corps du poisson qu’il tient, est essentielle pour la compréhension de l’image dans son contexte religieux / rituel. L’acte énigmatique qu’il accomplit n’a pas d’équivalent. Le corps des poissons seulement évoqué par le dessin de leur queue, tant dans le panier du premier, que dans la main du deuxième jeune homme, est peut-être une évocation indirecte du sacrifice qui a précédé. Si cela est correct, il s’agirait ici de la représentation de la divination dans le cadre du sacrifice du thon : le jeune homme tiendrait le poisson sans tête d’une main, tandis que de l’autre, il saisirait ses entrailles pour les examiner. Comme on le sait, cette forme de divination consistait en l’inspection des entrailles de la victime égorgée. Examen préalable, elle avait pour but de vérifier que le sacrifice était favorablement reçu par les dieux et que les présages étaient propices à l’issue future des événements. Si l’examen des entrailles était considéré comme favorable, on l’indiquait avec les mots ‘hierà kalá’ ou ‘sphagia kalá ’ et l’avenir ne présageait aucune contrariété. L’examen des entrailles est devenu un sujet favori de l’imagerie de vases vers la fin du VIe -début du V e s. av. J.-C., à savoir durant la période de confection de notre skyphos. [...] Par contre, le jeune homme couronné de notre skyphos n’est pas un hoplite, mais le membre d’un groupe d’éphèbes qui vient de conduire avec succès une chasse en mer. Pour cette raison, nous pensons que le sacrifice, l’examen divinatoire préalable et l’offrande de la dîme, doivent être interprétés comme s’intégrant à la fête célébrant l’éducation des éphèbes et marquant leur passage à la vie adulte et leur intégration au corps des citoyens.

L’acte du jeune homme pourrait également être interprété comme la consommation rituelle du poisson traité, les sources écrites mentionnant aussi des offrandes sacrificielles de thons salés. Dans ce cas, le sacrifice du poisson devrait être conçu comme une offrande de nourriture, à savoir comme un cadeau qui souligne le besoin de l’homme de communiquer avec la divinité.

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Littérature :

Les Pêcheurs et le Thon


Des pêcheurs étant allés à la pêche avaient peiné longtemps sans rien prendre ; assis dans leur barque, ils s’abandonnaient au découragement. Juste à ce moment un thon qui était poursuivi et se sauvait à grand bruit, sauta par mégarde dans leur barque. Ils le prirent et l’emportèrent à la ville, où ils le vendirent.

Ainsi souvent ce que l’art nous refuse, le hasard nous le donne gratuitement.


Ésope, Traduction par Émile Chambry, Fables, Société d’édition « Les Belles Lettres », 1927.

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