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  • Anne

Le Serpent à plumes




Symbolisme :


Dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on apprend que :


[...] Divinité des nuages et des pluies fertilisantes, le serpent s'annexe parfois les pouvoirs [...] de l'oiseau : ce sont les dragons ailés d'Extrême-Orient et leurs homologues du panthéon mézo-américain, les serpents à plumes.

On sait l'importance fondamentale que revêtent ces images symboliques dans ces deux grandes civilisations agraires, qui accordent une attention particulière aux phénomènes météorologiques. Le dragon céleste est, en Extrême-Orient, le père mythique de nombreuses dynasties, et les empereurs de Chine le portaient brodé sur leurs étendards, pour signifier l'origine divine de leur monarchie. Dans les mythologies amérindiennes, souligne Alexander, depuis le Mexique jusqu'au Pérou, le mythe de l'Oiseau-Serpent coïncide avec les plus anciennes religions de culture du maïs ; il est associé à l'humidité et aux eaux de la terre... cependant c'est toujours au ciel que, dans ses formes les plus élevées, il reste lié. Il est non seulement le Serpent aux Plumes Vertes et le Serpent Nuage à la barbe de pluie, mais il est aussi le fils du serpent, la Maison des Rosées et... le Seigneur de l'Aube... Le Serpent à plumes est tout d'abord le nuage de pluie et, de façon privilégiée, le cumulus aux reflets argentés du milieu de l'été - d'où son autre nom de Dieu-Blanc, - dont le ventre noir laisse échapper la sueur de pluie... Au Nouveau-Mexique, on le représente comme un corps de serpent qui porte sur son dos le cumulus et dont la langue est l'éclair dentelé. On se souviendra que le dragon chinois nage au milieu de vagues de cumulus exactement semblables.


Le Vieux-Dieu, l'Ancêtre mythique

Devenu ancêtre mythique et héros civilisateur - dont la forme la plus connue est le Quetzalcoatl des Toltèques, repris par les Aztèques, il s'incarne et se sacrifie pour le genre humain. L'iconographie indienne nous éclaire sur le sens de ce sacrifice. Ainsi, le Codex de Dresde présente l'oiseau de proie enfonçant ses griffes dans le corps du serpent pour en extraire le sang destiné à former l'homme civilisé : le dieu (serpent) retourne ici contre lui-même son attribut de puissance céleste, l'oiseau solaire, pour féconder la terre des hommes, car ce dieu c'est le nuage, et son sang, c'est la pluie nourricière qui permettra le maïs et l'homme de maïs. Il y aurait long à dire sur ce sacrifice, qui n'est pas seulement ce lui du nuage ; c'est aussi la mort du désir, dans l'accomplissement de sa mission d'amour. Sur un plan plus précisément cosmogonique - et qui, dans le Soufisme, devient la base d'une mystique - c'est le déchirement de l'unicité première, double en une, qui se sépare en ses deux composants pour permettre l'ordre humain. Pour Jacques Soustelle, le sacrifice de Quetzalcoatl est une reprise du schéma classique de l'initiation, fait d'une mort suivie de la renaissance : il devient le soleil et meurt à l'Ouest pour renaître à l'Est ; deux en un et dialectique en lui-même, il est le protecteur des jumeaux.

Le même complexe symbolique se retrouve en Afrique noire, chez les Dogons pour lesquels Nommo, dieu d'eau, représenté sous la forme d'un anguipède, est l'ancêtre mythique et le héros civilisateur qui porte aux hommes leurs plus précieux biens culturels : la forge et les céréales ; lui aussi est double et un et se sacrifie pour l'humanité nouvelle. On pourrait citer encore bien d'autres exemples tirés des traditions africaines, notamment celui de Dan ou Da, grande divinité du Bénin et de la côte des Esclaves, qui est le serpent et le fétiche arc-en-ciel.

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Mythologie :


Selon Leonardo López Luján, auteur de « Les dépôts rituels et les cérémonies de reconstitution de l’univers à Teotihuacan, Mexique », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses [En ligne], 119 | 2012 :


Dans ce contexte, un édifice encore plus intéressant est la Pyramide du Serpent à Plumes. Il s’agit non seulement du troisième monument le plus important de Teotihuacan, mais c’est aussi le plus luxueusement décoré. Il avait à l’origine sept niveaux décorés avec les corps sinueux de serpents à plumes émergeant, à travers des miroirs, du monde aquatique, évoqué par différentes sortes de coquillages. Il est clair que cette pyramide a été érigée en l’honneur d’une divinité qui représente la fusion de deux sphères de l’univers, opposées mais complémentaires: son corps sinueux représente la terre, alors que ses plumes de quetzal vertes se réfèrent au ciel. Cette double nature peut s’expliquer en fonction des rôles du Serpent à Plumes dans les mythes : il traverse inévitablement les limites du temps et de l’espace, déclenchant les courants d’échange entre le monde des dieux et celui des hommes. En tant que divinité créatrice, donc, le Serpent à Plumes fait surgir la race humaine des profondeurs des cavernes, et il est en même temps porteur de la lumière, du feu et du maïs venus de l’autre monde pour le plus grand bénéfice de l’humanité. En tant que vent, il ouvre la route à la pluie. Sous la forme de Vénus, il facilite le passage alterné entre le Soleil et les ombres de la nuit ; alors que, comme seigneur des arbres cosmiques, il favorise le flot calendaire des dieux devenu temps.

Il y a une vingtaine d’années, López Austin, Sugiyama et moi avons proposé que les serpents à plumes de cette pyramide portaient le temps sur le dos – entre leur tête et la sonnette de leur queue – sous la forme d’une coiffe de grande taille représentant le Crocodile Primordial.

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