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  • Anne

Le Pandanus




Étymologie :

  • PANDANUS, subst. masc.

Étymol. et Hist.1. 1803 pandang « plante monocotylédone, arbre ou arbuste des régions chaudes dont les fruits sont comestibles » (NDHN XVI, 575. Source indiquée [...] G. E. Rumphius, Herbarium Amboinense, Amstelaedami A 50 ds R. Ling. rom., t. 47, p. 462) ; 1816 pandan (Nouv. dict. d'hist. nat. [Deterville] ds Quem. DDL t. 22) ; 1832-34 pandanus (Dumont d'Urville, Voy. autour du monde, t. 4, p. 553) ; 2. 1963 « fibre de cette plante qui sert à fabriquer des sacs, des nattes, des tentures » une natte de pandanus (T'Serstevens, loc. cit.). Lat. sc. mod. pandanus « id. » formé sur le malais pandang de même sens att. dans un texte angl. en 1777 (G. Forster, Voy. round World, I, 270 ds NED: the pandang or palm-nut tree).


Lire également la définition du nom pandanus afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms :

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Botanique :






Utilisations traditionnelles :


Marie-Joseph Dubois, dans un article intitulé "Ethnobotanique de Maré, Iles Loyauté (Nouvelle Calédonie) (Fin) . (In : Journal d'agriculture tropicale et de botanique appliquée, vol. 18, n°9-10, Septembre-octobre 1971. pp. 310-371) rend compte de l'usage des Pandanus :


Pandanus macrocarpus Vieil., Pandanacée = hnada, ye-hnada (l'arbre sur pied), anga-hnada (son efflorescence). Arbre de woc et de wocedran, où il forme des zones à distribution dominante. — Sa rencontre en forêt pouvait être cause de trouble d'esprit. On errait dans la forêt pour se retrouver au pandanus. Il ne restait qu'à allumer un feu et passer la nuit sur place. Le lendemain, on retrouvait facilement son chemin (d'après J. Sinewami). — Ta-nada = « endroit sous le hnada, lieu-dit près de la Roche.


Pandanus tectorius Sol., Pandanacée = bawedr, ye-bawedr = pandanus de bord de mer. Il pousse parfois à assez grande hauteur, eg à 40 m sur le Kedi entre Watheo et Shabadran. — Le yaac Watene des si Pula si Xene planta un yebauedr près de l'ancien sentier du « ravin » de Tadin(u) en souvenir du séjour du yaac Wahmirat si Thunu. Vers 1930, le cantonnier Leclerc le coupa parce qu'il gênait la circulation. La nuit suivante Leclerc fut enlevé par les lutins maica des si Xene qui voulaient le jeter à la mer à Loi. Leclerc ne fut sauvé que par l'intervention de son voisin Mandel qui l'éveilla à temps.


Pandanus tectorius Sol., Pandanacée = wedr. Variété stérile plantée par rejet dans le voisinage des cases. C'est la variété servant à faire les nattes et les paniers ; sa feuille est longue, souple et ne se brise pas comme celles des espèces sauvages. — Avec wedr, on fait natte = ne-coe et panier gu-ceng, et autrefois on faisait une coiffure hna-wedr, cylindre en nattes avec une sorte de crinière en natte. Hna-wedre-ne = nom d'homme. Les voiles de pirogue, sinyeu, était faite en natte de pandanus. — Dro-wedr = feuille de pandanus ; ce mot donne le nom de clan des si Drowedr, branche de si Tapep(a), sujets des si Hnadid(i) si Cabang. — La feuille de pandanus pouvait faire le faîtage des cases heabeno.I-re-wedr — lanière de feuille de pandanus fendue pour être tressée ; également les fibres de racines aériennes de pandanus. — Tube-wedr = feuilles de pandanus en lanières entassées pour être tressées. — Keluedr = racine aérienne de pandanus. Ses racines écrasées fournissent d'excellentes fibres avec lesquelles on fait des propulseurs de sagaie cede, ainsi que le toupet de danse buru, la ceinture des jeunes accouchées pour leur servir de corset. On attache une liane de fibres de pandanus i-re-keluedr autour de la pointe des pieds pour les protéger des pierres coupantes, comme celles du Kedi.

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Jacqueline Matras et Marie Alexandrine Martin, autrices d'une "Contribution à l'ethnobotanique des Brou (Cambodge-Province de Ratanakiri) (Fin)." (In : Journal d'agriculture tropicale et de botanique appliquée, vol. 19, n°4-5, Avril-mai 1972. pp. 93-139) rendent compte d'autres usages des Pandanus :


— Pandanus sp. NB. : Kobuut

Plante dont on utilise les feuilles pour faire des nattes souples (nattes de couchage) : la confection de ces nattes est la spécialité de certains villages qui les vendent à leurs voisins. A Tô'ang Kuat par exemple, village proche de Ban Tuh, on tresse les feuilles de Pandanus, mais non pas à Ban Tuh même. Découpées et repliées, elles servent aussi à faire les empennages de flèches. En plaine, l'espèce employée pour le tressage est Pandanus Pierrei Martelli.

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Pierre Lemonnier, auteur d'un article intitulé « Des vergers de Pandanus spp. comme poste avancé de la culture », (in Journal de la Société des Océanistes [En ligne], pp. 114-115 | Année 2002) rend compte d'un usage tribal des Baruya :


Résumé de l'article : Chaque année, vers la mi-octobre, un quart de la population baruya s’enfonce dans la forêt avec cochons, chiens et enfants, bien au-dessus des jardins les plus élevés, pour collecter, surveiller et conserver les fruits d’arbres « semi-domestiqués » de la forêt, les Pandanus jiulianettii et P. brosimos. Installés pendant deux mois dans des petits hameaux rassemblant de solides bâtisses, hommes et femmes font sécher par centaines de kilogrammes des drupes ou des morceaux de syncarpes de Pandanus au-dessus de feux qui brûlent jour et nuit. Le gros de la consommation des (délicieuses) amandes intervient pendant la mauvaise saison (froide et très pluvieuse). Avec 66g de graisse pour 100g de matière sèche, les amandes sont, de loin, le plus riche des aliments que consomment les Baruya. C’est aussi celui qui contient le plus de protéines. On peut alors avancer l’hypothèse que, moins touchés par l’absence de pluie dans l’écrin humide que leur offre la forêt tropicale d’altitude, les Pandanus offrent aux Baruya une nourriture de famine d’une exceptionnelle qualité. Ces postes avancés de la culture des plantes que sont les bosquets de Pandanus sont aussi les seuls lieux de production agricole qui, pendant plusieurs mois, demandent une présence de l’homme de tous les instants. De ces arbres pas comme les autres auprès desquels leur société se morcelle par clan et lignage pour résider et travailler ensemble, les Baruya font également des théâtres végétaux lors des cérémonies d’initiation.


[...] Le GPS n’existait pas encore mais nous devions nous trouver vers 2300 mètres lorsque nous débouchâmes dans une fausse clairière — j’entends par là un endroit au sol parfaitement dégagé et nettoyé où le regard pouvait porter à plus de cinquante mètres sans rencontrer le mur de la forêt. Là, entouré de dizaines de Pandanus « à noix », se trouvait un minuscule hameau composé, non pas de ces auvents érigés en une heure qui constituent l’habitat forestier habituel, mais de vraies maisons, trapues, bien finies et où il devait faire bon dormir au sec et au chaud.

De plan quadrangulaire, sans plancher et dotées d’un toit à deux pentes, elles n’avaient rien à voir avec les huttes en forme de ruche qui sont l’une des caractéristiques des villages anga. Solidement bâties et d’une surface au sol de 10 à 12 mètres carrés, elles étaient couvertes à l’aide de feuilles de pandanus maintenues en place par des lianes et des rondins. Leurs murs constitués de larges planches jointives plantées verticalement étaient extérieurement doublés de feuilles de pandanus horizontales. Appuyés au mur ou entassés à sa base, des dizaines de morceaux de bois de chauffe constituaient une protection supplémentaire contre le vent et le froid de la nuit (il fait entre 4°C et 8°C à l’aube). D’autres feuilles de pandanus tapissaient l’intérieur des murs, mais seulement jusqu’à une hauteur d’environ 1,20 m. Le sol démuni de plancher était partiellement recouvert d’une accumulation de feuillages dans sa partie réservée au couchage des habitants, non loin du foyer.

Sous le toit de chaque maison, qui s’élevait jusqu’à 3 mètres de haut, des clayonnages superposés d’une surface unitaire de 2 à 2,5 m2 avaient été construits, plus ou moins à la verticale de l’unique foyer. Là étaient déposés des syncarpes de Pandanus brosimos ou de P. jiulianettii coupés en deux ou en quatre (les Anglais parlent de nut clusters pour décrire ces paquets de drupes encore accolés les uns aux autres). Une large partie du sol était recouverte d’un entassement de drupes que les femmes avaient préalablement désolidarisées. Au total, j’estime qu’il y avait environ 1,5 m3 de « noix » de pandanus en train de sécher dans chaque maison. Car c’est bien d’abord de séchage que l’on se préoccupait de la mi-octobre à la mi-décembre dans ces minuscules hameaux ouverts dans la forêt éternellement humide qui s’accroche aux pentes de la cordillère centrale de la Nouvelle-Guinée constituant le territoire baruya.

Selon les explications que je recueillais sur place, l’une des fonctions de cet habitat d’altitude où le quart (ou le cinquième ?) de la population résidait — et réside toujours chaque année — pendant deux mois est « d’être là », immédiatement sur place, au moment où le vent fait tomber au sol les syncarpes les plus mûrs, avant que les cochons sauvages et les rats ne les mangent. D’autres mirebutaripe pandanus nut », Lloyd, 1992 : 594) sont coupés par les hommes qui grimpent plusieurs fois par jour le long des immenses troncs au risque de se fracasser les os sur les racines aériennes hérissées de piquants. Une fois séchées et fumées pendant deux à trois semaines au-dessus de feux qui brûlent jour et nuit, les drupes ou les morceaux de syncarpes sont descendus vers les villages de la vallée par les femmes qui, au retour, apportent les légumes à feuilles, la canne à sucre et les tubercules dont chacun s’alimente. (1)


[...] Une impression ne vaut que ce qu’elle vaut, mais l’atmosphère qui règne pendant quelques semaines sous les yota des Baruya n’est pas celle des hameaux où l’on réside le reste de l’année. Tout là-haut, dans la forêt d’altitude, au beau milieu des immenses territoires de chasse, c’est presque par famille que l’on se rassemble, par exemple autour de frères qui, seuls, peuvent cueillir les syncarpes de leurs Pandanus communs sans risquer de déclencher une vendetta. Chaque lignage veille sur ses arbres en même temps qu’il rappelle ses droits aux autres, avec l’aide des esprits des morts glajo qui gardent la forêt de chaque clan et tuent « tous ceux qu’ils voient pour la première fois », c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent ni au clan ni au lignage qui possède le droit d’usage de la portion de forêt en question (Kumain Nunguye, comm. pers.).

[Fin de l'article dans le chapitre "Symbolisme"].


Notes : 1) Dans d’autres régions de Nouvelle-Guinée (Greve et al., 1994 : 1068), les drupes sont mises à fermenter dans la boue ou dans l’eau puis séchées au soleil. Rien de semblable n’existe chez les Anga.

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Croyances populaires :


Selon Pierre Le Roux auteur de "Coudée magique, eau lustrale et bâton enchanté. Rites et croyances dans la construction de l’habitat traditionnel des Jawi (Patani, Thaïlande du sud)." (in : Journal of the Siam Society (Bangkok), 1998, vol. 86, pp. 1-2) :


Lors d'une naissance, pour éviter notamment que la maison - c'est-a-dire surtout le nouveau-né - ne soit souillée par un fantôme ou un esprit malin, l'époux de la jeune accouchée, à défaut un de ses parents proches, entretient un feu allumé par sa femme, et surtout, il jette sur le sol dans I'espace ouvert entre les pilotis de Ia maison, sous le lieu exact de Ia parturition, un plant épineux d'ananas (lana') ou de Pandanus (kkuwè), afin de faire reculer l'esprit malin qui tente de se hasarder Ià à ce moment.

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Symbolisme :


Fin de l'article de Pierre Lemonnier, intitulé « Des vergers de Pandanus spp. comme poste avancé de la culture », (in Journal de la Société des Océanistes [En ligne], pp. 114-115 | Année 2002) :


Là réside peut-être une partie des facteurs qui font des Pandanus des arbres pas comme les autres pour les Baruya (ou leurs proches cousins Sambia) : des arbres dont la sève peut secrètement remplacer le sperme perdu lors des rapports sexuels ou des boy-inseminating practices (Herdt, 1981 : 111) ; ou qui servent de théâtres végétaux lors des cérémonies d’initiation du premier stade (Dunlop, 1992 : 28) ; des arbres auprès desquels la société baruya se morcelle par clans et lignages dont les membres résident et travaillent ensemble ; des arbres, enfin, qui comptent au premier rang des marqueurs de territoire et pour lesquels on est prêt à se battre et mourir.

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Mythologie :


Selon Angelo De Gubernatis, auteur de La mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal. (


KETAKI, nom indien de la Pandanus odoratissima ; parmi ses synonymes, nous signalons svarnapushpî « aux fleurs d’or », pusphin « fleuri » ; mais surtout Çivâpriya « qui n’est pas cher au dieu Çiva ». Le savant professeur Roth se demande à ce propos, dans une note qu’il a eu la bonté de me communiquer : « Warum ist sie dem Çiva verhasst ? » Il se rappelle cependant avoir lui-même lu quelque part Çivapriya qui signifierait « cher à Çiva » ; et peut-être ce qu’il prend pour une fausse lecture est la juste. La Ketakî est passée en proverbe dans l’Inde ; une strophe indienne (Böhtlingk, Indische Sprüche, I, 1719) dit que celui qui possède des vertus les fait valoir, ainsi que la Ketakî, dont on voit les fleurs, même si on n’aperçoit pas les feuilles. Une autre strophe (du même recueil, I, 2083) nous apprend que l’abeille enivrée prend la Ketakî fleurs d’or pour une nymphée et, aveuglée par la volupté, y perd ses ailes. » Par son parfum, dit une troisième, strophe, la Ketakî se fait pardonner tous ses autres défauts (elle est épineuse, stérile, courbée, elle pousse sur des terrains inabordables, etc.). Cf. le Supplément au Saptaçataka de Hâla par Weber, p. 34.

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Suzanne Amigues, dans "La flore indienne de Ctésias : un document historique." (In : Journal des savants, 2011, n° pp. 21-76) identifie le Carpion antique :


Un parfum floral digne des rois, le CARPION : Avec le carpion nous entrons de plain-pied dans le domaine des faits contemporains du séjour en Perse de l’auteur, qu’il décrit non plus à partir de simples on-dit, mais d’après les renseignements détaillés qu’il a obtenus sur un produit dont il a fait l’expérience personnelle.


F 45 (47) < Je lis > « qu’il existe en Inde des arbres de la hauteur d’un cèdre ou d’un cyprès, qui ont les feuilles d’un palmier, en un peu plus large ; ils n’ont pas de pousses axillaires, fleurissent comme le laurier mâle et n’ont pas de fruit. Ils se nomment en indien carpion, en grec ‘‘arbres à parfum de rose’’ ; ils sont rares. Il en découle des gouttes d’huile qu’on essuie sur l’arbre avec de la laine qui est essorée dans des flacons de pierre. L’huile est au repos d’une couleur rougeâtre et assez épaisse ; son odeur est la plus agréable qui soit et cette odeur, dit-on, se répand jusqu’à une distance de cinq stades. Seul le roi peut se procurer ce produit, ainsi que les membres de sa famille. Précisément le roi des Indiens en a envoyé au roi de Perse et Ctésias affirme l’avoir vu et en avoir senti le parfum ineffable et incomparable. »


L’intérêt de ce passage porte sur deux points : l’identification de « l’arbre à parfum de rose » et la réalité historique du roi indien qui offrit de ce parfum au roi de Perse pendant le séjour de Ctésias à la cour achéménide.


1. L’arbre et son parfum : Le nom « indien » carpion a retenu l’attention des linguistes bien moins que siptachora et que Spabaros / Hypobarus. Le commentaire de Baehr cité dans l’éd. Müller (p. 102) fait état de l’explication du terme par Tychsen, qui se trouve effectivement dans Heeren, Ideen... (p. 969-970) et déjà dans la première version des remarques de Tychsen sur les noms « indiens » de Ctésias (p. 1599). Il y est dit en substance au sujet de [en grec dans le texte] Karbui ‘‘suaveolens’’. Bui kerden est encore la désignation courante du parfum : kâr ‘‘faciens’’ et bui ‘‘odor suavis’’ ». Le persan moderne oriente donc vers une étymologie iranienne de [graphie greque], qui rejoint ainsi les autres termes analysés précédemment. C’est pour le sens l’équivalent de notre mot familier, surtout enfantin, « le sent-bon ». Il correspond au premier élément de [...], hapax probablement créé par Ctésias qui, ayant été frappé par la ressemblance de ce parfum avec celui de la rose, a procédé ici encore à « une adjonction interprétative » sous la forme de [en grec]. Ce faisant, il nous a donné accès à l’identification certaine de l’arbre et de son produit.

La nature de ce parfum permet en effet d’écarter tout de suite le cinnamome (personne ne songerait à comparer l’arôme de la cannelle au parfum de la rose) et a fortiori le camphre, proposé sur la base d’une ressemblance formelle entre skr. karpûra « camphre » et grec karpion, bien que le camphrier, originaire de la Chine et du Japon, fût étranger à l’Inde antique. V. Ball et Ch. Joret ont fait justice de ces fantaisies, sans toutefois mettre en avant le critère décisif de l’odeur de rose. Ce caractère propre à l’huile essentielle de Pandanus odoratissimus est signalé de nos jours dans des documents facilement accessibles, par exemple le Guide des condiments et épices du monde de Fr. Couplan, où on lit p. 126 : « Les fleurs parfumées du Pandanus donnent une huile essentielle à odeur de rose, employée en Inde sous le nom de kewra », ou le site informatique Gernot Katzer’s Spice Pages, qui indique textuellement : « Kewra flowers have a sweet, perfumed odour that has a pleasant quality similar to rose flowers, but kewra is more fruity. »

Comme l’ont bien vu Ball et avant lui Baehr, c’est le Pandanus qui possède l’ensemble des caractères du carpion, sauf la taille (6 m au maximum), de beaucoup inférieure à celle d’un cèdre ou d’un cyprès. Mais on sait que le grossissement des dimensions, parfois jusqu’au gigantisme, est presque constant dans les Indica. Les autres traits du carpion se retrouvent dans le Pandanus avec une exactitude remarquable. De même que l’illustration, la description très précise de cette espèce par un botaniste indien contemporain (Khotari 2007, p. 177) le confirme point par point :

  • aspect général d’un palmier : « cette espèce sempervirente qui ressemble à un palmier est un grand arbrisseau ou un petit arbre atteignant 6 m de haut, avec un tronc lisse brun clair » ; cf. dans un ouvrage moins spécialisé (Encyclopédie du monde végétal, Paris, Quillet, 1954, t. I, p. 130) : « Les Pandanus [...] sont des plantes arborescentes [...] présentant le plus souvent l’aspect de Palmiers. »

  • absence de pousses axillaires (la partie supérieure du tronc est très ramifiée, mais les feuilles sont toujours disposées en bouquet à l’extrémité des branches) : « Les longues feuilles acaules, ensiformes, sont disposées [...] au sommet du tronc [...] ; elles sont d’un vert grisâtre, lisses, dures et coriaces » (comme les folioles d’un palmier).

  • fleurs comparables à celles du laurier mâle : « Les toutes petites fleurs sont unisexuées et se trouvent sur des arbres différents. Les fleurs mâles poussent en grappes serrées au bout des branches et se composent de masses d’étamines disposées en épis ramifiés. » C’est l’aspect identique des fleurs mâles du laurier, dioïque comme les Pandanus, qui les fait désigner dans Théophraste (HP III, 7, 3) par le terme de [en grec] « mousse », « corps mousseux ».

  • absence de fruits : effective sur les arbres mâles, qui seuls ont des fleurs odorantes. Comme il est naturel s’agissant de parfum, les pieds femelles, porteurs de fruits comestibles semblables à des ananas, n’auraient pas eu leur place dans notre texte.

Sur l’excellence et la puissance extraordinaire de ce parfum « ineffable et incomparable » selon Ctésias, on dispose de témoignages incontestables qui devraient faire écarter définitivement le préjugé sur lequel se fonde ce commentaire de D. Lenfant : « Il se pourrait que Ctésias ait présenté l’Inde comme un pays divinement parfumé (F 71) et ses fragrances sont une nouvelle occasion de pratiquer l’hyperbole : le carpion dégage les senteurs les plus délicieuses (en grec) sur un rayon de quelque neuf cent mètres. » On chercherait en vain une hyperbole dans une documentation scientifique dont il suffira de donner quelques exemples, anciens ou récents. Baehr rappelle dans sa note de l’éd. Müller (p. 102) qu’il avait proposé antérieurement (1824) d’identifier le carpion de Ctésias avec l’arbre « cui in lingua sacra Indorum nomen : Tschétaka » (= skr. ketaka / ketaki, Pandanus odoratissimus) ; voici textuellement le jugement porté sur son parfum : « flos suavissimum omnium reddit odorem, unde oleum suave olens essentiale defluit, quod vel minimum, miro odore omnia complet ». Même appréciation à notre époque : « Fleurs extrêmement parfumées » (Chowdhery et Pandey 2007, p. 642) ; « Les fleurs sont peut-être les plus intensément parfumées du monde » (Khotari 2007, p. 177). Spécialiste des parfums floraux indiens, Christopher Mac Mahon raconte, lui aussi avec des superlatifs qui ne doivent rien à l’hyperbole, que dans son véhicule où il avait entassé une douzaine d’épis floraux de kewda (Pandanus odoratissimus), « l’arôme exotique emplissait l’air avec la mystérieuse odeur pénétrante de cette fleur extraordinaire. Son premier impact olfactif est celui d’une intense acuité. Il est pénétrant et apte à se diffuser à un degré stupéfiant ». On ne saurait mieux confirmer la pertinence des renseignements donnés par Ctésias à ce sujet.

La qualité de son information sur la manière de recueillir l’huile parfumée est plus contestable. Joret fait observer avec raison que la tige du Pandanus « n’exsude pas de substance huileuse », pas plus que celle du cannelier. Il se peut que Ctésias s’en soit douté, car son insistance sur la source du produit (« il en découle des gouttes d’huile qu’on essuie sur l’arbre ») suggère qu’il a demandé et obtenu confirmation de ce fait surprenant. Sans doute savait-il, en médecin habitué à l’usage thérapeutique des résines et des gommes-résines, que des exsudations spontanées se produisent sur certains arbres et arbrisseaux tels que le pin ou le ciste à ladanum. Mais la mention précise de fleurs mâles serait un détail oiseux si l’on avait recueilli l’huile « sur l’arbre » avec un tampon de laine, comme Aristote dit qu’on prélevait du suc de figuier pour cailler le lait. On pense plutôt à une technique rudimentaire de distillation des fleurs odorantes, que l’informateur de Ctésias aurait ignorée ou mal comprise, n’en connaissant pas d’équivalent dans le monde gréco-iranien. Chr. Mac Mahon décrit longuement ce procédé encore en usage au fin fond de la jungle indienne où des populations déshéritées distillent le kewda avec un matériel des plus sommaires : on chauffe un mélange d’épis floraux et d’eau dans un récipient coiffé d’un pot de terre retourné, sur les parois duquel se déposent les gouttes d’huile essentielle. L’auteur ajoute que cette technique remonte peut-être « à la civilisation de la Vallée de l’Indus qui florissait en Inde il y a cinq mille ans. Des récipients de distillation découverts là sont tout à fait semblables à ceux qu’utilisent de nos jours les parfumeurs traditionnels du Nord de l’Inde ». Si telle était l’opération permettant d’obtenir de petites quantités de carpion à la fin du Ve siècle a.C., le rôle de la laine peut s’éclairer à la lumière des témoignages plus récents de Dioscoride (I, 72) et de Pline (XV, 31) : on préparait ce qu’ils appellent l’« huile de poix » (notre essence de térébenthine) en chauffant de la gemme de pin dont on recueillait la vapeur sur des toisons tendues au-dessus du foyer. Une peau laineuse faisant le même office que le pot retourné dans le dispositif décrit par Chr. Mac Mahon, les renseignements de Ctésias seraient plus acceptables.

Une dernière question se pose : où situer la production du carpion ? Les Pandanus sont représentés dans la zone tropicale de l’Afrique à l’Océanie, par plus de 600 espèces parfois difficiles à distinguer. Celle qui nous intéresse ici, Pandanus odoratissimus L.f., forme des peuplements denses sur la bordure marécageuse de tout le littoral oriental du sous-continent indien ; sur la côte occidentale, elle ne dépasse pas le Gujarat vers le nord. P. odoratissimus est donc totalement absent du Punjab (Bamber 1916) et, plus généralement, de l’actuel Pakistan (Stewart 1972). Il abonde au contraire dans l’Orissa à l’état sauvage et de nos jours cultivé pour la fabrication industrielle de son parfum, alimentaire, cosmétique et même thérapeutique (1). Il remonte le long du Gange jusqu’à Ghazipur, en amont de Patna, l’ancienne Pataliputra qui fut la capitale du royaume indien du Magadha. Ce n’est pas sans importance pour la compréhension de notre texte : le carpion, parfum rare et précieux, ne pouvait être offert au roi de Perse que par un autre souverain fier d’en produire sur son territoire.


Note : 1) Le produit actuellement disponible, sous le nom de kewra water, dans le commerce indien en Occident est l’eau de fleur de Pandanus (kewra ou kewda en hindi), obtenue par dilution d’extrait de fleurs distillées. Il est d’un usage courant en Inde et surtout au Bengladesh pour aromatiser les desserts et les confiseries, ainsi que certains plats cuisinés. Son emploi s’est quelque peu diffusé en dehors des pays d’origine, ce qui nous a permis d’apprécier directement, grâce à l’amical dévouement de Chr. Lagathu, le « parfum de rose » du carpion antique. The Wealth of India, 1975, vol. VII, p. 219-220, donne des renseignements très détaillés sur la plante, son aire naturelle et sa culture, l’usage alimentaire mais aussi cosmétique de son produit « un des parfums les plus populaires, extrait et utilisé en Inde depuis l’Antiquité », ses indications thérapeutiques en médecine humaine et vétérinaire.

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