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  • Anne

Le Maté




Étymologie :

  • MATÉ, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1633 mati « sorte de calebasse », cité comme mot indigène (G. de La Vega, Le Comm. Royal, p.1047 ds König, p.146) ; 1716 maté, cité comme mot indigène (Frézier, Relation du voyage de la Mer du Sud, p. 224, ibid., p. 147) ; 1770 maté (Pernetty, Histoire d'un voyage aux Isles Malouines, t. 2, p. 331, ibid.) ; 2. a) 1718 Mathe « variété de houx », cité comme mot indigène (Dralsé de Grand-Pierre, Rel. de div. Voy., p.10, ibid.) ; 1752 maté (Trév.) ; b) 1770 maté « boisson faite avec les feuilles de cette plante » (Pernetty, t. 1, p. 282 ds König, p. 147). Empr., par l'intermédiaire de l'esp. mate « calebasse » (1570, Lope de Atienza ds Fried.), « herbe ; infusion » (mil. xviiie s., ibid.), au quichua mate, mati, proprement « sorte de calebasse transformée en vase qui sert pour la préparation du maté » d'où l'« arbrisseau » lui-même et p. ext. «la boisson préparée avec les feuilles séchées de cet arbre ».


Lire également la définition du nom maté afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Ilex paraguariensis A. Saint.-Hilaire ; Herbe de Saint-Barthélémy ; Thé des jésuites ; Thé du Brésil ; Thé du Paraguay ; Yerba maté.

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Botanique :


Fiche de phytothérapie proposée par © Springer-Verlag France, 2011

(DOI 10.1007/s10298-011-0629-2).

Pour mieux connaître les propriétés chimiques de la yerba maté lire la thèse de Philippe Gerbaka, et Michael Partouche, intitulée Le maté : du mythe à la réalité (Sciences pharmaceutiques. 2005. ffdumas-01360256f).














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Utilisation traditionnelle :


Selon Henrique Carneiro, auteur d'un article intitulé "Des boissons fermentées amérindiennes à la cachaça et au café : une brève histoire des boissons au Brésil, de l’époque coloniale à la République" (paru dans la revue Brésil(s). Sciences humaines et sociales, n°17, 2020) :


L’erva-mate et les graines de guaraná

Deux boissons amérindiennes non alcooliques ont été incorporées à la culture brésilienne contemporaine sous une forme modernisée : le chimarrão, fait à base d’erva-mate (Ilex paraguaiensis), et le guaraná (Paullinia cupana), tous deux utilisées aujourd’hui comme des excitants.

Lorsqu’elles ne sont pas insalivées (comme pour faire du cauim), l’erva-mate et le guaraná ont pour effet de stimuler la productivité au travail. En outre, n’étant pas transformés en substance alcoolique, elles ne peuvent pas donner lieu à des rituels extatiques. Elles ont ainsi pu être assimilées par la société contemporaine dans différents pays même si, lors de la colonisation, une certaine opposition à ce que les non-Amérindiens en consomment s’était manifestée. Ainsi, le maté avait été interdit en 1566 par Hernandárias, le gouverneur du Rio del Prata et du Paraguay.

Son nom en guarani est caa, mais le terme de mate, d’origine quechua, renvoie à l’idée de gourde ou calebasse (également connue sous le nom de porongo). On y met en effet l’erva-mate broyée et mélangée avec de l’eau chaude, que l’on boit au moyen d’un tube en métal appelé « pompe ». L’Ilex paraguaiensis – selon la dénomination scientifique proposé par Saint Hilaire en 1822 – est connu sous le nom de congonha dans d’autres régions, où il est consommé sous forme d’infusion et donne son nom à diverses localités dont l’aéroport intérieur de São Paulo.

L’História Econômica do Mate [Histoire économique du mate] publiée en 1969 par l’historien paranaense Temístocles Linhares est le principal ouvrage sur cette plante. Il y traite de ses différentes utilisations et de son importance économique et culturelle. Celle-ci est en effet un véritable « or vert » au pays des pignons de pin, comme on appelle quelquefois le sud du Brésil pour évoquer l’une de ses productions phares. Ainsi, l’histoire du mate se confond-elle avec celle du Paraná : à l’époque des missions religieuses, cette herbe était un monopole de la Compagnie de Jésus et il est toujours l’un des principaux produits commerciaux de la région, ayant donné naissance à divers villages comme, par exemple, Curitiba qui était à l’origine un entrepôt de mate.

De nos jours, il est de tradition dans le sud du Brésil, en Uruguay et en Argentine de boire l’erva-mate dans une calebasse, sous forme de chimarrão chaud. Au Paraguay, il est consommé avec de l’eau froide, et on l’appelle alors tereré. Il s’est répandu dans tout le pays, associé à diverses saveurs, et il rencontre un grand succès sur les plages de Rio de Janeiro, où il est vendu par des commerçants ambulants comme une boisson rafraîchissante.

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Symbolisme :


D'après Claudio Ferlan, auteur de « Ivresse et gourmandise dans la culture missionnaire jésuite. Entre bière et maté (xvie-xviiie siècles) », (Archives de sciences sociales des religions, vol. 178, no. 2, 2017, pp. 257-278) :


La première rencontre des Espagnols avec la yerba mate remontait à 1554, quand les membres de l’expédition exploratoire conduite par le conquistador basque Domingo Martínez de Irala tombèrent sur des indigènes Tupis-Guaranis et s’étonnèrent en voyant leur bon caractère, leur excellent état de santé et leur joie (Garavaglia, 2008 : 38). Essayant de percer le secret d’une telle positivité, ils se persuadèrent qu’elle pourrait être trouvée dans une infusion qu’ils buvaient tous les jours, le mate bien sûr, que les autochtones appelaient simplement caá, « herbe » dans leur propre langue. La boisson jouait aussi un rôle clé dans le régime alimentaire des populations locales et elle avait une forte signification culturelle. Les Guaranis expliquèrent en fait aux premiers missionnaires que le mate augmentait leur capacité à travailler, les soutenait en l’absence de nourriture, purgeait leur estomac, gardait leurs sens éveillés et combattait leur somnolence (Sarreal, 2014 : 82-83). Frappés par leur façon de boire l’infusion dans une cucurbitacée évidée, les Espagnols l’appelèrent « yerba del Paraguay », ou plus souvent « yerba mate », le nom de la courge pour les Quechuas, se servant d’un idiome parlé à des milliers de kilomètres de distance : c’était le processus mental typique de ceux qui définissaient comme une « Inde » le Nouveau Monde et pour le comprendre devaient traduire pulque et chicha par « bière » et « vin ».

En réalité, la yerba mate n’est pas une herbe mais la feuille d’un arbre (Ilex paraguariensis) très répandu dans le bassin des fleuves Uruguay et Paraná, en particulier dans la région de Mbacarayú. Les indiens Tupis-Guaranis l’utilisaient depuis des temps immémoriaux, comme l’ont démontré les découvertes archéologiques, et ils en connaissaient très bien les propriétés énergisantes et excitantes, mais ils l’utilisaient aussi pour soigner des blessures, certaines formes d’intoxication, les insolations, ou encore comme émétique et purgatif (Hernández, 1913 : 198-199 ; Folch, 2012). Ils grillaient les feuilles sur le feu et les pilaient avant de les mâcher. Ou bien, après torréfaction, ils recueillaient les feuilles à l’intérieur d’une courge coupée en deux (ou une corne de vache) dans laquelle ils versaient de l’eau. Ils sirotaient l’infusion au début sans craindre d’avaler quelques feuilles, et plus tard à l’aide d’une paille (tacuapí en langue guarani, bombilla en espagnol) pour filtrer le liquide. Au fur et à mesure que le mate séduisait les Européens, la paille et le récipient assumèrent une valeur économique-symbolique : à la courge s’ajoutèrent des bols en bois (bambou ou palo santo au parfum intense) et en métal (plus ou moins noble), et des bombillas en métaux précieux. Les instruments pour boire le mate se transmutèrent ainsi en indicateurs de classe sociale et de richesse personnelle, parfois même en d’authentiques objets d’art : cette façon de représenter les différences sociales, propre à la culture européenne, se greffa ainsi sur une coutume indigène traditionnelle (Villanueva, 1960 : 26-27).

Les jésuites espagnols conçurent tout de suite une attitude de rejet et de condamnation envers la consommation massive de yerba qu’ils observaient chez les Guaranis. Pour décrire le mate, nous l’avons vu, ils utilisaient surtout comme termes de comparaison les boissons alcoolisées fermentées, mais aussi des substances excitantes comme le chocolat (considéré commet telle), le tabac et la coca. Dans la région méso-américaine comme dans les Andes, ces substances avaient un rôle religieux reconnu, destiné à rapprocher le croyant du monde des divinités. Il n’est guère étonnant que les missionnaires aient inclus l’usage du mate parmi les vices liés au paganisme. Il subissait le sort du chocolat, auquel le chroniqueur Díaz del Castillo avait attribué des vertus aphrodisiaques dans sa description des coutumes de Moctezuma (Díaz del Castillo, 1984 : 324) et qui allait occuper pendant des siècles les théologiens du Vieux Monde, jugé par certains comme un vice dangereux et par d’autres comme un aliment excellent et inoffensif (Harwich, 2008). Le mate allait trouver là sa place, en marge du long débat sur l’admissibilité du chocolat lors des jours de jeûne ecclésiastique. L’opinion dominante caractérisa le mate comme une boisson, à la différence du chocolat, et en tant que telle insuffisante à rompre le jeûne ecclésiastique. C’était la thèse que défendit aussi Antonio de Leon Pinelo dans son célèbre traité Question Moral si El Chocholate Quebranta el Ayuno Eclesiastico (1636). À l’opposé de nombreux missionnaires jésuites du début du XVIIe  siècle, le juriste espagnol soutenait que le mate ne présentait aucun danger, contrairement au tabac et surtout à la coca.

Outre le cacao, un cas d’étroite connexion entre le monde européen et américain est justement le tabac qui, dans les civilisations amérindiennes (du Nord également) avait une double portée, religieuse et médicinale. Le premier aspect fut combattu dès les premiers contacts, mais les Européens encouragèrent sa diffusion thérapeutique dans leur continent d’origine. Cet usage curatif se consolida surtout pendant la Guerre de Trente Ans (Carmagnani, 2010 : 137- 151), sans affaiblir la résistance culturelle de ceux qui le considéraient comme un bien voluptuaire, sûrement dangereux, et dénonçaient aussi les dérives morales auxquelles son usage habituel pouvait conduire. Un exemple très clair de cette attitude nous vient d’un jésuite allemand, Jakob Balde, qui publia en 1657 sa Satyra contra abusum Tabachi, qui contribue aussi à définir le type satyrique de l’époque. Il critiquait les méfaits ecclésiastiques et politiques et attaquait de surcroît les dérèglements de la noblesse et des gens du commun, en particulier en Allemagne qui continuait à être identiiée comme un lieu de vice (Balde, 1657 ; Seidel, 2015 : 463).

Inluencés par le débat contemporain en Europe, les jésuites jetèrent le même regard soupçonneux sur les feuilles de l’Ilex et s’adressèrent aux médecins du Vieux Continent pour une consultation. Diego de Torres Bollo interpela donc le cardinal Federico Borromeo qui, sur le conseil d’un médecin milanais (son nom est conservé : Jacobus Antonius), donna cette réponse : il fallait s’engager assidûment pour interdire la consommation d’un aliment si nuisible aux âmes et aux corps (1619). Torres Bollo s’inquiétait, car il retrouvait dans la consommation du mate ce qu’il redoutait le plus face aux échecs dont témoignaient les confrères actifs au Pérou dans leur lutte contre l’ivresse : l’excès. Il accueillit très favorablement l’opinion venue de Milan qui déterminait comment devait être réglementée la consommation d’une boisson à l’autre bout du monde. Il faut dire que le point de vue de Torres Bollo ne reflétait pas l’unanimité des jésuites présents au Paraguay, dont certains encourageaient vivement la culture de l’Ilex dans les Réductions naissantes (Garavaglia, 2008 : 42-64) 20 .

Dans une perspective missionnaire, le mate posait aussi le problème des valeurs qui leur étaient reconnues par les chamanes guaranis, qui lui attribuaient des vertus curatives et l’utilisaient pour prédire l’avenir. Dans leur culture, les maladies et la mort n’étaient pas conçues comme des phénomènes naturels. L’infirme était toujours vu comme une victime : quelqu’un pouvait lui avoir volé son âme ou avoir introduit dans son corps des éléments perturbateurs. En buvant du mate, à travers la communication avec les esprits, l’interprétation des rêves, la force des sortilèges, le chamane réussissait à découvrir l’esprit malveillant, à récupérer l’âme et à la rendre au patient. En même temps, il était capable d’identifier les éléments perturbateurs, le plus souvent en suçant la partie souffrante du corps et en faisant sortir de sa propre bouche un caillou, un cheveu, un insecte ou un autre petit objet (Haubert, 1967 : 15-16). Parmi les nombreux témoignages de jésuites sur de semblables croyances, celui de Pedro Lozano (1696-1752) mérite d’être signalé. Dans son Historia de la Conquista del Paraguay Río de la Plata y Tucumán il écrivait que les « sorciers » (hechiceros) se servaient d’herbe du Paraguay pour écouter les oracles du démon, « père du mensonge » et qu’ils communiquaient leurs sentences en les faisant précéder par l’expression « L’herbe m’a dit ceci ou cela » (Lozano, 1873 : I,427) 21 .

Diego de Torres Bollo exprimait un autre ordre de préoccupation lié à la religion : pendant la confession, écrivait-il, les indigènes avouaient qu’il leur était impossible de participer à la messe parce que les propriétés diurétiques du maté les obligeaient à sortir souvent de l’église. L’inconvénient provoquait un va-et-vient incessant, indigne d’un lieu sacré (Pastells, 1912 : 385). La mythologie guarani faisait en outre remonter l’origine du mate à l’action des divinités, comme en témoignaient diverses versions de la légende. L’une des plus répandues indiquait que l’Ilex était l’arbre donné par Yací, la Lune, et le nuage Araí à un vieux chasseur pour le remercier de leur avoir sauvé la vie en les défendant contre un jaguar qui les avait attaqués pendant l’une de leurs excursions sur terre. Enfin le mate jouait un rôle décisif dans la convivialité indigène et représentait donc une occasion et un prétexte pour des rencontres qui n’avaient rien de chrétien.

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Nous pouvons trouver un témoignage décisif de la diffusion du mate parmi les Créoles et les Européens dans l’Historia de Pedro Lozano, citée plus haut : rapportant une conviction très répandue à l’époque, le jésuite écrivait en effet que l’herbe du maté avait été donnée au Guaranis par Thomas, l’apôtre du Christ, qui après avoir visité le Brésil serait arrivé dans la région du Paraná. Voyant de vastes étendues boisées, il s’aperçut que les feuilles de ces arbres étaient toxiques. Le saint homme les it griller et les transforma ainsi en une boisson pleine de vertus curatives. Le récit de Lozano s’intégrait pleinement dans la reconstruction catholique de l’histoire américaine, selon laquelle les Tupis-Guaranis avaient conservé la tradition d’un ancien apostolat. D’après les jésuites en effet, les indigènes parlaient d’un homme fort sage, capable d’accomplir des miracles, qui était venu dans leurs territoires bien des années avant l’arrivée des Espagnols. Les Tupis l’appelaient Sumé, les Guaranis Pay Zumé, aux oreilles des missionnaires deux déformations de Tomé (Thomas).

La diffusion immédiate du mate parmi les colonisateurs le différentie de la coca, consommée uniquement par des groupes indigènes ou métis autochtones, et du chocolat qui mit longtemps à conquérir les goûts des Européens aussi bien dans le Vieux Monde que dans le Nouveau (Garavaglia, 2008 : 41). Ce succès initial ne dura guère, et en Europe l’infusion obtenue de l’Ilex est loin d’avoir connu une affirmation comparable à celle de ses « semblables ». Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cet insuccès : la plus convaincante rappelle la convivialité excessive – aux yeux des Européens – de la yerba, consommée rituellement par des personnes rassemblées en cercle, qui sirotent l’infusion d’une même paille, contrevenant aux principes d’hygiène qui s’étaient établis dans le Vieux Continent. La tentative d’introduire l’utilisation du sachet avait justement pour but de résoudre ce problème, mais cette solution altère irrémédiablement le goût du maté. Le physiologiste italien Paolo Mantegazza, racontant son voyage en Argentine à la in du XIXe  siècle, décrivit avec une précision admirable l’incommunicabilité culturelle symbolisée par deux façons opposées de boire : « Le même récipient et la même paille passent de main en main et de bouche en bouche et qui fait mauvais visage à ce communisme plus que proudhonien offenserait naturellement l’Américain qui, dans le maté, trouve un compagnon dans la solitude, une excitation à la conversation, un contrepoison à l’ennui ». Certes, indique le médecin italien, siroter des boissons à la paille est nocif, mais, ajoute-t-il ironiquement pour éclairer le lecteur de culture européenne sur l’absurdité de toute prétention de contraindre les guaranis à abandonner leurs propres coutumes, « dire aux Américains de laisser de côté la paille et de boire l’infusion d’ilex en tasse serait comme condamner un fumeur à renifler la fumée qui sort, dans les docks de Londres, de la gigantesque pipe de la reine » (Mantegazza, 107).

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Mythologie :


Selon Annie Boule, auteure d'un article intitulé "Notes sur la civilisation guaranie." (paru In : Mélanges de la Casa de Velázquez, tome 1, 1965. pp. 255-278) :


Le maté, « l'herbe » par excellence, est également un bienfait accordé par le ciel comme récompense : d'après une ancienne tradition, Yasî, c'est-à-dire la lune, se promenant dans les bois sous la forme d'une femme blonde, fut sauvée d'un jaguar par un vieil indien, qu'elle remercia en créant la nouvelle plante, dont elle lui révéla l'usage. Cette légende a des variantes, où il s'agit tantôt de Saint Thomas laissant le maté comme souvenir de son passage, tantôt de Dieu lui-même qui, accompagné de Saint Jean et Saint Pierre, voulut remercier un vieil indien de son hospitalité en transformant sa fille en Herbe pour la rendre immortelle.

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