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  • Anne

Le Doré jaune




Autres noms : Sander vitreus ; Brocheton ; Sandre (sur le marché européen)




Mythologie :


Dans une thèse intitulée Cosmologie, mythologie et récit historique dans la tradition orale des Algonquins de Kitcisaldk soutenue à l'Université de Montréal en 2003, Jacques Leroux analyse le mythe du Vison qui évoque le Doré jaune, poisson de la famille des perches qui vit en Amérique du Nord :


Analyse des récits du Vison :


Nous avons vu que le Grand brochet (Esox tucius) peut être considéré comme un cannibale et qu’il est plutôt sédentaire, ces deux traits l’opposant à l’Esturgeon de lac (Acipenser fulvescens), poisson « nomade » qui se nourrit par filtrage et qui ne mange presque exclusivement que de très petits organismes. Si ce sont là des traits retenus par la pensée mythique pour poser le problème de la « bonne distance entre alliés » et étayer une réflexion sur les cadres symboliques qui doivent présider aux relations de coexistence entre beaux-parents qui vivent sous un même toit, la pensée mythique aborde les mêmes problèmes avec le présent récit, mais en les considérant sous un autre éclairage et en misant plus résolument sur le code métalinguistique. Cependant le code zoologique y est encore prévalent et c’est de nouveau en y recourant que j’aborderai le présent mythe.

Ainsi, le caractère « cannibale » du brochet ressort de façon beaucoup moins contrastée quand on oppose ce poisson, non plus à l’esturgeon, mais au doré (Stizostedion vitreum), puisque le doré « est fortement cannibale s’il ne peut trouver plus facilement de petites perchaudes ou autres poissons fourrage [...J le Doré et le Doré noir [Stizostedidion canadense] adultes mangent les jeunes comme le font probablement une grande variété de poissons prédateurs. » (Scott et Crossman 1978 : 828). Le doré est un poisson très sensible à la lumière — qu’il tend à fuir — et cela explique, en partie, que ces déplacements soient souvent effectués sur un axe vertical, le doré montant à la surface le soir, ou quand le temps est nuageux, et tendant à aller dans les profondeurs quand il fait soleil (ibidem : 828). Quant à ses déplacements horizontaux, ils expriment une mobilité peut-être un peu plus ample que celle du grand brochet, mais moins importante que celle de l’esturgeon de lac : « Ses mouvements en été sont ordinairement limités à 3-5 milles, mais on a vu des poissons marqués parcourir plus de 100 milles. » (ibidem : 827) Comme le Grand brochet, il aime fréquenter les eaux peu profondes, mais à condition que la lumière soit faible ou que les eaux soient turbides pour qu’il puisse s’abriter durant le jour (ibidem : 827). Celle grande latitude le met donc souvent en présence du Grand brochet : «Le Doré est souvent associé à d’autres espèces telles que perchaude, Grand brochet ou Maskinongé et Achigan à petite bouche [...]» (Ibidem : 828) Les deux espèces habitant des niches écologiques voisines se trouvent donc en relation écologique complémentaire, mais cela peut aussi se traduire par des relations antagonistes : « Le Grand brochet est probablement le plus grand prédateur du Doré dans la plus grande partie de son aire [...] Le Grand brochet peut également être un compétiteur alimentaire sérieux, car il est le seul autre poisson prédateur important d’eau peu profonde dans le nord. » (ibidem : 828).

Ces relations de complémentarité et d’antagonisme sont donc étroitement reliées aux relations de contiguïté qui prévalent dans l’occupation de leurs niches écologiques respectives et, comme les comportements alimentaires de ces deux espèces sont comparables, celles-ci sont alors surtout marquées par la similarité et la ressemblance. C’est du moins sous ce rapport que la pensée mythique nous présente les choses en adoptant le point du vue du vison : celui-ci se plaît en effet à accuser ce qui les différencie le plus (les gros yeux du doré, la longue mâchoire du brochet) en sachant très bien que leurs ressemblances comportementales prévaleront et qu’elles serviront ses fins, puisque les deux poissons iront se battre dans la zone qu’ils se partagent et qu’ils s’indifférencieront dans une même fureur en trouvant tous deux la mort. Si ces deux espèces sont semblables aux yeux du vison, en quoi celle relation de similarité pourrait elle signifier autre chose sur le plan sociologique ? C’est ici qu’intervient le code rhétorique : d’abord, il est indéniable que la pensée mythique rattache ce petit récit à celui que nous venons d’étudier et dans lequel le grand brochet joue le rôle du beau-père, or, à Kitcisakik et au Lac-Simon, il est fréquent que l’on entende un homme parler de son beau-père en disant NI-KINOCEM, soit littéralement « mon brochet ». Cela se dit en esquissant un petit sourire et avec une pointe d’ironie et l’on a sans doute plus ou moins consciemment recours à cette formule « autorisée » pour amoindrir ou désamorcer les tensions latentes que cette relation semble toujours renfermer. Chacun saura d’ailleurs évoquer le mythe de Brochet et de son gendre Esturgeon pour justifier l’usage de cette « dérision du pouvoir ».

Or si le code rhétorique est important dans la genèse du sens que véhicule le présent mythe, c’est parce que le doré fait véritablement la paire avec le brochet du fait qu’il soit, lui aussi, l’objet d’une métaphore très usitée dans le dialecte local, laquelle est d’ailleurs beaucoup plus importante que celle qui concerne le brochet. En effet, les adolescents et les jeunes adultes non mariés désignent souvent l’être aimé, l’amant ou la maîtresse, en disant NI-T-OKASIM, soit littéralement «mon doré». Cette métaphore se justifie peut-être de ce que le doré soit l’un des poissons dont on apprécie le plus le goût (avec l’esturgeon...) — comme l’apprécient nombre de pêcheurs d’origines diverses —, mais elle confirme assez nettement, je pense, que les rapports entre le brochet et le doré connotent pour te vison, qui se substitue ici à l’esturgeon du mythe précédent, les rapports entre le beau-père éventuel et le (ou la) fiancé(e). On se rappelle que les personnes désignées comme « fiancé(e) » par les missionnaires et « sweetheart » par Hallowell se trouvaient autrefois en position de cousin(e) croisé(e) et qu’on les désignait en employant le terme NIMOCENJ. Si le vison se substitue ici à l’esturgeon, c’est précisément parce que dans le mythe précédent, l’allié était non pas fiancé mais marié à la fille de Brochet (et même père de deux enfants), alors qu’ici, le vison représente plutôt un visiteur qui feint d’avoir des relations « familières » avec les deux habitants du lieu en prétendant avoir recueilli les confidences désobligeantes qu’il colporte faussement. Du reste, les rapports de similarité entre le brochet et le doré ressortiront d’autant mieux aux yeux du vison que celui-ci est un mammifère terrestre, ce qui le place dans une position radicalement plus « étrangère » que ne l’est l’esturgeon par rapport à eux, et cela l’« excuse » d’autant mieux de semer aussi impunément la zizanie en montant en épingle les petites différences morphologiques qui différencient les deux espèces de poissons, lesquelles sont importantes pour eux mais dérisoires pour lui. De même, la proximité de leurs habitats s’amalgame en un même territoire de chasse pour lui, puisque c’est sur le site de leur combat qu’il les ramassera avant de les ramener pour son « souper ».

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