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Le Corbeau (suite)

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 29 mai 2023
  • 45 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 févr.


Ce post est la suite de celui commencé en 2016 et que vous pouvez lire ici.




Symbolisme celte :


Paul Leutrat dans La Sorcellerie lyonnaise (Editions Robert Laffont, collection "Les portes de l'étrange", 1977) revient sur la fondation de Lyon :

Le premier symbole de la cité aussi va dans ce sens. Lorsque les Celtes arrivèrent, ils ne firent qu'emprunter aux Ligures, occupants néolithiques du sol, le dieu Lug, représenté par un corbeau, qui donnera son nom à notre ville. Or, ce corbeau est un messager de la mort, il remplit des fonctions prophétiques, en même temps, il représente le principe de la création, mais lié à la crainte du malheur ; il est proche des ténèbres et il symbolise la lutte entre les pensées claires et les pensées sombres ; il est le signe de la contradiction et aussi celui de la solitude, de l'isolement volontaire. Oiseau féminin donc, selon ces divers sens, et qui sont les mêmes de la Grèce à l'Irlande. Or, c'est un vol de corbeaux, qu'il ait eu lieu ou non le 10 octobre 43, qui a présidé à la naissance de Lyon, et l'oiseau noir en sera l'emblème avant le lion : il figure encore sur un médaillon du IIIe siècle trouvé à Orange et représentant le génie de la ville. Et le poète a peut-être raison qui résume tout le destin de Lyon à partir de la présence du sombre corvidé. « Ce que j'appréciais d'abord en elle, c'est qu'avant de prendre le nom d'un fauve, changeant le I en grecque, elle fut la Ville du Corbeau. Il n'est point besoin pour justifier cela de vouloir copier Rome, ainsi que firent quelques auteurs. Renvoyant Atepomaros et Moromos au pays des légendes, je me contentai de saluer l'animal que chante Poe et ridiculise Corman. Car lui seul suffisait, hors de toute présence humaine, pour donner le branle à mon imagination et c'était encore les cris des freux que j'entendais lorsque je retournais au proche et lointain pays de mon enfance, alors qu'aux crépuscules d'automne s'élevaient, toutes droites dans le ciel, les fumées des brocs de pommes de terre, précédant celles des buissons des prés et que, dans l'air mélancolique, tournoyaient en longs vols, répétant leurs appels, les noirs corbeaux déjà confondus avec le soir. Je les écoutais et rêvais, et j'avais pité d'eux, lorsque je les rencontrais, cloués aux portails des grandes, en compagnie des oreillards et des hulottes. Et pourtant le corbeau, pour ne parler que de lui, bien que messager des ténèbres, n'était-il pas celui de la lumière ? Si rien ne nous autorise à en fait l'attribut du dieu celte, il a pu y avoir rencontre au sommet de cette colline fourvoyée et j'imagine Lug s'étendant ses longs bras vers ces plaines basses qui verraient plus tard se dresser usines et cités comme s'il voulait embrasser tout le paysage à lui consacré, tandis que, perché sur son épaule droite, sentencieux, l'animal approuvait le geste magique. Et s'il poussait toujours le même cri de détresse, n'était-ce pas parce qu'il savait ce que réserve la terre et que la sagesse non plus n'est pas de notre onde, lui qui la possédait toute. Qu'on en fit donc le messager de la mort, je voulais bien, mais à partir du moment seulement où celle-ci devenait libération, et non plus punition. Cet oiseau des couchers, paradoxalement, était celui des aurores, l'emblème d'une cité où, au bout des allées sombres, gravis les obscurs escaliers, on pénétrait en une pièce chaude et claire ; y brillaient les rayons de la vérité aux pages des vieux ouvrages comme au cœur de ses propres méditations. Je serais allé, s'il avait fallu, jusqu'au pays du Nord, pour y rencontrer les deux frères corbeaux Munnin et Hugin, la mémoire et l'esprit, et leurs compagnons les deux loups. Puis je serais revenu ici et j'aurais prouvé que la ville demeure sous le signe de l'humble, honni et bénéfique oiseau noir. Mais le voyage fut inutile et mon adaptation rapide. Même si, les premiers jours de printemps, venu du grand parc voisin, c'était le chant d'un merle que j'entendais. Le règne de Lug dura on ne sait combien de temps, et puis il y avait deux mille années, les fils de la Louve étaient venus du sud, avaient planté leurs enseignes et construit là où nichait l'oiseau noir.

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D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"Le corbeau apparaît très souvent dans les légendes celtiques où il joue un rôle prophétique. Le nom de Lyon, Lugdunum, a été ainsi interprété par le Pseudo-Plutarque, se fondant certainement sur des traditions gauloises, en colline du corbeau, et non plus en colline de Lug parce qu'un vol de corbeaux aurait indiqué aux fondateurs l'emplacement où devait se bâtir la ville. En Irlande, la déesse de la guerre, Bodb, porte le nom de la corneille. Le corbeau joue par ailleurs un rôle fondamental dans le récit gallois intitulé Breudwyt Ronabwy, Le Songe de Ronabwy : les corbeaux d'Owein, après avoir été massacrés par les soldats d'Arthur, réagissent violemment et taillent à leur tour en pièces les soldats. Le corbeau est encore très pris en considération par le folklore. Il était un animal sacré chez les Gaulois."

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Selon Philip et Stephanie Carr-Gomm dans L'Oracle des druides, Comment utiliser les animaux sacrés de la tradition druidique (édition originale 1994, traduction française Guy Trédaniel Éditeur 2006), les mots clefs associés au corbeau (bran) sont :

Guérison - Initiation - Protection.


La carte représente un corbeau en hiver, perché sur les branches dénudées d'un hêtre. L'arbre pousse sur l'ancienne colline Blanche où la tête de Bran le Béni fut enterrée. C'est ici que plus tard fut érigée la Tour de Londres.

Le corbeau nous offre l'initiation, la protection et le don de prophétie. Par initiation, nous entendons aussi bien les cérémonies formelles qu'une initiation aux mystères d'un nouveau poste ou métier. Cet oiseau est le signe que quelque chose meurt en donnant naissance à quelque chose de nouveau. Grâce au corbeau, nous pouvons atteindre une guérison profonde en pratiquant ce qu'on peut appeler la "réconciliation des contraires" pour résoudre les conflits enfouis dans notre inconscient ou issus de notre passé.


Renversée, la carte vous invite à prendre conscience des forces de destruction qui vous entourent, dans votre vie personnelle et dans le monde. Bien sûr, nous préférerions tous que la destruction n'existe pas, mais elle est nécessaire à la construction et la création. Le corbeau évoque des aspects obscurs de la vie que nous comprenons difficilement. Nous devons parfois passer par des périodes de désintégration et d'obscurité pour renaître à la lumière d'un jour nouveau et la plupart du temps, notre peur de l'obscurité est pire que ce qui s'y cache. Cette carte signifie que nous devons, avec la protection de la déesse, lutter contre notre instinct de destruction, peut-être enterré en nous depuis des années. Il est possible que nous soyons prêts à réconcilier en nous les contraires et à comprendre que l'obscurité contient la lumière et inversement.

Le Corbeau dans la Tradition

J'étais un jour le corbeau à la parole prophétique

Taliesin

Pendant la seconde guerre mondiale, la Tour de Londres fut détruite sous les bombardements et les corbeaux qui l’habitaient depuis des siècles s'envolèrent. Winston Churchill, initié au druidisme depuis 1908, ordonna immédiatement qu'on les remplace par de jeunes corbeaux qu'on fit venir du nord du pays de Galles et de l’Écosse. Une lecture rapide des contes et légendes parlant du corbeau donnerait à penser que c'est un oiseau de mauvais augure, annonçant la guerre, la mort et la destruction. Mais pour comprendre la réaction de Churchill, nous devons analyser le conte de Bran le Béni. Dans ce conte, le Géant Bran, dont le nom signifie "corbeau" ou "corneille", demande qu'on lui coupe la tête pour l'enterrer au sommet de la Colline Blanche dans la direction de la France. La tête se chargera de protéger le royaume tant qu'elle restera enterrée à cet endroit. Plus tard, lors de la construction de Londres et de la Tour, le pouvoir totémique de la tête du dieu-corbeau protégeant le royaume, fut transféré aux corbeaux vivant dans la Tour. De même que Londres (Caer Llundain), Lyon, en France, eut le corbeau pour totem et les deux villes sont dédiées au dieu Lugh, ou Lud, associé lui-même à cet oiseau. Avant la seconde bataille de Magh Tuiredh, des corbeaux avertirent Lugh, le dieu de la lumière, de l'approche des Fomoriens, ses ennemis. Beowulf, un récit épique en ancien anglais, décrit le corbeau comme l'oiseau du matin, de la joie et de la lumière, aidant Beowulf à remporter la victoire. On dit aussi traditionnellement qu'Arthur serait transformé en corbeau à sa mort et pour cette raison, les habitants du Somerset soulevaient toujours leur chapeau en signe de respect en croisant un corbeau.

Le corbeau avertit les forces de la lumière des menaces et il effraie leurs ennemis : les Celtes portaient l'image d'un corbeau sur leurs armures et on a retrouvé en Roumanie un casque de guerre étonnant : il est surmonté d'une grande silhouette de corbeau dont les ailes, montées sur des charnières, devaient battre lorsque le guerrier courait à l'attaque, effrayant les ennemis ou les distrayant au moment fatal.


"Noir est le corbeau et rapide la flèche de l'arc" Triades


On raconte que les déesses irlandaises de la guerre, Badbh et Morrigan, apparaissaient souvent sur les champs de bataille sous forme de corbeaux, causant la peur et la panique parmi les guerriers - la traduction exacte du nom de leur animal-totem est "corneille mantelée" ou "corneille noire"". Il est certain que cet oiseau et son proche parlent le corbeau, deux nécrophages, devaient être attirés par les champs de bataille. Leur présence signifiait aux deux armées que personne ne sort vainqueur d'une guerre sinon la mort.

Oiseau représentant les caractéristiques divines de la mort, le corbeau ou la corneille symbolise la force de destruction et le catabolisme, nécessaires pour que la vie, la création et l'anabolisme se perpétuent. En raison de notre peur de la mort et des effusions de sang, ainsi que des caractéristiques du corbeau et de la corneille, l'ambiguïté que nous entretenons avec ces aspects naturels mais douloureux de la vie se retrouve dans la tradition qui entoure le corbeau. La peur et le rejet dont le corbeau est l'objet ne sont pas uniquement liés à son association avec la mort mais aussi avec la déesse : des femmes-corbeaux sont mentionnées dans la littérature celtique et arthurienne et il est clair que "les connaissances du corbeau" dont bénéficient les druides venaient d'un don offert aux ovates et aux devins par la déesse pour leur permettre de voir l'avenir et le passé, à travers le voile de la mort.

Oiseau de la mort et de l'Autre Monde, le corbeau était enterré au fond des tombes avec les ailes déployées, comme à Danebury dans le Hampshire. Il y remplissait un rôle de messager entre les deux mondes.


Le Corbeau, oiseau de guérison

Capable de passer d'un monde à l'autre, le corbeau symbolise le processus de guérison provenant d'une confrontation radicale avec l'inconscient, l'ombre et les aspects les plus sombres et les plus dangereux de la psyché. Le lien entre le corbeau et la mort est également un lien avec la profondeur, la psychologie des profondeurs et la force évolutive contenue dans l'initiation qui marque la mort plus ou moins radicale de notre ancienne personnalité et la naissance d'un nouveau Soi.

Ce lien entre le corbeau et la guérison explique qu'on ait représenté l'oiseau dans certains sanctuaires miraculeux du monde celte ainsi que dans l'iconographie romano-celtique où il accompagne les divinités bienfaisantes. Il est d'autant plus fort que le corbeau est l'oiseau des prophéties et de la divination, faisant partie intégrale de l'art du guérisseur. Le corbeau voyageait jusqu'au recoins les plus sombres du Monde des Profondeurs, pour en rapporter des visions et des conseils à l'usage du malade et du guérisseur.

On a depuis des siècles utilisé le corbeau pour rendre des oracles ; les druides irlandais se fiaient à son vol et à ses cris et on disait encore en 1694 dans le Herefordshire qu'un corbeau chuchotait toujours une prophétie trois fois."

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Selon Thierry Jolif, auteur de B. A.- BA Mythologie celtique (Éditions Pardès, 2000), "les corbeaux apparaissent aussi dans le récit mythique des la fondation de Lugdunum, où leur vol est interprété comme un signe favorable. cette histoire semble lier les corbeaux au dieu Lugus, dans son aspect solaire. Il existe un autre texte qui fait mention d'une curieuse pratique juridique. il s'agit d'un texte de Strabon :


"Il y a encore quelque chose de plus fabuleux dans les récits d'Artémidore : c'est l'histoire des corbeaux. Il raconte qu'il y a sur la côte de l'Océan un port dit "des deux corbeaux", qu'on y voyait en effet deux corbeaux ayant l'aile droite blanchâtre, que ceux qui avaient quelque contestation venaient en cet endroit et plaçaient sur un lieu élevé une planche avec des gâteaux dessus, chacun ayant à part les siens, que les oiseaux s'abattant sur ces gâteaux mangeaient les uns et dispersaient les autres, que celui-là était vainqueur, dont les gâteaux avaient été dispersés."


Sans vouloir démesurément extrapoler, nous proposerons à titre de comparaison un passage de la Mundaka Upanishad :


"Deux compagnons aux ailes splendides, ensemble éternellement, perchent sur le même arbre.

L'un se nourrit de fruit délectable. L'autre, sans manger le regarde."


Voici ce qu'en dit le docteur Coomaraswamy :


"Pour celui qui comprend, ces deux oiseaux sont un ; l'iconographie les représente, soit sous la forme d'un oiseau à deux têtes, soit sous la forme de deux oiseaux aux cous entrelacés. mais, de notre point de vue, il y a une grande différence entre la vie de celui qui regarde et de ceux qui participent à l'action. Le premier est sans entraves ; le second, écrasé par la nécessité de manger et de nicher, souffre de son manque de seigneurie (anîsha), jusqu'à ce qu'il aperçoive son Seigneur (îsha), et reconnaisse en Lui et dans Sa majesté son propre Soi, dont les ailes n'ont jamais été rognées."


Jusqu'à quel point la comparaison est-elle valable ? Nous ne pouvons l'étudier en détail ici. Néanmoins, il n'est pas improbable que nous nous trouvions, une fois encore, avec le texte de Strabon, en face d'une image symbolique, mal comprise, ou transmise tardivement. La coutume juridique peut dériver d'un ancien enseignement religieux." (pp. 95-96)


p. 85 : "Le nom d'Atepomaros apparaît dans un autre contexte qui est celui de la fondation de la cité de Lugdunum, "ville de Lugus". L'histoire est rapportée par le Pseudo-Plutarque en ces termes :


"Près de l'Arar se trouve le mont Lugdunus qui changea aussi de nom et pour la raison que voici : Momoros et Atepomaros, chassés par Seroneos, vinrent sur cette colline, d'après l'ordre d'un oracle, pour y bâtir une ville. On creusait des fossés pour les fondations quand, tout à coup, apparurent des corbeaux qui, volant ça et là, couvrirent les arbres des alentours. Momoros, qui était habile dans la science des augures, appela la ville nouvelle Lugdunum. Car, dans leur langue, le corbeau se nomme lougos et un lieu élevé dounon, ainsi que nous l'apprend Clitophon au livre treizième des Fondations."


Voici encore un mythe pris pour de l'histoire, mais, quoi qu'il en soit, Atepomaros n'est pas ici lié à une opération de médecine mais bel et bien à un acte de divination. Le corbeau est un oiseau divin par excellence ; néanmoins, pour l'Irlande, et sans doute pour la Gaule, presque tous les oiseaux sont divins. Si Atepomaros est bien un aspect de l'Apollon gaulois, il semble logique, par comparaison avec l'Apollon classique, qu'il ait eu d'étroits liens avec les oiseaux ; il est tout aussi logique que Lugus fut présent lors de la fondation d'une cité qui lui était consacrée. Par contre, le nom de Momoros, qui reste inexpliqué, ne nous apporte aucun renseignement complémentaire. Nous pouvons juste dégager du texte qu'il fut certainement un druide, et plus certainement un druide mythique sont le rôle fut sans doute celui d'intermédiaire entre le dieu et les fondateurs de la ville."

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Selon Divi Kervella dans Emblèmes et symboles des Bretons et des Celtes (2001),


"contrairement à ce que l'on pourrait croire, le corbeau (bran en breton) est très bien vu dans les sociétés celtiques traditionnelles. C'est un animal solaire et prophétique, guerrier et magique, qui accompagne Lugh, le dieu suprême.

De nombreux noms celtes comportent ce terme de Bran et étaient à l'origine des noms de guerriers.

Le roi Arthur n'est pas mort, il est seulement en "dormition" dans une île d'où ils reviendra un jour pour chasser l'occupant de toutes les Bretagnes. En attendant ce grand jour l'âme du grand roi a pris corps dans un corbeau, et, selon les légendes bretonnes et galloises, c'est sous cette forme qu'il parcourt son territoire. Dans les lois promulguées par le roi gallois Hoel Dda en 998 il est formellement interdit de tuer les corbeaux, l'âme d'Arthur pouvant s'y trouver. On peut également noter qu'en Bretagne continentale un îlot tout proche de l'île d'Aval - où selon la légende dort le roi suprême - s'appelle Enez ar Vran ("l'île du Corbeau"), cet îlot est reconnaissable entre tous grâce à une masse rocheuse caractéristique qui rappelle un donjon, d'où le nom de Kastell (château) qu'on lui donne. Le Gododdin, un texte brittonique archaïque originaire des anciens royaumes bretons du Hen Ogledd (le Vieux Nord - sud de l’Écosse et nord de l'Angleterre actuels), datant des alentours de l'an 600, montre un Arthur nourrisseur de corbeaux.

En Cornouailles insulaire ce rôle est dévolu au crave (Palores en cornique), un corvidé au plumage tout noir mais au bec et aux pattes rouges, élevé au rang de roi des corbeaux à l'île de Man où il porte le titre de "roi aux pieds rouges des corbeaux." Drôle d'oiseau d'ailleurs que ce crave qui ne maintient des effectifs en Europe occidentale que dans les contrées où l'on parle celte !

En Petite Bretagne, le personnage de Gwinglanv/Merlin est accompagné de deux corbeaux. Le jour ils parcourent le monde et tous les soirs ils reviennent vers lui pour lui faire leur rapport.

La corneille, de son côté, est un des noms (Badhbh) de la déesse de la guerre dans la mythologie celtique. Elle peut prendre également l'aspect de cet oiseau.

Le corbeau est également donné comme emblème des navigateurs. On voyait le nom du corbeau dans le nom de grands navigateurs mythiques comme le Bran des récits irlandais qui voyagea jusqu'à l'Autre Monde ou encore du moine Brandan qui fit un voyage similaire. dans la mythologie brittonique le dieu de la mer, Ler, a pour fils Bran le Béni, et pour fille Branwenn, "corbeau blanc" - ce dernier nom est une autre appellation du goéland. Les anciens navigateurs utilisaient des corbeaux pour se repérer. En effet, quand on les relâchait en pleine mer, ils se dirigeaient automatiquement vers la terre la plus proche.

En Bretagne, le corbeau est l'emblème du Groupe ornithologique breton."

Dimitri Nikolai Boekhoorn, auteur d'une thèse intitulée Bestiaire mythique, légendaire et merveilleux dans la tradition celtique : de la littérature orale à la littérature écrite : étude comparée de l'évolution du rôle et de la fonction des animaux dans les traditions écrites et orales ayant trait à la mythologie en Irlande, Ecosse, Pays de Galles, Cornouailles et Bretagne à partir du Haut Moyen Âge, appuyée sur les sources écrites, iconographiques et toreutiques chez les Celtes anciens continentaux. (Université Rennes 2 ; University Collège Cork, 2008) s'intéresse à la symbolique celte des corbeaux après avoir rappelé la vision d'autres peuples concernant cet oiseau :


Corbeau : A la différence de ce que l’on pourrait être tenté de croire, le symbolisme attaché au corbeau n’est pas exclusivement négatif ; bien au contraire, cet animal nous paraît plutôt doté de vertus et son aspect négatif (connu en Europe avant tout) est relativement récent. L’image de l’oiseau noir qui plane au-dessus des champs de bataille pour se repaître de la chair humaine dès qu’il peut, est à la fois locale et, dans beaucoup de cas, plus ou moins récente. On croit que son aspect négatif est lié aux croyances des peuples nomades et chasseurs, tandis que les peuples sédentaires, qui pratiquaient l’agriculture, auraient développé des croyances négatives à son égard.

Bien au contraire, son symbolisme paraît universellement plutôt positif. En Orient, il est un messager divin et un oiseau de bon augure. En Chine, c'est l'oiseau solaire qui apporte la lumière du monde. Dans la Genèse, il est symbole de perspicacité. En effet, après le Déluge, c'est le corbeau qui vérifie si la terre surgit de nouveau de l'eau. En Grèce, l'animal paraît également solaire, et il y est un attribut d'Apollon. Selon Strabon, ce sont des corbeaux qui auraient déterminé l'emplacement de l'omphalos de Delphes. (1)

Un autre exemple du symbolisme positif du corbeau se trouve dans la mythologie scandinave. Les deux corbeaux d'Odin représenteraient le principe de création tandis que les deux loups symboliseraient la destruction.

Ailleurs dans le monde, le corbeau est parfois considéré comme un guide et comme un protecteur. Universellement, il est un héros solaire et démiurge, ou encore psychopompe, car il est à même de percer les ténèbres.

Les corbeaux sont donc considérés, dans la majorité des croyances tout du moins, comme des animaux solaires avant tout, psychopompes, démiurges (2) ou messagers divins. Les croyances à l’égard des corvidés dans différentes cultures ont beaucoup en commun. Souvent le corbeau est considéré comme le porteur de bonnes et de mauvaises nouvelles ; sa noirceur a contribué à constituer des croyances particulières autour de lui. (3) On pourrait citer son aspect effrayant de charognard comme sa réputation d’annonceur de la mort. Différentes traditions lui prêtent un plumage qui aurait été, à l’origine du moins, complètement blanc. Dans l’Antiquité comme au Moyen Âge, le grand corbeau est connu pour sa longévité. La longue durée de sa vie est, avec sa couleur, sa taille, son cri et son aspect de prédateur, un des éléments qui ont contribué à la fascination humaine pour le corbeau. On comprend donc aisément que chez les Celtes, cet oiseau joue entre autres un rôle prophétique et annonciateur. (4) L’importance de ces traditions relatives au corbeau explique d’ailleurs aussi pourquoi la protection de cet animal carnivore est bien établie chez maints peuples.

Si le corbeau est connu pour sa prédilection de crever les yeux, ce qui est confirmé par les ornithologues, il reste pourtant dans la mythologie « l’œil du ciel », l’animal devin qui voit tout. L’Eglise ne pouvait par conséquent que condamner, puis diaboliser les traditions relatives à cet animal, même si on va voir que les traditions populaires lui reconnaissent une place très importante.

Nous avons aperçu chez un auteur des propositions de l’étymologie du nom du corbeau qui paraissent très intéressantes : corbeau < latin corvus < IE ker- ‘crier’ ; ang. raven, all. Rabe, ainsi que gall., bret. bran < IE rap ‘noir’. Si cette étymologie est correcte, le nom brittonique du corbeau, ‘le noir’, pourrait relever d’un tabou, de la peur de prononcer son vrai nom, comme c’est fréquemment le cas avec le nom de l’ours.

Le symbolisme et l’apparition du corbeau dans la Bible sont primordiaux et cela mérite que l’on s’y arrête quelque peu. Le corbeau messager constituait un lien entre ce monde-ci et l’Au-delà et en cette qualité il joue un rôle important dans les rituels d’enterrement dans différentes cultures. Les récits du Coran et de la Bible en attestent : ce grand corvidé aurait appris aux hommes à enterrer leurs morts. Dans les récits de déluge que l’on rencontre un peu partout dans le monde, cette tradition ancienne est transformée en une qui concerne le ‘corbeau-fossoyeur’ qui refuse de revenir après avoir trouvé des cadavres à manger. Nommons, dans ce cadre, le Corbeau-fossoyeur de Noé.

Le rôle nourricier du corbeau dans la Bible est évident, (5) tout comme dans les textes hagiographiques ; par conséquent, on connaît également l’image des ermites nourris par un corbeau, surtout en Irlande. On peut rajouter que, dans la Genèse, le corbeau est, de plus, symbole de perspicacité.

Pourtant, nous avons affaire ici à un animal qui symbolise la guerre chez les Celtes comme chez d’autres peuples, par exemple chez les Germains, peuple indo-européen voisin des Celtes ; si le corbeau est un porteur de cette symbolique dans maintes cultures, il est comparable aux autres corvidés dans cette fonction : le geai, la corneille, la pie et le choucas – des oiseaux semblables au corbeau – sont tous les porteurs de la symbolique guerrière. On ne s’étonne donc guère de voir que l’adoration, chez les Celtes, d’un dieu-corbeau et d’une déesse-corbeau est assurée. Salomon Reinach proposait de reconnaître le dieu Lugus dans le corvidé accompagnant Nantosuelta et Sucellos.

L’aspect belliqueux de ce corvidé est en effet bien attesté : il est représenté en tant que tel sur des pièces de monnaies, monté sur des casques et il accompagne certaines divinités. Le corbeau est chez les Celtes un animal très sacré, on pourrait même dire l’animal divin par excellence, à côté de l’aigle, qui a curieusement perdu en importance dans les textes médiévaux. L’importance de ce corvidé fait que le corbeau figure sur des pièces de monnaie et sur une coupe en argent de Lyon par exemple.

Supra, on a constaté que les Celtes sont le seul peuple d’origine indo-européenne à posséder des ethnonymes contenant le nom du castor ou du corbeau. (6) Nous connaissons en effet les Brannovii ‘Corbeaux’, tribu gauloise installée dans le Saône-et-Loire et les Aulerques Brannovices, tribu dans le sud de l’Yonne ou dans la vallée de la Saône.

Tite-Live nous relate dans un célèbre passage tiré de ses récits sur l’histoire romaine comment un tribun militaire romain nommé Marcus Valerius, dit Corvinus ou Corvus aurait reçu, en 349 avant J.-C., le secours d’un corbeau, animal qui incarne la divinité guerrière des Celtes. En se posant sur le casque du tribun, le rapace aurait crevé,1198 de façon décisive, le visage et les yeux de son adversaire, un chef gaulois, en lui cachant la vue du militaire romain. Nous ne croyons pas qu’il faille conclure que ‘[…] les dieux gaulois peuvent devenir les amis des Romains […]’. Il s’agit plutôt d’une inversion d’un motif mythologique celte : l’auteur romain a utilisé la symbolique guerrière et divine celte du corbeau pour montrer qu’une ou plusieurs divinités pouvaient venir en aide aux Romains pour résister aux incursions gauloises dans leurs territoires. Comme le nous rappelle Henri Hubert à juste titre, le motif du corbeau-guerrier est un cas isolé dans la littérature romaine ; il doit provenir d’une source celtique.

Selon le Pseudo-Plutarque, reprenant sûrement des traditions connues en Gaule, le nom gaulois de la ville de Lyon, Lugdunum ‘forteresse de Lug’, était à interpréter en ‘colline du corbeau’, car, dit-il, dans leur langue, un corbeau se dit lougos. Un vol d’oiseaux (des corbeaux évidemment) aurait indiqué l’endroit de la fondation.1203 Selon plusieurs auteurs, le dieu Lug aurait été, à l’origine un dieu-corbeau, mais ceci est contredit et repoussé par d’autres. Ce qui est évident, c’est que le corbeau était de toute façon un animal étroitement associé à Lug et si cet animal apparaît donc dans les auspices de fondation de la ville de Lyon, dont le nom était Lugu-dunum, (7) ce n’est pas par hasard. Les deux interprétations paraissent d’ailleurs erronées. Comme nous l’avons remarqué supra, le toponyme se traduit plutôt par ‘Colline / Motte de Lugus’.1207 Cependant, l’iconographie gauloise semble montrer le rapport entre le corbeau et la ville de Lyon.

Si les traditions celtiques, surtout les traditions relativement tardives et christianisées, à savoir des légendes médiévales et prémodernes, ainsi que le folklore, considèrent l’apparition du corbeau comme un mauvais augure ou comme une des formes vêtues des sorcières et des pouvoirs sataniques, ceci n’est cependant point le cas à l’époque antique : l’iconographie continentale montre fréquemment des défunts tenant un oiseau (régulièrement un corbeau) contre leur poitrine, sans doute afin de faciliter le chemin vers l’Autre Monde. Ce motif est parfois reflété dans la littérature celtique ancienne. (8)

Dans le chapitre concernant les déesses guerrières, nous avons remarqué leur rapport avec les corvidés. Hormis la métamorphose des déesses de guerre irlandaises Macha, Badh et la Mórrígan en corbeaux (ou en corneilles) Medb, reine mythique du Connaught, elle aussi, apparaît comme corbeau.

Dans le récit gallois Breuddwyd Rhonabwy / Le Songe (Rêve) de Rhonabwy, tiré des Mabinogion, on voit un motif remarquable lié aux corvidés. Owein fils d’Urien y possède des corbeaux qui se laissent tuer puisque leur maître ne leur a pas ordonné d’attaquer l’ennemi ; ce récit « arthurien » gallois du XIIe ou XIIIe siècles est l’un des plus littéraires des Mabinogion. Dans son songe, Rhonabwy vit une histoire miraculeuse dans laquelle il voit, à un moment donné, Arthur et un autre héros, du nom de Owein fils d’Urien. Si les guerriers d’Arthur livrent une bataille avec l’armée d’Owein constituée de corbeaux, les deux héros semblent pourtant plus préoccupés par leur jeu d’échecs, (9) que par l’affrontement insolite. Les corbeaux de Rhonabwy ne seraient ici qu’une métaphore ancienne pour les guerriers. On peut même supposer que le jeu d’échec symbolise, dans ce passage, la « vraie » bataille, celle des guerriers et des « corbeaux ». (10) Quoi qu’il en soit, les corbeaux d’Owein sèment la mort parmi les soldats d’Arthur et cet épisode met ainsi bien en avance l’aspect belliqueux de l’animal. Pierre-Yves Lambert, parlant de l’auteur de ce texte, remarque que cette façon originale qu’a eu l’auteur d’imaginer une bataille entre des hommes et des corbeaux, pourrait éventuellement s’inspirer de la mythologie classique. Il se pourrait également que la vision de Rhonabwy ait été, à l’origine, une vision d’Arthur, prévenu de sa victoire sur les Saxons par des corbeaux dans un rêve prémonitoire. On remarque, d’ailleurs, l’aspect belliqueux des corvidés aussi dans la TBC : le conducteur de char de Cú Chulainn porte un manteau de plumes de corbeau en se préparant à la bataille.

Dans les Quatre Branches du Mabinogi, le personnage Bran ‘Corbeau’ ou Bendigeidvran ‘Corbeau Béni’1220 doit être le souvenir d’un ancien dieu-corbeau (car il a des pouvoirs magiques, sa tête coupée parle : il s’agit là d’un récit sur le bonheur de l’Autre Monde, qui fut mal compris par le compilateur des Quatre Branches). Son cas est complexe et nous allons parler de lui plus longuement dans la troisième partie de nos études.

En revanche, nous nous contentons de remarquer ici que Bran est également un navigateur . Ceci rappelle la coutume d’emporter des corbeaux à bord des navires pour indiquer la direction de la terre (comme le faisaient les Vikings, les Grecs et les Indiens d’Inde par exemple). Nous pensons que cette pratique peut constituer un des éléments pour éclairer les propos de Strabon, qui relate qu’il y avait un port sur la côte occidentale de la Gaule, qui s’appelait ∆ύο κοράκων ‘Deux Corbeaux’. Il s’agissait de deux corbeaux noirs aux ailes blanches. En cas d’un différend entre deux partis ou deux personnes, ces gens leur proposaient des gâteaux. Celui dont les gâteaux furent consommés, avait gagné.

Le corbeau tient une place de choix dans le folklore des pays celtiques. Nous allons en donner ici quelques exemples, tirés du folklore breton tout d’abord. Nous avons déjà évoqué le rôle divinatoire des corbeaux ; il y a des récits en Bretagne, qui montrent également le corbeau comme oiseau mantique.

Plusieurs saints (bretons et autres) montrent leur pouvoir en commandant des corbeaux de respecter les récoltes ou le silence. Les saints hommes thaumaturges montrent souvent leur pouvoirs par le biais d’animaux. Il s’agit souvent d’espèces féroces ou belliqueuses et dans ce cadre, il est intéressant de voir que les saints peuvent commander le corbeau, ce rapace au symbolisme guerrier.

Dans une tradition populaire bretonne on voit la croyance selon laquelle les âmes que Dieu hésitait à sauver, erraient sur terre jusqu’au jour du Jugement dernier sous la forme de corbeaux ; on constate aussi la croyance en corbeaux-démons ; les corvidés seraient parfois la manifestation du diable. Cependant, on connaît également une autre tradition, très positive cette fois : sur l’île d’Aval(lon), Morgane, la sœur de Merlin l’Enchanteur détiendrait Arthur et ne le ferait sortir de l’île que sous forme de corbeau. Arthur serait, selon une légende le concernant, monté au ciel sous la forme d’un corbeau, en attendant le bon moment pour retourner parmi les Bretons unis.

On a vu que l’on connaît des « corbeaux conseillers » qui parlent aux oreilles des dieux dans la mythologie celtique. Or, il y a des traces de cette croyance dans la tradition bretonne-armoricaine dans le corbeau qui vient informer le barde aveugle Gwenc’hlan, et ceci au sommet du Menez Bre. Il s’agit ici d’une tradition folklorique marquée par la mythologie.

Dans les Hautes Terres d’Ecosse on connaissait le proverbe suivant : « Trois fois la vie d’un chien fait la vie d’un cheval ; Trois fois la vie d’un cheval fait la vie d’un homme ; Trois fois la vie d’un homme fait la vie d’un cerf ; Trois fois la vie d’un cerf fait la vie d’un corbeau. » Le corbeau semble avoir pris ici la place qui est traditionellement attribuée à l’aigle. Cela s’explique facilement, car la symbolique du corbeau est partiellement échangeable avec celle de l’aigle.

La place du corbeau comme animal ancien est confirmée par l’omniscience que la tradition lui attribue : on connaît bien le mythème du dieu-saumon qui détient l’omniscience, par lequel le héros Finn obtient également le don de l’omniscience. Ce motif est également présent dans un conte irlandais moderne, issu du Cycle de Finn : il est intéressant de s’apercevoir que le folklore irlandais moderne explique par la même occasion la cause de l’omniscience des corbeaux : un conte explique que – après que Finn s’est brûlé le pouce – des corbeaux consomment le saumon et ‘depuis ils savent tout’.


Notes : 1)  Il est extrêmement intéressant de constater que c'étaient des aigles selon Pindare et des cygnes selon Plutarque. Là, nous voyons un parallèle avec la tradition celtique dans laquelle l'aigle et le corbeau sont souvent interchangeables. Certains aspects du cygne rejoignent la symbolique de ces deux rapaces. Tous les trois ont la fonction de messager divin et sont également des oiseaux prophétiques.

2) Effectivement, le corbeau est plutôt un des créateurs du monde qu’un être destructeur. La mythologie germanique en témoigne clairement : le dieu Odin est fréquemment accompagné par deux corbeaux démiurges et messagers, Huginn (pensée) et Muninn (mémoire). Ce sont des « corbeaux délateurs » qui s’envolent tous les jours et reviennent le soir pour raconter à leur maître ce qui s’est passé dans le monde. Par contre, les deux loups qui accompagnent le grand dieu des Germains, représentent le principe de destruction. Cf. Chevalier, Gheerbrant (1982, 286) ; De Vries (1961, 166- 167) ; Duval (1957, 53) ; Sterckx (1996, 46-48) ; (2000, 11).

3)  L’une des étymologies de son nom dans les langues germaniques, infra. Dans la tradition celte, nous avons le motif du corbeau (mort ou non) dont on insiste sur sa noirceur, du sang rouge sur la neige blanche. Ce motif du rouge-blanc-noir lié au corbeau se trouve dans le récit irlandais Longas mac nUislenn / l’exil des fils d’Uisliu, le récit de Peredur dans les Mabinogion ; mais on l’aperçoit également dans un récit breton rapporté par Sébillot.

4) Ce sont des oiseaux messagers de l’Autre Monde.

5) Il nourrit Elie : (Rois, 17).

6) Sergent (1996, 204-205). Si quelques tribus se sont autodénommées d’après certaines espèces de poissons agressifs ou migrateurs, on constate – de façon significative, si ce fait n’est pas dû à des sources incomplètes - l’absence de ces noms chez les tribus celtiques.

7) Ce toponyme est d’ailleurs interprété comme ‘Colline de lumière’ par Héric d’Auxerre (Vita Sancti Germani, IV, 2, 108 Cf. Reinach (1916).

8) Ross (1968, 243). Ann Ross mentionne un exemple intéressant de la croyance aux corbeaux maléfiques et anti-chrétiens. Dans le « Purgatoire du saint Patrick » apparaît une île qui se trouve dans le lac Lough Derg dans le comté de Donegal en Irlande. Dans cette île aurait vécu un grand oiseau noir du nom de Cornu. Il s’agirait selon la légende d’un démon que le saint homme aurait transformé en oiseau. Comme Ross, nous croyons qu’à l’origine une cave sur l’île constituait un sanctuaire pré-chrétien, où une divinité-oiseau Cornu fut vénérée. Deux éléments pourraient corroborer cette hypothèse plausible. Premièrement, l’existence d’autres caves en Irlande (que l’on croyait constituer des entrées vers le monde d’en-bas) auxquelles diverses légendes de ce genre étaient liées ; de la Cave de Cruachan par exemple, sortaient, selon les Irlandais anciens, de temps à autre des oiseaux et des sangliers maléfiques apportant la destruction et la détresse. Deuxièmement, un autre « démon » est également lié au lac mentionné ci-dessus ; saint Patrick aurait banni le monstre femelle Caoránach au Lough Derg. Elle fut considérée comme la « mère des démons ». Le bannissement de ce monstre démoniaque au lac indique l’importance de l’île. Cf. MacKillop (2000, 75, 303-304).

9) 5 Il serait plus correct de parler de jeu à damier, les deux termes ont été confondus au fil du temps. Le véritable jeu d’échecs fut apporté des Arabes en Europe autour de l’an mil, provenant d’Iran. Le fait que les deux chefs d’armée soient plutôt préoccupés de leur jeu, pourrait s’expliquer par la coutume indo-européenne par laquelle les chefs, les rois assistent aux batailles, sans s’y mêler directement ; ils menaient les batailles sans se battre eux-mêmes. Cf. Sergent (1996, 258).

10)  Il est évident que le jeu d’échecs, jeu fort symbolique, tenait une place d’importance dans la société celtique ancienne. Les textes irlandais nous informent que le roi d’Ulster y consacrait un tiers de sa journée. Ce jeu porte trois noms en Irlande, correspondant peut-être à trois jeux différents : fidchell « intelligence du bois », jeu connu sous des noms équivalents dans deux autres pays celtiques : gwyddbwyll aux Pays de Galles et Gwezboell en Bretagne, portant le même sens ; brandub « corbeau noir » ; buanfalach « victoire rapide ». Les noms de ces deux derniers font certainement référence à des pratiques guerrières. Le passage du texte étudié fait clairement une comparaison entre ce jeu d’échecs et la bataille. Le jeu brandub « corbeau noir » rapproche une fois de plus les corbeaux de la guerre, de façon symbolique bien entendu. Le symbolisme du jeu est d’autant plus important que l’on remarque une ressemblance frappante entre la disposition des pièces d’une des variantes et la disposition du complexe de Tara, capitale ancienne de la province de Mide (ou Meath, forme anglaise de la même province). De plus, au niveau indo-européen, nous trouvons des ressemblances assez précises entre les jeux décrits dans les textes irlandais et ceux des Scandinaves, appelés « table d’or » ou encore ceux de l’Inde ancienne. Cf. à ce sujet fort intéressant entre autres Sergent (1996, 258-259) ; Sterckx (1972-1973, 733-749) ; Stalmans (1994, 24-30).

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Selon Gilles Wurtz, auteur de Chamanisme celtique, Animaux sauvages et mythiques de nos terres (Éditions Véga 2014),


"Le corbeau est fidèle, pour la vie. Chaque couple s'arroge un territoire qu'il défend.

C'est un oiseau très intelligent : on sait aujourd'hui qu'il a de l'intuition et qu'il peut résoudre des problèmes d'une certaine complexité. Il se sert d'outils, il a réussi le test du miroir et il est également capable d'imitation. Il peut imiter des comportements, des gestes mais aussi des sons de son environnement, et même la voix humaine.

C'est chez les corbeaux que l'on retrouve aussi une des organisations sociales les plus évoluées parmi les oiseaux.

Le corbeau a une certaine conscience de la mort : on a observé des corbeaux qui venaient près d'un congénère mort et y restaient quelques instants en silence avant de s'en aller. Difficile de ne pas voir dans cette attitude un recueillement et un adieu.


Applications chamaniques celtiques de jadis : Le cas du corbeau est révélateur. Si saint Benoît avait un corbeau comme compagnon familier, aujourd'hui, cet oiseau a tout sauf une image positive.

Les Celtes affectionnaient particulièrement le corbeau et lui vouaient un profond respect.

Jadis, il était effectivement lié à la mort, et il avait un rôle bénéfique. Lors de rites funéraires, lorsque les officiants et les participants apercevaient ou entendaient des corbeaux, c'était un excellent présage : l'essence de la Source - l'âme et l'esprit - qui venait de quitter le défunt était prise en charge par les corbeaux qui la conduisaient à la Source. Cet animal était pour nos ancêtres un passeur. Ils l'invoquaient donc durant les rites funéraires et le priaient pour qu'il prenne en charge l'essence du défunt et la guide vers la lumière. En échange, ils lui faisaient des offrandes.

Aujourd'hui, le corbeau a bien mauvaise réputation par chez nous. Sa fonction a été dénaturée et il s'en est retrouvé diabolisé. Certes, il demeure associé à la mort, mas avec une connotation de mauvais augure uniquement.


Applications chamaniques celtiques de nos jours : Grâce à la pratique chamanique celtique, il est possible de faire un travail d'accompagnement d'un défunt pour que son essence rejoigne la lumière de la Source. Il s'agit d'une manière de prier pour une personne roche décédée, afin de l'aider et de l'encourager à aller dans la lumière de la Source. Cette prière, en communion avec l'esprit du corbeau, est directement adressée au défunt. La personne qui prie invite le corbeau à guider le défunt vers la lumière de la Source. Elle peut le rassurer en lui expliquant que l'esprit du corbeau est là pour l'aider à continuer jusqu'à la lumière de la Source. Cela peut apaiser le défunt s'il a peur, il sait ainsi qu'il n'est pas seul, que l'esprit du corbeau le soutient, le guide et le réconforte.

C'est là un petit rituel chamanique très puissant, très bénéfique pour le défunt et pour celui ou celle qui prie. Car ce rituel ne peut avoir d'effet que si la personne qui prie est dans une bienveillance totale. Pour cela, elle doit faire son deuil, elle doit accepter la mort et toutes ses conséquences sur la suite de sa propre vie. Ce petit rituel peut se faire aussi longtemps que l'on en ressent le besoin.


Mot-clef : Le passeur."

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Marie-Noëlle Anderson, autrice de L'Oracle des Bardes * 36 mythes et légendes de nos ancêtres (Éditions Contre-dires, 2019) explore les mythes celtes pour nous aider à "reconnaître le scénario dans lequel nous évoluons" et tenter de le dépasser :


Le Corbeau - Genévrier


Lug était un dieu fort occupé. Souvent, ses obligations l'amenaient à voyager. Il ne savait jamais exactement combien de temps durerait son absence, parfois deux jours, parfois trois semaines ou même davantage. Il servit sans doute de modèle à l'homme d'affaires moderne !

Cette fois, il n'avait pas trop envie de partir. En effet, sa belle, une jeune mortelle, était sur le point d'accoucher de leur enfant. Tout en faisant ses valises, Lug réfléchissait. C'est vrai, il avait fort envie d'être présent au moment de la naissance du bébé. Mais il y avait autre chose. Il ne faisait pas entièrement confiance à sa compagne. On l'a déjà vu : même les dieux ont un orgueil tout à fait mâle lorsque leur virilité est en jeu.

Pour ne pas être rongé par le doute pendant qu'il vaquerait à ses occupations importantes, il fallait trouver un être de confiance qu'il chargerait de surveiller sa belle. Après un moment d'hésitation, il appela le Corbeau Blanc, son aide en divination. « Tu me feras un compte-rendu fidèle et détaillé de tous les événements qui surviendront pendant mon absence », lui dit-il. Il lui recommanda, avant tout, de veiller à ce qu'aucun mortel n'approche sa compagne de trop près. Le Corbeau prit soigneusement note des instructions de son maître. Le lendemain, après avoir encore passé une douce nuit d'amour avec sa belle, le dieu Lug partit, l'âme en paix.


Le temps passa, la vie s'écoula, et, un beau jour, Lug fut de retour. Dès son arrivée, il convoqua le Corbeau blanc et l'interrogea. Celui-ci était très mal à l'aise. En effet, après avoir juré obéissance à son maître, il avait également prêté serment à la belle de garder secrètes les nuits de passion qu'elle avait passées avec son amant, le jeune berger aux cheveux bouclés, à la vigueur fougueuse et à la peau douce.

Le Corbeau, visiblement pas très bien dans sa peau ni dans ses plumes, feignit que rien d'anormal ne s'était passé, que les jours s'étaient enchaînés dans une tranquillité presque monotone en l'absence du dieu. Visiblement, il mentait. Comment osait-il tromper le grand Lug, dieu de la divination, que jamais personne n'avait réussi à berner ? Pensait-il vraiment s'en tirer impunément ?

En fait, Lug entra dans une colère aussi terrible qu'instantanée. L'histoire ne dit pas le sort qu'il réserva à la jeune mortelle. Le Corbeau, par contre, devait être puni, séance tenante, de sa trahison. Un tel abus de confiance méritait le pire des châtiments. Il attrapa le Corbeau qui était si fier de ses plumes blanches Sans en oublier une seule, il noircit intégralement tout son plumage et condamna l'oiseau à une obéissance éternelle.


Personnalité : Le Corbeau est souvent chois pour confident Il est d'ailleurs parfaitement capable de garder un secret et même d'être bon conseiller. Il peut faire un excellent thérapeute, tout comme un espion rusé !

En effet, si son goût du pouvoir et de la séduction l'emporte, il se délectera à recueillir les secrets de ses amis et de ses ennemis, pour les jouer les uns contre les autres. Il sera tellement pris par son propre jeu qu'il ne s'apercevra que trop tard qu'il est dans le pétrin jusqu'au cou ! Très doué pour se justifier à ses propres yeux, il invoque toutes sortes de raisons abracadabrantes l'ayant soi-disant contraint à mentir, à trahir.

Sujet à la mythomanie, le Corbeau ne sait plus distinguer le vrai du faux. Pour sortir de ce cercle vicieux, il a intérêt à abandonner ses velléités d'être un marionnettiste tout-puissant. S'il accepte d'être au service d'une cause humanitaire, spirituelle ou simplement humaine, il réussira à bien canaliser ses énergies et ses talents. Il est particulièrement important pour un Corbeau de choisir un métier qui lui permette d'accéder à d'autres dimensions de conscience. Détective privé ou agent secret, il sera moins épanoui que conseiller conjugal, par exemple !


Défi : Le Corbeau se laisser facilement séduire par tout ce qui n'est pas très limpide Il adore les intrigues et n'hésite pas à faire courir les rumeurs les plus extravagantes. Il croit ainsi se rendre intéressant et jouer un rôle social important. Cette tactique est malheureusement utilisée par bon nombre de politiciens. C'est bien le besoin de briller à tout prix que le Corbeau doit apprendre à dépasser. En se souvenant de sa responsabilité d'être humain soumis aux lois divines, il réussira à donner le meilleur de lui-même.

Il sera alors enfin reconnu socialement, de façon positive, cette fois !


Structure : Le dieu Lug (Soi) s'est uni à une mortelle (inconscient). Le Corbeau blanc, délégué du dieu, accepte la mission de surveiller la belle. Le dieu part en voyage, et sa concubine se réveille. Elle entraîne avec elle le Corbeau qui tombe dans le piège de l'égo (conscient). En l'occurrence, il se croit tout-puissant, capable de jouer sur les deux tableaux impunément. A son retour, Lug découvre le pot aux roses. Il punit le Corbeau et le condamne à une fidélité éternelle.

Lorsque le Conscient se sépare du Soi et va jusqu'à le renier en s'alliant avec l'inconscient, on ne peut que courir à la catastrophe.

Dans la tradition amérindienne, le Corbeau est lié à la magie. Dans cet art délicat, il est fondamental de bien choisir ses alliés !

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Symbolisme alchimique :


Selon le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


Jamsthaler,Viatorium Spagyricum - Nigredo, 1623.

"Les alchimistes ont toujours associé la phase de la putréfaction et la matière au noir au corbeau. Ils appellent cette dernière Tête du corbeau : elle est lépreuse, et il faut la blanchir, "en la lavant sept fois dans les eaux du Jourdain". Ce sont les inhibitions, sublimations, cohobations ou digestions de la matière, qui se font d'elles-mêmes sous le seul régime du feu. Ainsi se justifie la représentation qui fréquente du noir volatile dans les planches des anciens traités de Sciences hermétiques."

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D'après Patrick Rivière, auteur de L'Alchimie, science et mystique (Éditions De Vecchi, nouvelle édition augmentée 2013),


"Les Latins le nommaient Phoebeius ales, l'oiseau d'Apollon ou du Soleil. Il désigne très souvent la putréfaction des matières utilisées, en raison de sa couleur d'un noir très intense. Mais, plus subtilement parfois, il est fait allusion à la tête de corbeau (ou du beau corps) - qu'il convient de trancher en opérant la séparation du Mercure - des Philosophes à la fin du Premier Œuvre alchimique. Cette terre déshéritée en apparence, mais très féconde en réalité, se sépare du métal fondu par un simple coup de maillet asséné à la lingotière."

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


Ce n'est pas sans raison que la Bible montre Noé, au terme du déluge, confiant à l'oiseau noir, le corbeau, et à l'oiseau blanc, la colombe, la mission d'observation du retrait des eaux. C'est la colombe qui rapporte la bonne nouvelle. Le corbeau était-il déjà, à cette époque, l'oiseau de mauvais augure, de mauvais présage ? Ou cet épisode de la Genèse a-t-il contribué à établir sa réputation négative ? En Inde aussi, le corbeau est le messager de la mort. Les observations recueillies à travers l'étude des rêves ne laissent place à aucun doute : le corbeau est le prototype de l'oiseau noir. La superposition est telle que la traduction séparée des deux images conduirait fatalement à des répétitions abusives. Les corrélations dégagées, relativement peu nombreuses, se répartissent, pour les trois quart d'entre elles sur quatre familles de symboles : les animaux, le corps, les éléments, les personnages. Compagnon habituel de la sorcière, de la Mort, du diable, des vers... le corbeau imaginaire paraît bien disposé à tout faire pour justifier son image d'oiseau maléfique.

La lecture des rêves dans lesquels il apparaît désoriente dans un premier temps la recherche. Des chaînes très spécifiques d’images liées au corbeau se reproduisent d'un patient à l'autre avec assez d'insistance pour imposer la certitude d'un sens latent. Mais la structure de ces scénarios repose sur une trame tellement embrouillée qu'elle paraît défier toute approche du sens. Certes, on y décèle aisément l'idée de la mort, celles de l'hermaphrodisme, du narcissisme, de la castration... mais aucun cheminement logique ne semble aboutir à une interprétation sûre. Une seule clef nous a paru susceptible d'ouvrir un champ de traduction offrant des bases solides : c'est la référence à l'alchimie. Ces rêves, exprimés par des patients dont les scénarios sont habituellement faciles à traduire, mettent en œuvre des images qui correspondent aux figurations des phases du processus alchimique de transformation et qu'aucune autre approche ne permet pas bien de comprendre. Plus que n'importe quel autre peut-être, un rêve éveillé de ce type doit être regardé comme le creuset où sont en œuvre de multiples archétypes, agents actifs de transformation au service d'une dynamique insaisissable.

Des centaines d'écrits alchimistes n'ont pu réaliser une description homogène du Grand Œuvre. L'effort d'élucidation psychologique ne parvient pas encore non plus à établir des lois d'organisation des images concernant certaines phases décisives de la métamorphose. Jusqu'à présent, ce sont les travaux de C. G. Jung qui ont projeté sur ces processus l'éclairage le plus net. Bien du chemin reste à parcourir pour atteindre une connaissance satisfaisante de ce mystérieux cheminement. A ce stade de l'étude du corbeau imaginaire, il est utile d’exposer quelques extraits de rêves. Maryse, au cours de sa trente-troisième séance, vient d'évoquer « une chèvre dont le ventre s'ouvre... ses boyaux tombent... en fait c'est elle-même, reliée à son propre ventre... avec elle, un cornet d'or est tombé... ça fait maintenant un grand tas d'or... » Maryse poursuit : « … Ah non !... C'est Maître Corbeau... perché là-haut sur un pic... et c'est maintenant un aigle qui vient dans son nid... un aigle très beau... c'est une femelle... elle protège ses œufs... l'un d'eux éclot... il en sort un petit canard, en fait c'est moi ! Je suis un canard tout jaune... […] Maintenant, le canard est mort... il y a de l'orage... l'aigle, c'est un mâle maintenant... j'ai vu aussi un ange, dans le ciel... »

Le vingt-deuxième scénario de Jérôme résonne comme un écho de ces images : « … Une sorcière... près de la momie... maintenant je suis un jeune chef indien... je suis androgyne... j'ai le ventre ballonné par ce que je suis enceinte... le chef indien... c'est mon père... c'est mon mari [rire]... j'accouche d'un... sexe masculin :... […] Maintenant, je suis Osiris... je suis un dieu-aigle égyptien... mais ses pieds sont palmés... des palmes de canard !... Jaunes... c'est ridicule !... Il va vers ne nuée d'or... le jeune chef indien fait couler du métal... de l'argent et de l'or... maintenant, Osiris est un corbeau qui va la tête basse, plumes basses... » D'autres rêves montrent des enchaînements de même nature, aussi désordonnées en apparence, aussi constants dans les évocations. Hermès-Mercurius, l'agent transformant des alchimistes, possède la double nature, qui le rattache à ce qui est le plus bas, la matière primordiale et à ce qui est le plus haut, la pierre philosophale. « A la fois dieu chtonien de révélation et esprit du vif-argent, écrit C. G. Jung, Hermès-Mercurius est représenté sous les traits d'un hermaphrodite, les pieds posés sur le soleil et la lune, en rapport avec l'or et l'argent. »

Un regard orienté par la volonté d'interprétation psychanalytique n'aura aucune difficulté à déceler, dans les séquences exposées, des dispositions narcissiques (l'or et l'auto-enfantement), des tendances homosexuelles liées au rapport aux images parentales (les pieds palmés, le père-mari, l'affirmation d'androgynie). Pourtant, considérés chacun dans sa totalité, ces rêves très longs n'autorisent pas à donner à l'une de ces orientations une valeur dominante. Bien d'autres symboles, au contraire, viennent compléter la série des images en correspondance avec l'univers alchimiste. L'aigle, c'est le mercure, dans sa signification du stade le plus élevé, du but à atteindre, de l'or solaire. Le corbeau, c'est le mercure représentant la matière originelle, la materia prima, la nigredo, l’œuvre au noir : le commencement du processus de transformation. Une corrélation constante apparaît dans les rêves avec le corbeau : le couple de couleurs noir et jaune. Chaque patient trouve des images différentes, parfois profondément originales, pour exprimer ce rapprochement du noir et du jaune auprès du corbeau. Le jaune, la citrinitas, était à l'origine le troisième stade du processus alchimique. S'il a peu à peu disparu des écrits postérieurs au XIVe siècle, il semble resté très présent, en tant qu'archétype inscrit dans la psyché collective contemporaine. L'aigle, le corbeau, le canard, le phœnix, le vautour, sont, du point de vue de l’œuvre, interchangeables dans la représentation de l'élément aérien, de l'esprit de renaissance qui préside à l'accomplissement. Cela jette sur la relation étroite que l'on observe entre le corbeau et la mort une lumière nouvelle, lumière qui s'étend jusqu'au baiser de mort auquel je fais référence dans l'article relatif au bec. La première phase de l’œuvre, la nigredo, consiste à agir sur la matière originelle, la matière « vile », pour la transformer progressivement jusqu'au but ultime : la pierre philosophale. On ne peut que suivre C. G. Jung lorsqu'il voit dans ce cheminement une projection de la réalisation du processus d'individuation.

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Le corbeau est un indice de début d'un cycle de transformation profonde. La première phase de l’œuvre alchimique, c'est la décomposition (solutio, separatio, divisio, putrefactio), donc la mort de ce qui était. L'aigle ou son synonyme le phœnix renaîtront des cendres de cette disparition. Une brève séquence d'un autre rêve de Maryse illustrera cette affirmation : « … un vent fort secoue les branches... il me vient un souvenir : un corbeau était venu droit sur moi... il tombait... il est allé mourir dans l'herbe à côté de moi !... Là... je vois une branche morte... un oiseau qui fonce dans l'air, qui s'élève... c'est un grand oiseau rouge... c'est le phœnix... » Maryse n'avait, à l'époque où elle fit ce rêve, aucune connaissance du sens de ces symboles. Le grand oiseau rouge, le phœnix, est une image rare dans le rêve éveillé. Sa présence, à l’instant précis où revient le souvenir du corbeau mort est un témoignage saisissant de la relation alchimie-inconscient. Après de telles images, il nous semble tout à fait vain de nous interroger sur le caractère positif ou négatif du corbeau imaginaire ! Il peut bien accompagner la Mort dans ses œuvres de dissolution, la sorcière dans ses pratiques ténébreuses, la foudre dans sa brutalité destructrice... ces forces-là ne menacent pas l'être ! Elles sont des agents d'activation d'un processus de renaissance. Le corbeau, l'oiseau noir, n'est peut-être alors un oiseau de mauvais présage que pour celui dont les résistances à la transformation sont encore intactes, qui se crispe sur la défense de l'image figée qu'il se fait de lui-même et qu'il apprécie comme la seule cohérence possible.

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Mythologie :


Dans leur Dictionnaire critique de mythologie (CNRS Éditions, 2017) Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent consacrent un long article à la mythologie du corbeau :


CORBEAU (MYTHES DU) : Type de mythe où la création du monde résulte de l’action d’un corbeau qui, particulièrement, sépare la lumière de l’obscurité, parfois par son seul cri. En Amérique du Nord, on le relève sur la Côte du Nord-Est, mais il est également connu en Asie septentrionale (Aïnu, Cukot), et sa répartition globale scinde celle des mythes du type plongeon cosmogonique, ce qui montre que sa diffusion est plus récente. Le caractère de Corbeau est le même des deux côtés du détroit de Béring. Ce n’est pas un créateur, mais un transformateur, agissant à la fois comme héros culturel (il apprend aux hommes des techniques utiles, comme la fabrication des filets, l’art de faire le feu, ou… la copulation) et comme décepteur (il est sale, trompeur, méchant, voleur, et joue des tours pendables, souvent à tournure obscène ou scatologique). Les Itelmen l’appellent Kutq, les Cukot Kúrkyl, les Koriak Kútqy ou Kusqy, avec des formes augmentatives comme Kusqynnaku, « le grand Kusqy », noms que les anciens voyageurs ont simplement traduit par « Dieu ». Les Itelmen disent qu’il a fondé tous les établissements humains du Kamtchatka, après quoi il partit, ou fut pétrifié : de nombreux sommets montagneux sont montrés par les Itelmen ou les Koriak comme étant lui-même, sa maison ou sa famille, tous pétrifiés. C’est surtout lui qui a libéré le soleil, donnant ainsi la lumière au monde. Les Cukot disent ainsi qu’il s’était envolé jusqu’au ciel, et qu’il avait mis l’astre dans son bec, mais que l’être suprême Áñañ-váyrgyn le chatouilla sous le menton, ce qui l’obligea à rire et à laisser sortir le soleil. Dans une autre version çukot, Corbeau dérobe le soleil parce que Loup, très riche, s’est moqué de sa pauvreté ; il rend l’astre en échange des deux sœurs de Loup, lesquelles, l’ayant convaincu de montrer sa langue, enroulent autour un mince lien, et tirent jusqu’à couper l’organe (d’où le cri actuel de l’oiseau) —  chez les Tlingit, le même tour est joué par Corbeau au cormoran. Dans une autre version çukot, Corbeau avale le soleil, qui est ensuite libéré par la fille de l’oiseau. Pour les Koriak, Corbeau est le premier homme et leur ancêtre ; dans certains textes il est également créateur du monde.

Du côté américain, chez les peuples de la Côte Nord-Ouest, le Corbeau est l’équivalent du Coyote des Plaines et des Rocheuses, du Lapin des peuples algonkin, à savoir à la fois démiurge et décepteur. Un mythe Tlingit dit comment il vole la lumière du jour en se transformant en saleté tombée dans l’eau bue par la fille du chef  ; un enfant naît bientôt, et se montre exigeant : il veut les boîtes accrochées au plafond de chez son père, et libère ainsi les étoiles, puis la lune, enfin la lumière du jour. Des mythes très semblables sont connus des Inuit et Tsimšian, chez lesquels Corbeau vola la boîte qui contenait le jour. Ainsi, selon les Tsimšian, né d’une femme de chef morte enceinte, il apparaît luisant comme le feu, puis vole au ciel la boîte qui contenait le jour. Selon un autre mythe Tlingit, le soleil était dans une île en mer ; Corbeau y pénètre et prend un brandon, puis retourne à terre le plus vite possible ; mais la distance était grande, et lorsqu’il arrive, le brandon est presque consumé, le bec de Corbeau à moitié brûlé ; alors Corbeau laisse tomber les étincelles sur les pierres et sur le bois ; depuis lors, on obtient du feu en frappant des pierres ou en frottant du bois. Selon les Tlatlasik-Oala, au début des temps il faisait sombre ; alors O’meatl (Corbeau) décide de voler le soleil ; il se cache dans un morceau de bois flottant et se laisse dériver jusqu’au pays de Nâ’lanuk, gardien de la lumière ; celui-ci, voyant le bois, dit à sa fille de le prendre, mais c’est O’meatl qui la saisit, se glisse dans son corps, renaît bébé deux jours après ; le soir même il sait parler, et crie pour exiger de son grand-père la boîte solaire ; il s’enfuit avec, et, arrivé chez lui, ouvre la boîte. Chez les Awi’ky’enog, à l’origine la lune était l’astre du jour et de la nuit, mais Corbeau savait que le chef Mênis possédait le soleil ; il se transforme en feuille de pin, se fait tomber dans un puits où la fille de Mênis puise son eau ; alors, s’étant changé en framboise, il se fait avaler par elle ; peu après elle donne naissance à un fils qui sait parler, marche dès le lendemain, se fait donner par son grand-père la boîte solaire, et s’enfuit avec elle. Les Bella Kula racontent que le soleil demeurait initialement caché derrière un rideau ; Corbeau intervint, soit en demandant à Héron de déchirer le rideau — mais ce soleil brillait si peu qu’il dut aller en chercher un meilleur chez le Maître de l’aube, qui le tenait enfermé dans un coffre —, soit en demandant conseil à quatre divinités, qui déchirèrent ledit rideau.

Certaines versions ¿ukot se terminent par un épidode qui évoque fortement la déesse Sedna des Inuit : Corbeau veut obtenir le soleil, gardé, ainsi que la lune et les étoiles, par un démon kéle qui les a enfermés dans des sacs en peau de morse ; il va jusque chez lui, attend que la petite fille du démon sorte, et la pousse à demander à son père le sac du soleil pour jouer à la balle ; le père refuse, et lui donne celui des étoiles ; elle joue avec Corbeau, mais quand c’est au tour de celui-ci de taper dans la balle, il la lance en l’air si fort qu’elle éclate, ce qui fait que toutes les étoiles sont libérées, et collées au ciel ; puis Corbeau utilise la même ruse pour libérer la lune, et enfin le soleil ; le kéle se fâche alors contre sa fille et, pour la punir l’emmène en bateau, et la jette par-dessus bord ; comme elle tente de s’agripper à la proue, il lui coupe les doigts, et quand elle coule, elle se change en un morse qui, plus tard, renversera le bateau paternel, et le kéle finira noyé. Dans une version, la fille est également lancée dans le ciel par Corbeau, et elle se colle sur la face visible de la lune. Dans les versions amérindiennes de la côte nord du Pacifique, Corbeau perce de son bec le sac qui contient le soleil, et la lumière le frappe si violemment qu’il en devient tout noir. Dans le nord-ouest de l’Amérique du Nord, on trouve le mythe de création suivant : Corbeau bat des ailes pour séparer lumière et obscurité, et comprime ainsi la seconde, jusqu’à ce qu’elle se change en une matière solide, à savoir la terre. Ce mythe se retrouve chez les Aïnu : l’oiseau sépare le chaos où terre et eau sont emmêlées, jusqu’à ce que la terre soit constituée.

Chez les Tlatlasikoala, il organise la quête de la matière qui servira à fabriquer la terre située au fond de l’océan, et, de la branche de pin que rapporte un autre oiseau, il fait les montagnes, la terre, les arbres, le sable au bord de la mer ; il va chercher l’eau douce gardée par sa sœur, et crée encore les poissons, puis le mouvement des marées  ; chez les Heiltsuk, il agit comme héros culturel, enseignant comment faire le premier canot ; pour les Tlingit encore, Yēle , le corbeau, crée les premiers hommes de l’herbe de la prairie, et opère le vol du feu, dont il laisse tomber les étincelles sur le bois, non sans s’être brûlé le bec. En dehors de la Côte nord-ouest, le corbeau joue encore un grand rôle : dans le Sud-Ouest, où c’est par exemple l’auxiliaire de l’Orphée des Tao ; dans les plaines où il connote la guerre, chez les Omaha et Lakota, car il mange la chair humaine sur les champs de bataille, et les marques blanches que portaient les danseurs de la Ghost Dance représentaient les crottes de corbeau trouvées autour d’un mort après la bataille — ce qui rappelle le sens homologue du corbeau en terre celtique, où il est l’une des formes de la déesse de la guerre (Bodb), ou, en troupe, est l’équivalent des guerriers. Dans le Nord-Est, les Huron appellent (de)korakome un corbeau gigantesque et dont le nom, selon un informateur de M. Barbeau signifie : « Il tient la lumière du soleil. » Cette relation du Corbeau avec le soleil est connue non seulement chez les Tlingit, Tsimšian, Bella Kula, Tlatlasikoala, Awi’ky’enog, Cukot, mais aussi Chine.

Un motif particulier est commun à l’Amérique du Nord et à la Grèce : c’est celui du corbeau assoiffé ; dans une version Tlatlasikoala du VOL de l’eau, Corbeau feint d’être assoiffé et se fait donner par sa sœur l’eau qu’elle gardait ; il l’engloutit entièrement, puis, volant au-dessus de la terre, il la fait tomber, créant les fleuves et les lacs ; chez les Hoh et Kwileut, on racontait que Corbeau voulut voler à une femme les tas de palourdes qu’elle ramassait ; pour le punir, elle fait, magiquement, qu’il ait très soif, mais chaque fois qu’il approche d’un endroit où il y a de l’eau, celle-ci disparaît ; il se déguise en oiseau (= prend sa forme de corbeau), mais cela n’améliore pas sa situation, et il demeure désormais corbeau. En Grèce, un récit connu par Aristote, Eratosthène, Ailianos, et quelques autres sources, montre le dieu Apollon envoyant un corbeau lui chercher de l’eau, mais celui-ci découvre en route un figuier, ou un champ de blé vert, et décide d’attendre que les figues ou les grains soient comestibles ; Apollon le punit en décidant qu’il aura désormais soif pendant l’été. Il est probable que la notion du corbeau assoiffé est liée à des considérations astronomiques, mais un intermédiaire entre Amérique et Europe peut être trouvé dans la représentation du grand Nord sibérien selon laquelle le grand corbeau à la fois fait cesser la pluie, obtenant ainsi le temps sec, et est celui qui a procuré l’eau douce. Dans tout ce groupe de mythes, on dit que le corbeau était à l’origine blanc, mais il fut puni en devenant noir, ce qu’on raconte aussi dans un mythe Nez Percé. On rappellera également que, dans le domaine indo-européen occidental, le corbeau est l’attribut d’un grand dieu, à la fois terrible, bienveillant et prophétique, et qui souvent prend la forme de cet oiseau : Apollon en Grèce, Lug dans le domaine celtique, et Óðinn chez les Scandinaves

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Littérature :


Dans Eugénie Grandet (1834), Honoré de Balzac brosse le portrait d'un avare de province particulièrement mesquin qui économise sur tous les produits de première nécessité :


- Faudra que j'aille à la boucherie.

- Pas du tout, tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne t'en laisseront pas chômer ! Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre.

- C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts ?

- Tu es bête, Nanon ! Ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts ? Qu'est-ce donc que les successions ?"

Le Corbeau, (1845) d'Edgar Allan Poe, traduit par Baudelaire et Mallarmé.

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Les Corbeaux


Seigneur, quand froide est la prairie, Quand dans les hameaux abattus, Les longs angelus se sont tus Sur la nature défleurie, Faites s’abattre des grands cieux Les chers corbeaux délicieux.


Armée étrange aux cris sévères, Les vents froids attaquent vos nids ! Vous, le long des fleuves jaunis, Sur les routes aux vieux calvaires, Sur les fossés et sur les trous, Dispersez-vous, ralliez-vous !


Par milliers, sur les champs de France, Où dorment les morts d’avant-hier, Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver, Pour que chaque passant repense ! Sois donc le crieur du devoir, Ô notre funèbre oiseau noir !


Mais, saints du ciel, en haut du chêne, Mât perdu dans le soir charmé, Laissez les fauvettes de mai Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne, Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir, La défaite sans avenir.

Arthur Rimbaud, "Les Corbeaux" (1872) in Poésies.

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Jules Renard propose dans ses Histoires naturelles (1874) des historiettes qui mettent en scène les animaux les plus familiers de nos campagnes :


Le corbeau


I

L'accent grave sur le sillon.


II

« Quoi ? quoi ? Quoi ?

- Rien. »


III

Les corbeaux passent sous un ciel bleu et sans couture. Tout à coup l’un d’eux, qui est en tête, ralentit, et trace un grand cercle. Les autres tournent derrière lui. Ils semblent danser une ronde par ennui de la route, et faire des grâces avec leurs ailes tendues comme les plis d’une jupe.


... Un corbeau

Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.

J’ai pris mon fusil et tué le corbeau.

Il ne s’était pas trompé.

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Dans Regain (1930) de Jean Giono, Panturle est un personnage en osmose complète avec sa terre d'Aubignane :


"Maintenant que voilà déjà six longs sillons alignés côte à côte, il y a au-dessus du champ une vapeur comme d'un brasier d'herbe. C'est monté dans le jour clair et ça s'est mis à luire dans le soleil comme une colonne de neige. Et ça a dit aux grands corbeaux qui dormaient en volant sur le vent du plateau : "C'est là qu'on laboure, il y a la vermine." Alors ils sont tous venus, d'abord l'un après l'autre en s'appelant à pleine gorge, puis par paquets, comme de grandes feuilles emportées par le vent. Ils sont là autour de Panturle, à flotter dans l'air épais comme des débris de bois autour d'une barque."

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Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque cet oiseau :

19 décembre

(Le Tremblay)

[...] Charbons éteints

Sur les bouleaux nus

Corbeaux freux

[...] 16 janvier

(La Turbie)


Deux grands corbeaux s'inscrivent dans le ciel net (queues en losanges, des doigts de plumes aux ailes). La lumière de la Méditerranée jette du plomb sur leur livrée ; la falaise grise répond à ces reflets subtils. Ils passent, immenses comme des aigles, silencieux comme des chevaliers noirs. Songe gothique.

Si les Bororos sont des araras, je suis un grand corbeau.

[...] 28 janvier

(Saint-Genix-sur-Guiers)

Bruegel a peint ces longs corbeaux sur les noyers de la plaine...

On éprouve une jouissance esthétique supérieure à saisir, dans une scène actuelle, ce qu'un artiste a vu ailleurs, à une autre époque,. Ces contrepoints d'émotion constituent la meilleure motivation qu'on puisse avoir de composer une toile, un texte ou de la musique. Lorsque je lis Bashô, je découvre ce que j'écrirais si j'égalais l'idéal de moi-même. Et c'est l'éternité.

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